‹ Contes industrielsChapitre 28 sur 30 · Ëccq^été, (bittiné, bien-être ^ dans l'idiome quercinois · texte numérisé non relu

Ëccq^été, (bittiné, bien-être ^ dans l'idiome quercinois

ht MJAtM PBS GHAUlfetlES. 123

joli 9 c'est que Bardoç parle encore de t.... des coup$ h mon homme.

— EU luen! qu'est-ce que je vous disais, monà^ur Paubasse? demanda Jean-Pierre. Écoutez dQnc ce Bardoç est une mauvaise pièce.... Aii! pour nne mawTaise pièce....

— Allons, je vois bien qu'il faudra que j'aille aux Chaumelles, pour tâcher d'arranger tout ça. Et encore il n'est pas pert^ que j'en vieune à bout.

— Allez-y toujjpiirSi reprit Jea^rPierre ; vous ferez mieux, je vous' assure. Et tenez, si vous voulez qHP jp vous parle ei^ conscience, fr^chement il est ni^ent que vous y vertiçz.... \\ le faut , je n'Q$ais pa^ yousledir^....

-r Ah çà! il î a quelque chc^e de plus ou de mqin^î qup se pa§sp-t-il donc d'extraordinaire î interrompit le maire avec uu air d'inquiétude.

— J^ ne vous dis que ca, vous ;ne ferez pas mal d'y ^ler; le père Blancbot, m'est avis, vous verra avec plai^îr.... ahl pour vous voir avec plaisfa: !...

^-Et mftmement il est utile, il est nécessaire qu'il jous voie, croyez-moi, monsieur Daubasse, ajouta signiôcativement la mère Lagousse.

-:: ISapredioux! que me dites-vpus làî Et, de fait, il y a longtemps que je voulais aller aux Chaumelles et que je nie méfiais de quelque chose. J'aurai^i sagenient fait de m'^couter; différemment,

j'y suis à temps encore; U est dimanche, je n'ai

rien à faire, je m'en vais partir sur le-champ. >

Le maire se leva, et apercevant Justin qui faisait mine de s'étirer les bras : « Dis doncr Bassou, m'accompagnes-tu jusqu'aux Ghaumellés? il fait im temps superbe, ça te distraira toujours un peu. »

La campagne, le dimanche.

Il était quatre heures de l'après-midi, la chaleur commençait à tomber, et les champs, privés de travailleurs, avaient cette physionomie déserte, reposée et sileqcieuse, particulière aux dimanches et aux jours de fête. La vie était concentrée au village. D'un côté les cabarets bourdonnaient et chantaient, éparpillant dans l'air, par les fenêtres ouvertes, des volées de rires sonores et de jurons énergiques. Ailleurs, divers groupes de jeunes gens jouaient au bouchon ou aux quilles , tandis qoe des enfants en loques , vautrés à terre , les pieds nus et le front déjà bruni par le h&le , poussaient insou* ciamment leurs billes à la porte même du cimetière.

A l'entrée de l'église, formant un noyau compacte, plusieurs campagnards, venus là sous prétexte de dévotion et pour assister aux vêpres, cau-

LE MARTYR DES CHAUMELLE9. ISS

saient tranquillement de la température ou de leurs affaires, les mains dans leurs poches » le dos tourné à l'autel.

Bientôt le son des cloches qui se répondaient d*un village à l'autre , comme l'âme chantante des campagnes silencieuses 9 apnonça Y Angélus^ que les fidèles, ce jour-là, récitent en commun, et par lequel les desservants ont l'habitude de clore les prières de la solennité dominicale. Au bout de cinq minutes, un flot bigarré de paysannes sortit de l'église et se répandit en commérant dans la grande rue, c'est-à-dire sur la route. Pendant quelques instants le groupe des hommes et celui des femmes se maintinrent chacun de son côté sans se confondre; puis enfin tout se mêla, se divisa et se mit en marche. ,

Les jeunes filles allèrent danser la bourrée sur . llnvitation de leurs galants et de la musique , pour appeler de ce nom cher au paysan une harmonie rudimentaire et barbare , fruit du grotesque accou' plement du tambour et de l'octavin. Les commères rentrèrent au logis, ou s'égrenèrent dans leurs toilettes voyantes et bariolées, comme les grains d'un collier multicolore, pso* la grande route et les chemins creux.

Sur le chemin de traverse de Flaugnac aux Ghaumelles,un confortable char à bancs, attelé d'une poulinière poitevine, au trot rhythmé et pesant,

iâ6 LE MAtlTTft DES CHÀÛtiELLElS.

fut sàluë àii passage, ^bt lès piétonnes éinttrebâêês, d'un : « Boilsôir, mbilsieur Daubâââe et la bbitipàgnie! » et disparut dans un tonnerre de clâîliiëments de fôilét, au milieii d'iin ntlagè dé poussière. Le maire n'avait pas toulu se rendre à pied aux Chaumelles, afin de pouvoir ètîiportër quelques provisions, des fruits et du ^bier, dont il fcompiàit fait-e présent dû père Blàiichot. Aussitôt, d'ailleurs, cette visite décidée, Bassoû avait eu Hâte d'atteler : il se faisait une fête de coriduii-e:

Ni l'un ni l'autre ne disaient mot : le inairé songeait à son vieil ami qu'il n'avait pas tevù depuis deux ans; il s'accusait d'indifférence et d'injustice, et, éafas sonipçôiiiiei' l'épouvantable idéalité qui l'attèbdait , il se sentait assiège de regrets et de Sinistres pressentiments. Le jeune bommë, au contraire, tie pensait 4ti'2lu botiheur dé révoir sa maîtresse , et, dans cette douce prôoccufiation , il oubliait ihëhie que son père fût assis à ses côtés.

L|i carriole volait, câssàiit iivëc Un bruit sec lé bout des branches d'arbre (Juî se rejoignaient sùi* leurs têtes, ou prenant dans ses raiis peinturés en rouge lès bouqUets dé gratte-cul qui pendaieiit aux églantiers des buissons. Çà et là , deè couplés de pies efiFat-quchées s'enfuyaient]en jacassant du milieu de la route ; des piverts , penchés avéb une avidité gloutonne à l'ofiflce d'une fôUrmillète , s'enVolàiënt d'Uii vol hoHzôrital et légèrement ondulé, et s'allaièiit iàgHfl-

LE MARTYR DES CHÀUHELLES. , 427 per aux troncs rongés de Termine des châtaigbiers séculaires. Plus loin, des nuées d'alouettes s'élevaient perpendiculairement en poussant tin petit cH aigu et perlëi de la lisière desdiaumes. Enûn les bœiiâ et les vaches disséminés dans les grasses pt^iries qu'on traverse à l'approche des Chaumellés oubliaient un motnpnt la touffe d'herbe à demi tondtië, et le cou en avant» la langue pendante, suivaient aii passage la lourde carriole» de leurs yeux stupidement interrogateurs.

Révélations.

En entrant dans la chambre dû gisait Âihbiroise BlauKihôt , le maire et son âlà se trouvèrent èeùls avec Lucette et le vieillard. Révetiué de ises premières terreurs , et rassurée par l'état de son père sur la plainte qu'elle craignit un motneiit dfe lui voir porter au parquet ; Mélie assistait à la fête \6tive d'un bourg voisin: ces petites soleilnîtés locales sont 9 on le sait, très-fi*équentes à cette épbi^ùe de l'année. Pour Bardbc^l étiedt allé, seloii éa cdtiltihie, fidre ses dévotions ddniinicales au eabarét. Là vue de cette chambre causa au tnaire tm affreux serrement de Goeur; ce ftitbomihe une épouvantable ré-

vélation; la vérité lui apparaissait à présent , tafdive, mais complète et irrémédiable.

Depuis qu'il s'était alité, à la suite de sa grande colère contre sa ^e , la maladie du père Blanchot n'avait pas précisément empiré» Cependant, s'il avait échappé aux dangers de la congestion cérébrale, il était encore en proie aune fièvre intermittente, accompagnée de délire, qui venait momentanément l'arracher à* un état d'insensibilité et d'atonie presque absolu. En voyant le malade triompher de cette nouvelle crise, le Borgne et Mélie, qui avaient déjà compté plus d'une rechute semblable, ne s'en préoccupèrent pas autrement. Ils taxèrent d'inutiles les moindres remèdes, laissant Ambrosi privé des soins les plus indispensables et relégué dans son abandon. On comprend que le cœur levât de dégoût et d'indignation au père Daubasse, en entrant dans cette chambre où éclataient tant de témoignages de la perversité et de Tingratitude filiales.

Comme nous l'avons observé plus haut, l'aspect des diverses pièces de la métairie attestait une incurie et un désordre poussés au comble; mais ici , plus que partout ailleurs , éclataient la misère et le dénûment. Le lit du vieillard n'était qu'un ignoble grabat s^ns rideaux ; les couvertures , criblées de trous, pendaient sur le carreau en loques déchiquetées ; les gros draps de toile rousse, noircis par un

long usage, exhalaient une odeur fétide. Lucetle faisait bien tout son possible pour tenir en état de propreté les bardes du pauvre homme ; mais il lui était bien difficile de déjouer la suryeiUance d'Emilie Blanchot, qui trouvait naturellement dans ces soins pieux de Forpheline une occasion de la rudoyer et de la battre. L'orage avait éclaté pendant la nuit , et, comme la toiture était mauvaise et les planches du grenier disjointes, une partie de la chambre et le bas du lit étaient littéralement inondés.

Bassou , dans ce poignant spectacle , oublia son amour et les joies qu'il -s'était promises de cette enti'evue : il ne vit dans sa maîtresse que l'ange de dévouement , la fille héroïque et résignée ; mais le respect et l'admiration qu'elle lui inspira la lui rendirent encore plus chère. Jusque-là il n'avait pu soupçonner cette vie d'immolation et d'amertume; Lucette, vis-à-vis de lui, n'était jamais sortie de la réserve qui lui était imposée , et il ne savait de la triste vérité que ce qu'en colportait la rumeur publique, c'est-à-dire une bien petite partie.

« Jésus Dieu! ça me fend le cœur de le voir dans cet état, dit le maire. Moi qui lui en voulais, Lucetté, et qui l'accusais quasiment d'ingratitude et d'injustice! Ah! mon pauvre vieil ami! je comprends à celte heure pourquoi il me battait froid : il voulait m'éloigner des Ghaumelles et me cacher le dénûment où on le laissait vivre.

iSO LE MARTYR DES CHAUMELLES.

— Hélas I oui, voilà tout, monsieur Daubasse. Oli! il vous aimait bien.

— La dernière fdis que je Vinsi tu f en séuviens^ ma-fille, je tous rencdntrai là-bâs, fléfantlé four, il te donnait lé bras. . ; ëh bien ! tious rëstâmei^ dëfaorë tout le temps, et il rie m'oflfrit teint sëuleiiient point d'entrer. Bt moi (Jui me figurais::.. Ah! le brave cœur; (|ui a hlieux aimé sduflfnr ainsi plutôt que de faire du tort à éon ^[endre et à sa fille. Lui qui a tant peiné toute sa tie ! Liii qui à tarit travaillé; Lucette ! Mais pourquoi Hé m'âs-tu point dit cela ^ ina filleî Pourquoi n*es-tu point venue me trouver?... Voyons J'ai droit de tbut savoir à cette heure. Dififé^ remment^ je rie suis pas Hëh que ^fa àffli^ je istiià le maire de l'endroit, iè ^gé qu'Ile le faiàaiéiit p&tiri qu'ils lui plaâghaient quasimem là hisiur-^ ritureî

— Oh! ouij monsieur Daubasse j ça ôitivàit dès ' fdisj dit Lucette lès yeux en larme^î

— Les nrisérables ! Ah ! ils ént une bien IhîtSi té-putation, mais perisonne rié pensait, ^a Patiènbë! iîâ le payeront bhër; comme il éfet vrai qde je âuiâ tfaaire. Il y a uhe justice} ma ftlle ; p8ur lol-âj deriiàiri je vas à là ville...; Mais poiitqttbi tié m'às^tti Hètt dit?

— C'est lui, c'est le pêfë qui tiié l'àvàll défëriBu. Il irie fit jurer comme Ça de né l-ièii dli-e^ iii â vous, ni à personne. Mêniehletlt qtfll tnë dit ijuc çR lé tuerait si on venait à satBIi- là téHté dahà le iJàys ,

LE MARTYR D£S GHAUMELLES. i3l

et qu'il aimait mieux souffrir plutôt que de mettre sa fille dans le chagrin.

— En vérité, Lucette, il disait cela?

— Gomme il y a un Bieii au ciel, monsieur Dau-

— Brave cœur de père ! Je le reconnais bien là. —^Autrement, je voulais bien assez, je vous le

jure. A telle fin que j'ai été des fois au moment d'aller à Flaugnae pour vous conter ce qui se passait.

— Fallîdt donc venir. i;. Mais c'est égalj ils ne perdront rien pour avoir attendu, ma fille. Nennidai il 7 a une justice^ et puisqtie je tas demain à la ville....

— Vous voulez donc lis tuer, monsieur Daubasse? Oh 1 il en mourrait pour sûr , comme il nie l'a dit; voyez-votis;..i taildis que j'ai bon espoir à présent; La fièvrfe et le délire l'ont quitté, il a bien dormij et j'espère que le plus fort du danger est passé. Tenez^ le voilà qui remue; nous l'aurons réveillé en parlant. Je votis l'avais bien dit^ mobsieur Daubasse , de ne point âtire de bruiti Pauvre ehqr père! »

Un vieil ami.

