DEUXIEME PARTIE
Le Quercy.
Plaugnac est un village d'un aspect três-pittoi resque, adossé à de vertes collines d'une richesse ( de culture et d'une fertilité remarquables. Le voyageur qui fait le trajet de Montauban à Gahors laisse Flaugnac sur la droite, aux deux tiers environ de sa route. Le vieux bourg, qui eut jadis une importance dont le souvenir vit à peine dans la mémoire de quelques-uns de ses habitants , lui est signalé de loin par son lourd clocher de construction romane, que le temps ou les guerres de religion ont décapité de sa flèche. On n'est pas peu surpris , quand on vient de traverser les délicieuses plaines , si vivantes et si fourmillantes à l'œil , qui s'étendent aux confins du Bas-Quercy, de s'engager dans cette campagne d'un accent un peu sévère, et qu'on dirait éternellement ensevelie dans une vaste tristesse et dans un morne silence.
En effet, en moins de quelques heures la scène a changé complètement , et c'est une nature d'un aspect tout différent qui se déroule devant vous. Une succession de coteaux, desquels les cimes ondulent, s'étagent et se multiplient sous le regard, resserre la perspective, et substitue aux horizons infinis de la plaine des tableaux plus circonscrits et moins uniformes , des vallons qui s'évident en entonnoir, des amphithéâtres de forêts qui semblent prêtes à s'écrouler ou à se ruer l'une sur l'autre, quand le vent fait moutonner les dômes des vieilles futaies.
Encore quelques kilomètres, et voici le vrai Quercy, ou plutôt un avant-goût, une ébauche de la vraie nature quercinoise. Ici le sol conserve encore quelque chose des mollesses et des élégances riantes de la plaine ; ce n'est qu'à quatre ou cinq lieues de là, aux approches deCahors, que, sans rien perdre de sa prodigieuse fertilité , il prendra insensiblement cette physionomie abrupte, presque sauvage et d'une mélancolie solennelle, qui est le caractère de cette Ecosse française. Le terrain offre alors des teintes grises et blanchâtres, dues à une infinité de petites pierres taillées à facettes, répandues dans les couches végétales. Çà et là, audessus de vallons cultivés comme des jardins, s'étendent des landes pelées et des friches étemelles. Les coteaux deviennent d'énormes collines formées
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fovm la i^upart d'étages de schiste et de silex neryés borizontalemeQt de maii)rures rouges ou noires, et garnis d'une légère traînée d'humus dans les fentes.
C'est dans ce terrain grisâtre et friable comme de la cendre , que s'allongent et serpentent , sur des versants aimés du soleil , mais fréquemment raiFagés par les pluies et les tempêtes, les vignobles qui produisent cet excellent vin de Cahors , lequel ne jouit certainement pas de toute la réputation qu'il mérite.
Parmi ces vignobles immenses , sont enclavés çà et là de minces carrés de vignes, grands comme la main, enclos de murailles de pierre blanche ou rougeâtre, avec une étroite cabane au milieu, et qui sont l'orgueil et la fortune des petits rentiers de Cahors et des environs.
Quand l'orage a dévasté leur propriété, emporté les vieux ceps avec la terre cultivable et mis à nu le rocher, on voit de tous côtés ces braves gens occupés^ à réparer le dégât d'une façon qui a quelque chose à li^ipfois d'original et de touchant. Ds ramassent dans la vallée quelques pelletées d'alluvion dont ils remplissent un grand panier, quelques-uns môme en emplissent leurs poches et leur mouchoir , puis les Toilà qui gravissent, suant et soufflant, la pente de la colline. Arrivés à leur chère vigne, dans chaque fente du rocher ils déposent pieusement
une poignée de la précieuse terre » et prati({bent l'opération réparatrice du marcottage. Et puis, à la grâce de Dieu et du soleil ! voilà le dégât réparé. En effet le soleil viendra, qui hâtera la croissance des provins , et dès la seconde , sinon dès la première année, tant ces expositions des vignobles cahorsins ont quelque chose de miraculeux, de bdles grappes mordorées pendront aux pousses de ces nouveaux ceps.
Enfin, en tirant vers le Haut-Quercy, la campagne s'accentue encore d'une manière plus énergique.
