SOUVENIR D'UN VIEUX GANON
Il n'y a pas bien longtemps encore, nous allions visiter, aux Invalides, un ancien officier d'artillerie auquel nous attachaient quelques liens de parenté éloignée, — et, ce qui valait mieux, sans contredit, — une filiale et respectueuse affection. Pendant les belles soirées d'été, nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, sur la terrasse du parc , au devant de laquelle sont rangés, pareils à de vigilants et intrépides gardiens, les canons montés sur leurs hauts affûts.
Nous écoutions d'une oreille attentive et complaisanté les récits du vieux soldat : c'était réternelle épopée impériale qui déroulait devant nous ses tableaux gigantesques, ses luttes de Titans; c'étaient les marches victorieuses de la grande armée, promenant l'idée révolutionnaire à travers les capitales de l'Europe, et baptisant chacune de ses étapes de noms glorieux et immortels. Puis, venaient les catastrophes, les désastres, Moscou en flammes, la Bérésina, les prodiges de la campagne d(î France, l'abdication, Waterloo !
Notre ami tournait incessamment, et sans se fatiguer jamais, dans ce cercle éblouissant ; hors de là, rien n'existait pour lui^ et, à partir de 1814, la France n'était plus à ses yeux la grande nation.
Il lisait les journaux et terminait invariablement sa lecture par cette exclamation : Petite époque I Il avait une façon naïve et charmante de reprendre ses récits. « Je ne crois pas, disait-il, vous avoir raconté ce qui nous arriva la veille d'Auslerlitz. » Ou bien : « Il me semble que je ne vous ai pas dit encore comment nous arrivâmes à Vienne.
— Non, commandant, » telle était notre réponse invariable. Et alors , passant la main avec joie sur sa moustache grise, il refaisait, pour la vingtième fois, un récit que nous savions par
cœur. C'était la joie et l'orgueil de cet excellent homme.
Quand il était las de marcher, il s'appuyait sur la gueule d'un canon qu'il affectionnait comme un vieil ami, et avec lequel il avait de longues conversations pleines de verve et de fantaisie.
* Bonsoir» Marceau, »» disait-il en caressant de sa main, vigoureuse encore, le bronze immobile auquel il avait donné le nom de Marceau en souvenir du glorieux général sous lequel il avait fait ses premières armes, « bonsoir mon vieux Marceau ! comment vas-tu ce soir, camarade ?» Et le canon semblait répondre par un soupir métallique à l'étreinte du commandant.
Ils s'entendaient tous deux à merveille, et j'avais fini par comprendre le langage du canon aussi distinctement que celui de son interlocuteur.
J'étais devenu insensiblement l'ami de Marceau , qui ne se gênait plus avec moi et me traitait avec une familiarité charmante. Je n'avais jamais cru jusque-là qu'un canon pût être spirituel ; Marceau avait de l'esprit jusqu'à la culasse, et un esprit argent comptant que je lui ai plus d'une fois envié.
Après la révolution de 1848, j'eus l'honneur d'être incorporé dans l'artillerie de la garde na-
tionale. Un soir que ma batterie était de garde à rhôtel de ville, je demandai à mon capitaine la permission de dix heures et je courus aux Invalides voir le vieil ami que j'aimais. Il était penché sur Marceau et causait avec lui. Je m'avançai en saluant les deux vieux compagnons d'un geste militaire. Ils eurent quelque peine à me reconnaître sous mon uniforme, et j'entendis un rire ironique sortir de la poitrine sonore de Marceau. « Gomment! c'est toi, blanc-bec, me dit-il, toi en artilleur postiche! » et il me lâcha une bordée de plaisanteries à mitraille.
Je dois dire ici qu'entre ces deux vieux amis il existait un dissentiment politique assez grave et qui tenait à leur origine respective. Le commandant appartenait à une famille plébéienne que 1789 avait émancipée : il était démocrate jusqu'au bout des ongles. Marceau, au contraire, était un bronze aristocratique, il avait été fondu sous Louis XV, et'avait reçu en naissant le nom illustre de Gondé. À la révolution, le nom de Gondé disparut pour faire place à celui de Mirabeau tonnant; mais son vrai nom est celui que l'amitié lui a donné, ce nom de Marceau dont il est fier.