Ambroise Blanchot fit un mouvement pour changer de posture , souleva légèrement la tête et ouvrit à demi ses yeux vitreux, où tout rayon d'intelligence semblait éteint. Lucette se pencha vers lui et lui sourit avec tendresse; mais il resta indifférent à ce sourire , comme s'il ne reconnaissait pas sa chère en&nt d'adoption. Sa tranquillité et ce sommeil calme de la nuit, où Lucette voyait une espérance de guérison, n'étaient que le résultat d'un accroissement de la paralysie qui avait gagné le cerveau. Sa mémoire et sa raison avaient disparu. Le maire vînt à son tour se placer en face du vieillard, en lui adressant les plus douces paroles que peut trouver une amitié de vingt ans.

Chose étrange ! à l'aspect de cette figure qu*il n'avait pas revue depuis deux ans, au son de cette voix qui s'élevait comme un écho du passé, le vieux laboureur tressaillit. Un éclair illumina sa face exsangue et ridée, comme si son intelligence, échappante la notion du présent, s'était tout entière réfugiée dans le souvemr. Une minute durant, il considéra le maire avec une attention effarée; la

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fixité de son regard, les plis multipliés de son front, témoignaient de l'immense trayail qui s'opérait dans son cerveau ; puis aussitôt il essaya, par un mouvement brusque, de se mettre sur son séant , tira ses bras de dessous ses couvertures, et les soulevant avec effort :

«Joseph! mon ami! » dit-il d'une voix étouffée.

L'amitié triomphait de la maladie.

Pendant quelques instants, le père Daubasse tint embrassé son vieux camarade , et leurs larmes se confondirent , la commotion profonde qu'il venait de ressentir ayant amené dans les yeux secs de Blanchot ce qui restait de pleurs dans ce corps usé. Grâce au travail effrayant qu'il venait de concentrer dans une minute» il avait retrouvé la raison et la mémoire des événements qui l'avaient cloué sur son lit d'agonie; il reconnut Lucette, et Tenveloppant dans un même embrassement avec son vieil ami, il essaya de glisser aux oreilles de celui-ci sa volonté suprême. Mais sa voix rebelle résista aux appels de sa volonté, sa langue n'était déliée qu'à demi» et c'est à peine s'il parvint à prononcer quelques mots inintelligibles.

€ Ghaumelles.... qu'on les brûle !... Us l'ont battue.... Pauvre ange!... les assises !... Elle l'aime.... Bassou..... Qu'on les marie!... Son père..,. Tu seras.... son.... Ouah ! »

En jetant ce dernier cri, Blanchot échappa à l'é-

134 lË MÂntTa DES CHAtJIELLES.

trëi&te du îliaire et de Lucette, et s'affaissa Èxit son chetët fcoititiie tine masse inerte. Ils crurent qu'il vëhfiUt de rendre l'toïc dans cet effort suprême ; Lucetiè fit tin ci-i fet tomba à genoux aux pieds du lit> Daubasse interrogea lé pouls et regarda si le cœur battait. Il battait toujours ; seulement le père Bianehot était rfetoinbé dan^ son ancieti étal d'immobilité, avec un peu plus de faiblesse et d'épuisement; Lé mttire, croyant voir dans cette imiiiobilité les signes atant-coureurs de la mort; se hftta de remonter en voiture pour aller avertir le ctirê elle médecin. Avant de sortir , Justin trouva moyen de glisser quelques mots à l'ofeille de l'orpheline.

k Demain, sur la brune^ à la &rand'Gombe, Lucettë ; il est de toute tiécessité que j6 vous parle, et; si l'état du père ne le permet point; eii bien; j'y rëVieildrai tous les Joiirs de la semaine $ ju&qù'à ce qu'il vous sôil possible d'y venir.

— rihti, je vbiis le promets, » dit gravemeiit la bergère.

Durant le trajet , maître Daubasse manifesta de nouveau l'intention de faire une démarche auprès du procureur du roi : c'était^ penSait-il, son devoir de inairé ; Néanmoins les paroles de Lucette maintenaient soh esprit dans une cruelle indécisioui U se répandit en élogëS sur la conduite piëusé de l'orpheline, et Justin, on le devine, ne manqua pas de rëUchérir Sur l'enthousiasme et l'admiration de son père.

« dette enfiint ne peut plus rester aux Ghaumelles, disait le maire; si ce pauvre Ambrosi s'en ta (et j'en ai grand'crainté, il finira un de ces quatre matins^ peut-être même cette nuit), il Cstiit absolument la tirer de fà.

— Et commeiit, mon pèreî detnânda BâssoU d'une toix légèrement altérée.

— Eh doiic ! eil la mariant.

— En là tnariâni, c'est juste. Et lui saTez-vous Un parti? àvez-vous quelqu'tiii datis l'idée? interrompit le jeune hoiiime; de pltls en plus étntl.

—^ Non; je ne tols pas, pour le présent, de malioh bù elle potlrràit feiltt-ër; mais j'y soiigerai, » ajouta Dailbasse eil manière de conclusion.

Justin manqua de hardiesse pour pousser la con- Yérsdtiotij mais il se protUit dé Ja repreUd^é lé len* demain au point -où son père l'atâit laisëée; et, quand le char à bancs s'arrêta à là porte des Ôrttiades, il sàùta prestement à terre poUr dételer; le Yisage èhflarnmé de joife et lé cœUr plein d'fespéi-ance.

où le tigre s'àppriYOÎse.

Sttf ces eîitrefaLitësi comme LUtette essayait de faire prendre à Blanchot quelques gorgées de tisane

(la tisane est la panacée des paysans, la même sert généralement pour toutes les maladies), le jappement du chien de garde l'avertit qu'une personne arrivait. Ce n'était pas un étranger, car les aboiements cessèrent presque aussitôt. En effet, la voix de stentor de Bardoc, qui s'élevait dans le silence de la nuit en notes saccadées et inégales comme la chanson d'un homme ivre , parvint bientôt jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Le farouche paysan ouvrit brutalement la lourde porte de chêne, renforcée par des milliers de gros clous dont les têtes sei croisaient en une infinité de petits losanges sur sa surface, et fit résonner ses gros souliers sur le carreau en poussant un bruyant éclat de rire.

€ Ah ! per ma fél la journée a été bonne , dit-il ; trois bouteilles et trente sous que j'ai gagnés en un tour de main à ce nigaud de Jean Rebecq. Trente bons petits sous, pardine ! que j'ai là dans la poche de mon gilet. Sandioux ! avait-il donc le nez long, l'imbécile! Quant aux trois bouteilles, elles sont ailleurs, dans la grande poche, fit-il en se frottant voluptueusement le ventre. Eh J^ien, qu'est-ce qu'on fait donc là-bas, dans ce coin? Est-ce qu'on est mort qu'on ne souffle ni ne bouge î Ohé, l'ancien ! dis donc, ma femme! Tiens, c'est vous mam'selle? C'est vous, Lucette, ajouta-t-il en se reprenant; faites excuse. »

Le Borgne appelait volontiers Lucette mam'selle, surtout dans ses moments d'ivresse.

Toute autre jeune ftlle aurait eu peur sans doute entre ce moribond pris de délire et ce villageois brutal pris de vin, dans une chambre obscure, à la tombée de la nuit, loin de tout voisinage protecteur. La courageuse Lucette n'éprouva pas la moindre frayeur. Elle se retourna du côté de Bardoc, en mettant un doigt sur sa bouche et en lui lançant un regard qui contenait la plus impérieuse des injonctions.

c Eh bien, quoi! dit-il, l'ancien tape de l'œil? qu'il dorme à son aise, pardiou I Je ne vas pas contre. Mais bah ! ça n'est pas un brin de tapage qui reflfarouchera , not' vieux. Ça a l'oreille dure et le sonmieil lourd. Une vieille souche, quoi l

— Il ne dort pas» il souffre, il est plus malade, répondit doucement la jeune fille.

— Malade! malade! Ces vieux-là, c'est toujours malade, si Ton.voulait les croire, et finalement ça ne crève point. Allez, il ne mourra pas encore de celle-ci, je m'y connais, n est plus coriace et plus dur à cuire qu'il ne l'avoue, le finaud, et je vous dis, moi, qu'il y a encore du suif à la chandelle.

— Mais regardez-le donc, le pauvre homme ! Voyez-vous pas qu'il agonise î

— Ah4 si c'est sérieux , reprit Bardoc avec une gravité comique en faisant un pas vers le lit de son

138 LE HARTYA des ËHAUHELLES.

beau-père. EK! moMienne, le fait fest ^n'Û a la figure singulièrement tirée et tonvulslôiitiée. Qu'estce qu'il à doric à the regarder cottittie ça tout bonifacemëht et d'un air qui ne dit rieii de bon? Eh Bienj t)âpa Blaiichot, c'est doilc pas pour rire k cette heure? Nblis patlons ^idtU: le pays des laupes!... Sourd et muet fcortimë iiiie motte de terres sandiôttx! il est fini, le boiihominé; AU fait^ c'est encore le pluâ beau chapitre de son histôit-ë ; il n'est pas heureux avec sa fille , le pauvre cher homine !

— Bardoc, articula gravement Lucette, êtes-vôus bien sûr de n'avoit* persontielieméht tien à vous reprocher vis-à-vis de votre beaû-përeî

—Oh bien, je vous entends, mam'sellé; mais lafs- Sfez-tnoi vous dire; tépltquà Bàrdoé à demi dégrisé par la simple intonation de Foriiheliné et par le regard pétiétrant dont elle fut aecortipagnée.

— Voyons, dit Lucette.

— Eh bien, oui, je conviens qu'on lui a fait la vie dure , a ce pauvre vieUx ; ttiais à qui la faute , là? Que diable ! On ne tbtnbé pas iri&i-me tout subitemetit poUr vivre encore dés années comnlë ça, à ne rien faire. C'est pas conitnè à la ville ; à W Càrtipagne, faut travailler; Bras iriUtiles, bouche de trop. Une métairie, c'est pas un hôpital* L'aiiden n'a jamais compris <^.

— Sàvèz-vous que C'est hotrible , ce ^é vous dites là, Bardoc? Je saiiS bien (}uô e'eât l'b^ihibn dé

LE MAhtYR DES GHAllHELLES. 139

beaucoup de rrionde chez nous, et que souventes fois l'on n'y regarde qùaèiment plus ses parents , sitôt que l'impotence lèuf est venue avec l'âge. Mais c'est un crime aux yeux de Dieu, cela! mêmement aux yeux de la juiflice des hommes. En peuvént-ils mais , ces pauvres parents , de perdte la santé et l'usage de leurs tneinbres ?. . .

— La sauté ! Bon , interrompit le Borgtie, dont l'ivresse n'était pas complètement dissipée, ils perdent la Santé, d'aebotd , mais ils tie perdent point l'appétit.

— Bardoc ! vous ne serez donc jamais qu'Un riié- Chaiit égoïste et un ingrat ? Voua plait-il d'oublier ainsi la vie rtidë et laborieuse de votre beaù-pèrè î Où y a-t-il iln Homme dans tout le pays qiii ait été plus économe, plus sôbi-e, plus vaillaiit et pliis endurci à là peine? Dites, en connaissez-vous un sëtilî Est-ce vôtis, peut-être?

— Mais, mam'selle!... petnifettez, Lucettfe.... balbutia Bardoc, écrasé par là parole simple et Sévère de cette enfant.

— JPour lors, reprit-éllê, pouvez-voùs avoit regret aii iribi-ceau de pain qui l'empêche de mourir, quand vous lui dfevez léà Chaumelléà î

— Et sà fille donc ! Oh bieti, pàt-ldiis tih peu de ce que je liii dois, s'il vous plaît. GtôyëÈ-vouâ (Ju'il m'ait fait un beau câdeaU atec èa Mêlië^ là, le croyez- vdus ?

— n n'est point question de Mélie, mais de vous. Vous voulez me donner le cliange, Bardoc, et peut-être aussi, sans vous en douter, à votre propre conscience.

'— Ma conscience ! Qu*ai-je donc tant à me reprochel*. Seigneur Dieu? Dirait-on pas que, s'il est infirme et paralysé de la moitié du corps, not' pauvre vieux, c'est ma faute? J'ai été quelquefois un peu vif en paroles à son égard , possible ; mais les paroles, c'est des paroles, ça s'en va comme ça vient; et puis, après tout, je ne suis que son gendre, mordiou!... Ah ! si j'étais son fils !..• -

*- François ! vous voyez bien que votre conscience n'est pas tranquille, puisque vous cherchez des excuses, reprit la jeune fille, puisant dans la solennité de la situation une autorité et une hardiesse dont, une heure auparavant, elle ne se croyait pas capable. Regardez votre beau-père mourant, Bardoc, et en face de cette agonie répétez encore que vous n'êtes pas coupable.

— Eh bien! oui, je suis coupable, grandement coupable en effet, je le sens maintenant, mam'selle; et d'ailleurs il faut bien que cela soit, puisque vous le dites. Je ne voulais pas en convenir, je tâchais à me persuader le contraire ; mais est-ce qu'il y a moyen de vous rien cacher à vous,, mam'selle? Vous n'êtes pas une femme comme les autres ; on est bien forcé de dire comme vous voulez, et je suis

consentant y par avance, à tout ce qu'il tous plaira.