On traverse un immense plateau central de calcaire jurassique, dominé des deux côtés par des montagnes granitiques, et entrecoupé de grandes vallées formées par des alluvîons, ce qui explique leur fertilité proverbiale. C'est ici que se récolte le tabac, une des principales branches de la culture quercinoise, et l'une des sources de la richesse du pays. La végétation, luxuriante mais âpre, est complètement en harmonie avec le caractère mâle du sol. Des forêts de chênes et de châtaigniers énormes, diversifiées de loin en loin par un bouqUtt de cornouillers et d'érables, recouvrent de leur masse sombre la cime et le penchant des montagnes.
Une république de loups, de renards, de blaireaux, s'y abritent dans des terriers de granit, tandis que le chat sauvage grimpe au tronc des châtaigniers bicentenaires, et que l'écureuil fait le clown
au soleil dans les branchages. Il arrive quelquefois que le chasseur rapporte, en place d'une perdrix rouge ou d'une bécasse, quelque aigle gigantesque; mais si l'on redescend vers le Bas-«Quercy, l'oiseau de proie devient de plus en plus rare. En revanche, les oiseaux de passage s'y montrent tous les hivers. Plus d'une fois, les gens de Plaugnac ont pu voir, debout dans l'attitude fatidique d'un slylite, quelques rêveuses cigognes au faite de leur clocher. Justin Daubasse, encore adolescent, tua un jour une grande outarde, exploit que la vanité de son père voulut récompenser en plaçant l'oiseau empaillé dans la salle des délibérations du conseil municipal. Quant à Ambroise Blanchot, en son bon temps d'activité et de force, il lui arriva plus d'une fois en novembre, tant il était apte à saisir toutes les mélancolies et les poésies de la nature, d'interrompre le sillon commencé pour suivre le vol des grues voyageuses, qui s'orientent en gémissant et cherchent leur route dans les airs.
Les Ormades.
C'était à l'extrémité sud de Plaugnac, et à une distance d'environ deux cents pas des dernières
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maisons du village, que s'élevaient les bâtiments, divisés en deux corps de logis, de la ferme des Ormades, propriété du père Daubasse.
La maison de maître se chauffait coquettement au soleil, dans sa chemise blanche toute fraîche : car le maire, qui savait à quoi engagent les honneurs, ne négligeait jamais d'en crépir à nouveau les quatre murs chaque fois qu'il venait d'être réélu. Et puis il ne flBillait pas que l'on pût confondre la maison de M. le maire avec celle du premier venu de ses administrés! Aussi, pour la mieux distinguer, ou peutêtre par une bévue ou une innocente plaisanterie du peintre en bâtiments, les trois couleurs del'écharpe mtmicipale se trouvaient transportées sur la principale façade. Des cotitrevents bleus s'ouvraient de chaque côté d'une grande porte massive peinte en ocre rouge. Il est vrai que le mai superbe qui s'élevait devant la porte indiquait suffisamment les hautes fonctions dont le propriétaire était investi.
C'était un peuplier plein de santé et droit comme un I, que les paysans de Plaugnac, suivant un usage de ces contrées, avaient arraché sur les bords de la Lute, un ruisseau qui coule à dix minutes de marche du bourg, pour le transplanter sous les fenêtres du magistrat. D'ordinaire ces pauvres arbres jaunissent et meurent au bout de quelques jours. Malgré la saison favorable et lei$ précautions de
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toute espèce prises par les villageois, quand ils veulent donner à leur maire une preuve de leur affection, on est obligé d'en essayer plusieurs avant d'en trouver un seul qui consente à prendre racine. C'est-à-dire que l'expérience se renouvelle, juscpi^à parfaite réussite, d'année en année, à moins que le maire n'ait vécu autant que son mai, l'espace d'une saison.
Il n'en avait pas été ainsi du mai qui pyramidait triomphalement à la porte du père Daubasse. En peuplier intelligent qui prévoyait la longue carrière administrative de l'élu, et pour prévenir apparemment la dévastation des bords de sa petite rivière natale, il sut apprécier, comme il le devait, les soins affectueux dont on l'entoura, et prit racine sans la moindre hésitation. A cette heure, le robuste peuplier se balançait au vent comme un gigantesque point d'admiration «n état d'ivresse; et sa haute tige, si là maison du maire eût été de niveau avec les maisons du village, aurait fort humilié le clodier.