Bien qu'il eût épousé , en compagnie des Lamelh, des La Fayette, des Larochefoucauld-Uan-
court, etc., les idées nouvelles, Marceau n'en conserva pas moins ses habitudes aristocratiques, que Ton retrouvait dès qu'on grattait la couche populaire. De là surgissait parfois entre ces deux grognards des discussions qui auraient fait rire des quakers. Du reste , hâtons-nous de le dire à sa louange, Marceau était non -seulement le plus spirituel, mais aussi le plus instruit des canons ; il avait beaucoup vu et beaucoup retenu.
Pour couper court aux plaisanteries du commandant, je déplaçai la conversation et la portai sur un terrain où Marceau aimait à me suivre.
« Vous avez bien raison de me railler, lui dis-je, car me voici transformé en artilleur et je ne sais pas seulement ce que c'est que l'industrie du bronze.
— Ça ne m'étonne pas, reprit le vieux canon d'assez mauvaise humeur; le bronze est tout simplement l'agenda sur lequel les siècles inscrivent et se transmettent l'un à l'autre les grandes dates de l'humanité. Mais, il faut bien en convenir, au point de vue historique, le bronze et l'airain sont détrônés : Gutenberg a inventé un métal qui durera plus longtemps que moi, c'est une feuille de papier imprimée. Quand il fut remplacé par le livre, le bronze eut une autre mission sociale : il
se fit canon ; sous cette forme il devint le prind* pal élément de Taclivité nationale. Hélas ! le moment approche où le canon à son tour sera mis à la retraite ; les rails des chemins de fer, les fils électriques, les macîhines à vapeur, les usines deviennent des instruments plus actifs et plus précieux. Mais le bronze ne meurt pas pour cela, il lui reste un champ immense à parcourir, Fart, l'art éternel, qui déjà assouplit le bronze aux mille fantaisies qu'il crée.
« Le bronze est né avec la première civilisation qui se soit épanouie dans le monde ; la civilisation n'a mérité ce nom que lorsqu'elle a imaginé la fusion des métaux. On a cru longtemps que l'invention de l'airain datait seulement de la lôS" olympiade, époque à laquelle Mummius saccagea et brûla la ville de Corinthe. L'opulente cité possédait tant de statues d'or, d'argent et de cuivre, tant d'œuvres d'art, tant de vases et de portiques, tant de magnificences, que de cette fusion immense il résulta un mélange jusque-là sans pareil, un airain qui reçut le nom d'airain de Corinthe et qui fut très- recherché dans le monde entier. Sans doute cet airain dut avoir une grande valeur à cause de la nature des métaux précieux qui avaient concouru à le former, mais
te bronze existait déjà. Les Égyptiens l'avaient connu ; seraient-ils sans cela arrivés au degré de puissance qu'ils atteignirent ?
« Toutefois, ce sont les Romains qui, les premiers, donnèrent au bronze son caractère monumental, religieux et artistique. Ils en firent le métal sacré par excellence : c'est à lui qu'ils confièrent le dépôt des lois, des traités de paix et d'alliance; ils le consacrèrent aux dieux, ils lui attribuèrent des vertus mystérieuses, celles de chasser les esprits impurs, par exemple de dissiper les terreurs nocturnes. Tous les instruments affectés au service du culte étaient en bronze. Du temple, le métal fabuleux passe au foyer domestique; Fart s'en empare et le façonne en bijoux, en statuettes, en fantaisies grotesques ou monstrueuses. Allez voir au musée de Naples les débris de Pompéi, et vous m'en donnerez des nouvelles ! »
Marceau était lancé ; j'avais fait le plus difficile. Le commandant souriait dans sa moustache, et frappant doucement de sa main les flancs brillants et sonores du canon, « Va donc ! lui dit-il, va donc, vieux grognard ! nous fécoutons.
— Parbleu ! grommela-t-il, je pense bien que vous m'écoutez.