— Ce n'est pas ainsi qu'il faut voir les choses, Bardoc; ne savez-vous pas aussi bien que moi ,1a gravité des torts dont je veux parler?

— Eh ! . oui, vraiment, je sens tout cela à cette heure. Pour lors, je veux dire que vous ne sauriez me faire de si grands reproches que je n'en mérite encore de plus grands. Je suis un méchant homme, un monstre de cruauté, je le confesse, et il faut bien que ce soit vous. qui m'ayez parlé ainsi pour que j'avoue mes torts et que je les regrette ; mais si vous saviez, Lucette....

— Que voulez-vous dire? fit-elle; car le Borgne, ému et troublé, hésitait à poursuivre. .

— Tenez, mam'selle, je suis un brutal et un sans cœur, c'est vrai ; mais voué ne savez quasiment pas la millième partie de ce que j'ai Souffert pour devenir tel que vous me voyez. J'ai été malheureux, mais là, malheureux comme les pierres, depuis le jour où je suis né. Tout petit, j'étais mal vu de mon père et de ma mère parce que j'avais une vilaine figure; mon frère aîné me battait et on lui donnait toujours raison ; on me faisait trimer du matm au soir, et c'est lui qui avait toutes les caresses ; s'il avait vécu, on l'aurait si bien avantagé que moi je n'aurais rien à cette heure. En grandissant j'eus le malheur de perdre un œil, ce qui ua-

tifr^yeipfiiit m^ fit encore plu^ la|^. {^o^ir lorç, gufwii je songeai à prendre femme, pas une jeunesse ^ans tout Angayrqc qui youlût di:^ pauvre Borgne. Les bpiflfflps îpe jalong^ept pour ma fortiinç, le§ femmes se moquaient ^e moi, j*éta|s détecta d'un çl^acun. Ah l voyez-¥Ons, mam'selle, quand je me souviens de tout pela, moi le Bor^e, qui spis fort cpwpe un ta^rç^u, il n'y a p^ à dif e, j^ ne comprends ps^ç qiie je n'aie point cfis^ l^g feins, dans les temps, à quelqu'un de ce§ méchants coquins d'Angftyrac, Par ^si, je n'ai jamais connu l'amitié, c(dle des hommes non plus que celle, des femmes; et jamais une belle jeunesse comme vous, Lucette (quand je dis comme vous, c'est tout uniment par manière de parler, il n'y a point votre pareille $ou^ la roue du ciel)y mais jamcûs une jeunesse n'a eu pour moi ces façons amiteuses qui vous mettept le cœur sens dessus dessous. Différemment, j'ai eu le malheur d'épouser la fille de notre ancien, et notre ménage a été un enfer. Mélie ne peut pas me voir en peinture, et elle n'a jamais eu d's^mitié pour moi. Bour lors, une fois mattre dans ma maison, je me suis vengé sur ceux qui m'entouraient de tout ce que j'avais souffert. J'étais né déjà méchant, mais je suis devenu cruel. J'ai martyrisé ce pauvre homme, et j'ai feit de ma femme, en la maltraitant, une mauvaise fi)le et une sans coeur comme moi. Et ^ire tout de même qfie, si

LE HAÇTYfl DES GHAUlf ELLES. 1^3

on n[i'p,yaU montré t^pt seulement w peu d'^ffli- Uéf peul-ètre touteç ç^& cl^Qses ne seraient point amyée^l

— ^^ n'e$t-pe pa^ votr^ faute, Bar^op, si vo^s n'avez pas su vous foire ^iroer? Si vous aviez été pour votre femme ce que vous deviez être, mi bon mari bien affectueux et bien prévenant!... On a toujours raison d'une femme, voyez-vous, avec de sages paroles et un bon cœur.

— Que oui, Lucette; je sens bien que c'est vrai, ce que vous dites là ; vous parlez comme un ange du l)on Dieu; piais le plus grand ma)heu): en tqut ceci....

— Achevé?, (Jit la jeune f^lje. '

— G'iBst que.... c'e^t que je m'aperçus au bout de quelque temps- que je n'avais guère plus d'arpitié ppur Mélie qu'elle n'en avait pour moi.

— Ainsi, Yous ne l'aimiez ppintî Ft voys vous plaignez de n'être point f^jwé, vou^ qui n'avez jamais aimé persoqpe î

— Personne ! Oli l si fait, mam'selle.

— Quoil vpus aimiez une autre femme que la vôtre?

— Moil je vous ai dit.... nenni, vraimçut.... Faites excuse, mam'selle. Tenez, ajouta le Borgne, visiblemeut embarrassé, voilà le père qui remu^ i une gorgée d^ ti^ne ne lui fera pçut-^tre point mal. »

En même temps il se saisit de la grossière tasse de terre cuite placée sur la table de noyer à pieds tors qui occupait le miliçudela chambre, et se dirigea vers la cheminée, que la bouilloire emplissait de son gémissement monotone.

Où il allonge ses griffes.

Le père Blanchot venait de sortir de Fengourdissement léthargique dans lequel il était tombé après le nouvel accès de délire auquel nous avons assisté. Il se soulevait et se retournait sur son lit, en proie aux tiraillements et à l'oppression de la fièvre. Néanmoins son état, au lieu d'empirer, s'améliorait : car ses traits, convulsés jusqu'à Ja décomposition une demi-heure auparavant, avaient repris un peu de leur sérénité habituelle. Lucètte put même espérer que, dans cette sorte de demi-sommeil, le dél^e l'avait abandonné ; du moins en se réveillant Ambroise Blanchot ne renouvela-t-il aucune de ses exclamations menaçantes et sans suite. Mais c'était probablement une paralysie de la langue, car il n'avait pas recouvré l'usage de sa raison, et il ne reconnut ni son gendre ni l'orpheline.

Voilà qui est bien, Bardoc, dit Lucette en voyant

le brutal villageois, momentanément apprivoisé, approcher lui-même la tasse des lèvres blêmies du vieillard.

— Jésus Dieu ! Qu'est-ce que je ne ferais donc point pour vous complaire, mam'seUeî

— Ainsi, vous êtes repentant de toutes vos duretés envers votre beau-pèreî

— Vraiment, oui, je m'en repens en toute sincérité.

— Et vous me promettez de ne plus le maltraiter à l'avenir, si le bon Dieu nous le conserve?

— Je vous le promets, Lucette,

— Allons, voilà qui répare bien des choses, et je voudrais que le pauvre homme pût vous entendre. Mais Dieu vous entend, François, et sans doute il vous pardonne.

— Oh! vous avez une manière de dire les choses!... Ah! si vous me parliez tant seulement un peu plus souvent comme aujourd'hui, mam'selle, je ne sais point ce que vous n'obtiendriez pas de moi. Tenez, je me mettrais quasiment en hachis pour vous, Lucette.

— Eh bien! voyons, promettez-moi encore autre chose.

— Tout ce qu'il vous plaira, mordiou !

— Promettez-moi de ne plus aller au cabaret, de ne plus dépenser mal à propos l'argent qui coûte tant à gagner, et d'avoir un peu plus de soin de la

i4fi LE KA9TVH 9E8 ISHiUMELLES.

inét^iFie. C'est-U pas bien raispnnable, ce cpie je vQus dis là? PqiiFquoi ne me répondez-¥ous point?

-TT C'est que, voye*-¥oiis, nîaiiï'selle....i

Bardoc n'^II^ p^s plus Ipjn.

« yoyons f Fï^fineois, finissez done de m'appder mam'selle, et dites-moi que yous me promettez.

— Pui-da, per ma fé, je vqudmis vous le promettre ; mais là, vraiment^ pour parler à la /ro»guetfe^ je ^Q s^i§ pa$ ^ûr de pouvoir tenir ma parole.

—Vous aimez dpnp bi^Q te jeu e( la boisson, faut croire?

— JjSsus pieu ! p^s tant, Sucette ; mais je m'y suis habitué peu à peu, afiu d'oublier combien je suis malheureux et détesté ici. Quand on n'a dans son chez m qqe d^s cbagriu^ et des ennuis, faut bien cbprçber upe di^tF^ctiQu qpelque part. L'ivrognerie

ou Ip ipii, au'impprte?

r-îYgtre femme reviendra à de meilleurs sentiqfippts, sqypz-pu sûr. Traitez-la seulement avec un peu plus de douceur; elle finira par vous aimer, un jour P^ l'autre,

— Jamais, Lucette. Elle s'est mariée par dépit et elle m'abhprre» Mémement je croiç qu'elle aime tpujquri^ au fond son promis d'autrefois, si elle est encore ç^pabl^ d*aimer quelque chose. Ah! si j'en étai^ s^!... Mais qu'est-ce que je dis dope là? Je

Le MARTVR des dQAtiNBl.I.ES. H?

me soucie de son amitié autant que de ç^, Qe i^'est pas elle qui me retiendra au logis.

— Et moi done, est-ce que je ne vous^impi^i pas bien aussi, si vous êtes bon 4oréaay^pt pppr \^ p^r§ Ambrosiî

— Vous, Lucette ! Quoi I bien vrai ?

— Mais oui, sAreqient. J^aur^î pour vpus 4s ^'?^h fection, et même de la reconnaissance, puisque ce sera un peu pour moi....

~ Ghl oui, pour vous, pour vous stîiilel,.. Ab I sl vous saviez, Lucette!..,

— Quoi donc, François? Gomme vous nemblM agité ! Que voulez-vous dira f

— Rien, oh! rien, mam'selle.... 0 ipqn Dreul ajouta le Borgne intérieurement, je n'osep^l jamais lui confesser....

— François, vous me cachez quelque (shosel —Moi! Vous penseriez, Lucette.. ,. Bh bieni Qpi,

là, j^ai quelque chose ^ vous demander ; mais je ne sais pas comment cela se fait, je M mi^ pourtant pas timide , je ne vais point 4'b^^i^de par quatre chemins.... eh bien I je n-ose pjots ypus dire....

— Pourquoi vous défiez-vous de moi» Bar4ocf jS|i ce que vous voulez est raisonnable..-.

— Ah! per ma fé, tant pis! voilà la chose. PrfiT mettez-moi de rester toujours apx QhaumeUes*

^- Toujours? Gomment voulez-vous que je fil'ept

i48 LE MARTYR DES CHAUHELLES.

gage?... Mais je vous le promets tant que ce pauvre père Ambrosi....

— Ah! oui, tant qu'il vivra; mais après.... Ah! Lucette, où trouverai-je le courage de continuer, puisque vous me refusez la première chose?...

— Est-ce que vous aviez encore autre chose à me demander? Voyons, qu'est-ce que c'est? parlez.

— Promettez-moi de ne jamais vous marier, murmura le Borgne d'une voix étouffée et tremblante, où se trahissait l'effort de cette grossière nature triomphalement subjuguée par la candeur et la beauté d'une enfant.

— Vous êtes fou, Bardoc! Qu'est-ce que cela peut vous faire, que je me marie?

— Ainsi, vous l'avouez, Lucette, vous aimez quelqu'un?

— Ceci me regarde, répondit la bergère, qui rougit malgré elle jusque dans le blanc des yeux.

— Ah! c'est donc vrai, poursuivit le paysan. Et vous avez dans l'idée de vous marier avec lui?

— Qui, lui? articula Lucette d'une voix courageuse, mais où éclatait une vive émotion.

— Justin Daubasse, pardiou ! Est-ce pas bien lui que vous aimez î Tenez, jurez-moi que vous ne lui parlez point et que vous n'avez point d'amitié pour lui.

— Je n'ai rien à jurer ; vous pouvez croire ce qu'il vous plaira. »

LE HARTYR DES CHAUMELLES. 149 .

Le bruit d'une faïence qu'on jette violemment à terre retentit dans la chambre. Le caractère du Borgne venait de reprendre le dessus sous l'aiguillonnement de la jalousie. Il s'était spontanément levé, et, saisissant la grande tasse à demi remplie de liquide, il la broya contre le carreau. Lucette se leva aussi pour se pencher vers le père Blanchot, que ce retentissement, en lui déliant la langue, sembfa tirer de sa torpeur et replonger dans son délire.

€ Voilà comme vous tenez votre promesse de m'aider à adoucir les souffrances de cette pauvre âme ! dit Lucette au fougueux paysan qui bondissait àfiiïis la chambre et menaçait de tout renverser, meubles et ustensiles, sous l'impulsion de sa colère.

— Qu'il souffre et qu'il meure, et que je n'en entende plus parler , de votre vieux que je porte sur les épaules, entendez-vous? répondit insolemment Bardoc, dont la colère une fois débridée ressemblait à un torrent qui vient de rompre ses digues.

—Pauvre cher homme, il n'aura pas même la consolation de mourir tranquiQe et à l'abri des injures! car je vois bien qu'il n'en reviendra pas, dit l'orpheline en pleurant.

— Sandioux ! il est encore le plus heureux, lui ! grommela Bardoc, puisque vous l'aimez.

—Eh! qui donc l'aimerait, pauvre père, si moi je ne l'aimais pas?

— Ce n'est pas moi, vous voulez dire? NennI, per

IMO LE itAATTti DES CËAttELLES.

mâfé! Qu'il souffre et qu'il pleure, et qu'il loit ttialheiit'ëiix jusqu'à son derttier quart d'heure ^ et qu'il tidus liiaildissë, ça th'èst quasi bien égal; S'il (lart à fcetté fois t)Oui* tout de bën, tatit mieux ^ il àiirà Bbu HëÉ, i'ihtélidë; diffêt^eiumeht; s'il en rfrchàppéi je Veux le tortUréf et le faire pâtir encore datantag^è. Faut qu'il se ealeine^ là! Je me ealeine Bien, tndi!