Derrière ce corps de logis principal s'élevaient, construits sur des plans d'une harmonie très-contestable, mais néanmoins d'un aspect invitant et pittoresque, les bâtiments destinés à l'exploitation.
Le four y grimpait sur les chais, dont la toiture s'agrippait elle-même aux corniches du colombier.
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On voyait que chaque génération avait ajouté une construction nouvelle aux constructions des générations précédentes. Ces bâtiments étaient richement fournis .en bêtes à cornes comme en instruments de culture. Un arsenal de jougs, de charrues, de faux, de herses, s'étalait sous le hangar dont le toit massif, supporté par de larges piliers de bribes, abritait du soleil et de la pluie deux charrettes neuves et une sorte de char à bancs appelé jardi-
Trois superbes* paires de bœufs de Fespèce agenaise, la plus estimée dans le pays, une quarantaine de moutons, une jument et sa pouliche, peuplaient les étables. Le grenier craquait sous le faix de la récolte annuelle; les granges pliaient sous l'entassement des fourrages ; enfin la bassecour grognait, glougloutait , gloussait, piaulait et coqueUnait à rendre sourd tout le village.
Les labours, qui s'étendaient en pente douce audevant et de chaque côté de la métairie, donnaient deux récoltes par année. On ne les fumait guère que tous les cinq ans, car le froment y moisissait par l'excès de fertilité du sol; et quant au maïs, qui s'ensemençait, selon l'usage, à même les chaumes après la moisson, c'était, suivant l'expression naïvement orgueilleuse du maire, « le triomphe du pays! »
Marianne*
Sur ces labours vagabondaient continuellement, surtout après les semailles, des escadrons de poules et de dindons qui donnaient beaucoup de tablature à la vigilante Marianne, la ménagère des Ormades. La vieille servante-maîtresse était sans cesse occupée a les effrayer et les mettre en ftiite par un cri perçant et prolongé, ou par la projection de petites ipottes de terre qui s'émiettaient et retombaient en pluie de cendre avant d'arriver jusqu'à la bande gallinacée. Vers la fin du printemps, quand le blé atteignait deux pieds et demi de haut, toutes ces crêtes rouges fourmillant dans l'épaisseur des tiges vertes figuraient assez bien une armée de coquelicots en avance de trois mois sur l'été , et qui tout à coup, comme la forêt de Macbeth, se seraient mis à marcher.
Ce penchant incorrigible des poules au vagabondage était l'origine de bien des méfaits. Il arrivait quelquefois qu'un ouvrier venu en journée, et qui s'en retournait en maraude, tout heureux de saisir aux plumes l'occasion de vérifier le mot fameux d'Henri IV, tordait le cou à une poule qu'il ren-
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contrait flânant imprudemment loin de la ferme et de la surveillance de Marianne.
Le lendemain, quand )$ disparition de la poule était constatée, il n'y avait qu'une seule voix parmi les journaliers, qui tous, plus ou moins, avaient une peccadille de ce genre sur la conscience.
« C'est le faucon 1 » répondait-on avec ensemble; à moins pourtant qu'on ne dit : « G'efet là busel »
Ou bien c'étaient les œtifs qui li'abotidaient pas, comme à l'ordinaire , dans les paniers ; et, comme Marianne se plaignait de cette ponte parcimonieuse, le chœur, cette fois, de s'écrier : « C'est la fouine I » Mais la fouine n'a pas pour habitude d'avaler les coques, d'où on concluait que les poules, par un sentiment outré de pudeur et d'indépendance, avides de pondre en plein air et en pleine solitude, avaient semé leurs œufs datis les blés.
Ces judicieuses remarques ne sictisfaisaient pds toujours lÉL vieille Marianne, qui trottinait allégi^ment dans sa cuisine , au milieu de ce petit motidé de valets de charrue, de jotuiialiers et de servantes, en leur distribuant la ration quotidienne; atissi lui arrivait-il quelquefois d'interrompre le partage de la soupe aux choux pour dire , avec un branlement de tête plein de menaces : < Le faucon ! le faucon! je me doute bien où il est, le faucon ; et mêmement la buse et la fouine ne sont pas loin! »
La malhonnêteté et la fainéantise étaient à ses
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yeux deux crimes itrémissibles. Ceux qui liil devenaient suspects pour l'une ou Yànire de ces deux raisons n'avaient plus qu'à prendre congé » car il était rare que le diaire, dans ce qui touchait m gouvernement de sa maison , s'opposât h ses volontés.