« La civilisation romaine disparaît , et avec elle l'industrie du bronze fait un plongeon. Ce n*est plus qu'en Italie et à l'époque de la Renaissance que nous la retrouverons. La découverte de la poudre donne au bronze une mission guerrière qu'il n'avait pas eue jusque-là, mais il ne perd pas pour cela sa mission artistique et religieuse. Le clergé catholique dédaigne le bronze comme ornementation intérieure, mais il en fait la voix de la prière ; les cloches s'élèvent au-dessus des temples et deviennent l'écho de toutes les douleurs et de toutes les joies de l'Église; elles célèbrent tous les grands événements politiques. En même temps, l'art perfectionne la fonte et livre au monde ses chefs-d'œuvre sous une forme impérissable. François !•' écrit lui-même au Primatlce, qui fond en bronze sur des moules originaux, le groupe de Laocoon et l'Apollon du Belvédère. Benvenuto Cellini coule son Persée d'un seul jet et donne au bronze une valeur inouïe. Urbain VIII fait élever le baldaquin de Saint-Pierre de Rome. Enfin, en 1624, le bronze reçoit en France ses lettres de grande naturalisation : Louvois établit les fonderies de l'arsenal sous la direction des frères Relier, et peuple de statues et de groupes magnifiques les places publiques, les parcs et les châ-
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teaux royaux. La science détermine les proportions des métaux qui concourent à la production du bronze ; elle enseigne que pour réunir toutes les conditions de ductilité, de dureté et de densité, il faut allier 76 parties de cuivre rouge à 24 parties de zinc, deux d'élain et une de plomb.
« Laissez faire d'ailleurs, voici l'industrie qui s'associe à l'art et qui va faire des merveilles : Mme Dubarry, la plus belle et la plus intelligente des Cotillons qui régnèrent en France sous le titre de Louis XV, encourage un "industriel célèbre, Goutherie, qui invente la dorure du bronze au mat et dote Paris d'une fabrication importante sans rivale encore aujourd'hui.
« Dis donc,, commandant, reprit Marceau en s'interrompant, te rappelles-tu la fameuse exposition de 1806 que l'empereur ouvrit avec un cortège de rois? Te souviens-tu de ces bronzes magnifiques qui firent à la France plus de jaloux que ne lui en avaient fait toutes ses victoires glorieuses ? La Russie prohiba absolument nos produits splendides ; l'Angleterre les frappa d'un droit élevé ; mais la grande et belle industrie du bronze ne s'en développa qu'avec plus de vitalité et d'énergie : elle produit à Paris seulement, une trentaine de millions de francs et elle occupe un nom-
bre copsidérable d'ouvriers, d'ouvrières, d'artistes habiles, toute une population active et intelligente, commandée par des généraux qui, pour s'appeler Thomire, Denièjre, etc., etc , n'en sont pas moins de fameux lapins !»
Ici Marceau s'arrêta comme s'il eût été en proie à une émotion profonde.
« Qu'as-tu, mon vieux? lui dit le commandant:
— Ce que j'ai ! répliqua Marceau avec tristesse, j'ai ce que tu as. On bat le rappel pour nous, comme disait Soult. Notre temps est fini. Voîd trente ans que je suis juché sur mon affût, annonçant de ma grande voix à la population parisienne les gouvernements qui s'en vont et qui an'ivent, les princes qui naissent ou qui meurent, et je crains que ce ne soit là mon rôle définitif dans l'avenir, jusqu'à ce qu'un industriel m'achète pour me transformer en statuette ou en ornements quelconques. C'est triste, commandant!
— Bah! dît celui-ci, chaque chose a son temps; se transformer ce n'est pas mourir. Et puis, il y a des retours si imprévus ! La révolution avait fait des gros sous avec les cloches, la restauration fit
des cloches avec des gros sous ; qui sait si, un jour, oli ne fera pas des canons avec les statues?
— Tais-toi , mon vieux camarade , tu blas* phèmesJ reprit Marceau d'une voix caverneuse. Ne faisons pas des vœux impies. Nous avons eu un beau rôle et rempli une glorieuse mission dans le monde; la mission est terminée, et il faut savoir mourir dignement. De vieux csoions comme nous doivent avoir au moins la philosophie des grenadiers de M. Scribe : ils doivent sinon se taire, ce qui est assez difficile quand on les charge.... de porter la parole, mais souffrir sans murmurer.