— Moii Dieu! tndtiDiëu! sanglotait l'orpheline en àrrosatit dé ses larmes les draps grossiers du ▼iëiii labôtil-ëtit-;

— Ah ! pîiUVi'e hiôtgm; qui àtèUs ctii (Jil*ën t'âiitlëtait ! Êst-cé qû'ôh fiëut faire âiitrëttieut que de tfi haïr, tdi, et dé t'ëhdminei', et dé te ttiêpriser î N'esth pas iàidi bêtë et liiêchànt î Oh ! ôUJi tnechfiltit suriotit! Je ymi l'être qùasitiiènt datàlitôgej 61 ë'ëôt pôssiblêi dit-il en sortant et tëfei-ttiàtit la pëHe atëc frâcàè. Je triStigërai lëà Ghàiittiellës jdsqù'atj dè!^ nier sdii, ail jeii et âtt feabâfët; Je battrai ma témmëy je bâttfài lé tieUij je Vdtis féfôi itiourir fdlié, l'ùri après YàUltèi à petit féii! ^

LE MARTYR DES GfiÀOMELLËS. 1B1

xixîv

On applique généralement $ 8anâ le Quercyi le nom de eombe attt versants de eoleaux erayeuk et blanchâtres, dont le terrain^ obstrué de pierres et presque totalement dépourvu d'humus, découpage le tranchant de la charrue^ et se redouvre poiir toute yégétatioii de plants de chèné raboilgris mèlës de eades ou getiévriers. Les bergers niènent paître leufs brebis dans ceâ eOmbes^ où verdoient, dans les interstices dés pierres , des touiîes d^herbe et de mousse^ et où foisonnent^ par pdt^enthèse^ les compagnies de perdreaux.

Au pied de ces eombes s'allongent ^ resserrées comme entre une double muraille t de petites vallées cultivées ordinairement en ptairies, et qui sont généralement aussi grasses et àUssi vertes ejne le sommet des eombes est caillouteux ^ aride et pelé. Be maigres cours d'eau les arrdsent^ bordés d'oseraies^ d'aunes et de touffes de roseaux.

Le crépuscule commençait à dérouler paresseusement ses ombres vagues et flottantes sur la vallée; le ruisseau qui traverse la Grand'Gombe était déjà noyé sous un épais rideau de vapeurs bleues ^ qui

i52 LE MARTYR DES CHAUMELLES.

ondulaient et tournoyaient sur son lit à demi desséché, en s'accrochant aux cépées de saules qui en ombrageaient les bords. Des profondeurs de l'orient, le disque de la lune , large et rouge , émergeait dans le ciel avec une majestueuse lenteur, tandis que vers le couchant, les noires collines, harmonieusement adossées et entrelacées, s'estompaient, comme les croupes de béliers gigantesques, dans les lueurs orangées de l'horizon.

De rares chariots attardés regagnaient de loin en loin le seuil des chaumières ou la cour des fermes. C'est à peine si les bouviers, accablés par les fatigues de la journée, trouvaient dans leur gosier tari une de ces apostrophes famihères qui hâtent la marche pesante de leurs attelages. Les bœufs euxmêmes oubUaient de beugler en signe de satisfaction aux approches de Tétable ; ou , poussés dès l'arrivée vers les gras pâturages que mouchetaient çà et là leurs compagnons au poil fauve, ils s'engageaient dans les hautes herbes sans y éveiller un mugissement de bienvenue.

Le dernier rayon de soleil avait emporté le bruit monotone et cadencé des fléaux qui partait des aires voisines, mêlé aux rires sonores des moissonneurs. Bientôt un vaste accablement sembla peser sur la campagne, et, sauf les aboiements de quelques chiens de ferme, ululant dans le lointain au disque embrasé de la lune , il se jQt alors dans la

LE MARTYR DES GHAUMELLES. i53

vallée ce moment d'attente et de silence solennel qui marque la transition entre la fuite du jour et la tombée de la nuit. C'était bien une véritable nuit d'amour, une de ces nuits languissantes et sereines, faites pour la rêverie et le nonchaloir, qni allument les baisers aux lèvres des amants, et qui invitent aux confidences.

Tout à coup, dans cette vallée sans bruit et sans juouvement, une noire silhouette se détacha sur le fond lumineux de l'horizon, faisant crépiter dans sa marche les chaumes rudes et secs et les tiges frêles des graminées.

Le premier baiser.

€ Est-ce vous, Lucette? dit une voix qui partit du fond de la combe.

—C'est moi, Bassou ; j'arrive un peu tard : il a fallu attendre que notre monde fût revenu des champs. C'est aujourd'hui qu'ils ont commencé le battage.

— Oh! ils ne seront point longs à dépiquer. Il y a longtemps que la gerbière n'est pas fameuse , et que la gerbe ne donne guère , aux Chaumelles. Et ce pauvre père Ambrosi, comment va-t-il? Prend-il un peu courage, au moins X

— Jésus Dieu! botnmë çûj BaâsdU: Il ne s'aide quasiment pliiS; Il est toujours datië le même état où vous Tarez laissé. Podrtànt ça île ta pas |llôs mal) à dire Tërité^ maid çà ne s'améliore point;

^ Que le bdnDiëu el la feâintë bohne Viet-ge Yà^ iiistëml interjeta déteiemenl Vamôiiretix: Et le uiêdecin est-il venu?

— Oul^ il est tenu dé niÉititl , stir lëS Hiiit iietii^es. Kdtrë mondé était sur Taire ^ et je ne sàië ^d§ §'it& ne Tottt point tu passet* j ihàis ils né èê Sont tâiit iseuiëitlënt point dérangés. PoUr Itirs 11 â attaché sdii cheval au pommier qui est devant k porte, et il est entré. D*abord il a fait comme ça un signe de tête, en voyant le père, qui m'& fait peur; puis il Ta examiné et retourné de tôiit biais et de toute façon en se parlant à lui-même ; mais il avait Tair fort en colère. Le père Blanchot se laissait faire comme un corps sans âme, sans pousser mômement un soupir, ëUé ifiêdeëln fliéait ëomtiié ça de teitt^ife ëri iëftifis : « Pauvre homme ! » Enfin il a pris uh ciily bii avec Uhë îëiiillè de pàplëi^ dàh§ sa poche; et il â èèrii dessus qtiâfrë lighês. O'él&îéîli les rëttiêdëé pouf- i*apothicaifë; Et t)ûisi il êû ôoHi en të^sli-dànt tritit à l*ëtitoUr dé la chaiiibt-e, et il avait Tair ëhcbre plus en feolèrë i[Ué la tjrëtilierë fois. * Eh bien, thdtlsiëiii-îi t|Ue je lui ai dërfiafadé cëmnie çà, itié i^iënâht de pleiirer. «Ne pleure pas, paùVre petite, i» hi'â-4-il répondu amiteusement, « tout li'est pas ehcôf*e j^éMix;

LE XARTTR DBS CHAUMBLLES. 165

« il s'eii tirera, je l'eëpère. Adietl, je révieAdrait » Et puis il est remonté à cheval^ el en trois minutes je l'avais perdu de YUe*

— Et TOUS ne sayes point de là pu il est allé? il ne TOUS Ta point dit?

^^ VémU Bassbui Ah I si, de Vrài^ m'est atis qu'H m'a dit qu'il dévalait voir d'autres tnàlades du eôté de l'Hospitalet.

— Ah ! fit le jeune homme àtee une légère nuance de surprise , comme s'il attendait une autre ré^ ponse. Pour 1ers ^ reprit-il i Je tous ai fait ¥enir^ parce que j'ai à tous parler sérieusement;

— Et qu'avez-vous à me dire j Bassou î

-^ Vous saTCz combien je tous aime , li'fest-ce pas, ma chère Lucette ? demanda Justin, fidèle à son habitude de tourner autour du poi et d'épui^ ser les précautions oratoires.

•^ Oui, Bassdù , je crois en effet qiie tous m'aimez véritablement; et mèmement moi aussi je TOUS aime ^ niais c'est quasiment cdmme si vous éties mon frère : caf il tie peut pas i vous le saTca bien^T àToir entre nous d'autre amitié que èelle-là.

— Faites excuse, Lucette, je tous aime i^ommë un mari doit aimer sa femme ^ puisque je tous ai choisie pour être la mienne.

— Votre femnle ! s'exclama la jeune fille, dont le Tisage rayonna*

— Oui-da 1 sans doute. N'aTiez^Téus pas ieririé

i56 LE MARTYR DES CHAUllELLES.

mes intentions? Pour lors » j'avais besoin de vous voir, pour vous parler de notre mariage.

— Notre mariage ! répéta-t-elle, rassurée et satisfaite , après les folles craintes des jours précédents » dans le sentiment de sa fierté et de sa pudeur. Oh! je savais bien, pensa-t-elle, que c'était un brave garçon! Je vous remercie, Bassou^, repritdle à haute voix, je vous remercie avec tout mon cœur ; mais vous oubliez que je ne puis pas être votre femme. ^

— Eh ! sandioux ! qu'est-ce qui empêche î

— Eh oui, vous êtes un trop riche parti» et je ne suis pomt pour vous.

— Ah ! par exemple, voilà qui n'est point du tout vérité. Je ne suis pas- comme des garçons qu'il y a, qui sont portés sur l'argent, et vous savez bien que je ne regarde point à la viande.

— Vous, je ne dis pas non. Basson; je suis sûre que vous n'êtes point intéressé.

— La beauté et la sagesse valent mieux pour moi que toute la viande du monde. Par ainsi, Lucette....

— Mais il y en a d'autres , interrompit l'orpheline, qui ne voient pas les choses de la même façon ; et vous n'êtes point libre de votre gouverne.

- — Je vous entends bien. Mon père , que vous voulez dire î Eh bien ! non , ça n'est point ainsi : mon père me laissera marier à ma convenance et selon mon goût.

LE MARTYR DES GHAUMELLES. iS7

— Ne VOUS y fiez pas, Bassou. Je lui ai entendu dire, et mêmement ça n'est pas vieux....

— Et moi aussi, je me le boutais dans l'idée.... interrompit le jeune paysan. Je me figurais comme ça qu'il entraverait mon inclination , et mêmement c'est pour cela que je ne vous parlais de rien. Pour lors je me suis expliqué avec lui. Il voyait bien que quelque chose me tenait et que je n'étais pas content. Eh bien , il a été comme moi dans tout ce que j'ai voulu. Au fond , il est bon comme du p^n , et il me laissera , je vous le jure , marier à mon idée. Par ainsi , Lucette , nous voilà comme mari et femme. Or donc, laissez-moi vous embras-» ser y ce sera la première fois !»

Châteaux en Espagne.

La jeune fille ne fit aucune résistance. Sans rougir , avec un naïf abandon , elle se laissa prendre uii baiser bien nourri et retentissant , un véritable baiser d'amant et de paysan. N'allait -elle pas être la femme de Justin Daubasse ? Une seule parole avait suffi pour lui inoculer une confiance sans bornes. Tout en causant de l'avenir et en escomptant les joies de leur futur ménage , peu à peu ils

!5S LB MAAtlA DES CËAUMBLlS».

ataletit qUiUë la Gfànd'donlbë et ë'étâiéiit ëâgagés dans le petit chemin cl*eu^ qtii tilëtlë atik Ghatimelles. Ils âkaietit répbqtlë de léiit tiiâtlàge , le jour des tioees, lé nombre des ittVités et là âùi*éë dé la fêté , et supprirâaiénl leâ derhiërës diffietUtëS Jîui aiiràièilt pli fcdhtrariér où âjoUrhër lëiir benheur. tl lieraii (ëtàrdë d*Uti an ëi le tieil Aitibrddi tenait fl mourir^ la jëunë fille ne tdtUant pàs^ àvànl le trelÉiëbië nioiSi défiosër lé deuil de éëlui qu'elle regardait comttle sdn père àdoptif $ Hiâië Bleu ferait un miraële m letir fàteuri et le péiXYté p&ràlytique dëlVit sauTë. DdtlS ce ëâS^ Luceîlë s'élàiit jure de Ëë pas rabaridorinër utiè heure ëtant sa tnDrtj elle irait le Yoh* tous les jours ; bû t^lUtOtilà le {irëBdfaiént avec eux : car rien ne coûtait à Justin, qui, à l'instar des gens faibles, levait en paroles tous les obstacles.

Quand ils ne furent {ilUs (|U'à deux cents pas de la métairie , la jeune fille voulut prendre congé de son amant; mais eeM-el atorà se proposa pour veiller le père Daubasse. Elle s'y opposa nettement malgré hûn regret dé le kofiiTarier et ^e le tttlittér! Gela lie se pouvait pas; diie dirait M^ DâtibêlssëT que penseraient Bardoe et Mélië ?-Et d^aillëurs , ils avaient des veilleurs poût ëëtte huit et là ëtiivântë ; puis , enfin , n'était-ellë t^as là ?

t Dehiain nous volis enVërrbnë Jdâriànnëj conclut Justin , et chsique jour tlh de nds domestiques , à tour dg rôle. ^

LB lARTTR DES CHAGMELLES. 190

Ge disant , il s'empara des deux mains de la petite paysanne , les serra longtemps avec tendresse ; et, après un second baiser accordé avec la même simplicité confiante que ie premier, il reprit joyeusement le chemin des Ormades.

