PREMIERE PARTIE
Les Ghaumelles.
Au centre de la petite propriété des Ghaumelles» éloignée d'un quart de lieue du village de Flaugnac, dans le Quercy, s'élevait la jolie maisonnette du père Ambroise Blanchot, plus communément appelé par ses voisins, dans le patois du pays, le père Ambrosi. Dans un espace de cinq années l'aspect de la maisonnette et de la terre avait bien changé ; les Ghaumelles, pour qui les revoyait au bout de ce laps de temps, semblaient frappées de la malédiction divine. Il y avait en effet cinq ans que la mère Blanchot, bonne et simple femme, la plus 289 a
laborieuse et la plus habile ménagère delà contrée, était morte ; et six mois après, une forte attaque de paralysie, en enlevant au père Ambroise l'usage de tous ses membres, avait réduit le roi des laboureurs, comme on l'appelait, à une complète inaction. Par malbfcur^ la mère Catherine, prévoyant le terme prochain d'une vie abrégée par des fatigues opiniâtres , avait voulu voir sa fille mariée de son vivant, et sa volonté avait prévahi sur le peu de goût de celle-ci pour le mari qu'on lui présentait et sur la, condescendance paternelle du vieux laboureur. Le rêve constant d'Ambroise Blanchot avait été de marier sa Mélie (Emilie), son seul enfant, au fils unique de son vidl ami Daubasse , cultivateur aisé, investi depuis quatorze ans des hautes fonctions de maire da la commune de Flaugnac. C'était un plan conçu d'un commun accord entre les deux paysans à l'origine de leur amitié ; mais cette espérance si amoureusement caressée par le vieil Ambroise et par sa fille , qui s'était insensiblement habituée à aimer son futur en perspective, venait d'être cruellement déçue par le refus positif de Justin Daubasse.
Le maire ne fut pas moins douloureusement affecté de ce refus que son vieux camarade ; mais, conune il ne connaissait aucmie inclination à son fils , il finit par se contenter de l'explication que lui donna celui-ci de sa conduite en arguant de son extrême
jeunesse. Ëfrectivameiit Bassou (nom familier et abréviatif sous lequel était ordiuairemeut désigné le fils du maire) avait juste l'àf e de Mélie , c'est* à*dire qu'il était mig^ur depuis quelques mois h peine. Soit dépit du dédain dont elle était l'objet t soit ennui des obsessions de sa mère» Emilie Blan*^ ehot consentit à épouser le premier prétendant qui s'ofifrit. Ce prétendant se nommait Jean-Prançoj§ Bardoe , surnommé le Borgne , par suite d'un acçi'» drat qui Tarait privé de l'œil droit , et qui rendait affreuse à voir sa flgure naturellement désagréable^ Mais si le Borgne était laid, en revanche it était riche, car douze mille francs, somme à laquelle montait son avoir patrimonial , constituent une véritable aisance pour le paysan quercinois. Il s'estima fort heureux de marier sa fortune h une fortune au moins égale à la sienne, et il entra avec d'autant plusd'eihpressement, en qualité de gen* dre, dons la maison d'Ambroise Blancbot^ qu'il nourriissait depuis longtemps le projet de quitter Angayrac, son hameau natal, où, soit qu'il ff^t d'un naturel méchant, soit jalousie de ses compatriotes, il jouissait d'une fort mauvaise réputation t Au leudenudn de ^n mariage, il réalisa son avoir et en affecta le montant k arrondir la propriété de son i)eau«i^.re, devenue désormeûs la sienne.
Sn effet , suivant un nsage presque général çhel: les paysans du Quer^^y i et dont le lecteur appré-
4 LE MARTYR DES CUAUllELLES.
ciera dans la suite de ce récit les déplorables conséquences, Ambroise Blanchot s'empressa de se dépojiiller, au profit des deux époux, de ses titres de propriété. En vertu d'une donation contenue dans le contrat de mariage, Emilie Blanchot, ou plutôt le Borgne, car les deux époux se marièrent sous le régime de la communauté, devint l'unique et véritable propriétaire de la métairie. Si la contagion de la coutume ne suffisait pas à expliquer cette spoliation volontaire du vieillard, d'autres considérations l'y avaient encore poussé. Il crut avoir mis la main sur le phénix des gendres, car l'opinion prêtait à Bardoc le double de sa fortune réelle ; en outre, dans son état d'inaction forcée, il était bien aise de voir entrer dans sa maison un laboureur jeune et robuste, qui, nécessairement, remplacerait avec avantage un mercenaire maître-valet.
C'est peu de temps après que la mère Catherine mourut, et à six mois d'intervalle, comme on l'a vu, une violente paralysie clouait au lit le vidl Ambroise. Mais , à dater de ce jour, et à rencontre de ses prévisions, là prospérité des Ghaumelles déclina rapidement. L'incurie de la jeune ménagère , la vie désordonnée que ne tarda pas à mener Bardoc, incurie et désordres expliqués dans les chapitres suivants , précipitèrent la décadence et la ruine de la métairie ; si bien qu'eu cet espacée de cinq années la maisonnette autrefois si bien
t^ine, la terre si habilement exploitée, perdirent presque la moitié de leur valeur.
A l'époque où commence cette histoire, la pauvre Catherine, s'il lui eût été donné de revivre , n'eût pas voulu reconnaître la maison qui avait abrité quarante ans sa laborieuse existence. Les gonds extérieurs d'une des fenêtres du rez-de-chaussée étaient veufs d'un de leurs volets ; des carreaux brisés n'étaient pas même remplacés par le lambeau de papier traditionnel, et les larges briques rouges qui formaient le parquet des chambres , détachées en maint endroit, 'n'avaient pas été renouvelées. Les serrures dévissées pendaient aux battants entr'ouverts des armoires; dans l'entrebâillement on voyait , sur les rayons gris de pousrière, quelques rares douzaines de serviettes blanches, confondues avec de sales haillons dans un hideux pêle-mêle.
Depuis longtemps toute nappe avait divorcé avec la table des repas. Les chaises, dont le matelas de grosse paille effondrée s'éparpillait sur le carreau, faisaient 'quelques-unes des efforts inouïs pour se tenir en équilibre sur leurs trois jambes, et témoignaient' hautement des scènes de violence qui se passaient dans cette maison. Le dressoir, où se reflètent d'ordinaire, dans la vaisselle resplendissante, les instincts de propreté amoureuse, les soins méticuleux de la ménagère, le dressoir était recou-
vert d*utie épaisse couche de poussièt^e, et leé fils d'araignée, multipliés outre mesure, y flgu« raient une sorte de mftture pittoresque et compliquée.
Les trois chaudrons de cuivre rouge qui le surmontaient, jadis reluisants comme dos soleils, maintenant livides et ternis, n'avaient pas senti depuis des années la morsure du sable fin. Les couverts, bossues et contournés, avaient une tournure pUeuse; il n*y avait pas jusqu'aux joyeux mandarins dessinés sur les antiques plats de faïence, honneur du dressoir, de qui la mine ne s'allon* geftt au contact de la consternation écrite dans toutes ces choses inanimées.
Deux graves personnages plaqués au mur avaient l'air de méditer sur ce délabrement domestique : c'étaient Napoléon et le Juif-Errant, images grossières venues d'Épinal ou- de la rue Gala^de, en face desquelles, de l'autre côté de la chambre, s'étalait une troisième lithographie , représentant la Vierge et F Enfant -Jésus. Mais le frais sourire du divin bambinoy et le sourire attendri de sa mère, au lieu d'éclairer et de rehausser cet intérieur sinistre, s'y éteignaient comme une lueur mouillée : c'était comme une tristesse de plus parmi tant do tristesses amoncelées.
La grande porte du grenier qui s'ouvrait sous l'avant- toit, et dont le verrou était démonté, lit
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vrait passage h tous les vents ; et, grâce à. de nombreuses trouées produites par Forage dans les tuiles de la toiture, la pluie moisissait les piles de maïs et de froment, et, filtrant par les fissures du plancher, inondait jusqu'aux couvertures du lit ot^ le père Blanchot était étendu. Sur ce lit , comme sur les deux autres de la maison , les dinflons et les poules venaient en toute liberté déposer leurs ordures
Quant aux plants de chasselas dont la main de Catherine avait orné la principale fagade , les scions et les pousses en étaient si régulièrement dévorés par les bœufs â la sortie de Tétable, que depuis quatre ans on n'y avait pas récolté une seule grappe. U en était ^e même du potager^ où la mauvaise herbe et les orties envahissaient les carrés de choux et de poireaux, et dont le terrain oublié de la pioche n'était plus labouré que par le museau des cocbonS'
Les pigeons , submergés dans leurs papiers par l'averse qui faisait rage dans le colombier lézardé, avaient de bonne heure , en volatiles intelligents , émigré vers les colombiers voisins.
Deux paires de bœufs, les Rouges et les Noirs ^ ainsi nonnnés de la nuance de leur pelage, composaient l'étable des Ghaumelles. A la rigueur, une paire aurait suffi, car les labours n'étaient ni vastes ni môme extrêmement pénibles. Mais le père Blan-
chot, dans son bon temps, donnait régulièrement quatre façons aux terres ; en outre, et pour amasser quelque numéraire, il faisait pour le compte d'une foule de minces propriétaires, ses voisins, les prestations en nature dans les travaux d'utilité communale. Ceci explique la présence de ces deux paires de bœufs dans une métairie d'environ trepte arpents.
Peu de temps après l'arrivée du Borgne, l'une' d'elles était devenue absolument -inutile; mais soit négligence, soit ignorance des vrais intérêts de la métairie, au lieu de songer à s'en débarrasser, on aimait mieux laisser dépérir les quatre pauvres bêles, enchaînées à une crèche souvent vide. C'était, à proprement parler, un miracle si elles trouvaient plus d'une fois par mois, au retour des champs, une litière fraîche ; d'ordinaire un liquide infect la débordait et refluait à l'enlour sur le sol; si bien que la culotte et les fanons des animaux étaient perpétuellement recouverts d'une triple couche de bouse durcie, et comme imbriqués d'écaillés noires qui se détachaient à la longue par leur propre poids.
Enfin l'inspection même de l'immense tas de fumier qui s'étendait devant la remise donnait la mesure du désordre qui présidait au gouvernement des Chaumelles. Les couches s'en superposaient périodiquement, sans être utilisées jamais.
Loin d'être protégé, comme chez tous les autres cultivateurs bien avisés du voisinage, par une couverture de fagots, une légion de poules jouissait du privilège incontesté de le dévaliser avec l'aube, et la tempête se chargeait d'en semer les débris à travers champs.
Une charrette à demi chargée témoignait cependant qu'on avait songé à tirer parti de cet engrais; mais une des roues s'étant affranchie de son moyeu, la charrette s'était renversée dans la mare creusée autour du fumier par les eaux pluviales, et, comme les Ghaumelles possédaient deux charrettes, on n'avait naturellement pas jugé nécessaire de l'en retirer.
Le Borgne.
On était au mois d'août. Le soleil marquait six heures à l'horloge rustique du jardin, formée, suivantun usage général dans ces campagnes, d'une grossière feuille de tôle adaptée horizontalement à une poutre fichée en terre. Devant la porte de l'étable, un homme de carrure athlétique attelait à la charrue une paire de bœufs jeunes encore et vigoureux, mais dont la maigreur faisait peine à voir. Gomme il achevaitsabesogne, deux villageois vinrent
iO LE MARTYR DES CHAUMELLES.
à passer poussant devant eux chacun un magnifique attelage de taureaux» assujettis simplement au joug pour les empêcher de courir après les champs de trèfle ou de sainfoin.
« fih ! cria l'un des Tillageois» c'est à sept heures qu'on commence sa journée aux Chaumelles ? Faut pas s'étonner si la récolte diminue de six hectolitres par année. Vous forez bien trois sillons aujourd'huii camarade I Ah 1 pour trois sillons > vous ferez bien trois sillons I
'^ Je commence ma journée quand cela me plaît, répondit une voix rauque , et quant à la récolte, si elle est mauvaise, ceci ne regarde personne. Les Chaumelles ne vous doivent rien, je suppose.
— Laisse le Borgne tranquille, dit le jeune villageois à son compagnon. Si ce n'était qu'un f oignant /... Mais tu sais bien que c'est un mauvais gars et un brutal.
— C'est égal , reprit celui-ci sans tenir compte de l'avertissement, vous feriez mieux, Bardoc, de laisser là votre charrue et de nous suivre au Pré de la Source. Jésus Maria ! sont-ils donc maigres, vos boeufs , voisin I La bénédiction du bon Dieu ne leur ferait pas de mal, à ces pauvres bétes. Ah ! sacrédiél non, ça ne leur ferait point de mal.
•^ Ils s'en passeront fort bien , de la bénédiction du bon Dieu, et moi aussi. Les bénédictions, c'est fait pour les imbéciles. Ça n'est pas un brin de latin
LE BIARTYR DES CHAUMELLES. H
de M. le curé qui les engraissera» mes bœufs, ni qui doublera ma récolte.
— Le ciel vous punira , voisin. Vous ne devriez pas parler ainsi de la religion.
— Sandioux ! si mes façons de parler ne sont pas de votre goût» que ne me laissez-vous tranquilleîEstce que j'ai été vous chercher, moiî Tenez, vous feriez bien mieux... Passez votre chemin et ne me rompez pas les oreilles ; ou sinon....
— Oh ! oh I le Borgne, vous aurez beau me regarder ainsi de l'œil gauche, vous ne me ferez pas peur, savez-vous ? Ah I milodiou ! non , vous ne me ferez pas peur I Est-ce que vous voudriez me manger tout vif, par exemple ?
— Non, répondit le Borgne, rendu furieux par une plaisanterie dont son infirmité faisait les frais, mais je vous romprai cet aiguillon sur les épaules.
— Jean-Pierre, je t'en supplie, reprit le second villageois, laissons ce vilain homme et poursuivons notre route.
— Avance d'un pas , méchante gale 1 et je te fais passer le goût du pain aussi bien que je m'appelle Jean-Pierre I » riposta le paysan , sourd aux prières de son compagnon.
En même temps il brandissait un énorme bâton de chêne' terminé par un nœud formidable. Une lutte terrible allait s'engager, et l'issue en était incertaine : car, si le Borgne était pétri en Hercule,
son ennemi, petit et trapu, aux épaules carrément assises, aux jarrets d'acier, dénotait une de ces or- , ganisations robustes chez lesquelles la vigueur des muscles supplée à l'exiguïté de la taille.
Tout à coup la porte de la chaumière s'ouvrit, et le père Blanchot apparut sur le seuil, donnant le bras à une jeune fiUe d'une beauté surprenante chez une paysanne , et s'appuyant péniblement sur une béquille de frêne.
« De grâce , mes enfants , est-ce qu'il y a de la raison à se quereller de la sorte ? Voulez-vous me tuer en me faisant le témoin d'une rixe où je ne pourrai pas même intervenir afin de vous séparer ? Voyons , Jean-Pierre , mon ami , que diable ! vous êtes un homme de bon sens....
— Vous tuer ! il ne demanderait peut-être pas mieux, le gendre, » fit Jean-Pierre en lançant à Bardoc un regard profond et pénétrant qui le traversa d'outre en outre et le rendit tout blême.
Le vieillard réprima un mouvement de tristesse et de surprise poignante, comme un homme à qui Ton vient d'arracher son secret, et sembla près de s'affaisser sur ses genoux défaillants. Le Borgne, revenu bien vite de sa stupeur, s'apprêtait à bondir sur son ennemi ; mais le père Blanchot, s'empressant de faire diversion aux suppositions de Jean-Pierre, détourna involontairement sur lui-même la colère de son gendre.
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« Sainte Vierge ! s'emporter , se battre pour un rien, pour quelques méchants propos sans importance et sans réflexion ! Voyons, François, mon ami, vous avez tort. Suivons l'exemple de nos voisins, mon gendre. C'est aujourd'hui la Saint-Roch; creuserun sillon sans avoir mené nos bœufis au Pré de la Source, ce serait appeler sur les biens de la terre.... — Allez vous coucher, l'ancien, interrompit brutalement Bardoc. Si vous n'êtes plus bon à rien, vous êtes bon encore à pourrir du blé ; pour lors laissez-moi donc, sans m'ennuyer de vos sottises, fah'e ma besogne et la vôtre.... »
Ce torrent de paroles injurieuses allait continuer, quand le regard du Borgne se croisa avec celui de la jeune fille. Les yeux de la imuvre enfant débordaient d'indignation douloureuse et de reproches navrants. Ce regard sembla produire sur le farouche paysan l'effet d'un coup de foudre.