— Regarde, ajouta Marceau, en me désignant d'un geste ironique, regarde ce pékin artilleur, et dis-moi s'il ne vaut pas mieux, pour le bronze moderne, avoir l'honneur de représenter l'effigie de Molière au carrefour de la rue Richelieu, ou le génie de la navigation tel que Daumas l'a posé dans une flère attitude sur le quai de Toulon, que d'être un canon entre ces mains inexpérimentées. Pour mon compte, j'en prends mon parti bravement, et je me résigne. Que l'industrie arrive et que son règne s'étende ! Que la paix et le travail donnent au monde autant de richesse et de pros-
périté que nous lui avous donné de patriotisme et de gloire, et le vieux canon mourra content!
— Ainsi soit-il ! dit le commandant d'un ton railleur. Bonne nuit, Marceau; je vais me coucher; à demain! »
Marceau resta plongé dans ses réflexions, et je regagnai le poste de l'hôtel de ville, enchanté de ma soirée aux Invalides et de mes deux vieux amis.
LES CONFESSIONS D'UN VIEUX JOURNAL
LES CONFESSIONS D'UN VIEUX JOURNAL
Je ne sais pas au juste, et le saurais-je, il ne m'appartiendrait pas à moi, journaliste, de dire quelle valeur on attache généralement à un journal tout frais éclos, tout humide encore dii labeur de la presse, mais ce que je sais bien, hélas! c'est le peu de cas que l'on fait d'un journal de la veille, et, à plus forte raison, de celui qui porte une date déjà vieille de plus d'un jour.
Mon fils lui-même, jeune Chaptal de fort peu d'espérance, mon fils, que j'ai pourtant élevé
dans le respect des carrés de papier noirci, n'hésite pas, quand le dimanche soir il quitte la maison paternelle pour rentrer au collège, à s'emparer de tous les vieux journaux qu'il rencontre sous sa main afin d'y emballer ses provisions, le monstre!
A qui donc se fier, grand Dieu! et qu'ils ont grandement raison, après tout, les gens qui affirment que le moment est venu de reconstituer la famille et de rendre au père le droit de vie et de mort sur ses enfants.
Moi-même, entraîné par le funeste exemple du bambin déjà nommé, je traite les vieux journaux de Turc à Maure, et je les brûle pour allumer mon feu, juste châtiment réservé aux libres penseurs! Ce matin, j'en avais froissé un et j'allais le consacrer à cet humble usage, lorsque tout à coup j'entendis une sorte de pétillement pareil à celui de la flamme lorsqu'elle dévore le papier. Le journal était pourtant encore intact dans ma main.
Je prêtai l'oreille ; le pétillement devenait de plus en plus distinct. Bientôt j'entendis des plaintes, des mots, des phrases entières. Il n'y avait plus à douter. Le vieux journal me suppliait de l'épargner.
Ne me demandez pas le comment et le pourquoi de ce phénomène étrange ; par ce temps de miracles qui court, je suis bien décidé à ne plus m'étonner de rien. Je me borne donc à affirmer le fait, et je vous engage à le. vérifier avant de le croire ; ce sera plus prudent.
Le journal parlait donc, et sa voix devenait de plus en plus intelligible ; bientôt je pris plaisir à l'écouter, et il s'établit entre nous une sorte de lien mystérieux, indéfinissable, analogue à celui qui nous unit aux êtres qui ne sont plus et dont cependant nous sentons en nous la présence comme s'ils vivaient de notre vie et prenaient part à nos actions. Cette feuille de papier froissée et maculée m'inspira, je ne crains pas de le dire, un vif intérêt, et j'ai eu, depuis ce jour, avec elle, des conversations, qui, ma foi! valent bien les conversations brillantes que Fou a dans le monde sur l'inépuisable thème de la pluie et du beau temps, de la perfidie des honunes et de la légèreté des femmes.
Pour vous en faire juge, je veux vous redire une seule de ces causeries familières.
« Que je te remercie, me disait-il tantôt, de m'avoir épargné et d'avoir écouté ma p^"
sais bien que tôt ou tard il faudra que ma destinée s'accomplisse, mais j'avais besoin, après tant de vicissitudes, tant de soufifranceè, de la trêve que tu m'accordes.
— A quelles vicissitudes, à quelles souflrances fais-tu donc allusion? Il me semble que, pareil à ces grands seigneurs dont parle Figaro, tu t'es donné la peine de naître, et rien de plus. Tu as eu, comme les roses, l'avantage de ne vivre que l'espace d'un matin, de quoi donc te plaindrais-tu?