A son arrivée , il s'informa de Marianne si c'était meUfe dû sëtipër et si ëëil |)ère avait déÈnâiidé après lui :

« Il n'y avait pas dé Hsqliè, répondit là tiëlllè séi^vâiitë; le médecin est passé par btièz hdtis; ëii i*etenant dé l'Hbstiitàleii et ils sbht là-bàs, dans là chambre verte, à ëaùsër et & dlèputël'j Dieu nîë Jiàrdohné ! dépiiis Uiie hëiifë, qùë tdtt^è pêrë thêiiiëriléiit ëii à oublié le triafagîer.

— Ih dotifc, qiie peuvëlit-ik àvôii^ à §e dll^è de ii cdils€4uëtlt? dematldàBàssoiiititrigiiè et fort itopà- Hfeiit de Se inetl^e à table car : l'atriodr â beàb tëilir eès hùïïé villâgeblfei il est bien rare qu*il lèiit^ ëbllpë l'appêtlt.

— Ah ! per hia fé ! je he deviilë iJoiht, dit Ma- Hàtliié. Sëùlëmëfai, eh passant ëotilre là porte, il ih'à semblé entendre les noms de Mêlié, de ÈarddÉ et du proèurëur du roi ! »

160 JiE MARTYR DES CHAUMELLES.

Le sacrifice.

Le lendemain, de nouvelles scènes de violence éclatèrent sous ce toit maudit des Cbaumelles. Le Borgne, mécontent de lui-même, haletant sous le fatal secret qui lui rongeait les entrailles, mais furieux principalement de l'attitude sévère et pleine de reproches que Lucetle prit vis-à-vis de lui , déchargea sa sourde fureur sur les voisins qui avaient veillé son beau-père. D'ailleurs, la présence de ces étrangers, ou plutôt de ces ennemis, dans sa maison, l'irritait; il y voyait une accusation, presque une menace. Une pauvre vieille femme, qui était restée la dernière, ayant osé lui faire honte de sa brutalité, il l'accabla d'injures grossières et se jeta sur elle pour la frapper. Lucelte s'interposa, et, sitôt que la voisûie eut disparu, se dressant en face de l'indomptable campagnard :

^ S'il vous faut encore une victime, Bardoc, me voilà! frappez-moi, tuez-moi! » dit-elle.

Ces paroles déterminèrent chez ce forcené une réaction aussi soudaine qu'inexplicable.

« Vous, Lucette! vous maltraiter! vous frapper! Ahl si c'était possible!... Plût au ciel, ajouta-

LE MARTYR DES CHAUMELLES. 16i

t-il dans sa naïveté brutale, en laissant échapper le secret qui ,1e bourrelait et rétouffalt, plût au ciel! je ne vous aimerais pas comme je vous aime I

— Vous m*aimezl fit Lucette avec épouvante, en pénétrant tm secret qui jusque-là avait échappé à l'ingénuité de son innocence.

— Si je vous aime, Lucette ? Hélas ! oui, depuis bien longtemps, bien longtemps, et je n'ai jamais osé vous le dire, reprit Bardoc, dont la colère s'était apaisée comme par magie, et qui" (chose remarquable chez ce farouche bouvier aux formes herculéennes)! baissait timidement les yeux, confus et rougissant de son aveu. Mais n'avezvous donc rien compris, mam'selle.... Oui, mam'selle , c'est sans y penser que je vous appelle ainsi, car vous n'êtes pas une fille comme les autres, vous. Vous avez beau être une paysanne, vous êtes jolie et fière, et délicate quasiment comme une belle dame de la ville. Par ainsi, j'osais à peine vous parler, et je tremblais de tous mes membres s'il vous arrivait de me regarder avec ces doux yeux que j'ai fait pleurer. Vous, vous n'y preniez tant seulement point garde ; aussi je me disais comme ça en moi-même que c'était une folie an pauvre Borgne, rien que de songer à une belle jeunesse comme vous ; mais on a beau se dire : « C'est « des songeries,»c'était plus fort que moi; voyez-vous, mam'selle, on n'est pas maître de ces choses-là!

182 LB lAHTTR DkS GtA^lfeLLËA.

-^ ffeôt bletii Ainsli Bdi^éGc, vous tôttfez feêparet* le père Ainbrdsi du teul cd3tit ^i l'aihie gui* dèUè terre? interrompit Imcelte demi-rasBUrée, dëtnirtremblantei Car tous eoinprëtieÉ bieti que je ne peux pas rester aux GbauuieUés aptes té ^ë tou^ venez de me dire-

— Oh! soyez tranquille j répondit huitiblëment Bardoc^ je ne vous tracasserai point ; je sais bieb qée vous ne pouvez pas avoir d'amitié |)ottr moi....

— El votre femme! OubliëMroUs dotië (|uè voùfe êtes marié?

— Oui, peur mon ttiâlhëlir! sotipii^-t-il tristement^ Quand jepetise^ësi je ne rétàls point..;; t^ëulêtre.... Mais à quoi Vais-je ébti^éf, pativrë fbU! Ab! Lucëtte, tlëtotisehallëzpoîtltdeëheznôtis; promettèz-tnoi de lié jamais vous mâHèr et de tëStei- àilk Gbàumellesj VoUâ êtes le bdti ahgë de là niaisOn^ et Dieu sait quels ûSteux mâlheurâ péutënt Mtivët ai vous nous qtiittez: Oh! tenez ) quand ça me revient dans l'idée que vous serez un jour la (ëmme d'uh autre^ je ne me sens quasiment plus ; je batti^s et je tuerais tout le monde, le père^ Mélie, et moi pardessus le màrehé ! »

La jeune fille testa petisive^

Uhe pietise idée venait de lui être siig^etëë pftr ^oh abnégation sUbUine ] mais le déVôùémëiit filial avait à lutter dans cette âme virginale ëëiitte téus les -argimieiits et tduteë les appréheHsiistoâ de k ^ii^

LB XARtTft I>fiS GHÂtJl£LLfiS. 168

déuf . 8i 6Ue eût été assurée du refus du maire de dotlhei* son couseàtemént du mariage de Justin^ le saërifiee (|tt'èlle méditait lui eût été plus fadile ; mais soii dmant ne tenait-il pas de dissiper toutes ses craiûtes et de lui répondre de Tatenir !

Et puis elle aimait yéritablement ^ la pauvre fille!... Enfin, nous l'avons dit, toutes led fières timidités de la pudeur se réroltclient en cette àme tierge à Fidée de Titi^e désormais dans le eentaet de rhothme grossier qui tetidit de lui déclarer son amëuti

On conçoit donc quel douloureux assaut dut se livrer dans son cœur.

Haià elle était d'un cotirage et d'tmë clairvoyance au-dessus de son âge. Pai* l'influende qu'elle avait prise à son insu sur lé cai'aetère du Botgtie^ elle jugéâ de celle qu'elle devait acquérir en y met^ tant toutes ses ressources. Elle eut donc la ëer-ititUde de tenir à distatice cet àmoUr farouche, qui se faisait d^aiUëurs si timide devant elle; et; ne pi*enant plus conseil que de sa piété filiale et de sa recannâissànee i elle sacrifia sa jéuhes^e et les espérances de son cœur à l'homme qu'elle chérissait eemme un bienfàiteui" et comme uti père: Bardoc attendait avec anxiété le résulUit de cette méditation; il n'osait rompre le sUence ! ce fut LUcette qui prit la parole.

* Si je TOUS jure ^ dit-elle, de rester aux GhaU-

i64 LE ITARTYR DES GHAUMELLES.

melles , de ne jamais songer au mariage , mêmement de ne jamais parler à un homme, pas plus à Justin Daubasse qu*à tout autre , et d'avoir pour vous l'affection d'une sœur; si je vous promets tout cela, en retour me promettez-vous, François.... mais là, du fond du cœur, et comme si Dieu vous entendait....

— De faire oublier au pauvre vieux toutes mes duretés passées, d'entourer de soins et datendresse les derniers jours qui lui restent à vivre? Que oui, je vous le promets, ^Lucette, et je tiendrai ma promesse aussi vrai que vous tiendrez la vôtre, si vous me la faites.

— Je vous le jure , dit l'orpheline en mettant sa main délicate dans la rude poigne du paysan.

— Oh ! merci, mam'selle, merci, Lucelte ! vous êtes bonne comme un ange du bon Dieu ! » s'écria le Borgne en touchant cette petite main avec une sorte d'humilité craintive; etisa face bestiale s'illumina et s'embellit presque sous le chaud rayonnement de l'amour heureux.

La jeune fille laissa échapper un soupir : le sacrifice était consommé.

€ Le mauvais gendre n'existe plus, dit-elle ; vous allez commencer votre rôle de bon fils. Moi, je vais rentrer le troupeau , que j'ai laissé aux noisetiers. Pourvu qu'aucun de mes moutons ne se soit émancipé ! Je n'y songeais quasiment plus en voyant le

pauvre père dans un si triste état.... Heureusement il fait clair de lune.

— C'est cela, Lucette; et puis après, quand vous reviendrez, nous déciderons si je dois partir pour aller quérir M. le curé. J'en ai grand'peur , mordienne ! car le voil^ qui suffoque et bat la campagne de plus fort.

— Pauvre âme ! » murmura Tenfant en attirant à elle l'une des mains du vieillard, qu'elle baisa.

Quand elle fut sortie, Bardoc, intrigué par les paroles décousues qui lui tintaient aux oreilles, s'appliqua à en pénétrer le sens. C'était la première fois qu'il y attachait son attention. Il y parvint sans trop de peine, bien qu'il fdt doué d*une intelligence remarquablement obtuse. Les mots qui revenaient avec une persistance marquée sur les lèvres d'Ambroîse Blanchot étaient toujours ceux-ci :

« Laissez-moi ! laissez-moi ! je ne vous connais plus!... Battre cette enfant!... Méchante vipère de Méliel... Rendez-moi Lucette! C'est ma fille. Pauvre agneau I la frapper ainsi !... Voici les gendarmes ! Arrière , canailles ! vous ne m'êtes plus de rien.... Les Chaumelles, je les brûlerai ! vous n'aurez rien de moi, coquins! rien, rien, rien. >•

Ces paroles furent une révélation pour le gendre et lui donnèrent la clef de la situation. H comprit ce qu'il avait à peine soupçonné jusque-là , que les éclaboussures de sa colère contre sa femme rico-

iM LE MARfYR »Ë8 GËAUlIBLLËg.

chaient sar Tiimocente bergère» et que le triste état où se trouvait son beau-père avait été déterminé par eette filiale découverte. La jalousie n'était pas fioH plus étrangère , sans doute » aux sévices exercés par sa femme sur la personne de Torpheline ; et celte pensée , qui prit immédiatement racine dans Vesprit ombrageux du Borgne, augmenta encore la haine vigoureuse qu'il portait à Justin Daubasse.

En ce moment, un léger bruit se fit entendre au dehors; il reconnut le pas de Hélie, et se précipir tant vers la porte :

c Ah I mécl^ante eoquine» murmurart-îl e^ hin sant une distinetion naïvement spécieuse , j'ai jpré de modérer ipon caractère et de ne plus rudoyer Tancien, mais je n'ai point promis de ne plus bat-^ tréma femme! »

Qe disant» il administra à Mélie une volée de taloches et de coups de poing.

Rupture.

te surlendemain, à la nuit tombante, eomrae le Borgnp était occupé à panier le bétail, Mélie yii|t le trouver d^un air effiiré. Elle arrivait du village , pà

LE MARTYR BBS GHÀtXfiLLES. i$1

diverses rameurs eirculaient touchant un voyage à Gahors du père Daubasse. Ces bruits peu rassurants parvinrent à son oreille, et elle retourna pleine d'épouvante aui Ghaumelles.

c On nous a dénoncés , mon homme , dit-elle à Bardoc. Le maire arrive de Gahors.

— Tais-toi , méchante folle , ce n'est peint eela dont j^ai crainte; ton père est là qui agonise. J'ai d^ns ridée qu'il ne passera t^nt seulement pas la nuit.

— C'est impossible, répondit avee conviction ïmilie Blanohot. Bn tous cas, parler n'est pas long; pour rinst^nt, voilà cette sainte nitouche de Lueette cp'est en train de causer avec Basson , qui lui apporte la nouvelle.

rsT Lueette est avec Justin 7 demanda le Borgne d'une voix singulièremei^t émue.

— Eh mais.... Quand je te dis que je viens de les yoir, en passant, aux noisetiers. Us s'occupent de BOUS, biepsAr....

-^ Tu mensl vociféra le Borgne.

*^Ohl bien.... possible.... Pour lors ils filent tout simplement le parlait amour*

f«- Tu mens, que je te dis, méchante gale de malfaisante !

^ Pardi I vas ; voir I » conclut Smilie Blanehot«

Saps attendre l'invitation de sa femme, Bardoc avait disparu. Il bondissait dans la direction des

noisetiers / comme un poulain qui vient de rompre ses enferges.

Cependant Lucette , que Basson avait accostée et suivie malgré elle, faisait d*horribles efforts pour se débarrasser de son amant, et pour arracher de son cœur des espérances qu*il lui était désormais interdit de partager.