L'expression de la menace s'éteignit sur sa figure, l'injure expira sur ses lèvres. Il piqua son attelage, et, renversant obliquement la charrue pour empêcher le soc d'effleurer la terre, il disparut au tournant de la colline doiit les Chaumelles couronnent la cime.
i Hélas ! oui, j'en suis poiu* ce que j*ai dit, mon brave, murmura Jean-Pierre d'une voix triste. Pauvre Ambrosi ! pauvre père ! pensèrent les deux ^geois, » et ayant doublé le pas, ils rattrapèrent
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les taureaux, qui suivaient de la même aUore grave et soucieuse l'étroit s^itier.
Le mot de l'énigme.
Le père Blanchot s'était laissé tomber sur un banc près delà porte; il pleurait. La jeune fille, agenouillée devant lui» pleurait aussi, et ses larmes inondaient silencieusement les mains desséchées du vieillard. C'était un spectacle d'une simplicité grandiose et touchante, que cette douleiu* muette partagée entre deux êtres d'une si grande disproportion d'âge. La Jeune fille paraissait ^voir à peine seize ans» le vieillard en avait pf es de soixante-dix.
« C'est la première fois, murmura-t-il, rompant le premier le silence, et la voix étranglée par les sanglots, qu'il m'ose traiter ainsi devant des étrangers. Pourvu que ces deux homnies n'aillent pas le racontera toute la contrée 1 Heureusement, ma fille n'était pas là. Elle se serait peut-être jointe à lui pour me.... 0 mon Dieu ! si la vérité venait à se découvrir, si l'on savait que mes enfe^nts I... Tu n'as jamais rien dit à personne, au moins, Lucette?
— Non, père, mais je devrais peut-être vous désobéir. Ah I tenez, vous voir ainsi maltraité par
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votre fille et votre gendre, oh I ça me tue» voyezvous, et quelque jour j'irai tout dire au maire ou au curé.
— Garde-fen bien, je te le défends, entends-tu, Lucette? Vois-tu, ma fille, je n'ai plus que peu de temps à vivre, j'irai bientôt rejoindre ma vieille Catherine, et je ne veux pas en mourant mettre ma fille dans la peine. Âh ! ma pauvre chère femme I Les choses se passeraient autrement si elle vivait !
— Oh! oui, père; elle était si bonne et elle vous aimait tant ! Et puis, avec ça, elle avait le parler haut, la mère Catherine. Ça n'est pas elle qui aurait souffert qu'on vous maltraitât ainsi; eUe aurait plutôt appelé toute la justice aux Chaumelles ; mais on ne l'aurait pas^ osé devant la pauvre Catherine. Ah ! tenez, père, voulez- vous que je vous dise ? Eh bien 1 il me semble qu'elle doit m'en vouloir, au ciel où elle est, la bonne âme ! de vous écouter et de ne pas aller tout conter au père Daubasse.
— Encore un coup, je te le défends, Lucette, exclama le vieillard d'une voix cassée, mais énergique. Hélas ! je mourrais de douleur et de honte si l'on savait jamais... ! Passe encore pour mon gendre; mais ma fille I... J'aime mieux mourir par suite des privations et des mauvais traitements. Elle n'était pourtant pas méchante autrefois, MéUe I Elle était bonne pour moi, elle ressemblait à sa mère. C'est ce mariage qui l'a changée ainsi. Elle
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est si malheureuse atec le Borgne! Ah! si Bassou eût voulu d'elle ! Nous aurions tous les pieds chauds et le cœur content aujourd'hui, va! Elle était cependant jolie, ma fille ! »
Le vieillard se tut. Lucette ne répondit pas , elle semblait préoccupée.
« Ah ! oui , certes, tout irait mieux ici, reprit le père Blanchot. C'est un brave et honnête garçon, Bassou, et, j'en suis sûr, qui rendra heureuse une femme.
— Oh ! oui , père ! » s'écria l'enfant d'une voix convaincue et palpitante.
Et tout aussitôt, comme dans la confusion d'avoir trahi son secret, elle renversa sa charmante tête, rouge de honte, sur les genoux du vieillard.
Mais celui-ci n'avait pas entendu l'exclamation de la jeune fille. Un bruit de clochettes qui allait se rapprochant de plus en plus frappait seul en ce moment les oreilles du laboureur.
« Ce sont des gens qui vont au Pré de la Source, » dit Lucette en se relevant.
Effectivement, plusieurs villageois passaient à quelque cinquante pas des Ghaumelles, aiguillonnant un 4roupeau de bœufs dont le cou balançait les sonnettes qui produisaient ce carillon ambulant.
« Ah ! chacun s'y rend de son côté, au Pré de la Source. Il n'y a qu'ici, aux Ghaumelles, que l'on
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se moque de la bénédiction de Dieu ! Gomment pouirions-nous échapper à la colère divine ?
— Si vous le vouliez, père, je prendrais les Noirs el j'irais, moi. Le Borgne ne rentrera que pour la soupe, et je serai de retour bien avant lui.
. — Mais si tu allais rencontrer Mélie en chemin , Lucette? Qui sait? Faut prendre garde« Elle le dirait à son mari.
— Bahl elle est à la fontaine, et, avant qu'elle ait lavé tout son linge,...
— Eh bien ! va, ma fille, et que Dieu te conduise I Je ne me consolerais jamais si nous manquions, peut-être seuls de tout le pays, à la cérémonie,,.. Nous sommes déjà assez maudits comme ça....
— Voyons, alors, levez- vous, petit père, et donnez-moi le bras. Vous allez rentrer ; l'air est trop vif ce matin, et, pour sûr, ça ne vous vaut rien; allons, allons, père!...
— Non, Lucette, le soleil est déjà chaud, et je crois qu'il me fera du bien. Il y a si longtemps que je ne l'ai respiré ! Le mois dernier, ne m'ont-ils pas encore tenu enfermé pendant trois semaines dans l'affreuse chambrette! Ah! je me sentais tout à fait bien aujourd'hui, et sans cette scène.... »
Le vieillard n'avait pas fini de parler que Lucette était rentrée dans la maison, et elle en sortait l'instant d'après, portant deux oreillers dont eUe lui fit une sorte de fauteuil.
i8 LE MARTYH DBS CHAUMELLES*
« Ah ! tu m'aimes, toi'l » dit le vieillard en se rasseyant et baisant au front la jeune fiUe» qui disparut par la porte de l'établc.
Ambroise Blanchot.
Ambroise Blanchot était une de ces natures d'é-* lite, comme il s'en rencontre encore plus qu'on ne le croit parmi les gens de la caropagnOi On se fait très-souyent des paysans une idée fausse , incomplète et souverainement i]:yuste. beaucoup se les représentent comme des animaux féroces gouvernés par les plus grossiers instincts , et maintenus uniquement par la crainte des rigueurs de la loi et les terreurs superstitieuses; Apres d'ailleurs an gain» esclaves de l'avarice» astucieux» égoïstes» envieux les uns des autres , en un mot asservis à toutes les petites passions et à tous les petits vices qui sont comme les éléments de l'atmosphère dissolvante des grandes villes. On voit en eux des bêtes de somme dressées par obligation et par devoir au travail de la terre» mais du reste Qussi parftdtement insensibles que leurs bcaufs ou leurs mulets aux beautés de la nature*
Dans cette opinion » il y a du vrai sans doute» et
LE MARTYR DES CHAUMELLBS. id
le paysan , quand il est né inécbt^nt, appartient h une espèce bien autrement redoutable que ces hommes dangereux élevés dans les villes , et dont la perversité se nuance , s*atténue , et pour ainsi dire se vernit au frottement de la civilisation. G'est véritablement alors une béte féroce indomptable et inaccessible à tout autre sentiment que le sentiment de la peur. Mais si des natures semblables sont assez communes chez les paysans , en revanche on trouve parfois au milieu d*eux de ces âmes rares» douées des plus riches facul^ tés, et d'une grandeur d'autant plus touchante dans sa simplicité» qu'elles quittent ordinairement la vie sans avoir jamais eu conscience de leur valeur.
Le père Blanchot était une de ces ftmes* D'une probité austère , d'un dévouement à toute épreuve , d'une activité qui ne s'était pas démentie un seul jour pendant soixante ans» il avait voué sa vie à l'agrandissement de sa petite propriété en vue du bien-être de sa famille» sans se douter qu'il y avait en lui l'imagination d'un poète et l'àme d'un sage. De sa communication intime et perpétuelle avec la natqre» il avait rapporté un fonds de philo^ Sophie douce et bienveillante » un trésor de délicatesses infinies» et cette science du cœur que les livres ne donnent pas.
Élevé dans la même Ignorance que ses pareils»
il ne soupçonnait aucunement sa supériorité sur eux. n croyait de bonne foi qu'ils retiraient de ce mariage, pour ainsi parler, de l'homme des champs avec la terre , les mêmes jouissances que lui , ou plutôt il ne se Tétait jamais demandé. Le raisonnement et l'analyse n'avaient pas de place dans cette âme gouvernée par la toute-puissance des sentiments. On l'avait susnommé le rei des laboureurs/ en attribuant à son habileté à guider la charrue la façon souveraine et savante dont il creusait et retournait le sillon. Ou ne s'était jamais dit, et il ne savait pas lui-même qu'il ne devait sa suprématie en ce genre qu'à une compréhension plus vive des merveilles de la nature, à son amour, et pour ainsi dire à sa passion de la terre.
Généralement le paysan aime le sol, mais il l'aime pour la récolte , non sur pied et pendante par racines, comme dit le Gode, mais pour la récolte engrangée, traduite en un certain nombre de sacs de blé, et finalement en sacs d'écus. Ambroise Blanchot aimait la terre pour elle-même, pour les épis dont elle se couvrait, pour les fruits qu'elle portait. Il mettait à manœuvrer un champ, à faire la toilette , comme il disait, d'une pièce de labour, le même amour-propre et la même sollicitude patiente qu'un artiste apporte dans la réalisation d'une œuvre amoureusement conçue. Si jamais une pensée cupide avait effleuré son esprit, il faut
Tattribuer à sa vive tendresse pour les siens» à sa constante préoccupation de l'avenir de sa fille.
On conçoit tout ce que ce pauvre homme dut souffrir quan^il fallut renoncer à l'exercice de son noble métier de paysan. Rivé presque continuellement à son lit par l'inflexibilité de la maladie, il n'avait de dédommagement, quand la souffrance se rel&cbait , aux mauvais traitements infligés à son inutile vieillesse, qu'une courte promenade faite au bras de Lucette autour de l'enclos des Ghaumelles, d'où la vue embrassait toute la campagne environ* nante. Il suivait d'un œil ému , avec un intérêt avide, les travaux de la terre et les progrès des moissons ; mais il rentrait habituellement triste* et consterné de l'aspect désolant des moindres lopins de la métairie. Encore ces distractions-là ne lui étaient permises que fort rarement. On lui mesu^ rait non-seulement le pain quotidien , mais aussi l'air et le soleil ! Trop heureux quand il n'était pas séquestré pendant des mois entiers dans une obr scure petite chambre, que la barbarie de ses enfants avait transformée en prison !
En cet instant , couché sur son banc au soleil, avec sa couronne de cheveux blancs surmontée d'un l)onnet de coton rayé, ce grand vieillard était encore beau à voir, malgré sa maigreur de squelette et l'empreinte douloureuse gravée sur ses traits, autant par l'effet de la dureté des siens, qua
SI LE MARTVR DES GHAUMELLES.
par les infirmités de la vieillesse. On lisait dans cette naïve et mâle figuré toute une vie laborieuse^ ment et saintement remplie.
Au moment où Lucette sortit de Vétable, deun grosses lannes roulaient sur les joues parcheminées du père Blanchot.
c Qu'ave£*vouS| père î demanda Lueette.
— Rien, mon enfant, » répondit Ambroise i et il embrassa la jeune 011e, qui s'arn^a d'un aiguillon et disparut avec les Noirs.
Ii& père Blanchot vienait de distinguer au fond de là vallée un jeune et joyeux laboureur, dont le vent dû matin lui apportait par lambeaux la chanson, et il pleurait sa Jeunesse évanouie, sa santé détnute, et ces saintes fatigues de la charrue qu'il ne devait plus connaître.
Lucette.
Le Pré de la Source, qui ^'étend^ à Une distance d'environ quinze cents pas, au*des&oUs du petit village de Flaugnac, tire son nom d'un vaste réservoir naturel qui occupe le centre de son périn^tra» et qui, de mémoire d'homme» n'a jamais iaii au m^ lieu des plus brûlantes sécheresses de l'été. On l'appelle aussi le Cônmunaij cette prairie étant la
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propriété de la commune de Flaughâe, dont elle constitue l'un des principaux revenus, car sa superficie ne recouvre pas moins de huit à neuf hectares. Depuis un temps immémorial, et par tolérance de Tédilité rurale, les cultivateurs de l'endroit mènent boire leurs bœufe au Pré de la Source, l'eau de cette source, par une superstition de vieille date, étant réputée salutaii'e et bienfaisante.
La campagne a beau être coupée dahs tous les sens par une multitude de petits ruisseauk d'une eau claire et transparente, c'est au Comfnuntit.qvL'on va ^référablement, sahs regarder à la distancé, surtout quand on a un bœuf malade. « Il n'a pas été au Pré de la Source, ** est un dicton dii pays que les bonnes gêna ne manquent jamais d*appliquer, à tort ou à raison, à tout aniinal maigre et efflan* que qu'on 4rsdne chez le vétérinaire.
Tandis que Lucette suit Tétroit chemin de tra* verse qui mène des Chaumelles à Flaugnaci et abrège la route en tressant des chapeaux de paille, occupation familière aux bergères de ces contrées, disons au lecteur ce que c'était que Lucette.
On rencontre souveiit dans le Queroy, dont la population rurale est généralement fort pauvre, des en&nts chétife et dépenaillés qui parcourent la campagne le dos chargé d'une besace, et s'arrêtent à la porte dé chaque ferme, où ils récitent invariablement un Pater et un Ave. Cette belle prière du Pater, qui
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semble emprunter à l'idiome des paysans, quércinois et à leur mélopée traînante une simplicité sublime, se clôt inévitablement parla phrase sacramentelle dite en haussant la voix d'un ton : La caritadper (amour dé Dioul S'il arrive que la fermière reste sourde à cet appel de J'indigence , le mendiant recommence son Pater et son Ave^ quitte à les répéter vingt et trente fois, jusqu'à ce qu'on lui ferme la bouche par une aumône. Ordinairement il s'en retourne chargé d'une moisson abondante, car le fermier quercinois est charitable, et tous à l'envi déposent dans sa besace, qui un morceau de pain bis, qui une tranche de lard, qui un boisseau de fèves ou de lentilles.
Ces malheureux enfants appartiennent à des familles dévorées par la plus hideuse misère, et qui vivent au milieu des bois, dans des huttes de terre et de sapin, passant leur vie à confectionner des cages d'osier ou des balais de bruyère, qu'ils apportent le dimanche aux marchés voisins. A certaines ^ époques de l'année, lors de la moisson ou des vendanges, si l'on se trouve manquer de bras dans une ferme, les plus vigoureux de ces nomades adolescents sont enrôlés parmi les moissonneurs; ils vivent pendant une semain.e de la vie abondante des fermiers; le huitième jour, ils reprennent leur besace, poursuivent leur tournée et regagnent la forêt.
Quelques années avant sa mort, la mèreBlanchot avait distingué, entre tous cë& jeunes pauvres, une petite fille de onze ans , belle comme un ange sous sa robe de toile grise rapiécée en maint endroit, et qui mettait à implorer la charité et à réciter le Pater accoutumé une pudeur ingénue, une timidité craintive, pleines d'un charme adorable.