— Ah ! me répondit le vieux journal, de sa petite voix nerveuse et impatiente, je te reconnais bien là, ô le plus insouciant des êtres ! tu ne vois que la superficie des choses, et tu ne considères en moi que le produit éphémère, la feuille d'un jour, destinée à devenir cendre le lendemain. Tu ne sais pas, tu ne sens pas qu^mon existence se lie à des milliers d'existences ; que je remonte, comme toi, comme tout ce qui vît et meurt icibas, à l'origine de la création; que je suis pour quelque chose dans tous les progrès accomplis, de même que je serai pour quelque chose aussi dans toutes les conquêtes réservées à l'esprit humain. »
Gomme je manifestais nK)n étonnement à ce
début si pompeux, le vieux journal tint à me con- Taincre.
€ Écoute, me dit-il, écoute mon histoire, ma confession, si tu veux. Je l'abrégerai autant que possible, pour ne pas fennuyer. Mais que dis-je? je suis presque sûr que tu f y intéresseras.
« Mes souvenirs remontent bien.loin ; je suis de race celtique, et, parmi les familles humaines qui s'enorgueiUissent de leur ancienneté, il n'en est point dont l'origine se perde, comme la mienne, dans la nuit des temps. J'ai été d'abord cette petite plante fine et élancée à fleurs bleues, que vous nommez vulgairement le lin ; que vos savants ont classée dans le genre des dycotylédones et dans la famille des caryophyllées, et dont, chez les peuples celtes, les femmes se réservaient la culture.
^ Oui, j*ai vécu, j'ai souffert, j'ai patiemment germé dans les flancs de la terre. Un jour enfin, je m'épanouis au soleil, ma tige filamenteuse se couvrit de fleurs charmantes qui livrèrent amoureusement leurs frais calices aux baisers des papillons et au souffle de la brise.
« Ce fut là une des heures bénies de ma jeunesse, et je m'abandonnai avec toute l'étourderie
de mon âge à ces premières ivresses de la vie. Le ciel était si pur! le soleil était si doux! J'étais loin de me douter alors du sort qui m'attendait et des transformations que je devais subir.
« Mes fleurs se flétrirent bientôt. Une enfant vint un jour arracher soigneusement ma tige, qui, après bien des travaux, donna un fil d'une délicatesse extrême. Des femmes s'emparèrent de ce produit, le filèrent patiemment j lui donnèrent une certaine consistance, et, dans cet état, je fus vendu à' un manufacturier qui me transporta dans une grande usine d'abord, puis me remit entre les mains d'un pauvre tisserand qui habitait avec sa famille une humble maisonnette au bord d'une rivière.
« Qu'allais-je devenir? Je l'ignorais; mais, si triste que fût ma position, je fus heureux dans ce laborieux réduit, auprès de ces braves gens. Les enfants étaient sains et joyeux; la jeune mère les soignait avec une sollicitude touchante, et s'occupait des soins du ménage pendant que le père, armé de sa navette, m'étendait sur son métier et me mariait à d'autres fils, mes compagnons d'infortune.
« La navette du tisserand fit tant et si bien que, sous la main habile de cet homme, je devint
bientôt un tissu d'une finesse extraordinaire. Dois-je te le dire? j'eus alors un pressentiment de ma nouvelle destinée. Je ne sais quel instinct m'avertit que j'allais appartenir à une femme, et j'en tressaillis de joie. Une femme ! sais-tu rien, sous le ciel du bon Dieu, qui soit plus graeieux et plus adorable 1
—Oh! non, certes, m'écriai-je avec un accent de conviction qui fit sourire le vieux journal. Mais craignant que cette interruption ne le détournât de son récit, je me hâtai de l'y ramener. — Tu en étais resté, lui dis-je, au moment solennel ou tu fus élevé à la dignité de fin tissu, de batiste peutêtre, au moment où tu pressentis je ne sais quelles amoureuses destinées. Poursuis, je te prie.