« Non, monsieur Justin , s'écriait-elle en ce moment, ne m'en dites pas davantage; il faut que je rentre le troupeau; je vous fais mes adieux ; nous ne devons plus nous revoir. »

Ces mots s'éteignirent dans les larmes et furent prononcés d'une voix si faible qu'ils ne parvinrent point jusqu'aux oreilles du jeune homme. Il se méprit sur le sens de la douleur qui éclatait si éloquemment devant lui , et l'attribuant tout entière à la perspective de la mort prochaine du père Blanchot :

« Oh ! vous êtes une brave fille et un coeur d'or, Lucette! Vous l'aimiez; il vous avait quasiment adoptée, je comprends ça. Mais que diable I faut se faire une raison. Le père Ambrosi a passé la septantaine. Jésus Dieu ! vous en perdez quasiment la tête. Voilà-t-il pas que vous m'appelez monsieui, à présent! Différemment, pour en revenir.... »

Lucette voulut s'éloigner; Basson la retînt.

« Non , mordiou ! vous ne vous en irez point ainsi. Je vous l'ai dit l'autre jour, et je vous le ré-

LE MARTYR MS CHAUMELLES. i69

pète, je ne peux pas vous sentir plus longtemps au milieu de ces méchantes gens; faut donc que nous décidions quelque chose, rapport à notre ma-» riage....

— Ne parlons plus de cela, articula-t-elle à voix haute et d'un ton ferme : monsieur Justin, je ne serai jamais votre femme*

— Sainte Vierge I Que dites-vous là, ma chère Lucette ? Vous aurais-je fait peine sans m'en douter? Pourquoi ne m'appelez-vous plus tout simplement Basson? Ne sUis-je donc plus votre ami, et quasiment votre prétendu? Je ne vous ai jamais vue tant froide et tant sévère envers moi....

— Non, monsieur Justin, je n'ai point à me plaindre de vous. Vous êtes un brave et honnête garçon ; seulement, ne me parlez plus de mariage. Gela ne se peut point. Je garderai de vous un bon souvenir ; mais il faut à présent nous séparer. Surtout , ne cherchez pas à me revoir.

— Jésus Dieu! Qu'est-ce qui est donc arrivé? Mais c'est impossible, cela! Ne plus vous voir! vous oublier!... Ah! je comprends, vous avez cru que je vous avais fait des menteries ; vous vous êtes dit ^mme ça que mon père irait contre ce mariage , parce que vous n'avez pas de quoi et que je suis riche. Brave fille ! Eh bien, tant mieux si je s^iis le meilleur parti de la commune, comme on le dit'; c'est donc que j'en ai assez pour deux. Pour

mon père 9 encore un coup, j'aurai sou consentement sans grand*peine, je vous jure. Le pauvre cher homme m'aime de toute son àme^ comme on aime son fils unique; et quand je lui aurai dit que je vous ai toujours voulue pour ma femme, mèmeœent que je mourrais si je ne vous avais point....'

— Oh! ne dites point cela, Basson! > s'écria vive* ment la jeune fille. Et tout aussitôt : « Adieu, monsieur Justin, adieu pour toujours, reprit'^lle, et elle tourna les talons pour cacher à son amant le trou<ble qui la possédait.

^ G'est donc que vous ne m'aimez plus, & cette heure ? Qu'est-ce qui a pu vous changer de la sorte en si peu de temps f Oh ! mon Dieu ! que vous aije bit t » sanglota le pauvre garçon à bout de forces.

Bt pendant quelques minutes la lune éclaira la douleur muette de ces deux beaux êtres si bien faits pour s'entendre et pour s'aimer.

Projets de msuHre.

Tout à coup un léger bruit les fit tressaillir* C'était le Borgne qui arrivait.

Du plus loin qu'il les aperçut, il se coUa contre terre , et rampant de ses genoux et de ses mains

lE MARTYR DES CHAUMSLLES. ili

dans les herbes d'une jachèrei il vint se blottir avec la précaution d*un sauvage dans le massif de noisetiers. Quinze pas le séparaient à peine du jeune couple; mais il ne pouvait être vu, accroupi dans l'épaisseur des branchages. Chose singulière ! Texpression de sa figure était hideuse et touchante à la fois. En même temps qu'une sourde fureur faisait saillir Jusqu'à les rompre les muscles de son visage, une émotion véritable, une douleur poignante, mettaient des larmes dans ses yeux. L'intensité de son ou!e, décuplée par les sentiments qui l'agitaient et par la concentration de sa volonté, lui permit de ne rien perdre de l'entretien des deux jeunes gens.

« Vous ne me répondez point, Lucette, reprit au bout de trois minutes le fils du maire. G'est donc que j'ai deviné ? Mais non , c'est impossible , cela , pas vrai? Différemment, avez-vous crainte de n'être point heureuse avec moi? Vous savez pourtant combien je vous aimel N*ai-je point refusé de prendre Mélie pour femme, malgré le désir de mon père, parce que mon cœur était à vous, nonobstant que vous fussiez une fillette et que je vous connusse à peine? Dernièrement ti'ai-je pas encore refusé Jeanne-Glaire, qu'on parlait de me faire épouser ? Vous savez bien , Jeanne-Glaire , la fille de votre voisin Bernadelle; une belle et brave personne, et bien entendue, ma foi 1 sans compter que les Gar*

in LE MARTYR DES CHAUMELLES.

rîgues Talent bien dix ou douze bons mille francs, ce qui en fait la plus riche héritière du pays.

— Si vous la regrettez, monsieur Justin, épousez-^ la; oui, oui, épousez la Jeanne-Glaire, dit l'orpheline avec un effort pénible , et de nouveau prête à fondre en larmes.

— Juste ciel ! pouvez-vous me parler ainsi, Lucetteî Moi, la regretter! regretter la Jeanne-Claire ! vous savez bien que je n'aime que vous au monde, qu'il n'y a pas une seule femme sous la roue du ciel.... Tenez, que je vous dise.... il n'y a pas mal de belles jeunesses à Flaugnac... la Mathurine, la Dominiquette, Marie-Rose.... Elles ne passent point pour trop sévères, et puis je suis riche et fils de maire. Eh bien, je ne les regarde tant seulement point, et il ne m'est jamais venu à l'idée.... Mélie elle-même, votre Mélie, elle en tient toujours un peu pour moi, malgré que je n'aie point voulu d'elle, et souventes fois elle m'a fait entendre.... Eh ! tenez , pourquoi ne vous dirais-je pas le vrai des choses? Encore le mois dernier, il y a quinze jours approchant.... je passais près de la fontaine , sous la chènevière; je revenais de Ventaillac; elle savonnait.... m'a-t-elle point arrêté en me jurant qu'elle n'avait jamais eu tant d'amitié pour moi ? Elle est hardie comme un page de cour, vous savez; elle n'a fait ni une ni deux, elle a quitté son linge, et elle est venue à moi en me prenant les genoux ,

que je ne pouvais quasiment plus m'en dépêtrer. Pavais beau lui rire au nez...,

— Ah ! méchante gale de Bassou! murmura Bardoc, les yeux flamboyants de rage. Aimé de ma femme et de Lucette ! Il faut que je le tue! il faut qu'il meure! »

En même temps il tira son couteau de sa poche et fit un pas hors du massif de noisetiers. Puis il s'arrêta, parut réfléchir un instant, et, comme épouvanté par l'idée du crime qu'il méditait, il se blottit de nouveau dans le feuihage.

« Hélas ! vous ne m'écoutez tant seidement point, . Lucette, contmuait le fils du maire. C'est fini; je vois bien que vous n'avez plus d'amitié pour moi. »

Effectivement, Lucette ne l'écoutait plus. Mécontente d'elle-même, et sentant son courage près de faiblir , elle songeait aux moyens de mettre fin à cette situation aussi dangereuse que cruelle, et d'arracher par un héroïque effort toute espérance du cœur de Bassou.

« Pour lors , c'est bien vrai , vous ne m'aimez plus ? » répéta-t-il d'une voix profondément altérée.

Lucette, qui lui tournait le dos, continua de pousser ses moutons en avant sans lui répondre.

« Sainte Vierge , murmurait-elle , donnez-moi jusqu'au bout le courage de me taire.

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! sanglota Justin Daubasso en cachant sa tête dans ses mains.

174 LE WMfrm DES CHAUMSLLES.

— Ne me sulvea pas ! je tous le défends, monsieur Justin. Partez ! nous ne devons plus nous revoir : c'est un adieu étemel !

— Elle en aime un autre ! » pensa le pauvre gar^ çon, qui sentit ses jambes prêtes à se dérober.

Il n'osait plus dire un mot et allait se retirer; mais à peine eut-il fait trois pas qu'il retourna vers l'orpheline. Il tremblait comme une feuille; ses yeux, pleins de larmes, avaient une expression suppliante :

« Puisque c'est pour la dernière fois, articula-t-il lentement et d'une voix étoùfifée, donnez-moi Votre main , Lucette ; sans cela je croirai que vous ne m'estimez plus. »

La jeune allé hésita un instant^ puis elle lui tendit sa main droite, et, tandis que Basson la couvrait de ses baisers et de ses larmes, elle s'essuyait let yeux de l'autre main, en murmurant : « Sainte Vierge ne m'abandonnes pas ! t

Depuis que le nom de Mélie avait été prononcé , le Borgne n'entendait plus un seul mot< Le sang lui était monté au visage; son cœur Mutait dans sa poitrine , et il lui semblait que son crAne all&t éclater, tant ses tempes battaient avec violence. Les deux jeunes gens avaient, d'ailleurs, doublé la distance qui les sépai*ait de lui. Il tenait toujours son couteau, et ses jewL s'injectaient de sang aut

LE 1IAR7TR DE0 CHÀUMELLElS. 17&

idées de meurtre eH de vengeance qui dansaient dans son cerveau. Quand il vit Lucette abandonner sa main à Justin Daubasse et celui-ci la couvrir de ses baisers 9 il se méprit sur la signification de ce mouvement, et ne douta pas que la jeune fille n'eût déjà oublié l'engagement solennel qu'elle avait pris envers lui.

« Elle l'aimera toujours ! » pensa4*il.

Cette certitude porta sa fureur jusqu'à don plus extrême paroxysme, et quand Basson, plus mort que vivant , repassa devant lui après avoir reçu le dernier adieu de Lucette, il écarta les branchages avec la vivacité d'une bête ikuve et fondit sur lui, l'arme haute. Mais, cette fois encore, la terreur du crime l'emporta : il s'arrêta à mi-chemin; et tandis que Basson, abîmé dans son désespoir, continuait sa route sans soupçonner le danger qui le menaçait, il revint précipitamment en arrière et se mita courir comme un insensé. En quelques minutes il se trouva au bord de la fontaine , près de la chêne* vière. Il y jeta son couteau , se colla le ventre Contre terre, et noya à plusieurs reprises sa tête dans Teau fraîche, pour éteindre la fièvre sangtiinaire qui embrasait son cerveau.

L'information.

Le 15 septembre, dès huit heures du matin, un petit groupe de paysans et de villageoises stationnait à la porte de la mairie de Flaugnae. Une animation inaccoutumée régnait parmi ces braves gens, qui avaient été convoqués la veille par ordre du maire, à la diligence du garde champêtre. Us se questionnaient l'un l'autre sur les motifs de cette singulière convocation , échangeaient leurs conjectures, et puis s'en venaient demander des éclaircissements au garde champêtre et au magister, lesquels se promenaient avec un air d'importance discrète, comme des fonctionnaires porteurs d'un grand secret ou dans l'attente d'un supérieur, devant la façade de la maison commune. Tout ce que parvinrent à savoir nos paysans, c'est qu'ils allaient se trouver en présence de M. le procureur du roi ou d'un de ses délégués, qui les interrogerait sur une affaire d'intérêt majeur.

Au bout d'un quart d'heure, un retardataire vînt se joindre au groupe : c'était Jean-Pierre, le voisin du Borgne. Il reconnut parmi les personnes convoquées la femme Lagousse et son mari Jacques

LE MARTYR DES GHAUMELLEâ. 177

Lagousse, rharmonieux serpent de la paroisse. Tout le reste habitait également dans le voisinage des Ghaumelles. Sitôt qu'il eût fait cette remarque , on demeura d'accord qu'il allait apparemment être question de Blanchot et de son gendre, et cette hypothèse, qui ressemblait fort à une certitude, donna un nouvel essor aux bavardages et aux commentaires. Tout à coup chacun fit silence; maître Daubasse venait d'arriver en disant au garde champêtre : « Ouvrez! les voici! »

En effet, on entendait à une courte distance le roulement d'une voiture, et, au bout de trois minutes, trois graves personnages vêtus de noir murent pied à terre devant la mairie, essuyant sivec une politesse rogue et laconique les révérences multipliées de l'instituteur, du garde champêtre et du maire. On tassa dans une petite chambre les villageois ébaubis; puis le garde champêtre les fit passer l'un après l'autre dans la salle des délibérations. Jean-Pierre fut le premier appelé.

Les trois personnages s'étaient déjà érigés en tribunal autour de la table du conseil., le juge d'instruction ayant à sa gauche son greffier, et à sa droite le docteur le plus éminent de Gahors, dont on avait jugé la présence et l'intervention nécessaires. Entre le juge et le médecin, sur le second plan, se tenait le maire dans une attitude respectueuse.

i78 LB MARTYR DES CHAUMEULES.

« Vos nom et prénoms) demanda sans préambule le magistrat.