Or, il advint qu'un jour la pauvrette étant revenue aux Chaumelles, à deux ou trois semaines d'inlervalle, selon sa coutume, la mère Catherine, en lui apportant son aumône, s'aperçut qu'elle pleurait.
« Qu'as-tu, mon enfant? lui dit-elle.
— Mon père et ma mère sont morts; on les a enterrés tous deux en quinze jours, et me voilà maintenant seule au monde, répondit l'enfant, dont les sanglots redoublèrent: Mon Dieu! mon Dieul je ne les reverrai plus jamais, jamais ! 0 ma mère, ma pauvre mère ! »
A la vue de cette profonde douleur dans une âme si innocente et si tendre, Catherine Blanchot se sentit prise d'un désir violent, impérieux, irrésistible; un de ces désirs spontanés, familiers seulement aux nobles ftmes. Elle voulut être la mère adoptive de cette enfant. Elle adorait sa fille Mélie; mais elle avait toujours demandé à Dieu de lui accorder un second enfant, un garçon. Elle se dit que Dieu exauçait la moitié de sa prière, et que la petite mendiante lui était envoyée par le ciel. Elle appela
26 LE Martyr bES câÂDMELLES.
son înàd, et, Taj^ant pris à l^écart, elle lui exposa
son pi*ojef .
« il nous Mîdt Un berger; je ne vois aucun mal a ce que ce berger soit Une bergère, répondît I*eiceilerit Blanchôt.
— 6h i madame ta fermière, dit la pauvrette à Catherine, qui lui ânnôiiçaît qu'elle allait rester aul Chaumeileé, îl n'y a dotic pas que tna mère qui était mn boii cœur de môre! »
A dàier de ce jour, l'orpbeiînè, qui répondait au nottl dô Lucette, devint l*ettfatît de la maison. Elle était si jolie, si douce, Si soumise, si aimante !
Jlélie, qui, à cette époque, n'avait guère que dixhuit anê, tie t^arUt paâ d^abord prendre otnbragé dô cette flvaiilê dangereuse. Deux années et demie s*écouléretil dans cette paii et cette régularité làboïiètisës, dôtit lès Chatimelles avalent depuis Si Idtig* temps l'habitude. Quand Mélie eiitèpousélefiorghé, lôr^ue surtoul là mère Catherine fut morte, les choseè cbarigêrent de face. Là slttiâtîôti de Lueetle devint eh péU de tempS intolérable, et la paUvt^e enfant eût sans doute repris sa besaee et sa vie de hasard et de misère, èi là reconnaissance ne l'etit clouée dû chevet du père ÀTfibrosi. A cette heure, oii peut dit'e qu'il y aVàit deUx martyrs aux ChaumelleS. On verra bientôt par suite de quelles circonstances aUaîl éticore s^èggraver là situation lamentable de la jëtihe fille et du VîeiUàrd.
LE MARTYtV DES CHAUMELLES. 27
Lé Pré de la Source.
Quand LUcette éïniH âîi Pré de là Soutcè, sept heures et demie sonnaient à l'horloge de là ihairie de Plaugnac. De toUs les points de Thorizon affluaient vers cette immense prairie des métayers ou des garçonii de fermé, cbaetiîl conduisant tm ouplU'sieurs attelages* En tnoins d'ùiie demi4eùt*e, elle (îôûtenalt près d'un millier de têtes de bétail. Le regain en àVàit été fauché la sëttiainé d'àvàrit, par pt*écàutioii de la sagfesscf miitiieipale.
Cette multitude de bœufs dé travail s'àvànçant d'uii pas pesant et méditatif, et venant se grouper, soûs l^âvertîssemt*.ht de l'aiguillon, autour ffdne sorte d'autel rustique érigé le matin même aux borda de la lioùrce; (luelqùes-^utiS couchéâ dans les herbes, là tête allongée éur leurs fafaofts, leùrt yeux fixes embrassant l'é^pâcié d*iitl regard inliilobile et circulaire, d'autres mâchant à vidé par un moiivemetit immuable, et jetant au Vent deâ flocon» d'écume; les villageois, jeunes et vieux, vêtuS d'étoffes grossière^, raiguilloii ramené sous le bras ou t)iqué en terre, gardant tous ou presque fous le isilence du recueillement et de ràttenlé; quelques femmes
échelonnées sur la lisière du pré, le chapelet à la main, dans la posture de la prière; les rayons du' soleil déchirant par intervalles le rideau mouvant des peupliers et découpant sur une partie des assistants, hommes et bêtes, de longues traînées lumineuses, tandis que le reste était baigné d'ombre ; le son des clochettes agitées par les bœufs se mêlant aux chants des oiseaux et aux murmures de la source ; les cloches de l'église de Flaugnac éclatant en joyeuses volées ; puis enfin le curé, vieillard à mine vénérable, descendant dans tout l'appareil sacerdotal le sentier qui mène de l'église au Pré de la Source ; la voix fêlée des chantres, couverte par les beuglements des taureaux que répercutent les mille échos de la vallée : tout cela formait uti ensemble harmonieux, imposant, inaccoutumé, qui saisissait à la fois l'âme, l'imagination et les yeux.
Alors s'accomplit une cérémonie auguste et grandiose.
Tous les paysans avaient mis un genou en terre : ils priaient. Le vieux prêtre plongea une branche de chêne dans l'eau de la source, et en ayant fait le tour, il aspergea les bestiaux; puis, après une courte prière, il monta les marches de l'autel, prit en main un crucifix d'argent, l'éleva au-dessus de sa tête, et bénit à haute voix ces rudes auxiliaires du laboureur. •
Quelle est l'origine de cette cérémonie? Est-ce
une institution dont rinitiatîve appartient au catholicisme et dont la pratique soit générale partout où il y a un prêtre catholique î Est-ce une coutume locale et particulière aux campagnes du Quercy? Remonte-t-elle aux premiers âges du christianisme, ou date-t-elle seulement d'un petit nombre d'années?
Quoi qu'il en soit, une grande pensée a présidé à la fondation de cet usage. Ce n'est pas simplement une invocation pour la prospérité des biens de la terre et de la moisson annuelle ; la fête des Rogations n'a pas d'autre sens; c'est mieux que cela, d'une signification plus profonde et d'une portée plus haute : c'est la bénédiction du travail en lui-même, dans son principe , dans son exercice le plus primitif et le plus auguste ; c'est la sanctification des sueurs humaines arrosant et fécondant Iç sein de la terre.
Un maire en sabots.
La cérémonie terminée, laboureurs et villageoises reprirent chacun le chemin de sa métairie ou de son hameau. Lucette, qui était venue au Pré de la Source dans le vague espoir d'y rencontrer Bas^ou, n'y vit que le père Daubasse, lequel, toiit
30 I,E MARTYR DES CHAUMELLES.
maire qu'il était, n'avait voulu céà^x à personne, pas même 4 son fils, Thonneur 4e Je remplacer à cette imposante solennité.
L'édile de village, en cgstume de labourepr, u^e paire de groç sabots awc pieds, reconduisait son triple attelage, quand, s'étant retourné à mi-cbemin, il aperçut au bas de la colline Lucette qui suivait, h deux portées de fusil derrière lui, le sentier qui mène à Flaugnac. Celle-ci eût peut-être désiré éviter cette rencontre, et elle modérait à ce dessein l'allure des ïîoirs; mais le père Daubasse ayant fait halte avec ses bœufs, elle la ^ugea inévitable, et doubla résolument le pas. eu manouvraut de l'aiguillon,
ff Hé! bonjour, bonjour^ ma petite, lui cria-t-il quand elle fut à portée de sa vqi?; sais-tu qu'il y a longtemps que je ne t'ai vueî Hé, pardiou! Yoilà un an, viennent les vendanges. Ah çè^, est-ce (juç tu nous bouderais aussi, toi, Lucette?
— Moi ! vous bouder ! oh ! par exemple !... Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Daubasse ?
— Eh! mordiouf parce que la rancune et la mauvaise humeur, ça se gagne.... la contagion de l'exemple, vois-tu, ma petite. Je sais bieu qu'on u'a plus pour le père Daubasse la même amitié qu'autrefois aux Chuumelles.
— Cela vous plaît à dire, répondit la jeune fille ; mais je vous jure.,..
L£ MABim DES CHAUMEILES. 31
— Tfi, te, j'ai le nez fin, et je ne me trpinpe guère sur la Yérité des choses. J'ai bien vu de (|Uoi il retouri^fi h fPa dernière yisitç mx, GbçiuipeUe^. Eh ! ms^ foi, il y aura deux ans h Tèpoc^ue des remailles, mais je m'en souviens comme si c'était d'hier- On m'a parfaiteipent donné à entendre qu'on ne ^ souciait guère de voir le père P^ubasse. Jd np parie pas du Borgne et de sa femme ; l'amitié de l'un et de l'autre m'importe peu; et je ne mettrais jamais les pieds chez vous, si je devais; Q'y rencontrer que Mélie et le gendre., •« Mais..,,
— Gonunept ! vous ave;? pu qroire que le pèrp Blanchot î.,.
— Hélas; oui, ma petite : j'ai fort bien senti qu'il n'était plus le même pour moi. Ob I cq^ m'a foit bien du mal, va! Deux amis comme nous l'étions depuis près de trente ans ! Moi qui Iç chérissais et l'admirais ! Car c'est uu excellent homme au fond, et une belle âme, ce pauvre Ambrosi,
— Oh \ pour cela , certainement ! s'exclama Lucette avec un accent convaincu»
•^ C'est ce mariage qui a tout j^àté, poursuivit le maire ; il m'en veut de ce que jnon fils a refusé de devenir son gendre > comme si je n'eu avftis pas été peiné autant et plus que lui, En ce temp3-là, si i'ayî^is pu commander au cour de Basson, 1. 1
— Ob bien ! pour sûr yous Yous méprenez, mon-: sieur Daubawe. Si le père Blançliot vous 9 montré
de la froideur et a paru se soucier peu de vos visites, ce n'est pas cette raison....
— Mais alors quelle autre cause?... demanda le maire. Voyons, mon enfant, ajouta-t-îl en lisant dans les yeux de Lucette l'irrésolution d'une âme partagée entre le désir de parler et la nécessité de se taire , voyons , tu connais les motifs de son indisposition contre moi ; tu vas me dire....
— Je ne sais rien, répondit après une courte hésitation la jeune paysanne , qui se crut obligée de renfermer sa douleur et de maîtriser sa langue ; je ne sais rien, sinon que le père Ambrosi vous regarde toujours comme son meilleur et son plus cher ami, et qu'il ne me parle jamais de vous, le brave homme , sans que ses yeux s'humectent au souvenir de cette précieuse et vieille amitié.
— Çà, bien vrai? tu ne me trompes pas, au moins, Lucette? Il te parle quelquefois de moi? Et que t'en dit-il?
— La bouche du père Blanchot s'est-elle jamais ouverte pour dire du mal de personne ?
« Mais encore? » objecta Daubasse, peu satisfait Ae cette réponse évasive.
Lucette, craignant d'en avoir trop dit, feignit de ne pas entendre et garda le silence.
« Allons, je vois bien, reprit le maire, que je n'ai qu'un parti à prendre si je veux savoir quelque chose : c'est d'aller moi-même aux Chaumelles. >
Le premier mouvenîenl de la jeune bergère fut de rafifermir dans cette pensée et de lui confesser la vérité tout entière; mais elle se rappela les injonctions sévères du père Blanchot, et, trop timide pour embrasser le parti de la désobéissance , elle s'appliqua à dissuader le maire de son projet. Cette visite inopinée , après une séparation de deux années, devait avoir, sur le vieil Ambroise, l'effet d'un coup de foudre; sa santé ruinée ne lui permettrait pas de résister à un choc aussi violent , et la vue de son meilleur ami pouvait déterminer sa mort.
« Tant il y a, reprit le] maire, que je dois m'abstenir absolument d'aller aux Chaumelles. Va, va, ma petite , je savais déjà trop à quoi m'en tenir; je resterai à Flaugnac. Mais ce n'est pas une raison pour que tu ne viennes pas nous voir, toi, Lucette. D'où vient que tu nous négliges à ce point î Est-ce parce qu'on s'est faite grande et belle et qu*on est d'&ge et de mine à faire songer les amoureux? As-tu peur qu'on jase dans le pays? Que diable! ce n'est pas une raison parce qu'une jeunesse ira chez le père Daubasse pour qu'on dise : « En voilà «une qui, avec sa petite voix flûtée et ses grands « yeux , veut entortiller Basson. » On sait bien que Basson est riche, et qu'il n'épousera jamais qu'une femme riche. »
l^e dialogue à ]^ fpfitaifie.
Ces (îemières paroles produisirei^t sur la jeune fillç, l'effet d'un violent coqp de poing asséné m pleine poitrine. Elle roiigit| pâlit, sentif §es yeux s'emplir de larmes, et fut prè^ de s'affaisser sur }a route. Heureusement son émotion échappa au père Daubasse.
Ils étaient arrivés à Flaugnac, devant la maison du ma^rç, sitpéç à l'u^ç des extrémités du yillfige, et celifi-^ci était déjà occupé h délier ses bœufs çt h leur ouvrir les portes dç l'étable. Malgré sç^ vives instances, Lucette refusa de s'arrêter, prétextant l'beurc avfti^cée, et poursuivit spp çhçmin. Arriyée deyapt Içt boiitiqu^ du chapelier du vijl^çe, ^lle y enjTfi , tira de chaque poche de son ts^blier de longue? trçsses dç flPQ paill^ de fronjQpt rouléa* an pplpton , Qt reçut en échange de ce trayait dç huit jours la mipm^ de deu^c franc§ vipgt-cmq centime^. Avfc cet argent, el|e prit çhe^ l'épicier une Ijvre de sucre , un petH pot de confitures çt un cornet de pastilles de gomme g après quoi elle se hâta de regagner les Chaumelles,
Mais aussitôt rentrée dans la pleine painpagne» elle tomba dans une mélancoUe profonde et oublia
LE HARTYR PE3 ÇHAWI^pi^^ES, 35
plus d'une foi^ d'aiguillonner Içs î^oirs, car la dernière pbraçQ dn çère Pauba^se Jui trottai^ sing^ulièrement par la tête. «Basson est riche, sç répétait-ell^ tout ba^, prêtQ ^ plei^^çr, ^f il n'épqusera jamais qu'une femme nche 1 9
EUe fijt tir^e de sa rêverie par les éclata de deux voix gu'elle n'eut pas i$ peinp ê^ reconnaître, et dont le dialogue î^nipié partait ^*W massif d'aupes et de saules voisin de la route qu'elle suivait. ^|(e s'^percnt ^euleinent ^ors gne dan? sa préoccupation elle avait laissé s'engager les I^Qir^ d^s un chepin détourné, et reconnut ds^ns C9 niasiU les arbreji dpnt s'onibrageait ^ fonlaiqe où MéUe lavai^ son Ung^, Par pn bçureuT^ busard , le çbeniiq s'encadr|it de chaque cOté d'une largp baiç de n^Arw sauvage et d'aubépine , de fagop que Lucetti^ q'ent pas à craindre d'être yue. Elle s'arrêta pour écQUl^^», et sa curiosité fnt d'autftftt pjus vivement piqu^ que son non? se trouvait mêlé W dialpgpp qw'ejle çnf çndit.
ft Quoi I vrainient , ce p'çst p^ pour elle , disait une voix, qu'on est ^enu se prpmener de ^ bon malin du cûté des Cbwmellesî Tewz» ^s§ou, soyez franc, vous espérjejs la reOfiPPtréT pw jpjt avec ses moutops,
— Qui? Lucetteî Je vous ji?re , Méjie, répopdit le fils du maire f q^e je n'y avftip point songé; je Tiens tput bonnement, que je voui dis, d^ çom* mander ce pressoir au tonnelier dp Yç nta|Uac.
36 LE MABTYR DES CHAUMELLES.
— Je croirai au pressoir, si vous m'avouez qu'il a simplement servi de prétexte à votre course matinale.
— Ah çà, me direz-vous au moins, Mélie, le pourquoi de cette plaisanterie?
— Une plaisanterie? Où prenez-vous, s'il vous plait, que je plaisante? Ne savons-nous pas bien que vous êtes amoureux de cette petite bergère ?