— Hélas! reprit-il, tout ne fut pas rose dans ma nouvefie transformation. Je fus transporté dans un établissement spécial, nommé, je crois, une blanchisserie, où je fus macéré, torturé; puis il fallut subir le martyre de l'apprétage ; puis enfin, de main en main, j'arrivai dans un des splendides magasins de vos boulevards, où j'entendis tous les vains caquetages des commis marchatids et de leurs clientes. Que de jolies mains passèrent sur moi ! Que de beaux yeux admirèrent avec envie la finesse de mon grain ! Je n'en finirais pas
si je te contais tout ce que je ressentis h cette époque.
« Je fus enfin acheté. Il ne s'agissait de rien moins que d'un riche trousseau. Ici encore transformation nouvelle et nouveau supplice, liélas !
« Des. couturières s'emparèrent de moi. Je crois entendre encore le grincement des ciseaux courant sans pitié à travers les fines mailles de mon tissu. Après le ciseau vint l'aiguille avec ses in^ cessantes piqûres. Si tu savais quel bon souvenir j'ai gardé de la pauvre jeune ouvrière qui fut chargée de faire de moi un des vêtements les plus intimes de la nouvelle mariée ! Que de confidences elle me fit sur sa triste situation et celle de ses compagnes, sur les tentations qui environnent les filles du peuple ! Que de soupirs je recueillis pendant qu'elle travaillait la nuit à la lueur de sa lampe !
« L'œuvre terminée, je n'étais plus la petite plante qui avait balancé gracieusement ses fleurs d'azur sous l'azur des cieux ; je n'étais plus le fil qui s'était enroulé autour du fuseau des femmes, ni la pièce de fine toile née dans la chaumière du tisserand; j'étais un.... faut-il dire le mot? un peignoir élégant,' dont le corsage et les manehes étaient ornés de dentelles et de broderies.
« Dans cet état, je fis partie du trousseau et exposé, entre mille merveilles, dans un salon où les jeunes filles, les parents, les amies de la jeune fiancée vinrent m'admirer. « Est-elle heureuse ! » s'écriail-on de toutes parts* Les insensés! heureuse, parce qu'elle allait posséder ces somptueuses frivolités de la toilette? comme s'il y avait un bonheur possible ici-bas en dehors des joies de Tamour et de la famille! L'infortunée jeune fille épousait un riche vieillard et on la disait heureuse! son mariage fut un- martyre noblement supporté. La mort du vieux mari vint y mettre un terme. J'étais encore à cette époque un peignoir assez coquet» et Dieu sait combien je fus heureux chaque fois que ma belle maîtresse jeta sur moi un regard de complaisance et m'appela à l'honneur de revêtir son beau corps. Je l'aimais, l'ingrate!
c Malheureusement, je vieillis avant elle. Je fus mis au rebut, puis taillé en pièces, et je crus pour le coup que c'en était fait de moi. J'ignorais encore que rien ne meurt, que tout se transforme sous l'œil de Dieu. Ce fut au moment de mes plus cruels désespoirs cependant que s'ouvrirent devant moi les plus éclatants horizons.
« Une partie de moi-même fut divisée en fils
menus et servit à faire de la charpie qu'une sœur hospitalière appliqua doucement sur une blessure. L'aulre partie roula de chute en chute jusque dans les abimes les plus abjects.
« Que te dirai-je, ami? le vil croc d'un chiffonnier me saisit, je fus jeté dans une hotte parmi des débris informes, muets témoins comme moi des grandeurs et des décadences de la toilette féminine. Bref, je n'étais plus qu'un chiffon sans valeur apparente, et cependant le pauvre homme qui me recueillit me fit fête comme si j'eusse été au temps de mes splendeurs. Gomprends-tu ce que je souffris ! passer du boudoir d'une fenime adorable dans la hotte d'un chiffonnier ! ce fut horrible!
« Quel sorcier eût pu me prédire alors le sort qui m'attendait!
< Le chiffon misérable fut acheté par un industriel intelligent, qui me fit passer par de bien cruelles épreuves, par le supplice de l'eau, par le supplice du feu, jusqu'au moment où je fus transformé en une pâte éclatante de blancheur, jeté dans un moule, et où je reçus une vie nouvelle sous forme de feuille de papier.
« Je te fais grâce des opérations du séchage, des tourments du cylindre, de la mise en rame, du
transport fatigant. J'arrivai un jour dans une imprimerie. On me timbra, on me mouilla, et enfin vint le jour solennel, le jour où j'allais vivre de la vie intelligente, être l'organe de la pensée humaine.