— Jean-Pierre Perducet^ répondit timidement le campagnard.

— Votre âge î

— Quarante-huit ans.

— Votre profession?

— Propriétaires-cultivateur.

— Où demeurez^Tousî

— Au lieu des Boissonnets^ sur la commune de Flaugnac.

— Jurez de dirè la vérité*

— Je le jure, dit Jean-Pierre en élevant lamaÎQ.

— Vous êtes appelé, reprit le magistrat, pour déposer des faits à votre connaissance en ce qui concerne le siéur Ambroise Blanchot, sa fille et son gendre. Dites^-nous ce que vous savez;

^ Pour lors , monsieur le juge , m'est avis qUe je fet^ai bien de cotnmencer par le commencements Or donc , quand je vis arriver Je Bol'gne dans lé pays , je mé dis ôommé ça que nous n'irions pas bien ensemble/ et que notis ne ferions jamais H paire , ou comme qui dit les deux doigts de la main« le rie pourrais pas expliquei* le t)Ourquôi de riion idée, mais cet homme ne me revenait point, et mômeriieut cet œil qui Ihi mdnque ne nie faisait point plâisît*. Différemmétit, monsieur le procm'eur, on est bien maître de n'avoir qu'un œil, et ça n'est

LE MARTYE DSS C9AUM£LL«;S. «79

pas une raison pour qu'on vous regarde de côté. Mais le Borgne ne sut point se faire bienvenir dans )e paysé.o U était sombre, fiéraud^ et ne frayait avec personne « ce qui fait qu'il fut mal vu de tout un chacun. Pour lors» on parlait de lui quand il ve~ nait à se montrer ^ chacun lui faisait son paquet, et mémement vous pouvez bien penser qu'il y avait plus de sottises que de politesses. Ça n'allait point à Bardoc, qui est entêté quasiment conune une mule et méchant comme une gale. U ne voulait point qu'on parlât de lui, ni tant seulement qu'on le re^ gardât. Je vous demande un peu.... Un chien regarde bien un évéque.

— Il ne s'agit point de cela. Je vous ai requis de nous dire ce qui se passait aux Ghaumelles entre le gendre et le beau-père. Racontez là-dessus ce que vous savez.

— J'y touche.... monsieur le substitut. Tellement donc qu'en ce temps-là il lui vint fantaisie de prendre passage sur ma borde « ce qui ne m'arrangeait point : car si le Borgne y passe, vous comprenez ça^ il n'y a pas de raison pour que^ toute la séquelle des quémandeurs et la racaille du pays n'y passent point, et puis tout le monde avec, et d'autres encore.^.. Différemment il faut que je vous dise, monsieur le juge, que jamais de la vie il n'y eut de servitude sur ma propriété, que je l'ai reçue de mon père franche et liquide eonime la prunelle

i8Ô LB MARTYR DES GHAUMELLÉS.

de l'œil. Et mêmement que personne n'y est jatnaiâ passé avec ses bœufs sans ma permission.. .é Ah 1 par exemple, excepté les lièvres et les perdrix qui viennent s'y promener à mon nez par douzaines « comme j'aurai contentement à vous le prouver (je sais bien que c^ n'est pas grand'chose , mais c'est offert de bon cœur), si vous voulez me faire le plaisir d'accepter un levraut que j'ai tué hier et qui est une fameuse pièce, cela se peut dire.... Présentement, pour en revenir à Bardoc...

-^ Je vous prie de laisser là votre métairie et vos lièvres, ^t de nous dire ce que vous savez des rapports du sieur Blanchot avec son gendre et sa fille, interrompit le magistrat avec une légère nuance d'irritation.

— J'y tombe, monsieur le président; mais je voulais vous conter les choses comme elles sont , pour ne pas vous faire languir. Pour lors ça ne pouvait pas durer comme ça, je n'aime pas qu'on ait l'air de se truffer de moi.... Il faut que je vous dise que je ne suis pas méchant. Oh 1 Dieu me damne, pour méchant, je ne suis pas méchant. Mais je suis vif comme la poudre et il ne fait pas bon venir me planter la paille sur les épaules ou m'attraper les mouches sur le bout du nez ; tellement donc que je me dis comme ça en moi-même : « Le Borgne est une mauvaise graine, et tu n'as pas «L la patience de Notre-Seigneur ; à la première ren-

c contre il y aura des coups» sûrement il y aura des < coups. Faut dohc aller voir ces gens-là pour t&- « cher de faire la paix et de se remettre d'accord. »

— Encore une fois, témoin, ce n'est pas là ce qu'on vous demande, s'écria le juge d'instruction avec une impatience croissante; dites-nous, répéta-t-il, en pesant sur chaque mot, ce que vous savez de la conduite de Bardoc vis-à-vis de son beau-père.

— Faites excuse; j'y suis dedans, monsieur le conseiller, reprit Jean-Pierre fort tranquillement. Pour lors j'allai aux Ghaumelles. Ah I Dieu me damne ! ce n'était plus comme dans les temps , et les choses avaient crânement changé. Figurez-vous que tout y était sale et malpropre, parlant par respect, comme une étable à cochon ou comme le cul de la poêle. Je ne trouvai que l'ancien et la petiote : le Borgne avait filé avec l'aube, il était au cabaret, car vous devez savoir qu'il vous pinte comme un trou.... Ah ! écoutez, pour pînter, il aime à pinter, et c'est un cr&ne entonnoir. D'où que je me dis comme ça : « Voici des gens qui filent un mauvais coton. » Ce pauvre père Ambrosi, qui du temps de Catherine, il n'y a pas à dire , était heureux comme un poisson dans l'eau , n'avait tant seulement pas de quoi se couvrir. Ça se voyait bien qu'on le maltraitait et mèmement qu'on lui plaignait le manger. Il était sec comme un liteau et maigre comme un cent de clous. Enfin ça vous faisait cœur-douloir de le ro-

181 LJB MARTYR DES GHAUMILLES.

trouver ainsi. Pour lors : « Faut s'en retourner ^ » que je me dis^ « et il n'y a rien à espérer de bon de ces « gueusards-là. Tu iras trouver le maire, » autrement dit M. Daubasse I que vous voyez là présentement, monsieur l'avocat, et qui est un brave homme.. •« Âb ! pour un brave bomme, c'est un brave homme, et mémement un homme entendu et savant comme s'il avait étudié. « U fera venir Bardoc à la commune, « et ça vaudra mieux que d'avoir des paroles avec « toute cette canaille. » Voilà ce que je me dis.... Bon.... Ge que je venais de voir m'avait ouvert les idées. Différemment je ne suis pas la moitié d'un nigaud, faut pas croire.... Ah I pour la moitié d'un nigaud, je ne le suis pas. Dieu me damne I je sais reconnaître un os dans un plat; aussi, je me suis dit comme ça : « Jean-Pierre , mon ami , ton « devoir est de veiller à ce qui se passe et de savoir « le fin mot. Le père Ambrosi était un bon voisin , <« toujours prêt à rendre service , autrement dit la « crème des hommes; il faut empêcher qu'on le « batte et qu'on le laisse mourir de faim. »

-^ Et vous avez été témoin de cela î Vous avez vu Bardoc frapper son beau-père î demanda le magistrat.

— Je l'ai vu î je l'ai vu î Pour dire vérité , non , je ne Tai point vu ; mais il y a des choses qu'on ne voit pas et que l'on voit tout de même. Le Borgne est bien trop fin pour battre l'ancien à la vue de

tout le monde; il attendait pour faii^ son coup qu'il n'y eût pas un chat aux entours de la métairie. De son côté , le père Ambrosi est bien trop fier et trop bon pour tant seulement piauler devant un étranger^ et il n'y a pas une &me de chrétien qui lui ait Yu pousser une syllabe de plainte : il aimait mieux crever et étouffer dans sa peau, et rester muet tout quasiment comme une carpe de l'Aveyron..., Bon ! ça n'empêche pas des fois que c'était plus fort que lui| le soir, par exemple , quand il se figurait n'être entendu de personne ; et le voilà pour lors qui bramait comme si on lui eût arraché tripes et boyaux. Sans compter que Mélie et Bardoc, de leur côté, vous gueulaient sans comparaison comme la meute de M. de Serignac quand elle dévale par la Grand'Gombe. C'était, Dieu me pardonne! à vous enfoncer la peur dans le ventre j et ça descendait jusqu'aux Boissonnets, Par ainsi , je devinais bien que cette canaille vous tapait sur le pauvre vieux Gonune le maréchal sur Fenclume,

— Et vous n'avez jamais essayé, âemanda le juge d'instruction, d'arracher ce malheureux à de si odieuses brutalités t

— Faites excuse ^ monsieur le président ; plus d'une fois je suis monté aux Ghaumelles, et mêmement l'aîné Bernadelle et la mère Lagousse avec son homme. Pour celui-ci, qu'il s'y montrât* ça servait quasiment autant au vieux Blanchot comme la

184 LE MARTYR DES CHAUMELLËâ.

lune dans un plat. Ça n'est pas pour dire , mais il n'est ni chair ni poisson, ce pauvre père Lagousse. Différemment, c'est un fameux*musicien, monsieur le juge.... Ah I écoutez, pour un fameux musicien!... et il vous joue de ce serpent que beaucoup de musiqueurs de la ville, m'est avis, ne lui feraient point la queue. Mais ça n'est ni tu ni vous !... Pas plus de résistance qu'une paille d'avoine , et il vous a toute sa force et sa résistance dans le gosier. Tellement donc que c'était sa femme qui le poussait. Ah ! écoutez donc, monsieur le procureur, la mère Lagousse, avec son air de n'y pas toucher et d'aller prendre la mère au nid, a été une ergotée, et mêmement pour le présent elle n'a pas froid aux yeux. Pour lors nous arrivâmes aux Ghaumelles. Bon ! à quoi que ça servait ? je vous le demande ; c'était comme si nous chantions ou comme si nous avions plaidé la chape à l'évêque.... Le père Ambrosi nous disait comme ça qu'il n'y avait rien du tout, que c'était tant seulement la souffrance qui le faisait Bramer et que ça ne valait point la peine qu'on se dérange. Mélie et Bardoc nous envoyaient paître et nous arrosaient de sottises. Sans compter, ce qui est plus joli, qu'ils parlaient de nous assommer. Et puis , Mélie ajoutait comme ça : « Si mon « homme me bat, ça ne regarde personne, peut-être, « et j'ai bien le droit d'être battue. — Eh ! sacre- « dioux ! qu'ils s'assassinent et qu'ils se mangent s'ils

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« veulent, que nous ditTalné Bemadelle; on ne sait « pas, ce sont des gueulards» il y a peut-être moins « de mal que Ton se le figure. >» De ce coup, vous comprenez ça , monsieur le président , nous n*y avons plus bouté les pieds. Et voilà tout. Présentement, pour en revenir à ce passage....

*— C'est bien, c'est bien, mon brave, interrompit le magistrat; vous avez raconté tout ce que vous saviez de Blanchot, n'est-ce pas ?

— Oui, par moi ! monsieur le conseiller, affirma hautement Jean-Pierre. Reste présentement ce passage....

— Et vous n'avez plus rien à dire?

— Rien du tout, monsieur l'avocat, excepté ce passage et ce levraut.... Âh ! écoutez, pour un crâne levraut!...

— Vous pouvez retourner chez vous. >•

Les dépositions des autres villageois suivirent celle de Jean-Pierre et la confirmèrent de tous points. Différentes dans les termes, toutes furent identiques quant à la gravité des faits déposés. Il serait donc superflu et fastidieux de les reproduire Tune après l'autre.

Le juge d'instruction leva rapidement la séance. Daubasse insista inutilement pour lui faire accepter, ainsi qu'au docteur et au greffier, un succulent déjeuner qu'il avait dès la veille recommandé à Marianne* Ces messieurs remontèrent tout de suite en

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voiture , et une demi^heure après, toij^oursi accompagnés du noaire^ ils entraient dans la chambre du père Blançhot.

Les gendanneSé

Un mot sur ce qui s'était passé aux Ghaumelles dans la matinée. Tandis que le juge d'instruction se dirigeait vers Flaugnac , un trio de gendarmes , détachés de la brigade du cheMieu de canton , se portèrent aux Ghaumelles , sur un ordre arrivé la veille au soir du parquet de Cahors, pour mettre en état d'arrestation préalable Emilie Hanchot et Bardoc. Mais le rusé paysan avait flairé le danger qui le menaçait. La visite du maire et celle du médecin, leur entrevue dont rien n'avait transpiré, mais qui néanmoins avait été remarquée et-com<montée de diverses façons dans le pays, le voyage à Gahors de maître Daubasse, enfin la convocation à la mairie de chacun de ses voisins^ tous ces faits, reliés entre eux par un sentiment unique, celui de la peur, furent autant d'indices pour le Borgne, qui, pour la première fois de sa vie, douta de sa parfaite innocence et se sentit criminel.

Le farouche paysan» résolu à prévenir le péril par la fuite ou à vendre chèrement «a liberté « dé<*

tacha du manteau de la cheminée son vieux fusil à pierre à deux coups» et s'alla jucher, dès qu'il yit poindre l'aurore , au faîte du colombier.