L'honnête et dévouée Marïatine le servait depuis vingt ans ; elle avait été une seconde mère pour Justhl Daubasse, qui perdit la sienne encore enfant. Aussi, quand le maire s'aviBait dô la eotitre^ dire ou de lui refiiser n'importe quoi, soit pour elle, soit pour Justhl, à son tour elle le preuait à partie et lui disait nettement son fait. Avec la franchise nalre et un peu brutale de ces nattires incttlteSj esclaves de la première seusatioU , elle lui faisait honte de son injustice en lui rappelant les services de toute sa vie ; puis, montrant Basson, elle terminait d'ordinaire par ces mots : « Tenez, voilà le majnade (l'enfant); regardez-le bien, et dites-vous qu'il y a longtemps, sans moi, que le nez ne lui fumerait plus ! ^
Le père et le fils.
Le dimanche qui suivit lès événelnetits rapportés dans la première patlie, vers une hèui'e après midi,
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au sortir de la grand'messe, le maire et son fils étaient attablés en face d*un vaste plat de daube» un mets cher au paysan riche, et qui a de grandes analogies avec le bamf à la mode.
Marianne triomphait dans la confection de ce plat.
Le sieur Daubasse, quoiqu'il n'eût en ce matinlà que des occupations pincement intellectuelles , si Ton peut appeler ainsi sa besogne de maire de village, n'avait cependant rien perdu de son robuste appétit de la semaine, quand il revenait des champs le corps en sueur et ployé par la fatigue. Aussi mangeait-il et buvait-il copieusement, et de façon à faire honte à son fils. En effet, Bassou, malgré son estomac de vingt-cinq ans, ne manégeait guère son couteau de poche à manche de corne et sa fourchette d'étain que pour la forme , et comme par obligation de faire vis-à-vis à son père.
C'est en vain que la succulente daube, servie dans un plat de dimension homérique, et coquettement enguirlandée de laurier, emplissait la chambre de son fumet odorant : le jeune paysan n'avait pas un regard pour la ceinture de carottes appétissantes , noyées dans une sauce au vin de Gahors, où s'épanouissait la grasse culotte cuite à pomt.
« Ah çà, que diable , Bassou, d'où vient que tu ne manges point? demanda tout à coup le maire, imnatienté de voir l'assiette de son fils encore
pleine. Est-ce que le pain te meurtrit les gencives , par exemple?
— Faites excuse, mon père, j'ai mangé de bon cœur, répondit timidement Justin.
— Oui, per mafé! tout quasiment, sans comparaison, comme les vaches du Borgne, quand elles passent la journée à lire la gazette. »
Lire la gazette, en parlant des animaux, signifie bayer devant une crèche vide.
« Hais, mon père, je vous certifie....
— Eh 1 sandioux ! tu étais autrefois un bon journalier à table, et tu ne faisais pas tant le dégoûté, qu'il me semble.
— Que voulez-vous, père î l'appétit n'est pas une chose qui se gouverne comme ça à notre volonté.
—Fort bien, mon petit, j'y suis consentant; mais tu auras beau parler comme un livre, ce ne sont point de bonnes raisons, pour le présent, que tu me donnes là.
— Eh donc, quelle meilleure raison puis -je YDUS donner, mon père?
— Ta, ta, ça serait bon pour une fois , je ne dis pas; mais voilà huit jours approchant que cela dure , et que tu ne manges point.
— Huit jours ! oh ! vous allez bien vite, mon père, reprit vivement Basson, qui comptait eflfectivement les jours et les nuits depuis la Saint-Roch , et trouvait que cinq jours c'était déjà horriblement long.
iiO LE MARTYft DES GUÂUMELLES.
— Est-ce que tu serais malade, par hasard!
— Malade? non , pas un brin , en vérité.
— C'est pas rembarras « tu ne traînes point, à l'apparence, la mine d'un homme mal portant. Et cependant, comme il se dit, quand il n'y a point d'appétit, il n'y a plus de santé.
— Eh bien ! est-ce que tous n'allez pas bientôt le ' laisser tranquille , ce pauvre petit? » demanda d'im ton brusque Marianne, qui gardait éh toute occasion son franc-parier avec lé maire.