— Et quand cela serait ? ça vous importe assez peu, je suppose?
— Ah! Basson! vous voyeîz bien que cela est. TSi&e ne m'avait donc pas trompée, la femme à Jacques Lagousse, qui me dit vous avoir rencontrés un soir, vous promenant sous les vieux chênes, au bord de l'étang de Lacoste. Et mes pressentiments non plus ne me trompaient pas I
— Vos pressentiments, dites-vous?
— Oui, sans doute. Croyez-vous que je n'aie pas deviné une rivale dans cette petite fille, le jour où vous n'avez plus voulu de moi? Vous étiez trop jeune pour vous marier, disiez-vous; moi, je compris bien que vous aimiez ailleurs.
— Le beau raisonnement, en vérité! Lucette avait bien douze ans en ce temps-là.
— Douze ans, en effet, pas davantage. Mais elle sut s'y prendre de bonne heure pour se faire aimer, la finaude ! Elle est si habile et si rusée,
avec ses "airs de sainte -nîtouche! Vous l'aimiez sans 7 rien comprendre encore, c'est possible; mais vous l'aimiez assurément.
— Vous avouez donc qu'elle est jolie, cette petite Lucette?
— Oh ! jolie ! Jolie, n'est pas précisément le mot. Elle a un certain je ne sais quoi dans le visage qui ne déplaît pas, à ce qu'on dit. Pour moi, je n'ai jamais rien compris à cette beauté-là. Cette longue figure pâle, ces joues sans couleur, ces yeux bleus qui lui prennent comme ça la moitié de la tête, enfin ces grands bras maigres et ces hanches plates comme des punaises, qui lui donnent quasiment un * air d'échalas, avec son air éternellement amiteux et sucré.... M'est avis que les hommes ne doivent guère aimer ces sortes de flandrines-là!
— Pourquoi donc diable voulez-vous que j'en sois amoureux î
— Btoi, je le veux! Ah! méchant Basson, s'exclama résolument Emilie Blanchot, j'en suis furieuse, et voilà tout. Ne vous souvient-il donc plus combien je vous aimais ?
—Vrai, vous m'avez aimé, Mélieî Eh bien ! c*est possible, je ne vais pas contre.... Mais c'est de l'ancien temps, il y a cinq ans qu'il me semble ; vous devriez en avoir perdu souvenance.
— Ah! méchant cœur! ça t'est bon à dire à toi! EstH» qu'on y petit rien, à cela?
38 le; MABTYIi DES CHAU]|ELI,£3.
— Eh] que oui, Mélie, assurément, qua^d on est une honnête femm^,
— Honnête 1 honnête ! je le suis ou je ne le suis pas, si tu veux, je n'en sais quasiment plus rien, Ba^ou; mais je t'aime, je t'aime toujours, voilà tout.
— Vous êtes folle, M^Ue, de me parler ^iqsi ! dit sévèrement le fils du oiaire,
-- Ah ! na te truffa • pas de moi, ne me repousse pas, Bas^oul C<3 n'est pas ma faute si je n'ai pu me faire à te haïr» »
Et la fqmme du Borgne, laissant échapper son hattpir, quHla soi^ linge et bopdit jusqu'aux pieds du jeune paysan,
« Adieu! Méjie, ^ù\m\
— Non, tu ne t>n iras p2^?, je pç veu^ pas q^e tu t'en ailles, Justin, entendi-tw? U ffiyt que je me cftflfesse à toi, éconte-paoi.
— Eh ! vous m'en avez déjà trop dit f Qqfîfoç ça,
— Si tu ^vais combien je ^uis rnattjewe^se, mpn pauvre B^çsou!
— Vousl fit dédaigneusement Justin Daubfisse ayec un hochement 4e tête sij^niflcatif,
-^ Malbeurcvise, oui, m^lheiireysp çpmme les pierres, malheureuse dppyis cinq ans/ç|nq ans
Quercy.
. LE MABTTIi DES (CH^yMELU^* 30
viennent les châtaignes. Oh ! je sais bi^n ce que tu yeux dire, va! Mais si j'ai fait souffrir les gens à moQ çntour, c'i^st que mo| j'étais la prçn^ière à souffrir!
— M moi donc, j'çn peux mais, peut-être?
-r- ^l pourquoi ne m'as-tu pas épousée, Bassou? Je me mariai par dépit, vois-tu.... Le Çprgne ! je ne puis tant seulement pas le sentir, et la vraie vérité , c'est que je me suis mise en enfer !
— Pour lors, est-ce à moi de vous en retirer? Tenez, Mélie, soyez donc raisonnable;, on vous disait autrefois fenune d'esprit et de bon sens....
— Ayec ça que ça pi'a Wen 3eryi d'avoir de I'jbs^ prit, interrompit Éwilie Blaqçhpt, s^yec cet apceijt d'ironie et de dpuloureuse amertume de la p^ssîo?^ dédaignée. Hélas J si tu n'as pas d'wîitié pour ipoi^ Basaou, ^e au moins quelque pitié I Obi je t'aipie tant, vois-tu, et tu es si beau! le plus joli hommet assurémept, (le tou^ l^ jeunes Iwmmes çle Fl^ugnaçl
— Laissez-mo}, Mélie^ laissez-ipoi ! cri^ impérieusement le fils (lu maire,
— Non, par w</ j^ ue te Iftcbçrai pçis que tu ne m'aies proiuisM..
•^ Quoi doqc? de vous parler, de vous voir?.,»
— Bt de n^B (aire ftouue mine, pt d'ayoir de l'amilié pQur mpi.
— Jamais!
— Oh! Bassou, Bassou! »
En disant ces mots, la passionnée paysanne s'était emparée des mains du jeune homme, qu'elle inondait de larmes brûlantes, et, comme une panthère lascive , elle se tordait et se roulait à ses genoux.
Emilie Blanchot.
Emilie Blanchot pouvait passer pour Tidéal de la jolie paysanne. Grande et forte, d'une rare vivacité de physionomie, d'une carnation chaude et colorée, le hâle rehaussait encore l'accentuation énergique de ses traits. Son front bombé, quoique un peu bas et légèrement déprimé vers les tempes , s'encadrait de deux riches bandeaux de cheveux bruns négligemment ramenés sous la coiffure habituelle aux jeunes femmes du Quercy, coifliire d'une forme plus pittoresque que gracieuse, malgré sa parenté évidente avec le bonnet phrygien. Ses yeux d'un gris sombre, noyés de moites lueurs; le nez busqué, aux narines dilatées et palpitantes; les lèvres fortes et d'un rouge humide, accusaient les emportements du désir et les orages de la passion. Les lignes du cou, d'un dessin ferme et vigoureux,
ne manquaient pas d'une certaine mollesse. Enfin Emilie Blanchot avait une dé ces tailles rondes et souples dont le contour voluptueux se déforme, hélas ! si vite sous la destructive influence des tra- ^ vaux des champs ; mais on pressentait dans Tacuité perçante de son regard, dans le son dur de sa voix, dans les coins plissés de sa bouche et jusque dans les lignes sèches de son menton, la méchanceté du caractère et Tinsensibilité.
Transplantée dans une sphère supérieure et dans l'oisiveté des villes, il y avait dans la femme du Borgne l'étoffe d'une grande et effrontée courtisane. Que de débordements et de scandales prévient, par son assujettissement inflexible et ses implacables fatigues, le dur labeur de la terre !
Justin Daubasse ne pouvait se défendre d'une sorte d'admiration naïve et flère, en voyant celte belle jeune femme se tordre à ses pieds et l'implorer. Il la regardait sans mot dire et d'un air presque indifférent, mais sans détacher ses mains de celles de Mélie. Celle-ci, se croyant sûre de son triomphe , pour mieux achever de le fasciner, redoubla de tendresse et de fmrie amoureuse, tandis que Lucette , tremblante et demi-morte, attendait derrière la haie l'issue de cette étrange scène.
« Tu ne peux pas aimer cette petite fille, Justin; dis-moi que tu ne l'aimes pas, s'écria Emilie Blanchot. Cette créature-là, c'est maigre et chétif ,
42 LE MARTYR DE§ GHAUIfl!:Ll.ES,
c'est pâlpt et ça n'a que le souffle. Gageons qu'elle n'a pas six mois à vivre. Est-ce Ih la femme qu'il te faut, Basçouî Est-ce que ça peut aimer, çlis, un avorton comme ta Lucette ? Et d'aiU^urç elle est trop rqsée, la petite, pour (levenir ta maîtresse j et, quant ^ ^n faire t?i femme, tu sais bien que c'est impossible. Justin Daubasse ne peut pas épouser une orpheline, une pauvrçs?e,> unç quasi -bâtarde!
— Pas un mot de plus sur elle, Mélie! je vous le défends, » repartit énergiquement le fils du maire, reprenant la pleine possession de lui-môme et ramené par ces paroles à son instinctive aversion contre la femme du Borgne.
En même temps il détacha, par un brusque mouvement, ses mains de celles de Mélie, et, jouissant de la confusion de celle-ci par la conviction où elle se trouvait de l'inutilité de sa tentative , il partit d'un dédaigneux éclat de rire. Ce rire impliquait une comparaison faite intérieurement entre Lucette et Mélie, et établissait la pitoyable défaite de. cette dernière. Elle le comprit, et, dans la rage jalouse de son orgueil humilié , elle jura de se venger.
« Imprudente! lui dit Basson, vou$ vous oubliez jusqu'à me faire des ?ivaiices insensées, et vous croyez comme ça que je me laisserai gagner. Quelle folie l C'est pas l'embarras, you§ êtes jolie. Ahl pour
jolie.... Mais votre beauté, loin de m'attirer, est plutôt faite pour repousser et pour déplaire. Vous êtes méchante , Mélie , et Lucette est un ange de bonté. Par ainsi, voilà tout le secret de mon amour et de mon aversion involontaires. Différemment, il n'a pas dépendu de moi de vous aimer avant votre mariage, et quand môme j'aurais le cœur libre aujourd'hui| quand môme je le voudrais, je sens bien que je ne vous aimerais pas. Adieu , et soyez plus sage h l'avenir.
i— Oh I tu t^ repentiras de m'avoir ainsi traitée ! s'écria la femme du Borgne écumant de jalousie et de rage ; et, ajouta-trelle intérieurement, c'est cette mijaurée qui me le payera ! »
Justin Daubasse lui jeta un regard de déû accompagné d'un sourire méprisant, et arriva en trois bonds au chemin de traverse;
Lucette, le cœur partagé entre mille émotions contraires, où dominait pourtant celle de k^ joie et du triomphe, Q'eut que Iq temps de gç relever et de reprendre sa marche.
« Tiens, c'est vous?... Ce soir à la Grand'Combe; j'ai à vous parler, ma chère Lucette, »» dit Basson sans faire mine de s'arrêter, car il vit s'avancer dans leur direction un groupe de bouvierj qui revenaient du Pré de la Source,
44 LE MARTYR D£S GHAUMELLES.
La mare.
L*orpheline se mit à courir de toutes ses forces pour rattraper les Noirs. En arrivant aux Ghaumelles, elle trouva Ambroise Bîanchot dans un pitoyable état. L'infortuné vieillard avait essayé de retirer de la mare du fumier la roue de charrette qui y pourrissait, et, trahi par ses forces qu'il croyait revenues , il avait lui-même roulé dans la boue. Lucelte l'aida à se relever, le déshabilla, lui fit mettre de nouveau linge, et, pour prévenir les reproches du Borgne et de sa femme, passa rapidement à l'eau la veste de coutil du bonhomme.
« Mais aussi, dit-elle, pourquoi n'êles-vous pas resté là, père Bîanchot, tranquillement assis au soleil, comme je vous y avais laissé ?
— Que veux-tu, chère petite? ils sont sans cesse comme cela à me dire que je ne suis plus bpn à rien ; pour lors je me sentais un peu mieux que de coutume, j'ai voulu me rendre utile. Et puis ça me navre, tu comprends cela, toi, de voir comme tout va de travers et en dépit du bon sens aux Ghaumelles. C'est presque la misère aujourd'hui; ce sera la ruine demain. Une si gentille petite pro-
L£ MARTYR DES CHAHMELLES. 45
priété , et qui valait quasiment tout un domaine pour le rapport! Âhl je Tavais bien arrondie et bien arrosée de mes sueurs, avec quel amour, mon Dieu! Un bijou d'enclos, quoi ! »
Le père Ambrosi n'avait pas fini de parier, que Lucette se dirigeait vers le puits , et en rapportait deux pleins seaux qu'elle vida dans un baquet. Puis, s'étant agenouillée sur l'berbe, ils reprirent leur conversation, tandis que l'orpbeline scandait chacune de ses phrases au rhythme de son battoir.
« Eh bien! Lucette, et la cérémonie a-t-elle été belle cette année? Y avait-il beaucoup de monde, au moins ?
— Oh ! c'était à faire trembler, père Ambrosi ; il en arrivait de partout, et jamais ça ne finissait.
— En vérité, ma fille ?
— D n'y avait pas quasiment un pouce de pré, on peut le dire , qui ne portât une &me chrétienne ou une tète de bétail.
— n y en avait de beaux, des bestiaux, pas vrai, Lucette? Tu as dû remarquer cela?
— ■ Oui, cher père, assurément, en m'en retournant surtout : car pendant la bénédiction , je n'ai vu que M. le curé avec ses deux clercs , la petite croix d'argent qui reluisait au soleil , et aussi les chantres qui accompagnaient M. le curé et lui répondaient.
46 LE HâKTYR des CHâUMëLLES.
— Ëb oui, ma fille, connue cela ëe fait à Téglise, le dimanche.
— Et comme au lutrin , effectivement , tous ensemble ils chantaient ; et puis M. le Curé a parlé comme ça tout seul en élevatit à plusieurs fois la croix dans sa main droite ; et puis il a jeté de Teau bénite sut le bétail le plus proche; et tout ce qu'il disait, je n'y comprenais rîeti, c'est vrai, c'était du latin; mais cependant, père Blanchot, je le comprenais tout de même.
— Quoi I tu comprenais du latin , ma fille ?
— Eh ! non pas les mots î je ne veux t>as di^e. Les mots, ça n^est pas tout quand oU jpàt-le ; mais où j'ai bien vu que je comprenais un peu , c'est quand j'ai Senti qu'il mè venait des latuies aux yeux.
— Des larmes , petite ! tu as donc pleuré ?
— • Oh ! non : ça n*est pas pleurer, cela f Enfin , j*ai eu comme ça un moment le cœur gros. Le latin de M. le curé me faisait penser à voUà , à Voua i père Blanchot!
— Pas possible , ma fille !
— Si , pat* ma foî , père ! Il demandait au bon tlieti de bénir les hestiaux et les récoltes, et de répandre l'abondance dans les maisons. DifilShëmment, c'est ainsi que j'ai compris ce qU'il a dit, et je pensais aux Chaumelles, d'où l'abondance est pàtliei et à vous, père, qu'ils font mourh* de famines
LE MARTtR DES CHAUMELLES. 47
— Chère enfant ! dit le Vieillard en essuyant une larme du revers de sa main calleuse.
— Voilà , » dit Lucette , son savonnage terminé. Et elle courut étendre la veste au soleil , derrière
le four , pour la cacher à Mélié. Mais elle avait eu beau se hâter , l'horloge solaire du potager marquait neuf heures, l'heure générale du dîner chez les paysans quercinois , et la femme du Borgne survint à llmproviste. En apercevant sa rivale, elle jeta violemment à terre là corbeille de linge qu'elle avait sur la tête , et fondit sur la pâmTe innocenté comme tme tollë furieuse.
« Kh l inauvraise drèlésse , crîâ-t*ôile , voici encore de ta besogne ! Tu flattes et tu cajole» mon père dès que j'ai tourné les talons; tu vas lui bouter comme ça dans l'idée de nettoyer son habillement, tandis que je lavé moi-même le linge de la maison ; comme si elle n'était pas assez propre , sa veste , pour ce vieux radoteur de paralytique ! Eh bien ! tiens , coquine ! voilà pour toi , mauvaise graine de bâtarde et de matdisante! »
Et elle la frappait si rudement, que la |)auvrè enfant, toutefois sans pousser un cri, roula par tei-re, le visage en sang et noyé de larmes.
