‹ Contes industrielsChapitre 4 sur 30 · D'UNE ROBE DE MOUSSELINE · texte numérisé non relu

D'UNE ROBE DE MOUSSELINE

Là je fus embarquée, puis débarquée, puis rembarquée par des matelots de toutes les nations, sur de grands navires qui traversèrent l'Océan, bravèrent des tempêtes horribles , à ce point que l'équipage délibéra un jour pour savoir si, pour se débarrasser de moi, on ne me jetterait pas à la mer.

« A travers tant de vicissitudes j'arrivai enfin à Marseille. Je traversai honteusement la France, non pas en chemin de fer, monsieur, — on n'y songeait pas alors, — mais sur une voiture de roulage, couchant toutes les nuits dans des auberges où mes conducteurs plaisantaient lourdement avec de grosses maritornes. Ah! qu'il y avait loin de là à mes amours de plante, à ces hymnes de tendresse que nous murmurions pendant nos nuits des tropiques ! »

Ici la vieille poussa un profond soupir, et, prenant un de ses volans, elle essuya une larme qui ruisselait sur son corsage, puis elle continua :

« Achetée, vendue, revendue, ayant déjà enrichi, indépendamment de mon planteur américain, des négociants, des courtiers, des armateurs, des capitaines de navire, des rouUers, etc., j'arrivai enfin à destination. On ouvrit la balle qui me ren-

fermait» on me doima de l'air. J*étais alors dans une des premières filatures que la France pos^ sédât.

« On me soumit à l'action de machines fort ingénieuses et on me fila, affreux supplice! Je frémis encore en y songeant. Vous figurez- vous, monsieur, ce que c'est ^ue d'être filé et tordu ? »

Ici, mon interlocutrice se livra à une foule de jeux de mots et d'allusions aux événements politiques, à nos crises révolutionnaires.

Je fus stupéfait , et l'habit brodé lui-même tressaillit. Je fis remarquer à la vieille que ces inconvenances de langage et ces calembours d'un goût douteux pouvaient la compromettre ; elle me promit d'être plus prudente désormais et elle poursuivit :

« On me fila donc, et avec une ténuité telle qu'une araignée eût pu être jalouse. On me roula ensuite sur des bobines, et après avoir contribué encore à enrichir des filateurs, des mécaniciens, des marchands de bois, de fer, que sais-je! on me transporta à Tarare, où je fus tissée avec soin; puis on m'envoya à Timpression, d'où, grâce aux découvertes des chimistes, je revins ornée de ces

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