La vieille servante allait et venait de la cuisine, où étaient attablés les domestiques, à la chambre où dînaient ses maîtres. Témoin de la petite querelle que le père faisait à son flls^ elle ne piit tenir longtemps à la démangeaison qui lui prit, seloh sa coutume , de lancer son mot.
« Dieu me pardonne ! ajoutà-t-elle, vous êtes là à le tourmenter et à lui casser la tête, que vous le faites devenir comme innocent. H y ià Une heure d'horloge que vous lui:' êtes dessus et que vous rebattez sans cesse la même antieUUé. Per lUà fé! laissez-le faire selon que son idée lui en dit. Tous savez bien tiu*on a des jours comme çà, où l'on n'a point tant de cœur & l'estomac. Mais vous, il faut toujours que vous tracassiez le monde. Va, inon petit, dit-elle à Justin, va, ne l'écoute pas, et passe-toi de manger, si tu n'y as point envie. Quand on mange à contre-cœur, cela ne profltd point. »
LS VARTTA DES CBAUMELLES. 111
Pourquoi Bassou était triste.
Le maire ne répoiidit j?às, et Marianne sortit. Bassou, en se retrouvant seul avec son père, imposa un violent éflfort à son eiStomac , et avala coup sur coup une douzaine de bouchées qu'il arrosa de deux grands verres de vin. Par là, il espérait contraindre son père au silence : car ce qu'il redoutait le pluîs, c'était de le voir rechercher les causes de cette perte d'appétit. Elle datait du rettdez-vous de la Grand'Combe, que Lucette avait manqué bien malgré elle , on sait pourquoi.
Depuis le lendemain de la Saint-Roch, chaque jour Bassou avait dirigé sa promenade de ce côté, sans rencontrer Lucette ni personne à qui demander des nouvelles de l'orpheline. La pauvre fille ne sortait plus; elle était clouée au chevet dû père Ambrosi. Cette absence prolongée jeta le jeune paysan dans une profonde tristesse, tristesse de jour en jour accrue par line multitude de réflexions toutéô nouvelles qu'elle fit jaillir dans son esprit. D'abot*d il craignit que Lucette ne fût tombée malade, et le chagrin qu'il en ressentit lui donna la mesure de son amour et M en éclaira la profondeur. Alors il
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comprit la nécessité de sortir de la réserve qu'il avait- gardée jusc[ue-là, et de prendre une attitude nette et décidée.
Soit défaut de coui^ge» soit imprévoyance de Tavenir, il n'avait pas encore songé à informer son père de ses relations avec Lucette et des projets de son cœur; ou du moins» chaque fois que cette pensée avait effleuré son esprit, avec une sorte d'impatience et de frayeur instinctives il avait essayé de la secouer et de s'y soustraire , et de jour en jour il reculait l'échéance de ce redoutable aveu.
Pourtant le maire était en réalité le meilleur homme du monde, et son fils ne pouvait soupçonner ni son affection, ni même sa* bonhomie: car cet excellent fonds n'était pas recouvert d'usé trop rude écorce, et rien, dans les façons d'être du maire, n'était fait pour arrêter la confiance ou décourager la sympathie. Mais, outre que Justin était d'un naturel timide, même un peu farouche, l'espèce de supériorité que donnaient au sieur Daubasse, sur tous les habitants de sa commune, Tes fonctions qu'il exerçait depuis près de vingt ans, les respects et les égards dont l'entouraient, soit par intérêt, soit par habitude, les pauvres campagnards qui avaient affaire à lui; enfin, une certaine négligence tout apparente, un manque de sollicitude paternelle sans cesse en éveil, qu'on
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pouvait lui reprocher d'avoir montrés pour Justin encore enfant , toutes ces raisons avaient inoculé au jeune paysan la méfiance et presque la terreur de son père.
Mais ce qui , mieux encore , expliquait cette méfiance et ces craintes, c'était la certitude où il était de heurter, en s'ouvrant à lui, toutes ses idées et tous ses calculs. .
Par une suite de prospérités inouïes, auxquelles n'était pas étrangère sa qualité de maire, puisqu'il avait, en cinq ans, en jetant des ponts ou perçant des routes sous couleur d'utilité communale, accru d'un tiers la valeur de son immeuble, il se trouvait aujourd'hui deux fois plus riche qu'à l'époque du mariage d'Emilie Blanchot. Apparemment celle-ci ne lui paraîtrait pliis maintenant un parti sortable pour son fils ; que serait-ce donc de Lucette?