« Est-ce que c^est déjà l'heure du dîner, ma fille ? demanda timidement Ambroise Blanchot en voyant paraître Mélie.
— Ûui est-ce qui vous parle à voùè , vieil îinpo-
tent T Vous ne pensez donc toujours qu'à manger? » répondit brutalement la femme du Borgne, en ouvrant et refermant avec fracas la porte de la chambre qui servait de cuisine.
Le pauvre père, bien qu'il fût habitué depuis longtemps à ces grossières insultes , ne put réprimer un mouvement d'amère tristesse ; il refoula ses larmes , et quand Lucette reparut, après s'être soigneusement essuyé le visage : « Je craignais qu'elle ne t'eût vue, dit le vieillard.
— Non , père , » répondit Tenfant essayant de sourire ; et , vaincue par la douleur , elle courut se cacher dans la grange pour y sangloter à son aise.
Les bœufs de labour.
Quand l'heure de manger la soupe est venue, le laboureur, à moins qu'on ne lui apporte son dîner aux champs, pique son aiguillon en avant de ses bœufs dans la terre fraîchement remuée , et , sûr que cette frêle barrière sera respectée, s'en retourne tranquillement à la métairie. C'est un singulier spectacle et qui fait rêver , à l'époque de la reprise des travaux, que cette multitude de bœufs de labour
éparpillés par couples sur le flanc des collines, debout dans leur impassible immobilité.
A les voir d'en bas , en traversant rapidement la plaine, on les prendrait aisément, à la couleur blanche ou rouge fauve de leur robe, pour des animaux de marbre ou de granit sortis de terre et figurant des dieux propices qui veillent sur les campagnes, n'était le panache ondoyant de leur queue, dont ils s'éventent avec lenteur. Exposés aux brûlantes ardeurs d'un soleil de plomb, des légions de grosses mouches les dévorent en effet , et Ton voit de temps en temps filtrer sur leur poitrail des gouttelettes de sang vermeil que boit avidement le sillon*
Us n'ont garde de bouger , ils attendent patiemment le retour du maître ; et , comme s'ils avaient conscience de toute la gravité de la tâche que leur ont assignée les honunes, ils fixent amoureusement la terre de leurs yeux ronds, et semblent échanger avec elle quelque grand secret. Ou bien les deux compagnons de joug et de fatigues s'entretiennent à leur manière , en mêlant leur chaude haleine et se caressant de la queue , s'exhortent réciproquement à l'ardeur du travail et à la patience , et se fortifient dans cette sor^e d'amitié fraternelle dont l'homme des champs a constaté si souvent l'existence d^ns les étables.
Seulement, s'il arrive qu'un troupeau de génisses
se LE MARTYR DES CBAUMELLES.
OU dé taureaux , vierges du joug, passe au bas dé la colline , ils relèvent fièrement la tête , l'agitent par ùti mouvement saccadé, hument l'air de toute la puiôsatice de leurs naseaux, et renvoient à leurs frèréë libres un mugissement sonore qui ébranlé la vallée. Là se borne leur passager instinct de révolte ; et quand le laboureur revient , son repas achevé , il retrouve à la môme place son fidèle attelage, impatient de reprendre le sillon interjpompu.
Le BorgUé laissa donc les Rouges au milieu des €hamps pour venir manger sa part de la soupe domestique. Il alla droit à Fétable pour renouveler la ration de fourrage des Noirs, et fut saisi d'une violente colfîrc en trouvant le râtelier encore plein.
« Vous avez envoyé les Noirs au Pré de laSoUrée, raniJien l <Jria-t-il du seuil , d'utie voix tontiattie ; j'avais défendu qu'en y allât !
-*- Qui est-ce qui vous a dit cela , mon gendre ?
— Faut être sorcier, pardiou! les râteliers sont pleins, et l'on à changé les attaches....
— Eh bien, oui , François , j'ai cru que je ferais bien....
— Il n'y a pas de François , il n'y a pas de fnoii gendre ! Laissez-môi tranquille , vieux foui Suis-je le maître ici ou le valet, sandiouxî Si vous avez
LE MARTYR DES GHAUMELLES. Si
encore dans l'idée de gouverner, prenez donc à ma place la bêche et Faiguillon : vous irez alors , si bon vous semble , demahder au curé ses bénédictions et ses patenôtres. Différemment/ si c'est mol qui ai toute la besogne ici.*..
— Avec ça qu'elle est bien faite, la besogne !... au Cabaret !.:. inui*mura imprudemment le vieillard.
— Te tairas-tu, vieil enragé? » s'écria le Borgne, dont k colère atteignait promptement à son paroxysme, en saisissant une pioche dont il hienaça te père Blanchôt.
Du fond de la grange où elle t)leUi*ait , Ltlcetle entendit ôès éclats de voix furibonds ; en titi din f (»il elle tut là , et se jetant entre le beau-péré et te gendre t
<Ni9 gtùnûet que mol, né frappez que tnoi, Bardoc 1 (Test moi qui ai voulu mener leë boeufs à la céfêmoilie ; le père n'y pensait pas. »
Bt éUé joignait ses mains suppliantes^ Mais avant qu'elle eût achevé sa prière, le Borgne^ comme stibjuguè par une force magnétique , laissait re* tomber l'instrument meurtrier et se sauvait préci-^ pitamment dans là maison.
< Ma douce protectrice, mon sauveur, ma providence t dit Afflbroise en prenant le bras que lui pré^ sentait Lucette pour rentrer.
^ Allons , vous autres , la soUpe est prête I ^ Tenait de crier Ilâ[i6«
bi LE MARTYR DES CHAUMELLES.'
Sic vos non vobis.
Quiconque n'a pas assisté à un dîner de paysans, un jour de la semaine , dans certaines contrées du midi de la France, ne saurait se faire une idée de la triste nourriture, de la déplorable frugalité imposées , par leur condition misérable , à la majeure partie des populations rurales.
La misère de Touvrier dans les villes n*a rien de comparable à celle de Thabitant des campagnes. L'ouvrier le plus pauvre , le mendiant lui-même , mangent de la viande plusieurs fois la semaine , et en tout cas parviennent facilement à se procurer tous les jours un verre de vin et un morceau d'excellent pain blanc. Le paysan, lui, mange de la viande deux ou trois fois l'an , boit de la piquette, quand il n'est pas obligé de la vendre avec son vin pour payer l'impAt ou satisfaire à des échéances usuraires, et ne connaît qu'un atroce pain bis où la farine de fixement brille par son absence. Un des mets habituels du peuple des campagnes , dans le Quercy, c'est un oignon tout cru trempé dans du vinaigre, ou bien une croûte de pain frottée d'ail, humectée d'une goutte d'huile de noix et saupoudrée
d'ane pincée de sel. Encore l'huile fait-elle souvent défaut.
Pauvres gens, qui engraissent les bestiaux pour Tabattoir et ne passent jamais le seuil d'une boucherie ; qui enfouissent quotidiennement dans les entrailles de la terre , comme une semence sacrée, leur sueur, leur santé, leur vie, et n'auront qu'une modique, très-modique part, ce qu'il faut pour s'empêcher de mourir, dans ces riches vendanges et ces opulentes moissons ; qui transforment la plaine infertile et caillouteuse en un jardin peuplé des firuits les plus savoureux , et à qui il est interdit de convoiter le moindre de ces fruits.
Car telle est la dure loi qui pèse sur le métayer, ce serf agricole , ou sur le propriétaire d'un mince enclos. Tout ce qu'ils voient germer, croître , s'épanouir et mûrir autour d'eux, par leurs propres soins et sous leur regard de chaque jour, défense à eux, de parleur gêne perpétuelle, d'y jamais porter la main. A défaut de viande , à défaut de vin , ils n'auront pas même la satisfaction de réjouir de temps en temps leur pauvre estomac avec un bon fruit.
Ce panier de pêches représente trois francs, cette corbeille de chasselas vaut deux francs ; et cinq francs ! c'est le vingtième de leur fortune de Tannée. Vite, qu'on porte cela au marché de la ville voisine. Pauvres gens, regardez, mais n'y touchez pas !
ik LE MAETYR DES CHAUMELLEa.
3i la pauvreté était entrée aux Gbaumelles dans les cinq dernières années, elle n'y revêtait pas encore ce caractère de hideuse misère et de dénûment lamentable. On était bien loin de l'abondance et de la sécurité d'autrefois ; mais il y avait toujours du pain sur la planche et un morceau de lard dans la marmite, Emilie Blancbot n'en était pas encore ré^ duite, comme tant d'autres ménagères ses voisines, h fabriquer du bouillon sans autres ressources qufi ces deux condiments élémentaires : une poignée de . sel gris et quelques brjbes de jardinage.
Parmi les pots de grès qui trônaient * dans leur obésité majestueuse, sur le chambranle d'une dé ces antiques cheminées dont le vaste manteau semble destiné à abriter plusieurs familles, le plus gran4 nombre étaient vides , c'est vrai ; mais il en restait habituellement un ou deux d'où la graisse et les quartiers d'oie confite n'étaient pas tout à fait absents, par on n'ignore pas que l'usage du beurre est chose inconnue dans la cuisine méridionale, surtout chez les gens de la campagne.
I,E MAIITYK Dfi9 Cej^UUPlL^». 8«
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Un dtoer de paysans.
Au bout d'un quart d'heure, Mélieayait trempé sa soupe, et les quatre habitants des Gbanmelles s'asseyaient à une grossière table de bois blanc enjolivée d'arabesques dessinées par le vin répandu, et que la moindre nappe n'essayait pas de dissimuler.
Un Parisien eût reculé d'horreur à la vue de la montagne de soupe (montagne est k mot), dont s'empiffrèrent Bardoc et sa femme.
Les paysans, ceux du Quercy surtout, ont cela de bon que la colère ne leur 6te pas l'appétit; ces estomacs robustes et primitifs ignorent les délicatesses et les façons de nos estomacs civilisés. Ils avalent avec d'autant plus de verve et de voracité qu'ils sont sous l'empire d'une passion vidlente ou de fortes émotions. Lucette, elle, ne touchaà la soupe que pour la forme, et le père Blanchot suivit l'exemple de l'orpheline. Il aurait voulu imiter son gendre , que la chose lui eût été difficile, tant sa fille, qui le servait, y mettait de parcimonie.
« Vous n'en voulez plus, vous autres ? dit-elle en . emplissant une seconde fois son assiette et passant la cuiller à son mari.
— Merci , dirent ensemble Lucette et le vieillard.
— Oh ! pardine, je le savais bien, reprit-elle ; per ma fé ( par ma foi), il lem* faudrait une dinde trufiée ou tout au moins un bon chapon, pour qu'ils eussent appétit. On vous en truffera , soyez tranquilles !
— Tu le trompés , ma fille , répondit Ambrosi avec douceur ; le grand air m'a donné faim , et certes, je ne suis pas difficile. Tiens, ce morceau de pain est bien petit ; coupe-m'en davantage, ma fille, et sers-moi un peu de ragoût avec des pommes de terre. .
— Voulez-vous pas que je vous donne toute la miche ? riposta Mélie en se taillant un quartier de pain à défrayer l'appétit d'une famille anglaise pendant huit jours.
— Mangez d'abord celui-là, que diable ! Vous aurez donc toujours les yeux plus grands que la bouche, l'ancien î cria Bardoc en lampant un verre de vin.
— Quant au ragoût et aux pommes de terre, il ne vous en faut guère, vieux, reprit Mélie, ce peu vous suffira : c'est trop lourd pour vous, assurément.
— Oui-da ! c'est quasiment indigeste, et ceci aussi, pour lui comme pour toi, ma femme, ajouta le Borgne en s'emparant de la bouteille, qu'il retira de dessus la table et posa par terre à côté de lui.
— Vieil ivrogne ! grommela Mélie.
— Garde tes petits noms d'amitié pour une autre fois , ma femme. Autrement, tu sais bien, je n'ai
fait qu'un tiers de la matinée, aujourd'hui, et je n'ai pas la main assez fatiguée.... Suffit.... tu m'entends.... »
Et il fit le geste de lui donner un soufflet.
Mélie, qui savait son homme par cœur, se le tint pour dit, et l'on n'entendit plus, pendant quelques instants, que le bruit des fourchettes d'étain sur les assiettes de terre, dominé par celui des formidables mâchoires du Borgne.
« Je n'ai plus faim , murmura tout à coup Ambroise Blanchot, dont le cœur était singulièrement gros, et qui ne put résister plus longtemps à l'envie qu'il avait de quitter la table.
— Oh ! bon, laissez-le donc, ce vieil invalide, dit Bardoc à Lucette, qui se levait pour donner le bras au pauvre homme.
— Qu'il ne mange pas, s'il veut, c'est son affaire; le moins qu'il en fera, c'est encore le mieux, accompagna l'impitoyable villageoise.
— Tu es bien mauvaise pour moi aujourd'hui, ma fiUe , dit Blanchot avec un regard qui aurait fendu un rocher. Ah ! mon Dieu ! est-ce que ça ne finira pas bientôt ? Est-ce que vous ne m'appellerez pas làhaut, auprès de ma pauvre Catherine ?
— Per ma /g, c'est ce que vous avez dit de mieux aujourd'hui , l'ancien ! interrompit Bardoc avec un ricanement et en se versant un verre de vin. Avec ça qi^elle doit languir là-bas, toute seule, la chère
^ LK MAETYR DSS CHAUVELLES. '
défunte » çt c'est mal à tous de la faire attendre. Tene?, h votre prochaine réunion ! »
Et il vida coup sur coup les deux tiers de la bouteille , dont la capacité toute rustique indiquait au moins deux litres.
Lucette eut beau tourner vers lui ses yeux suppliants et pleins de reproches, le vin commençait à lui troubler le cerveau : il ne rem^qpa pas ce regard ou n'en voulut tenir aucun compte.
« Attends, attends ! Que je t'y prenne encore à faire les yeux doux à mon homme, et tu verras, vilaine effrontée ! insinua méchamment Mélie;
— Sandioux ! tais-toi , femme , et ne bouge ; je vois bien que la joue te démange, reprit Bardoç renouvelant sa menace.
— Ah l tu es bien malheureuse, ma fille ; mais ne t'en prends qu'à toi-môme, soupira Blanchot; pieu te punit de ton ingratitude et de ta dureté envers ton père !
— Connu, connu , interrompit le gendre ; allezvous encore entonner votre antienne, père Radote? Si elle est malheureuse, eh! njordioux l c'est d'avoir sur les bras un vieil invalide de père comme vous. Car, enfin , à quoi que vous êtes bon, là?
— A quoi je suis J)on ? Oui, vous aye:^ raison, mon geniire, dit amèrement le vieux laboureur, je ne suis plus bon à rien aujourd'hui; je ne suis bon qu'à souffrir. Mais je n'ai pas toujours été un être
LE MARTYR D^S GHAUIIPLLES. ^9
inutile , un yieîllard infirme et san? coyruge* J'ai travaillé pendant soixante ans sans prendre un jour de repos ; c'est là que j'ai laissé ma sainte. Est-ce à vous de me le reprocher? Avec quelle ardeur je tenais la bêche ou menais la charruç ! Poui^ Jésus ! avec quel s^ippur je labourais notre pauvre terre, et comme je m'appliquais à la bonifier d'ai^pée en année ! Quelle vie d'épargnes, de fatigues et de sueurs, que la mienne ! Par ainsi, i qui devezvous les ChaïunelleSy si ce n'est à ce viçil infirme de père Blanchot î Je n'avais rien, quand je pris en mariage ma pauvre femme, et je nous amass£^ une petite fortune en m'endurcissant à la peine. Ah I si j'avais encore mes deux bras !... Et jamais un plaisir, ni cabaret, ni fêtes votives, jamais un liard dépensé mal à propos. MéUe le sait bien, elle ; t|i t'en souviens, n'est-ce pas , ma fille î C'est pour toi, cependant, que je travaillais ainsi, vois-tu ! Oui, ?îen que celte pensée me donnait du cœur ; et quand, avec les économies de l'année, j'avais acheté quelque bonne pièce qui nous arrondissait^ je me disais avec orgueil en la labourant : « C'est pour elle ! c'est pour mon enfant ! » Ça m'ôtait la fatigue de la tête, je n'y songeais quasi pas. Pour lors, si me voilà devenu impotent et paralytique à ce travail de soixante années, devez- vous m'en faire un crime et me reprocher chaque jour le morceau de pain.... moi qui me serais ôté de la bouche.... >»
Les sanglota , longtemps comprimés , coupèrent la parole à l'infortuné vieillard.
