‹ Contes industrielsChapitre 5 sur 30 · D'UNE ROBE DE MOUSSEUNE · texte numérisé non relu

D'UNE ROBE DE MOUSSEUNE

petites fleurs roses et vertes que toUs me voyez et qui faisaient les délices des femmes de mon temps. Cela fait, on me soumit à la pression des machines hydrauliques qui me donnèrent un apprêt que j'ai perdu depuis, avec tant d'autres choses^ hélas? Les apprêteurs, les teinturiers, les tisserands, ledmar*chatids de couleur, tout ce monde s'enrichit âmes dépens.

« Un marchand de la rue Saint^Honoré Tint alors, nïe vil, s'éprit de moi et tii'acheta, le monsti*e î II m'étala dans sa boutique, il exigea de moi un prix fou, car j'étais à la mode, je faisais fureur dans ce temps-là ; je fus caressée par les plus blanches mains, admit*ée par les plus beaux yeux de Paris et du Directoire. On m'acheta enfin^ et je fus placée dans la corbeille de nodes de Mme Tallîen, mais non sans avoir subi d'éclatantes trànsfoi^a-tions.Les plus habiles couturières furent appelées; l'art des fleuristes fut mis à contribution ; Saint- Etienne et Lyon envoyèrent leurs plus beaux rubans pour orner mon corsage. Ce furent mes jours de triomphe ; j'entendis des déclarations d'amour bien ardentes; je fus chiffonnée en mainte occasion délicate. Et maintenant, après tant de pérégrinations et de vicissitudes, après avoir fait vivre des milliers de travailleurs, alimenté d'innombrables

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industries dont la France est fière , après avoir suscité le génie de Jacquart, je suis réduite à la triste condition où vous me voyez. »

Une sorte de frémissement agita le corsage fané de la pauvre vieille robe, et pendant que je m'apitoyais moi-même sur cette décadence venant à la suite de tant de grandeurs, j'entendis deux éclats de rire sardoniques. C'étaient les deux voisins de la vieille, l'habit brodé et le chapeau de satin, qui, ayant entendu ce long récit, se moquaient de la malheureuse robe.

« Monsieur, me dit gravement l'habit brodé, tout ce que vous venez d'entendre n'est rien à côté de ma lamentable histoire. La vieille vous a parlé de l'industrie du coton ; qu'est-ce que cela auprès de mon tissu de drap et de mes broderies jadis si éclatantes?...

— Laissez donc! reprit d'un air dégagé le chapeau de satin, qu'est-ce que votre grossier tissu de laine auprès de ma soyeuse étoffe, et de mes plumes et de mes rubans? C'est un roman que mon existence.... »

Et tous deux, s'interrompant à Tenvi, me ra-

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