Le paysan, autant et plus peut-être que le bourgeois, a le préjugé de la fortune; il a surtout le préjugé de la famille. Tous les habitants d'une commune se connaissent entre eux, de père en fils; ils ont leur généalogie et leur chronique domestique^ et ils n'admettent pas facilement un étranger dans cette communauté d'intérêts, d'alliances, de relations ou d'inimitiés, qui forme la vie sociale des populations rustiques. C'est l'aristocratie de la charrue, le patriciat de la. glèbe.
Mais cette espèce d'ostracisme s'exerce encore d'une façon plus impitoyable à l'égard des infortunés dont l'origine est presque restée. un mystère, et qu'on a vus mendier de porte en porte. Comment espérer que maître Daubasse, propriétaire considérable et maire de sa commune, consentirait jamais au mariage de son fils avec une petite fille qui avait porté la besace , dont personne à Plaugnac n'avait connu les parents , et qui sortait de ces tribus errantes des forêts du Haut-Quercy ?
Ces réflexions qui, depuis buit jours, ne laissaient aucune trêve à Justin Daubasse et lui martelaient la cervelle, nous donnent la clef de son abattement, de ses indécisions et de son silence.
Les vers du nez.
Au bout d'un quart d'hetire de ce silence, le maire reprit avec une nouvelle insistance :
<t Ah çà, voyons. Basson, me confesse^as-tu ce que tu as dans le corps? Car, enfin » on n'a point d'appétit, mais ça n'est pas une raison pour porter cette mine bayeuse et tout attristée. Tu n'es point malade, que tu me dis; mais, des fois, on n'est point malade, et puis on l'est tout de mêtne. Enfin
ToUà, il n'y a pas tant séulemeht qu'une manière d'être malade.... Suffit, je m'entends.
— Et moi, mon père, je ne vous entends point, répondit Bassou avec plus de courage que de sincérité , car il avait très-bien deviné la secrète pensée du maire.
— Ta, ta, on sait reconnaître un os dans un plat. Je parierais que c'est une fille qui te détraque la tête.
— Une fille I exclama Bassou qui devint, malgré lui, rouge conune une pivoihe.
— Eh donc! ne va pas faire l'étonné, on sait ce que cela veut dire. Il y a longtemps que ton fusil et toi vous toites plus de volume que de besogne, et, si nous n'avions tant seulement ici que ton gibier pour toute pitance, nous ferions, comme il se dit, l'étron du rossignol. Cependant tu étais autrefois un assez fin tireur, et mêmement tu n'avais point coutume, comme de piètres chasseurs qu'il y a, d'attraper les lièvres à la queue.
— Par ma foi! je crois que non, dit Bassou, qui avait repris un peu d'assurance.
— Pour lors, c'est donc que ton fusil n'est plus qu'une Mme. Tant vaut-il dans tes mains, tant vaut un sabre au côté de M. le curé. Tu le prends comme ça pour te donner une figure, et pour avoir un prétexte de courir la prétantaine. Enfin on t'a vu rôder, là, tu ne diras pas que ce n'est point la vérité, autour de chez la Dominiquette.
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— Dominiquette! Eh bien, par exemple, ils y voient clair, mon père, ceux qui vous ont fait ce beau rapport, et mèmement ils ont le nez fin, Dieu me damne!
— Pour lors, tu ne penses point à elle, Justin, et tu ne lui parles point? Elle est jolie pourtant, objecta le maire avec une grimace dubitative et d'un ton sceptique.
— Oh! pour jolie, assurément , jolie comme un cœur, et faite au tour, je ne vais pas contre; mais j'y pense quasiment à peu près comme je pense à m'aller noyer.
— Bien vrai, tu me parles à la franquette, au moins?
— J'en mettrais ma main au feu, mon père.
— Par ainsi, c'est donc une autre qui te trotte par l'esprit; car enfin il y en a une?
— Ça se peut bien ; je ne vous ai point dit le contraire, répondit Basson triomphant à demi de son irrésolution, et dévoré du désir d'avouer tout à son père.
— Or donc , ça ne serait-il point la Jacqueline de VentaiUac?
— Faites excuse, encore moins que l'autre, mon père.
— Jeanne-Glaire, la fille à l'alné Bemadelle?
— Nenni, pas davantage.