« Grédié ! je crois que vous m'attendrissez, l'ancien, » fit Bardoc stupide, lequel, en toute autre circonstance et sans les effets de l'ivresse, eût accueilli par un torrent d'injures le discours de son beaupère.
Le repas était terminé; Mélie, occupée de déblayer la table , et d'ailleurs toute possédée de sa jalousie, n'en avait pas saisi un trattre mot. Le hasard voulut qu'elle entendit son père quand il ajouta, en manière de conclusion :
« Allez l n'ayez crainte, je ne vous serai plus à charge bien longtemps, et je sens bien qu'avant peu....
' — Oh ! mon Dieu l tant mieux pour vous et pour nous, interrompit cette fille dénaturée; le plus tôt sera le mieux, entendez-vous î
— Ainsi soit-il! » fit le Borgne, qui, sous le prétexte et peut-être dans la conviction d'aller reprendre son travail, revint à ses bœufs, et demanda aux sillons fraîchement tracés un lit commode pour y cuver son vin.
Réflexions générales.
Ceux de nos lecteurs dont la vie ne s'est point mêlée à celle des paysans et qui , n'ayant jamais quitté le séjour des villes » manquent de notions exactes sur les mœurs de la campagne, nous accuseront peut-être de tracer un tableau exagéré et noirci à plaisir; mais aux yeux de ceux qui, comme nous, ont vécu dans la fréquentation et jusqu'à un certain point dans l'intimité des paysans , notre peinture paraîtra , nous n'en doutons pas , de la plus irrécusable et de la plus scrupuleuse fidélité.
Nous l'avons dit dès les premières pages de cette histoire, qyand le paysan apporte en naissant des instincts mauvais, comme la nature, chez lui , ne sera point corrigée par l'éducation, soyez sûr qu'il poussera, le cas échéant , à l'égard de ses semblables et de ses proches, l'égoïsme et la dureté du cœur jusqu'à la férocité. Malheureusement, si des âmes sublimes comme le père Blanchot ne sont pas rares dans les campagnes, des monstres comme le Borgne et sa femme s'y rencontrent fréquemment.
Car, il faut bien le dire, c'est surtout dans l'inté-
0S LE MARTYR MS CBAUMELL^a.
rieur des familles, de gendre à beau-père, de bru à belle-mère , et parfois du père aux enfants , qu'éclatent ces ftfreurs , ces atrocités, ces violences, cet oubli des plus saintes lois de la nature , qui prennent ordinairement leur source dans des intérêts sordides. Nous-même, nous pouvons affirmer avoir ^té le témoin de scènes analogues à ceUe que nous venons de retracer, et nous n'oublierons jamais TimprQssion de terreur et d'épouvante que nous causa 9 à l'époque de notre adolescence , la lutte d'un père et de son tils , celui-là vieillard octogénaire, meurtri , criblé de coups et foulé aux pieds sans merci.
Il est affligeant, il est révoltant pour l'honneur de l'humanité que de pareils faits puissent se produire; mais ne sont- ils pas dans leur réalité douloureuse un sujet d'enseignement et de réflexion, et à ce titre avons-nous eu tort d'en faire l'objet de cette étude ? Soyez-en convaincus, modifié , adouci par la salutaire et toute-puissante influence de l'éducation, le caractère d'un Bardoc ou d'une Emilie Blanchot n'aurait pas atteint ce degré de froide atrocité , de perversité inouïe , et en tout cas un vieillard infirme et sans défense n'en eût pas é\é la déplorable victime.
Est-ce à dire que de telles infamies n'existent pas dans les villes» où l'éducatiqn est devenue i^ peu près
(.6 MARTYR D^S GHAUMCLLES. f»
universelle ; que de pareilles scènes n'éclatent pas dans l'intérieur de l'ouvrier ou du bourgeois ? Ifélas! non; ces drames-là s'y jouent tous les jours : il y a partout des monstres d'insensibilité et d'égoîsme ; mais ils s'y jouent in petto et dans l'ombre des consciences. Qu'un fils, par exemple , pressé de jouir de 3on patrimoine , guette impatiemment la mort dp son père , il aura du moins la pudeur de mettre un masque à l'impatience de son désir. Odieuse hypocrisie, si l'on veut, mais qui a pela de bon de proléger une agonie ponlre la révélation d'un épouvantable secret.
Est-ce donc un des moindres avantages de l'éducation et du commerce social, que celle honte d'elles-mêmes imposée aux passions mauvaises ? . Que de vertus ne sont que des vices déguisés, et que le monde serait bien plus horrible à voir si la franchise , comme le veut Alceste, servait de lien aux relations humaines !
Le paysan, lui, ignore ces dissimulations nécessaires de la vie sociale. Jlctors et dissimulé tant qu'on voudra dans le gouvernement de ses intérêts et dans l'exploitation de ses produits , il est neuf, spontané et sincère comme la nat^re qui l'entoure, dans l'explosion de ses sentiments et dans la conduite de ses passions* C'est là, dans cette atmo-* sphère salubre respirée par les paysans, que l'éducation , qu^nd elle y sera sérieusement introduite.
est destinée à porter d'admirables fruits. Que de nobles Ames, ignorantes d'elles-mêmes et des merveilles où elles vivent, élevées tout d'un coup à la compréhension du beau , et par là même du bien !
Mais ceci, c'est la suppression du paysan, dirat-on; c'est sa transformation et son amélioration, voilà tout. Quant à nous, nous sommes un peu comme ces anciens qui estimaient la profession de laboureur à l'égal des plus hautes fonctions de l'État; et nous ne pensons pas qu'il faille absolument être une brute pour être digne de tenir là bêche ou de conduire la charrue.
Revenons au père Blanchot.
Antigone aux champs.
Le Borgne parti, Mélie s'en alla sur le versant de la colline étendre son linge au soleil^ et le^ vieillard resta seul avec Lucette. L'enfant alla droit à une cachette connue d'elle seule et où elle avait déposé son emplette de la matinée. Puis elle revint s'asseoir près du laboureur, et lui présentant une tartine de confitures :
< Tenez, petit père, vous n'avez rien mangé à
LE KAKTYR DES CHAUMELLES. 68
dîner, dit-eUe, ceci tous fera du bien; c'est doux et léger, et excellent pour votre estomac.
— Je les croyais finies, dit Ambroise.
— Bab ! il en reste encore un peu au fond du pot.
— Oui, mais ce pain.... Gomment as-tu fait? car enfin Mélie emporte la clef du buCTet. Est-ce qu'elle l'aurait oubliée aujourd'hui?
— Oui, répondit Lucette après une légère hésitation; et en même temps elle rabattit ses paupières et son visage devint pourpre.
— Oh! tu es un ange, Lucette! dit le vieillard, qui pénétra ce touchant mensonge. Mais voyons, mon enfant, est-ce qu'il y a du bon sens à se priver ainsi pour moi? Mettre la moitié de ton pain dans ta poche... Et voilà dix fois que ça t'arrive....
— Oh! pour cela, nenni, petit père, c'est la troisième fois tout au plus, et je n'y ai pas grand mérite, je n'avais aucune faim.
— Je te dis que je ne l'entends point ainsi, reprit Ambroise; tu es jeune, tu as besoin de manger, toi. Moi je puis m'en passer. Tu es bien assez privée, pauvre petite I »
Le père Blanchot eut beau dire, il fallut en passer par la volonté de l'orpheline. Mais ce fut bien autre chose lorsque, après avoir avalé deux verres de tisane dont le goût sucré causa à son palais villageois une sensation de douce surprise, il vit la jeune fille lui présenter des pastilles.
66 LE MARTYIi DES CHAUMELUS.
« Tenez, petit père , mettez tnoi ça dans votre bouche ^t nç vous eu occupez pas, ça fond tout seul.
— Oh ! pour celte fois, il faut que je te gronde , entends-tu, dit le Yieillard moitié fâché, moitié souriant à travers les larmes qui lui venaient aux yeux.
—Quand vous les aurez mangées, dit Lucette, en mettant deux pastilles sur les lèvres de Blanchot.
— Mais tu dois te tuer, mon enfent, pour pouvoir m'acheter tout cela ?
— Bah ! Des tresses de paille, ça va si vite quand on est un peu adroite de ses mains I
— Oui, mais c'est si peu payé! Et puis, tu as le chanvre à filer pour Mélie ; quand je pense que si tu y manquais une seule fois !...
—Jésus Maria I Une demi-douzaine de quenouilles par jour ! On peut bien faire les deux, allez ; il n^y a pas de quoi périr.
— Oh! tu es vaillante, je le sais, comme était ma pauvre Catherine. C'est toi qui devrais être ma fille!
— Et je la suis aussi, pardine ! Allons, allons, avalez-moi ça.
— C'est égal, reprit le vieillard après un silence, j'entends qu'à l'avenir tu utilises pour toi-môme tes petits profits.
— Pow moi, père î
— Oui. Tu es toujQurs proprette et gentille comme
LB MARTYR DBS GHAUMELLES. 67
un cœur, c'est vrai» sons tes vieux et simples habits; niaisj*aimerais à te voir bien mise, da! On achète aujourd'hui un fichu, le mois d'après une coiflfe ou un tablier, et^puis une robe.... plus lard, quand on peut.
~ 9ah ! Je suis assez bien mise comme cela. On sait bien que je ne suis pas riche ; et puis, ça n'est pas comme si je courais les frairies et les assemblées!
— ^Justement, je voudrais te voir prendre quelques distractions, mon enfant. N'avoir d'autre amusement que la garde de tes moutons et la société d'un vieillard ennuyeux et maussade comme moi, à ton &ge, c'est bien triste.
— Oh! vous êtes injuste, père. Est-ce que je yous ai jamais montré de l'ennui quand je reste auprès de vous? Ce n'est pas un sacrifice pour moi, vous le savez bien, mais une joie; pourquoi donc me parlez-vous ainsi ?
— Chère petite ! Oui , je connais ton bon coçur et la sincérité de ton dévouement, mais je m'en veux de l'accepter ainsi. Parfois il me vient des remords de mon égoïsme, et j'ai quasiment honte d'accaparer à mon profit les plus belles' années de ta jeunesse.
— Eh hieu! Et la luesse donc le dimanche! et les processions les jours de fête! Est-ce que ce ne sont .pas autant de bonheurs, petit père? quand l'église
est toute tendue de guirlandes de buis surtout, que
r autel est couvert de fleurs, et que M. le curé met
sa belle chape toule en or! Tenez, comme hier, par
exemple....
— Ah! oui, hier.... La fête de l'Assomption! Dire que je n*ai pas mis les pieds à Féglise depuis cinq ans ! soupira tristement Blanchot.
—Ah ! si vous Taviez vue hier, notre église ! Sainte Vierge! c*était-il donc beau! Je n*ai jamais rien tu de pareil. Figurez-vous que M. le curé avait des ornements tout neufs, mais tout ueufs, quoi ! avec des fleurs rouges, bleues, vertes, et de grands ramages partout, partout.... Et sur tout cela de la dorure !..^ Il fallait voir. Ça vaut des mille et des cent qu'on disait dans toute Téglise. Mêmement que beaucoup oubliaient de tourner leur chapelet en regardant ces beaux ornements du bon Dieu. £t puis, il y avait de la musique, mais de la vraie musique, da! des musicienà pour de bon , venus en visite chez M. le curé!... avec de grands instruments, et qui faisaient un bruit!... Ah! mais.... le père Lagousse n'y pouvait rien, avec son serpent!... et qu'il n'était pas fier, ce pauvre père Lagousse, non plus que tout le lutrin.... oh! mais non. Ça chante si bien, ces musiciens de la ville, et puis il y en avait un qui avait une voix.... oh ! mais une voix! G'était-il donc beau. Seigneur Dieu! c'était-il donc beau!
—Chère Ame innocente, va! dit Blanchot en bai-
sant au front Forpheline. Pour Jors» ces saintes jouissances du bon Dieu te sufGsent, ma ÔUeT
— Eh bien! à cause donc qu'elles ne me suffiraient pas?
— Et mon amitié aussi te suffit?
— Sûrement, mon père.
— C'est qu'il n'eu sera point toujours ainsi, mon enfant. Tu cours sur tes dix-sept ans, et, grande et belle comme te voilà, les galants viendront bientôt; faudra songer à te marier.
— Oh ! me marier! j'ai bien le temps. Je n'y ai quasiment jamais songé, je vous jure. Et puis, qui est-ce qui voudrait de moi ? Je suis trop pauvre pour tenter les jfepouseurs. »
Un point noir à Phorizon.
Une expression de tristesse amère, mêlée à une rougeur subite, monta au front de la jeune fille. Le vieillard n'y prit pas garde; il reprit :
« Eh bien! Et cette jolie figure, donc? Et ton courage à la peine , et ton esprit ? car tu es renommée dans tout le pays pour ta vaillantise et ton grand sens. C'est-il pas la meilleure dot, cela? Est-ce qu'une jeunesse ainsi faite, aussi méritante et de
si bon air, n'est point pour faire honneur aux plus beaux garçons et aux meilleurs sujets ?
— Vous oubliez, mon père, que les hommes ne regardent guère à cela. C'était bon dans les temps, comme vous dites quelquefois ; mais aujourd*hui....
— Oui, ils sont portés îiur l'argent, c'est vrai. Eh bien, après ! Est-ce que ça t'empêchera de te marier ? Nenni , je l'espère bien. Tu feraà comme la mère CatheHnô, qui, à ton âge, te ressemblait au parfait pour la dureté au travail , la bonté du cœur et la gentillesse. Elle m'a bien trouvé, moi. Par ainsi tu feras comme elïet Tu trouveras un brave garçon de vingt à vingt-cinq ans, solide à la peine, rangé, économe, avec un bon cœurpoui* t^aimer et de bons bras pour s'amasser un de quoi. Quand nous avons commencé, Catherine et moi, mordiou, ma petite, notre magot était bien mince.... Eh bien, avec de la sagesse et de l'épargne nous étions devenus quasiment riches, nous étions à notre aise....
— Tenez, père, parlons d'autre chose; je ne veux point me marier.
— Comme tu dis cela! Quelqiie contrariété de cœur peut-ôtre î Allons, qu'on me dise tôUt. Je gage qu'on aime quelqu'un » pas vrai? tJn beau galant qui fait le renchéri.*.. Mordiennc t 11 Serait bleu dégoûté. Va, tout s'aplanira, ma peUle. Il a un de quoi, peut-être, et tu n'as rleuéi..
-^ Mais, cher père, interrompit Lucette.».. et ne
pouvant ajouter un mot, ôUe alla, poUr cacher son trouble, prendre quelques pastilles qu'elle fit ibânger à filancbot*
— Oh ! je vois bien que tu es préoccupée depuis quelque temps^ reprit le bonhoitime en branlant significativement la tète; Voyons, ma mignonne, il ne faut point faire de menteries à son père ; regarde^ moi. Qui sait 7^ je trouverai peut-être un moyen d'arranger les choses. Ah ! si la mère Catherine vivait encore ! Si les Ghaumelles étaient en prospérité I*«. Si je n'étais pas moi-même un radoteur bon à rien, comme ils disent«.i. Oui, il y aurait encore moyen de te faire.*..
— Quoi donc, mon père ?