Du haut de cet observatoire improvisé il dominait toute la campagne environnante, et son regard pouvait embrasser jusqu'aux moindres traverses et aux sentiers détournés par où Ton aboutissait aux Chaumelles. Il était à son poste depuis environ une heure et demie quand un léger nuage de poussière qui s'élevait au-dessus des vieilles futaies de Lacoste, à une courte distance de la métairie, réveilla sa frayeur et son attention. Au même instant, sur la grand'route qui coupe la forêt , il distingua un point noir qui grossissait de minute en minute et s'avançait dans sa direction.

Dès qu'il reconnut les gendarmes à leur uniforme et à leurs armes qui miroitaient au soleil levant, et qu'il les vit galopant à toute bride , sans prendre le temps de redescendre par l'échelle intérieure du pigeonnier, il s'accrocha aux corniches avec une dextérité simiesque, et retomba à terre sur ses deux pieds. Puis ayant ramassé son fusil, qu'il avait jeté sur le gazon, il se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes et disparut dans les faillis.

A l'arrivée des gendarmes, il était déjà bien loln« Ceux-ci , en apercevant sur le carreau , an coin de la cheminée, le fourreau de serge verte, supposèrent que le Borgne était en train de braconner dans

les combes d'alentour; peut-être même eurent-ils soupçon de sa fuite, et deux d'entre eux se détachèrent pour aller battre le pays. Le troisième resta aux Ghaumelles, pour s'assurer de la personne de Mélie.

Parricide.

Cependant la voiture qui portait le docteur et le juge d'instruction venait de s'engager dans l'étroite avenue qui mène à la métairie. Hs témoignèrent une vive contrariété en apprenant la disparition de Bardoc. Us tenaient à l'interroger sur les lieux, et à lui arracher l'aveu de sa criminelle conduite sous les yeux même de sa victime. Au cas où le Borgne aurait effectivement pris la fuite, ils dépéchèrent un courrier au chef-lieu de canton , pour mettre immédiatement toute la brigade sur pied. Cette précaution prise, ils se rejetèrent sur Mélie.

Depuis l'apparition des gendarmes , elle était en proie à une inexprimable terreur, que redoubla naturellement l'arrivée de ces hommes vêtus de noir, à l'aspect et à l'attitude sévères, et qui lui parurent l'incarnation inexorable de la loi, c'est-à-dire la vengeance et le châtiment. Néanmoins , il serait inexact de dire qu'elle eût, même en cet instant, le

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sentiment complet de sa culpabilité. On verray par ses réponses, que cette fille dénaturée était bien loin d'en mesurer toute l'étendue.

L'impuissance et l'inutilité physiques^ au jugement des paysans, constituent un vice tellement irrémissible , on pourrait dire un crime si capital , qu'elles autorisent et justifient presque à leurs yeux, à l'égard de ceux qui en sont atteints , toutes les duretés et les mauvais traitements.

Amenée devant le lit de son père, on la confronta avec l'infortuné vieillard. Celui-ci était toujours dans le même était, si toutefois il n'était pas encore plus mal. Non- seulement la sensibilité et la contractilité étaient entièrement abolies, mais l'intelligence même et la mémoire paraissaient oblitérées sans retour. C'était la paralysie complète^ aggravée de la perte de sa raison. Ses yeux sans pensée et sans rayon roulaient d'une façon sinistre de droite à gauche, et tour à tour s'arrêtaient sur chacun des individus présents ; mais il ne saisissait rien de ce qui se passait autour de lui.

Le médecin souleva les couvertures et découvrit ce corps émacié, décharné comme un squelette, livide, horrible à voir. Une odeur méphitique et mordicante, dégagée par les draps imbibés d'urine , se répandit dans la chambre.

n s'agissait de vérifier l'exactitude du rapport fait par l'officier de santé de la localité, et transmis au

parquet par le maire, yéminent docteur cahorsin, non-seulement confirma les dédarations de son confrère , mais porta sur la situation du malade, et sur les causes qui l'avaient déterminée^ un jugement beaucoup plus sévère. Il était évident » dit-il , que la paralysie complète était le résultat de la congestion cérébrale survenue chez le vieillard à la suite du violent accès de colère où l'avaient jeté les barbaries de sa fille; congestion qui avait été favorisée, sinon produite, par l'épuisement des forces vitales, fruit de la privation de nourriture, de la séquestration relative, enfin de l'humidité continuelle où on le laissait vivre. Le manque d'air et de soleil, l'insufOsance de vêtements, les coups qu'il avait reçus, et, jointe à tout cela, l'horrible torture morale engendrée par cet état de choses, avaient précipité le cours de la maladie et rendaient toute guérison im" possible« La mort du bonhomme dans un bref dé- M était donc chose certaine^ inévitable : on pour-^ rait peut«^tre, grâce à des soins inouïs, la retarder de quelques jours ; mais il faudrait un miracle du hasard, car la science était devenue imptiissante pour ranimer ce corps délabré, dont la vie ne tenait plus qu'à un souiffle. Une violente commotion intérieure était seule capable de rétablir la circulation et le jeu des organes ; malheureusement, toute sen^ sibilité morale étant abolie chez le malade, cette suprême espérance devenait elle--même une chi-

mère. Comment» en effet, supposer qu'il pût recou?rer, ne fût-ce qu'un instant, Tusage de sa rai*' son?

« Vous avez entendu, Emilie Blanchot, demanda sévèrement le juge d'instruction , ce que vient de dire M. le docteur? Qu'avez«-vou8 à répondre pour votre justification? »

La paysanne était tellement abrutie par la frayeur et par ces formalités préliminaires, qu'elle n'avait pas saisi k sens des paroles du médecin. Elle resta bouche béante, dans une attitude idiote, effarée, et sans savoir que répondre à la question qu'on lui adressait. Le magistrat fut obligé de la renouveler, en formulant plus explicitement l'accusation qui ressortait de l'exposé du docteur.

« Votre père est perdu, reprit-il d'un ton dur et menaçant ; il n'y a plus aucune espérance de guénson, et ce sont vos mauvais traitements qui au«ront occasionné sa mort. En d'autres termes, vous êtes prévenus, vous et votre mari, du crime d'ho» micide volontaire, par privation d'aliments, voies de fait et séquestration , sur la personne de votre père. Voyons, fille parricide , qu'avez-vous à dire pour votre défense? »

Le mi^strat forçait le ton et l'idée afin d'inoculer, avec une salutaire épouvante, le remords et le repentir dans cette âme dénaturée. Il allait juger du degré de culpabililé d'Emilie Blanchot par la fa-

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çoQ dont elle accueillerait cette accusation terrible* Sans manifester aucun surcroit d*émotion ou de terreur, elle leva sur lui ses yeux secs, et répondit tranquillement :

< Faites excuse , monsieur le procureur; si notre ancien, à cette heure, est à l'article de la mort, se*- Ion que vous dites, ce n'est ni moi ni mon homme qui en pouvons mais, je vous jure. Eh donc ! tout le monde sait bien qu'il était tombé invalide et paralytique avant que nous fussions les maîtres ici. Pour lors, si la maladie s^est empirée depuis ce temps-là^ c'est à l'âge qu'il faut s'en prendre. Et de fait, m'est avis qu'à son Âge ça n'a rien d'étonnant de mourir. Pensez donc qu'il a passé les soixante-treize! Diiféremment je ne dis pas non, il y a des fois où nous l'avons comme ça un peu molesté, et mémement que nous lui reprochions, ça se peut bien, ce pain du bon Dieu (Dieu nous en donne!) qui est si cher pour le présent, monsieur le procureur. Mais écoutez donc, ça ne fait point plaisir aussi de voir s'en aller la viande sans profit, quand elle coûte tant à gagner. C'est comme si l'on avait, sans comparaison, des mois et des ans , un cheval estropié à la crèche : ça mange et ça ne travaille point. Par ainsi, on n'a pas tant de tort, m'est avis, d'avoir regret à la miche qui diminue et de le faire sentir ; c'est pas comme si l'on était en contentement. Hais ce n'est point vérité , autrement, que nous ayons

jamais voulu forcer le vieux d'aller chasser du pain, et ce sont des méchantes langues qui Font dit. Les Blanchot, merci Dieu! ont bien retiré des pauvresses, mais ils n'ont jamais demandé l'aumône. »

En disant ces mots, l'horrible femme lançait un regard chargé de haine à la pauvre Lucette, qui pleurait debout dans un coin.

Où le martyr se réveille.

Un cri déchirant, tel qu*en pourrait pousser un homme qui se sentirait labourer les entrailles avec un fer rouge, lui coupa la parole. Le médecin venait d'ordonner qu'on transportât Ambrosi sur un autre lit , pendant qu'on ajusterait un matelas à son horrible grabat et qu'on changerait les draps. Or la malpropreté où il était comme enseveli , et la corrosiveté des urines qui séjournaient sous son dos, avaient entamé les chairs et déterminé des plaies dont quelques-unes adhéraient à la toile. Quand le père Daubasse et un voisin qui se trouvait là prirent dans leurs bras le malade et essayèrent de le soulever, la douleur qui s'ensuivit fut telle qu'elle réveilla sa sensibilité endormie et lui arracha un

gémissemeat horrible^ Les san^ol» de Ijieette re- (louhlèrent ; Mélie elle-mèfne tressaiMil.

<x Vous voyez dans' quel ètot voua a? es le^ak ûe pauvre homme ! s'écria le juge, afixi eut pekie à exm^ tenir son indignation.

— Noke-Seigneurl saint Joseph ! répdniif hypocritement Emilie Blanchot, e'élait coiame ça pmaBr ne point le faire souffrir et le tracasser davantagr; différemment il n'aimait point que je le tripote , et ça lui semblait meilleur d'être soigné par la petite, » insinua-t-elle méchamment, en essayant de n^ettre sa criminelle négligence sur le compte de l'orpheline.

On n'interrogea point celle-ci; sa déposition devenait, pour le BQoment, inutile, et d'ailleurs les sanglots l'auraient empêchée de parler.

« C'est comme cette ordonnance que je viens de trouver là, dit le docteur en montrant un ^fifon de papier qu'il avait ramassé au pied du lit; oà sent les remèdes qu'elle prescrivait? Vous avez reculé devant une dépense de trois francs pour soulager votre père?

— Ohl pour ce qui e&l des drogues, moumeur le médecÎB, répondit cette fois MéUe avec une sincérité et une conviction qu'on peut justement regarder conmie ime des lamentables moralités de cette histoire , on sait bien que ça y fait quasime^it au^ tant fu'un emplâtre sur une jjUBbe de bois. Cela

Ul MiOlTYA DES CHAIJIKLLK&. 1M

<^ boA povr Ifis mbes, qxà ne savefiÉ où: dépenser leur argent. Ça n'est poinC ça^ quand on doit s'en altor, (fui YOtts empécke de partir. Il y a gens et bétes; bous ne sofflines pas innocents, autaremeni dit; et tout cela a'est bon qu'à une chose, à engtmBaat ks afio&icaires. »

Gepefidmt^ dans le passage d'une chambre à l'autre» le père Blanchot, que l'iiilei^té de la dûuksur i^naàL de tirer de sa léftargie , avait re* trouvé kparoie; mais lap^Eisée ne hd était pas revenue,, et, sous Tinfluence de la fièvre putride qui le consumait, il se répanéûi «i exdama^ tioBfi pnv^ de sens et m mofios3tUabes extrsva-

La ji]^e d'instruction, aaffîsammenl édifié, se disjposak à remonter en voiture y, après avoir doniié l'ordre au gendarme présent d'emmenar Méfie, qjQ&ni ce réveil inespéré du vieillard Farréta. H passa d^ms la pièce voisine, acecHupagné du acteur et du greffier,, en ei^^gnant k eeâe-ei de les y suivre; ensuite il dit au maire de se placer aupirès de son vieil ami et cf essayer de le foire parler. Peut<-ètre sortirait-il de sa bouche qneh que ré!véIalicR> inattendue. Mais dès que Tassistaflice fut de nouveau rangée autour du lit, le jMOivre ii^ine , sans paraître comprendre les pa« rôles affectueuses que lui adressait Daubasse, et croyant voir apparemment dans chacune des per-

sonnes présentes un voisin ou i;n ami d'autrefois , les interpella de la manière suivante :

« Ah ! vous voilà maintenant vous autres! s'écriat-il d'un ton de reproche et d'une voix fréquemment entrecoupée de hoquets fiévreux et de saccades , vous qui m'appeliez dans les temps un bon voisin et un homme juste, et qui vous disiez mes amis ! Vous êtes là, Jean-Pierre, et vous aussi, Bernadelle ; oh ! je vous ai bien reconnus , et mêmement toi, Jacques Lagousse, mon vieux camarade ! Ah I il est bien temps à présent ! Vous m'avez laissé calciner et gangrener, et brûler à petit feu, et vous venez à celte heure pour me regarder mourir? Seigneur Dieu! n'avez-vous pas vergogne? C'était plus tôt qu'il fallait venir, quand'ces canailles m'enfermaient et me battaient, et qu'on me faisait périr de famine I Allons ! Jeannot, ne fais pas cette mine étonnée ; et toi , Jacquou, n'aie pas comme ça l'air de ne pas comprendre. Vous savez bien que ce que je dis est vérité, et que je ne l'ai pas enlevé^. N'êtes-vous pas honteux?.- Sainte Vierge! il fait beau voir ! Ah ! il n'y avait que Lucette qui prenait mon parti, qui me défendait et qui avait. soin de moi. Pauvre maynadel quand je m'en souviens!... Elle recevait les coups à ma place , et elle se privait , des fois , de manger pour me bailler son

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