— La Fanchonnette , des Nauselles, alors? Voilà des filles, m'est avis , qui feraient bien pour toi.
LE MARTYR DES GHAUMELLES. ii7
— Je ne dis pas non, mon père, mais vous n'y êtes point du tout.
— Ah! moi, écoute donc, je ne suis pas un devin, j'y renonce; et pourtant j'aurais cru que la Dominiquette,...
— Quand je tous dis que vous n'avez point mis le nez dessus I... La Dominiquette! La Jacqueline! Ah! bien, oui; tenez, c'est pas pour dire, mais l'autre est encore plus jolie que tout ça.
— Celle que tu aimes î pas possible !
— Oui, plus jolie, mon père, et plus douce et plus vaillante. Pour de l'esprit, elle en a quasiment comme une dame, et je ne lui connais pas sa pareille, sous la roue du ciel, pour le bon sens.
— Sandioux ! mais voilà une fille tout à fait avantageuse pour une maison, observa Daubasse sérieusement. Pourquoi ne m'en parlais-tu point tout de suite, au lieu de rester comme ça muet et bête comme un poisson? Dieu me pardonne ! je ne veux point te contrarier, moi. Je ne t'ai plus parlé de rien depuis le mariage de Mélie, parce que tu te trouvais trop jeune, et que de ton côté tu n'avais l'air de songer à rien du tout. Mais puisque te voilà
^ amoureux, et amoureux d'une belle et brave fille, eh bien, il faut t'expliquer franchement et sans vergogne. Diflêremment, il en est bien temps, et tu marches sur tes vingt-six ans. Par ainsi, je suis consentant par avance à ce qui te plaît, mon en-
il8 LE MAATYH DES GBAUMELLB8.
fanty conclut-il en se versant son dixième verre ; et celle que tu aimeras, eh bien l tu répouseras, je te le promets.
— Oh ! merci, cher père, vous êtes la meilleure pâte et le meilleur cœur de la terrç!
— Ah I çà, mais, pour voir uii peu, Bassou, recommença maître Daubasse ^u bout de cinq mir nutes, dis-moi son nom, s'il te plaît! »
xxvm
Jean-Pierre.
£n ce moment la porte de la cuisine s'ouvrit, et Marianne rentra apportant le dessert» qui consistait en un gros quartier de JDromage d'Auvergne et quelques chasselas, phénomène de précocité autom* naie, cueillis dans le jardin des Ormades. Une rumeur plus nourrie qu'auparavant s'échappait de la cuisine, et dénotait la présence de quelques visiteurs^ venus, comme il était d'usage le dimanche, dans l'intention de parler au maire, et qui causaient en attendant avec les domestiques*
«Eh mais, c'est-il pas Jean-Pierre, peut-être, demanda Daubasse, qui reconnut la grosse VQÎx du voisin du père Blanchotî... Hél Jean-Pierre, entrez donc, l'ami I Gomment ça va-t-il?... Marianne ! un
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verre, et baiUez^lui vme chaise!... Pardine! vous allez trinquer avec nous !... Tenez, \m morceau de fromage, ça rend le vin meilleur et ça lui donne plus de bouquet.
— Faites excuse, vous êtes bien honnête, monsieur le piaire, mais j'ai dtné, à cette heure, répondit Jean-Pierre en se tenant debout à côté de la chaise qu'on lui montrait, les deux mains ramenées sous les aisselles, dans les poches de sa veste.
-r- De quoi ! pas même une bouchée, tant seule* ment pour boire un coup ? .
— fih bien, donc, puisque vous le voulez..,, mais une miette, rien qu'une miette, et pour afin de trinquer, comme vous dites. »
Jean-Pierre tira, par un mouvement empreint de gravité flegmatique et de bonhomie, son gros couteau de corne retenu par un bout de ficelle à la boutonnière de son gilet, et se tailla un morceau de pain d'au moins un quart de livre. Il porta plus de respect au fromage, et n*en prit effectivement qu'une bouchée.
« Eh bien! quoi de nouveau par là-bas, Tami? reprit le maire en levant son verre ; que se paçse* t-il, et quelle affaire vous amène?
— Oh! mon Dieu ! pas grand' chose, autrement.... A votre santé, monsieur le maire 1... Rien de bien nouveau.... Vous savez, cette petite difficulté dont je vous ai parlé dans les temps....