— Suffit, je sais ce que je veux dire, parditie ! Il faudrait bien qu'ils y fussent consentants, les autres* Ah I c'était pourtant la volonté de la pauvre défunte; elle t'aimait bien. Mais moi, est-ce que j'ai encore un vouloir ? Est-ce qtie je suis lé maître chez moi ? Est-ce qu'on me compte pour quelque chose ? Jésus Dieu I faut pas même y songer. Ils ne voujiraient entendre à rien, ils m'égorgeraient au premier mot. Et d'ailleurs, il n'y a tant seulement pas tlti denier aux Ghaumellesi
— Mais je ne vous comprends pas, père» Que vou-^ Jez-tous dire î
— Pauvre ange ! il est inutile à cette heure qtiô tu me comprennes, puisque aussi bien c'est impos-
sible et que tout ça n'est que songeries; mais c'est pas une raison pour ne pas tout avouer à son père. Pour lors, tu vas tout me dire. Voyons, regardemoi bien en face. >
Arrivés là de leur entretien , Lucette et le père Ambroise étaient sortis de la maison et se promenaient aux alentours. En cet instant , ils se trouvaient au plein soleil, dont les rayons tombaient d'aplomb sur le visage de la bergère.
c Mais tu as pleuré , tu as les yeux tout gonflés et tout rouges ! s'écria Blanchot, remarquant tout à coup un détail qui lui avait échappé tant qu'ils étaient restés dans la demi-obscurité de la chambre.
— Moi, cher père ! fit Lucette interdite.
— Faut pas me dire non ; ça saute aux yeux ; tu vas me dure d'où viennent ces larmes.
— Mais en vérité, père, je ne puis comprendre....
— Voyons, ne me cache rien, mon enfant.
— Eh bien, si j'ai pleuré, oh ! pourquoi m'obliger à dire cela? c'a été de vous voir maltraiter ainsi tout à l'heure.
— Vrai ? C'est bien la seule raison t
— Doutez-vous de ma douleur en présence....
— Non, chère petite, tu m'aimes, tu plains le sort du pauvre Ambrosi, je ne vas pas contre; mais tu es habituée à voir cela tous les jours, et il est impossible....
— Je vous jure, mon père....
LE HARTYR DES GHAUMELLES. 73
— Ne jure pas, ma fille ! Tiens, voilà qui parle assez haut. Ah ! mes pressentiments ne me trompaient pas: Les misérables ! les l&ches ! ils ont osé !... Est-ce lui? Non, c'est Mélie, n'est-ce pas î »
En disant cela, le père Blanchot retroussait une des manches de Lucette et signalait la trace des sévices exercés sur elle par la farouche paysanne.
Où Torage s'amasse.
Soit délicatesse inouïe chez une simple villageoise, et défiance d'obéir aux suggestions de la vengeance, soit résolution d'épargner à son père adoptif un nouveau sujet de douleur, Lucette s'était résignée dès le premier jour à lui cacher les brutalités dont elle était la victime et à dévorer ses larmes en secret. Elle craignit de voir s'écrouler en un instant l'édifice de sa pieuse dissimulation, et combattant l'effet d'une révélation involontaire par un mensonge :
« Eh bien, père, dît-elle, n'allez- vous pas croire à cette heure...? Ah ! c'est mal, vous supposez des choses. . , . Parce que j'ai une meurtrissure au bras. . . . Mon Dieu, ceci est bien simple. En montant l'escalier du. grenier, tantôt, le pied m'a tourné, j'ai 289 d
74 LE MAETVR DES CHAUlELLES.
roulé quelques marches et j*ai donné contre la rampe. Ça peut arriver à tout le monde.,
— le te dis que tu me trompes , je te dis que tu mens ! s'écria le vieux laboureur avec une énergie qui semblait l'avoir abandonné depuis bien longtemps. Oui, tu mens comme les bons cosurs savent mentir, par charité, par dévouement, par amitié filiale. Mais qu'ils y prennent garde ! Je ne suis pas mort encore ! Je ne suis pas si innocent et si radoteur qu'ils le disent. Tant qu'il ne s'est agi que du pauvre vieux, du pauvre infirme !... Mais s'attaquer à cet agneau, à cet ange ! suffit, je sais bien ce que j'aurai à faire,...
— Que voulez-vous dire î vous m'effrayez, père Ambrosi !
— N'aie crainte, va, ma petite, je m'entends....
— Mais encore , père , n'allez pas au moins leur faire du mal à cause de moi. ^
— Oui, oui, ils me le payeront cher, si jamais....
— Oh! je vous en supplie, père Ambrosi, que je ne sois ici la cause d'aucun malheur. »
Le vieux laboureur demeura muet. Une expression de regret indéfinissable venait de s'abattre sur sa longue figure osseuse et ridée. Ses yeux eurent un éclair d'ironie mêlée d'amertume et de désespoir. Il semblait que le souvenir d'une catastrophe irréparable se fût subitement réveillé dans cette àme depuis longtemps engourdie. Une prostration
dotdoureiise succédait aux inspirations de la colère et aux idées de vengeance.
« Un malheur 1 dis-tu , Lucette ; mais il n'y en a pas d'autre ici que le tien et celui de ton pauvre père d'adoption » reprit tristement Ambroise Blandiot. Du mal à cause de toil mais est-ce que je puis tant seulement leur en faire? mêmement est-ce que je puis les punir et nous venger , ma fille? Nenni , malheureusement.
— Oh! vous vous faites plus méchant que vous n'êtes, assurément.
— Juste, juste, et non pas méchant, murmura gravement le vieillard. Mais je ne puis tant seulement pas ôtre juste. Ah 1 tu ne me comprends pas....
— Cela est vrai, père Blanchot.
— Ha pauvre petite 1
— ïh donc, ne fûtes-vous pas toujours le modèle des hommes justes?
— C'est vrai qu'on l'a souvent dît, et j'y faisais tout mon possible ; mais à l'heure d'à présent , ça ti'est plus la même chose.
— Ça n'est plus la même chose?
— Bh ! non, je n'ai plus le droit, d'où que je gémis, de faire mon devoir et de suivre la justice.
— Père Ambrosi, c'est-il bien possible ?
— Que trop, mon enfant. Vois-tu, je me suis proprement lié les mains, et je me suis attaché la corde au cou comme un innocent
70 LE MARTYR DES CHâUMELLES.
— Ah! oui, j'entends, rapport au gendre et à votre fille.
— Je leur ai tout donné, tout, entends-tu ? il n*y a pas aux Ghaumelles une motte de terre ou un provin qui m'appartienne»
—Us en sont, per ma (éï assez fiers, et ils l'ont quasiment toujours à la bouche.
— Et de fait je ne me suis pas gardé un^, et ils m'ont laissé nu conmie un ver. Ah I Jésus Dieu L tirez-Yous donc le pain de la bouche pour vos enfants!
— Que voulez-vous, père? Dieu l'a voidu ainsi. Ce qui est fait est fait, et il ne faut pas i^ faire inutilement du chagrin.
— Oui, Lucette ^ mais par ainsi je ne puis ni ré* compenser ton dévouement , ni punir leur mauvaiseté. Ah ! les méchantes gales !
— Père Ambrosi! cria l'orpheline, d'une voix douce et pleine d'onction caressante , comme pour arrêter un nouvel élan de colère du vieillard.
— Ah! poursuivit-il en s'exaltant de plus ^i plus, je ne suis plus, moi, c'est vrai, capaMe de remplir la justice du bon Dieu; mais il y a quelque part une autre justice, la justice des hommes, qui a toujours la main libre et le bras long.
— Jésus [Maria ! la justice des hommes, père Ambrosi!
— Qu'ils te maltraitent encore, ma fille, et, foi de Blanchot! je parlerai, je parlerai, je le jure! moi
LE MARTYK DES CHAUMELLES. 77
qui eus la langue cousue jusqu^à Theure d'à présent. Par ainsi qu'ils se tiennent "bien , ma fille surtout, ma méchante yipère de fille I »
Les pères en holocauste.
Le lecteur peut juger dès à présent quels fruits amers porte cette désastreuse coutume, en vertu de laquelle les chefs de famiUe se dépouillent au profit de leurs enfants de la totalité de leurs biens, coutume que nous avons improprement qualifiée de quercinoise, puisqu'elle est d'une pratique générale chez le peuple des campagnes, sur presque tous le points de la France.
Al'époque où nous vivons, avec les mœurs engendrées par la Révolution de 1789, cet usage n'est-il pas un monstrueux anachronisme, un non-sens inexpUcable? Puisque c'est une conséquence nécessaire du mécanisme social issu des institutions modernes, que dans les rapports de famille les intérêts usurpent de jour en jour la place des sentiments, la loi ne devait-elle pas intervenir, sinon pour enlever au père la faculté d'aliéner, à litre gratuit et intégralement, son droit de propriété, ce qui eût été attaquer l'essence même de la liberté indivi-
(Juelle, da moins pour lui ménager, dans certains cas, la possibilité d'une revendication partielle ou môme totale?
N'est-il pas vrai de dire que cette abdication volontaire, mais absolue et irréparable, est tout simplement la démission de la paternité, démission qui entraine d'une manière logique, fatale, la désorganisation et la ruine de la famille? Aussitôt cette spoliation consommée, la puissance paternelle a perdu tout son prestige et toute son autorité; les enfants qui guettaient le patrimoine promis, et attendaient avec une impatience cupide h donation de leur père, à dater de cette donation de* viennent ouvertement ses ennemis.
Même leur haine ira s'augmentant et se renforçant de jour en jour : carde quelle utilité leur peut être désormais ce vieillard sans un arpent au soleil et sans un denier qui lui appartienne en propre? < C'est une bouche inutile au r&telier, et rien de plus, >» suivant le langage brutalement féroce de nos paysans. Son existence deviept une charge, une espèce d'impôt levé sur l'existence de son entourage; chaque morceau de pain qu'il mange, en le trem* pant de ses larmes, équivaut à un empiétement sur la richesse commune et sur la part de chacun; enfin, en se dépouillant pour enrichir s£^ 'descendance, du même coup il a perdu le droit de vivre et pris l'engagement de mourir*
la, sagesse de la loi ne devait-elle pas remédier à ces immolations aveugles du sentiment paternel et ayiser aux moyens d'en prévenir les effroyables effets? Dira-t-on que c'eût été attenter à la toutepuissance paternelle et à son auguste caractère, qne de lui enlever un de ses plus sublimes privilégesy celui de s'appauvrir et de se spolier au profit des enfants? Hais- puisque la loi, qui n'a pas à se préoccuper des sentiments, règle simplement les droits réciproques des individus et ne reconnaît que des intérêts, ne lui appartenait-il pas de sauvegarder ceux du père, en le protégeant contre ses propres entraînements?
D'ailleurs , il ne s'agit pas , encore une €ois , de porter la plus mince atteinte à la liberté individuelle et au droit de propriété , mais uniquement de garantir la sécurité et la dignité paternelle en prévenant des excès coupables. Or il y avait^ ce semble, pour atteindre ce but, un moyen bien simple : c'était de comprendre dans les donations révocables pour cause d'ingratitude les donations du père au fils , même faites en faveur du mariage.
Telle n'est pas, on le sait , la volonté de la loi K
En instituant cette irrévocabilité , il est certain que de graves considérations l'ont guidée. Elle a eu
1. Les donations en faveur du mariage ne sont pas révocables pour cause d'ingratitude. * {Cod, ctp., art. 969.)
en vue les enfants qui pouvaient naître du mariage, et n*a pas voulu rendre solidaires des innocents de l'ingratitude du donataire direct el de la peitie portée contre lui. Assurément la raison est majeure ; cependant est-il juste au fond, est-il moral et humain d'offrir pour ainsi dire en holocauste les pères à un avenir incertain, à une éventualité, c'est-à-dire à des enfants qui ne naîtront peut-être pas? Enfin le devoir du législateur, dans cette grave question, n'était-il pas de concilier, s'il est permis d'invoquer ici comme un argument le vers du poëte,
Le respect des vieillards et l'amour des enfants ?
Chose singulière I Cette disposition de la loi nous semble toute naturelle el d'une profonde sagesse, si la donation émane d'un collatéral ou d'un étranger ; pourquoi donc nous choque-t-elle si fortement dès que le père est en cause ? C'est que l'ingratitude du donataire , indigne et même odieuse dans le premier cas , dans le second prend les proportions d'un crime social et entraîne le naufrage dans les Ames de l'idée de paternité , ou plutôt de la famille elle-même, car à notre avis c'est une seule et même chose.
Autrefois, c'est-à-dire avant la Révolution, une coutume comme celle dont il est ici question ne pouvait engendrer ces épouvantables inconvénients. La
paternité représentait à la fois un sentiment et une idée; moralement elle résumait la famille, qui ellemême résumait k société ; enfin son autorité avait quelque chose d'augustCide patriarcal, de quasi surnaturel, qui assimilait presque dans leur intérieur les pères à Dieu; dételle sorte que les omissions ou les abus du droit coutumier trouvaient leur correctif obligé dans les mœurs. Mais dès que la loi ne voit dans la paternité qu*un fait, pourquoi n'avoir pas entouré ce fait de toutes les garanties de sécurité et de toutes les sauv^ardes dont elle est dépositaire ? En décrétant l'irrévocabilité des donations faites en faveur du mariage, sans se préoccuper des conséquences possibles de cette irrévocabilité sur le sort à venir du père, elle stimule et sanctionne sans le voaîoir l'^oîsme et la cruauté cupide des fils ; elle renverse ce terrible droit de vie et de mort des anciens sur leurs enfants : c*est le fils, de par son ingratitude que la loi n'atteint pas , qui a droit de mort sur la personne de son père !
Mais la loi permet à celui-ci d'appeler ses enfants en justice pour en obtenir une pension alimentaire? Eh! vraiment, nous le savons bien. EUe lui permet également de ne pas se dessaisir d'un rouge liard de son vivant, ce qui, le cas échéant, simplifie bien autrement la question. Mais qu'on nous dise, ravalée à cette humiliation d'une procédure publique, ce que devient la paternité. Que de pères,
d'ailleurs, s'ils ont l'&me délicate et le cœur bon, qui préférerout souffrir sans se plaindra et mourir, plutôt que d'infliger à leur ftimille cette flétrissure et cette honte à leur nom t
La loi, et qui sait, en définitive, si ce n'est pas son devoir t ne s'arrête pas à ces considérations. Instituée pour servir de défense e^ de rempart à la so* ciété encore plus qu'^ l'individu, elle est intéressée à protéger les enfants qui représentent l'avenir de la société. Elle n'est pas seulement le droit et la justice appliqués, mais aussi l'instinct de préservation et de développement. Dans toute loi humaine il y a nécessairem|Q^t un fond d'égoïsme. N'est-ce pas une des gra^deç affinités des sociétés ^vec la nature, que cette prédilection immuatile pour les générations survepantes, ce principe de conservation qpi î^ur fajt i^ Fpne et aux autre^ immoler perpétuellefQent Ip pa§sé è l'avenir, ce qui déclii^e à ce qui s'élève, et i^ ce qui vient ce qifi s'en va !
Profil d'apge.
dépendit la fin de I4 spèw préc44wte avaft en up témoin*
Frappée des éclats de voix que le vent Iqi appor^ tait, et qui témoignaiept d'une colère et d'up^ vivacité inaccoutumées chez le père Blapchot, Mélie, qui retournait aux Gbaumelles, alla se blottir derrière la gerbière, npn loin de laquelle se tenaient le vieux laboureur et Torpbeline, et arriva juste k temps pour assister à l'explosion de l'indignation paternelle.
Aveuglée par sa jalousie et sa méchanceté, elle n'eut pas de peine à se persuader que cette indignation était le résultat d'une dénonciation de Lucette, pt sa baine contre celle-ci 3*en accrut d'autant. Son premier mouvement fut de fopdfe sur l'prpb^line' et de la fouler aux pieds sous les yeux m$mes du vieillard ; mais, comme cbez toutes le$ &mes lâpjies, sa méchanceté était doublée de prudence, et elle se 'contint pour ne pas donner à Blanchot une arme terrible contre elle. Elle connaissait toute l'étendue de son affection pour Lucette, et, bien qu'elle l'eût cru jusqu'à ce jour engourdi, hébété et comme anéanti par la souffrance, elle comprit que le spectacle du mariyre de la pauvre enfant pouvait tirer cette Ame de son apathique résignation, et elle eut peur. Elle refoula intérieurement sa colère, elle la couva en silence^ jurant de se dédommager à la première occasion favorable.
Cette occasion ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemaini sur la fin de Taprè^midi, la bergère.
ayant arboré sa quenouille, prit à travers champs
en poussant devant elle son troupeau.