« Quel effroi j'éprouvai quand j'entendis grincer la machine sous laquelle je devais passer! Bientôt cette machine s'empara de moi, me tordit, me roula sur des planches de plomb formées de milliers de petits caractères. Lorsque je sortis de cette redoutable épreuve, je vivais, j'étais un journal, j'étais le défenseur des causes généreuses, j'invoquais ton nom, ô sainte liberté! j'étais voué à ta recherche, ô vérité étemelle! faibles, je vous tendais la main ! puissants, je vous montrais l'écueil où trébuche toute puissance !
« Ce fut un jour de triomphe et d'orgueil que celui-là; mais, hélas! ce ne fut qu'un jour! Je passai de main en main, on m'interrogeait avec anxiété ; les femmeselles-mêmes ne dédaignaient pas d'ouvrir mes grandes pages et d'arrêter sur moi leurs regards.
« Pauvre petite tige de lin aux fleurs bleues, fil mperceptible, tissu fragile, peignoir discret, chiffon méprisé, je n'avais donc traversé toutes ces existences obscures qye pour arriver à cet état de
développesaezit ! Toutes mes souffraiices passées que j'avais maudites devaient donc me conduire à ce beau réveil, à cette vie splendide, qui fut de trop courte durée, hélas ! Le lendemain on me délaissa pour des feuilles plus jeunes, et toi-même, toi qui contribuas par ton travail à ma naissance, toi dont je portai au loin la parole, tu allais, ingrat, me livrer aux flammes, lorsque j'ai eu l'heureuse idée de t'implorer et d'éveiller en ton cceur un sentiment de pitié. »
Le langage de ce vieux journal m'avait, je l'avoue, remué jusqu'au fond de l'àme. Il s'en aperçut, et je ne pus lui dissimuler que j'éprouvais une vraie douleur en songeant que sa carrière était finie et qu'il n'avait plus rien à espérer icibas que l'anéantissement et la mort.
« —La mort! s'écria- t-il, en déployant sa vaste envergure, la mort ! est-ce qu'elle existe dans le sens que tu semblés y attacher? Est-ce que je mourus quand la plante de lin fut arrachée du sol et divisée en linéaments imperceptibles? Est-ce que je mourus quand le tisserand me frappa de sa navette? Est-ce que je mourus quand le ciseau et l'aiguille torturaient mon faible tissu et me trans-
formaient en peignoir? Est-ce que je mourus <][uand ce peignoir fut divisé en lambeaux et jeté parmi les choses immondes ? Ëst^-ce que je mourus quand je fiis macéré; réduit en pAte, transformé en feuille de papier, écrasé sous un cylindre, mordu par les rouages d'une machine? Croismoî, ami, je ne sais ce que je deviendrai mainte* nant, mais j'ai bonne espérance. En te priant d'ajourner ma nouvelle destruction, j'ai obéi à ce sentipient de conservation qui est la loi de toutes les existences ; mais aujourd'hui j'envisage l'avenir avec plus de calme.
« Quoi qu'il advienne de moi, que je sois demain une pincée de cendre ou que tu me jettes au vent du ciel, je n'en serai pas moins partie essentielle du grand tout, je vivrai enfin dans le sein de celui aux yeux duquel l'atome vaut autant que la plus haute montagne. Va donc, et fais de moi ce qu'il te plaira de faire ! »
Je sortis un instant; je laissai le journal sur ma table, songeant aux choses étranges que je venais d'entendre ; quand je rentrai, j'aperçus une clarté qui m'effraya.
C'était l'enfant qui venait de brûler la feuille de papier. Je me penchai vers l'âtre, mais il n'était
316 LES CONFESSIONS D'UN VIEUX JOURNAL
plus temps. J'entendis le mot d'adieu à travers les pétillements de la flamme. Quelques étincelles ardentes coururent capricieusement pendant une seconde sur le papier calciné, puis ce fut fini !
Pauvre vieux journal, rassure-toi, tu ne seras pas le seul à subir un tel destin! J'ai rencontré tout à l'heure un bigot auquel j'ai conté ton histoire, et qui m'a prédit avec joie que je finirai comme tu as fini : par le feu. Excellent homme!