— Ah! pour ce passage? avec le Borgne? Je croyais Taffaire arrangée. Quand je lui en parlai. Tan passé, il me jura de rester tranquille et de ne plus vous porter dommage ; mais c'est vrai qu'on ne peut pas avoir la moindre fiance aux promesses de ces gens^là, el Bardoc est connu pour une mauvaise tète.
— Un mulet, monsieur le maire, un mulet! Y a pas moyen de lui faire entendre deux paroles de raison. Voilà longtemps que je le menace d'un procès, mais c'est quasiment tout comme si je chantais. Ah ! c'est comme si je chantais ! Encore l'autre jour, il avait l'air de lever sur moi son aiguillon.... je vous demande! Vous comprenez qu'on n'est pas un enfant.... je vous l'aurais doublé comme un osier. Malgré ça, on n'est pas méchant ; ah ! pour méchant , je ne suis pas méchant, et entre voisins.... C'est vrai que ça n'est pas pour lui, il n'y a pas de risque.... mais c'est pour ce pauvre père Ambrosi qui est bien assez malheureux comme ça, Dieu l'assiste i Enfin j'ai voulu user de douceur encore une fois, et je suis venu vous trouver. Pour lors , il faut tâcher d'arranger ça, monsieur Daubasse.
— Mon Dieu! Jean-Pierre, vous êtes un brave garçon, et je ferai de mon côté tout mon possible pour vous remettre d'accord. Je vais mander Bardoc, mais U n'est pas sûr qu'il veuille venir.
— Nous verrons bien! du moins je n'aurai plus
rient me reprocher. Pour lors je M f.... une citation, et nous irons en justice.
— Enfin, je vais toujours lui envoyer le garde champêtre. Marianne, dit le maire à la servante qui rentrait. Quand le garde passera, dites-lui que j'ai besoin de lui parler.
— Sainte Vierge ! voilà bien des aflOadres aujourd'hui! que d'embarras avec tout ce monde! murmura la vieille servante. Tenez, ajouta-t-elle, il y a encore la femme à Lagousse qui vient d'arriver, et qui veut aussi vous dire deux mots..
— Ah , per ma fé ! ça semble un fait exprès. Je crois qu'elle vient également pour se plaindre de Bardoc et de sa femme, articula Jean-Pierre en lampant une dernière gorgée.
—Faites-la entrer, » dit le maire. Et s'adressant à son fils : «Toi, Bassou^ tu peux t'en aller si tu veux, et tu n'as pas besoin de rester là pxgue^lanié ' comme une chandelle. »
En effet, Justin s'était levé; mais il était question des Ghaumelles, et parler des Ghaumelles, c'était presque parler de Lucette : aussi feignit-il d'aller ranger dans un coin, et s'étant assis derrière un meuble, il s'y tint blotti silencieusement
« Bonjour, excuse, monsieur le maire et la compagnie, dit la femme Lagousse sur le seuil de la chambre en faisant la révérence. Tiens! vous êtes là, Jean-Pierre? et vous allez bien, autrement?
m LS mVfU DES GHiUMELLES.
Mais j^ YQus 4ér^S^ peut-être, monsieur Daubasse?
— Pa« m brin, ?i^seyez-vous ; et qu'î^yefcYPUs à me 4ir6?
— Q^l rton ©ieu! pas gcand'chûse pripsément, répondit nonchalamment la paysanpe en enfonçant 3^s deux mains dans les pQches de son tabliç^.
— l|ais enfin, qu'est-ce que c'est? demanda le maire.
— Oh! rien de bien eictraordinaire; seulement on n'aime pas, vous savez, de voir dépérir sa viançk^^.... surtout quand on en a si peu, et mèmement qu-QU est pauvre comme des grillons.
— J'entends bien, cela est juste ; mais expliqpezqxoi Yûtire afiaire, insista de nouveau Daubasse.
— Eh bien donc, ces poules, comme c'est à la connaissapce de Jean-Pierre....
— Quelles poules?
— Les poules du Bargne, monsieur le maire. Or donc , ces poules nous dévorent tout, que nous ne pouvons tant seulement pas sauver un épi ou une ièuille de chou. Souventes fois, j'ai dit à Mélie de les tenir enfermées; mais, liieu me pardonne! c'est comme si je priais le pape, et je n'en ai jamais pu tirer que des sottises* Et, ce qui est plus