Elle venait de quitter le père Blanchot, et en se retrouvant seule, à cette heure où un silence plus profond, une solitude plus entière, commençaient à envahir la campagne, elle s'abandonna mélancoliquement aux influences de la rêverie. A peine éloignée de deux portées de pistolet de la métairie, elle avait oublié les Chaumelles, le Borgne et sa femme, jusqu'au père Blanchot, et sa jeune imagination dan^it avec son fuseau i
Divin privilège des âmes adolescentes et pures, que cette faculté d'échapper instantanément et sans effort aux souffrances de la vie réelle, pour s'égarer dans un paradis peuplé de songes !
Pauvre fille ! Elle avait seize ans et elle ne connaissait encore aucune des joies de son ftge. Saisie à son entrée dans la vie par la main implacable de la misère, elle n'avait pas eu d'enfance et ne devait pas avoir de jeunesse. Douleurs, privations, mendicité, manque du nécessaire, la \ie se résumait pour elle dans ces tristes mots. Elle ignorait les innocents plaisirs des jeunes villageoises qui, le dimanche venu, tirent du fond de la vieille armoire de famille leur fichu rouge tout neuf et leur cornette brodée et s'en vont à trois lieues à la ronde, par groupes de quatre ou cinq, belles comme des images, ani-
mer de leur entrain juvénile les bals champêtres des frairies. Jamais la foule des galstnts ne s'était pressée, émue et ravie autour d'elle; et jamais, aux applaudissements du village assemblé, elle n'avait dessiné sur la pelouse communale la naïve bouirée quercinoise.
Pauvre fille ! Elle demeurait étrangère à toutes ces émotions, à tous ces triomphes de Tamour^ propre, à tous ces naïfs enchantements de la vanité; et néanmoins eUe était heureuse, la rêverie apportant à cette riche nature, avec la faculté d'oublier, de suffisantes et ineffables compensations.
Comme le père Blanchot, qui lui avait pour ainsi dire insufOé une moitié de son âme , elle sentait merveilleusement, et sans trop s'en rendre compte, la poésie de la campagne. Accessible à tous les charmes du paysage, quand eUe avait découvert un beau site, elle y ramenait de préférence ses moutons, tout en filant sa quenouille et sans s'en apercevoir.
Une attraction occulte, un lien mystérieux, s'établissaient tout de suite, presque à^ son insu, entre cette charmante enfant et toutes les belles œuvres de Dieu. Il semblait que son âme prêtât un sens au chant des oiseaux, tant elle mettait à les écouter une ferveur religieuse. Ce que le vieil Ambroisé avait de trop du morceau de pain dont elle se privait ellemême, elle le distribuait avec mille câlineries du sourire et de la parole aux bergeronnettes et aux
86 LE MARTYa P£S CHAUMELLES.
passereaux de la vallée. Quant aux fleurs, elle les aimait naturellement avec passion, celles des champs surtout, les seules dont la vue lui fût familière. Mais elle n'avait garde de s*en composer des bouquets; elle préférait les admirer vivantes sur leur tige et gaiement épanouies au soleil.
En quittant les Ghaumelles, Lupefte rêvait probablement de fleurs, de chants d'oiseaux, et puis aussi de l'église tendue de guirlandes de buis et de la belle chape toute en or de M. le curé, car un doux contentement communiquait à ses traits une sérénité angelique. Mais bientôt, glissant sur la pente rapide de la rêverie, son esprit entrevit gans doute des horizons plus sombres ; du moins ses yeux se voilèrent, elle p&lit légèrement, et deux larmes mouillèrent ses joues. L'image de celui qu'elle aimait, de Justin Daubasse, venait de s'pfirir à son iinagination, et les événements de le^ veille lui faisaient envisager sâ situation sous une face toute nouvelle.
Elle avait aimé jusque-là le fils du maire sans trop se rendre compte de ses sentiments, et en tout cas sans prévoir les conséquences qu'ils pouvaient avoir sur sa destinée. Elle aimait d'une façon in* conseille, dans toute son humilité et sa simplicité d'enfant. Elle n'avait jamais songé au mariage, sob amour étant un abandon de son cœur, non un calcul de son ambition ; et cependant elle n'adfnettait pas r^mour sans cet indispensable couronnement
de la consécration divine. Mais elle avait foi dans Thonnèteté 4c B^ssou, et, sans entrevoir un instant la possibilité d'une trahison, ejle s'abandonnait au plaisir d'aimer sans préoccupation de l'avenir.
Un duel dû moutODS»
La journée dé la veille avait changé tout cela.
Son entretien avec le p^re Daubasse, celui de Mélie avec Justin , enfin les propres paroles de Blanchot avaient jeté son esprit dans yn abiinei nouveau pour elle^ de doutes, de soupçons et d'incertitudes. De ces divers entretiens , il ressortait clairement que Basson n'épouserait jamais qu'une femme riche, et qu'elle ne pouvait, elle qui n'avait pas un rouge liard de dot, prétendre à l'honneur de devenir la b^lle^filie du maliroé Ce qu'elle ayâit raisonnablement le droit d'espérer, comme avait dit le père Ambrosi, c'était de rencontrer un honnête garçon sans fortune, qui l'épouserait pour sa bonne conduite et pour ses beaux yeux; ce qu'elle avait peut-être à craindre, si elle se soutenait des paroles de Mélie, c'était de se retrouver un jour, .non pas la femme, mais la maîtresse du ffls du maire.
Alors, tant la croyance au mal a peu de peine à s'établir dans les âmes les plus innocentes , alors elle se souvint qu'effectivement Bassou n'avait jamais prononcé le mot de mariage, et, sans songer au respect dont il l'avait constamment environnée, elle mit en doute la loyauté des intentions de son amant.
Elle eût pu se dire que l'amour de celui-ci était fait à l'image du sien propre ; qu'il l'aimait ave^ la même bonhomie, le même détachement et le même oubli de l'avenir; ou du moins qu'il n'avait négligé de s'expliquer jusqu'ici que pour reculer les difficultés d'une union que le maire jugerait évidemment disproportionnée. Mais l'avalanche de réflexions amères qui étaient venues fondre sur elle à l'improviste ne lui laissait pas une liberté d'esprit suffisante pour voir clair dans sa situation et se tenir en garde contre des suppositions dangereuses.
Et puis Texamen de sa pauvre petite personne,* le sentiment de son infériorité qui en résultait, ajoutaient encore à son découragement et à sa tristesse.
Elle se voyait, ignorant le prix de sa délicate et fine beauté, maigre, souffreteuse, chétive et pauvrement vêtue, à côté des jeunes paysannes de son &ge, riches pour la plupart, toutes florissantes de . santé; et, s'estimant bonne tout au plus pour un ca«
price de quelques mois, elle se rangeait du parti de son humilité contre l'honnêteté de Justin Daubasse.
Voilà pourquoi deux grosses larmes venaient de rouler sur ses joues.
Conseillée par le double orgueil de la pauvreté et de la vertu, elle jura intérieurement de rompre ses innocentes relations avec son amant, désirant d'ail- , leurs lui épargner, au cas où il l'eût voulue pour sa femme, des contestations et des diMcultés qui, entrevues tardivement, lui semblaient d'autant plus iixsurmontables. Néanmoins, comme elle avait promis à Justin de se rendre à la Grand'Gombe , elle songea à tenir sa promesse, avec l'intention de tirei; parti de cette dernière entrevue pour lui donner le change sur ses véritables sentiments , et reprendre un aveu que ses yeux , son sourire ou son silence, à défaut de ses lèvres , avaient exprimé tant de fois.
Absorbée par ces douloureuses préoccupations, on conçoit que Lucette oubliait un peu ses moutons. Involontairement elle s'arrêta, son fuseau échappa à sa main inerte, et elle laissa flotter ses regards indécis sur la campagne.
Les moutons profitèrent de ce relâchement de surveillance pour pratiquer une digression dans un champ de luzerne qui bordait la route. Deux d'entre eux , deux capitaines-béliers , plus belliqueux que le reste du troupeau , soit par passe-temps,
soit qu*ils eussent un sujet d'inimitié réciproque, choisirent ce moment pour engager une lutte for^ midable. Ils se rejetèrent en arrière de quelques pas, se mesurèrent des yeux pendant trois minutes, et fondirent tête baissée l'un sur l'autre avec une impétuosité et une fureur qui compromettaient singulièrement le proverbe immémorial : « Doux comme un mouton. » Il semblait que leur cervelle dût jaillir en éclats à ce premier choc, dont le retentissement fut terrible. Il n'en fut rien. C'était simplement un essai de leurs forces, une manière de préface de ce redoutable assaut. Les deux adversaires bondirent consécutivement l'un sur l'autre jusqu'à vingt fois, toujours avec un acharnement bien propre à justifier la dénomination de bélier appliquée à certaine machine de guerre des anciens.
Résurrection.
Lucette, tout entière à ses tristes méditations, ne voyait pas plus ceux de ses moutons qui dévalisaient le champ de luzerne qu'elle n'entendait ceux qui menaçaient de s'effondrer la cervelle. C'est ici que l'attendait Érpilie Blancbot. Tapie dans un bouquet de noisetiers qui s'élevait sur la route de?
LE MARTYR DES CHAUMfiLLES. 91
ChauraelleSy elle y guettait le passage de la bergère , résolue à décharger sur Tinnocente enfant qui rayait, dans sa pensée, dénoncée au père Blancbot, une colère qu'elle dévorait depuis vingtquatre heures.
« Voilà comme on garde ses moutons, méchante pastoure! » cria-t-elle d'une voix menaçante en fendant le massif de noisetiers.
Rappelée au sentiment de la réalité par le sonde cette voix, Lucette essaya de fuir, car elle vit Mélie courant à elle, le bras levé pour la frapper. La nuit commençait à tomber ; on n'apercevait plus les objets qu*à travers une forme indécise et dans une sorte de demi-obscurité. Ayant fait trois pas dans la direction des Ghaumelles, Lucette vit la sHbouette d'un homme se dresser à ^me courte distance, et elle crut reconnaître dans cet homme le voisin Jean-Pierre , le même que nous avons vu figurer dans la première scène de celte histoire. Elle courut se réfugier près de lui, tandis que Mélie, sans remarquer la présence de ce protecteur imprévu, aveuglée qu'elle était par la colère autant que par les ténèbres, bondissait sur les talons de l'orpheline en lui criant :
*t Penses-tu m'échapper, coquine ? Je m'en vas t'apprendre , bâtarde , à me dénoncer à mon père !
— C'est toi-mèpie qui te dénonces^ malheu-
reuse ! » répondit une voix cassée et chevrotante, mais dont Taccent fut terrible.
Lucette recula de surprise, Mélie de saisi^ement et de stupeur, en reconnaissant le père Blanchot.
Le pressentiment des violences exercées contre Torpheline par la femme du Borgne, pressentiment qui s'était changé le jour même en certitude, semblait avoir communiqué au vieillard une vigueur toute nouvelle. Cet invalide, ce paralytique, ce moribond, retrouvait, en présence du danger couru par un autre, la meilleure partie de ses forces, lui qui jusque-là, résigné à son propre martyre, s'était à peine récrié contre ses persécuteurs. Il avait franchi tout*d'un trait et sans chanceler l'intervalle qui séparait les Chaumelles des noisetiers, et quand Lucette vint se réfugier, comme une biche tremblante, à ses côtés, c'est à peine s'il s'appuyait encore sur ses béquilles. La mémoire, la volonté, revivaient dans cette âme presque éteinte, comme l'ardeur physique dans ses membres paralysés. L'amour seul, un amour sublime, peut opérer de ces miracles ; et quel amour plus profond, plus vivifiant et plus invincible que l'adoration paternelle inspirée au cœur de Blanchot par l'angélique et dévouée Lucette !
Terrifiée par ce changement inattendu , Mélie, qui avait d'abord reculé de quatre pas, n'osait ni
avancer ni prendre la fuite ; elle restait clouée au sol, égarée, interdite, et le regard fixé sur son père dont les yeux étincelaient, dans la demi-teinte du crépuscule, d*indignation vengeresse.
«Va-t'en, malheureuse !... Loin d'ici, femme sans cœur! reprit le noble vieillard. Je te maudis, tu n'es plus ma fille 1 Martyriser ainsi cettepauvre enfant ! Car cela dure depuis longtemps sans doute, et je l'ai tant seulement deviné depuis quelques jours. Et de fait, a-t-il pas fallu que je le devinasse, ouit Elle ne m'en disait rien, la chère petite; elle me le cachait de son mieux, pauvre ange I Tout de même elle m'aurait dit comme ça que tu la traitais comme une sœur, que tu l'aimais quasiment comme une mère. Elle ne t'accusa jamais, bourreau ! Mais je voyais bien que c'étaient des raenteries pour ne point me faire du chagrin. Pour lors, j'observai et je compris tout. Je ne suis pas si vieux que vous le pensiez , nenni; je n'ai point tout à fait perdu la tète, da! Je fis l'aveugle et le sourd tant qu'il n'y allait que du père Blanchot et de ma vie, qui n'est plus bonne à grand'^chose à cette heure. Mourir aujourd'hui, mourir demain!... Mais du moment qu'il y va de la vie et du bonheur de cet ange !... Non, per ma fé ! je ne suis pas mort, et vous allez avoir de mes nouvelles , toi et le Borgne , entendstu , vipère î Je vais faire venir le maire, et je lui conterai tout. Il saura que vous m'enfermez, ^e
TOUS me faites mourir de famine » et que je n*ai pas tant seulement une chemise pour couvrir mon pauvre corps. Je lui montrerai ce que je cachais à tout le monde, et mêmement k cet angelet , les bleus que j'ai encote sur tous les membres. Il partira pour Gahors, il ira trouver le procureur du roi , et fera dévaler toute la justice. On vous traînera aux assises, avec les voleurs et les assassins. Différemment, plutôt que de vous les laisser, canailles , je mettrai [le feu aux Ghaumelles I Ya maintenant dire cela à ton homme, va-t'en, malheureuse! car si je ne me contenais.... »
11 est impossible de rendre l'énergie et l'indignation que le vieux laboureur sut mettre dans ces paroles. En finissant, il leva vivement sa béquille conune pour en frapper son indigne fille; mais celleci , foudroyée par cette sorte de résurrection vengeresse , s'enfuit toute honteuse , et déconcertée à tel point qu'elle ne songea pas même aux moyens de prévenir l'accomplissement des menaces paternelles.
De retour à la métairie , une épouvantable crise s'empara d'Âmbroise Blanchot. L'énergie factice qui l'avait soutenu dans une situation solennelle l'abandomia tout à fait , sitôt l'explosion de sa colère passée. En mettant le pied sur le seuil de sa chambre, il se sentit défaillir, ses membres se roi*
LE MARTYR DES GltAUMELLES. 95
dirent; il lui sembla que la paralysie gagnait tout le corps, et soutenu ou plutôt porté dans les bras de Thérolqne Lucette, il alla tomber comme une masse inerte sur son grabat.
La maison était déserte.
Une fièvre terrible se déclara. A la fièvre vint s'ajouter le délire au bout de quelques minutes. Des convulsions nerveuses, des frissons aigus, agitèrent le corps du bonhomme , et le froid envahit peu à peu les extrémités. Lucette alluma le feu et prépara des tisanes , après avoir accumulé sur les genoux du vieux laboureur toutes les couvertures et toutes les bardes qu'elle put trouver. Elle se penchait sur Tâtre , Texcellente fille , pour activer de son haleine le pétillement de la flamme, et se transportait de minute en minute au lit du malade, afin de le raviver sous ses caresses et de le rappeler au sentiment de Texistence. Mais la vie seniblait déjà se retirer de ce corps débile, brisé par une émotion trop violente. Une pâleur livide avait remplacé sur les joues du vieillard la rougeur qu'y avait allumée une surexcitation passagère; son œil était devenu terne et vitreux ; ses dents claquaient , et à travers ce claquement intermittent il ne répondait aux caresses et aux appels de Lucette que par ces exclamations désordonnées :
« Les Chaumelles! je les brûlerai!... Battre cet ange! Méchante sans cœur! Daubasse, mon ami,
est-ce toi? A l'assassin l à Tassassin !... Je les brûlerai.... Lucette.... c'est ma fille ! ... Qu'on les emmène 1... Voici les gendarmes..* les gendarmes... * les gendarmes!... »
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