‹ Contes industrielsChapitre 6 sur 30 · D'UNE ROBE DE MOUSSEUNE · texte numérisé non relu

D'UNE ROBE DE MOUSSEUNE

contèrent les choses les plus édifiantes snr la double industrie de la laine et de la soie, sur celle des broderies et sur celle des rubans. Rentré chez moi, je mis en ordre ces récits assez piquants et je vais vous les raconter.

Ce vieil habit avait un aspect étrange ; il était aussi grave et aussi guindé que lorsqu'il recouvrait les épaules d'un fonctionnaire public. Un œil exercé eût pu reconnaître dans les diverses tensions que le drap avait subies, aussi bien que dans les reprises des broderies, toutes les vicissitudes de cette existence tourmentée. Après avoir jeté un regard de dédain sur la robe de mousseline et s'être convenablement rengorgé dans son collet chargé de broderies d'argent, l'habit recueil-

lit ses souvenirs, et, d'un ton rogue et pédant, il me parla ainsi :

« Monsieur, je n'imiterai pas cette vieille folle, — et du bout de la manche U désignait la robe de mousseline, — qui ne vous a guère parlé que de ses amours, je sais que vous autres, écrivains, vous êtes friands'de scandale, mais je ne seconderai pas ce funeste penchant. »

Il me semblait entendre Henri Monnier dans M. Prudhomme ; je fis un geste d'assentiment, et mon grave interlocuteur reprit d'un ton sentencieux :

« C'était en 1757; M. le président de Latourd* Aiguës, qui possédait en Provence de vastes domaines, voulut faire pour notre pays ce queVaron avait fait pour l'Espagne.

* D se procura à grands frais un bélier d'Afrique, dans le but d'opérer des croisements avec les races ovinesde nos provinces méridionales. Ce bélier fiit un de mes aïeux ; il fit merveille d'abord, et alluma des passions incendiaires dans le cœur des brebis provençales. Mais la transition de climat n'avait pas été assez habilement ménagée, et les produits

de ce premier croisement ne répondirent pas à Fattente de M. de Latour-d' Aiguës, qui se proposait de doter la France des laines soyeuses connues sous le nom de laines mérinos.

« Le président fit alors acheter des béliers en Espagne ; ces fiers animaux, que je m'honore de compter parmi meâ ancêtres, perfectionnèrent en effet la race ovine, et ces perfectionnements attirèrent l'attention publique, si bien qu'en 1776, S. M. le roi Louis XVI — (ici, par un reste d'habitude, mon interlocuteur s'inclina profondément) — obtint de son frère le roi d'Espagne la faculté d'exporter deux cents brebis et béliers de race pm^e de Léon et de Ségovie.

« S. M. confia ce troupeau au célèbre naturaliste Daubenton, qui, depuis dix ans, s'occupait aussi avec ardeur de l'amélioration de nos races indigènes. Les bêtes espagnoles, bien que Louis XIV eût dit depuis longtemps qu'il n'y avait plus de Pyrénées, eurent quelque peine à s'acclimater parmi nous ; elles donnèrent le jour à des fils dégénérés. En 1786, l'Espagne, par un traité spécial, nous céda de nouveau 367 béUers et brebis de ses plus belles races, et ce fut avec ce noyau que nous formâmes notre célèbre bergerie de Rambouillet. Plus tard, en 1799, la France

Stipula, dans le traité de Bàle, que le gouvernement espagnol lui céderait 6500 bêtes à laines choisies dans ses plus magnifiques troupeaux de la Gastille. On distribua quelques couples à des propriétaires intelligents qui, de concert avec l'administration, poursuivirent la régénération de nos races ; et bientôt notre pays fut doté d'une grande et puissante industrie.

« Ces détails ne paraissent pas vous amuser, monsieur, dit l'habit brodé en s'interrompant tout à coup, et vous venez d'étouffer à grand'peine un bâillement que je ne me permettrai pas de qualifier. Ah ! je vous reconnais bien là ! Vous êtes un de ces idéologues pour lesquels l'empereur, mon auguste maître, professait un juste et souverain mépris. Mais pouvais-je passer sous silence ces efforts persévérants sans lesquels votre paletot aurait encore une origine étrangère?

« Je naquis avec le siècle, à la suite de la mémorable importation de 1799, d'un bélier espagnol et d'une jeune brebis berrichonne, qui ellemême descendait du bélier d'Afrique introduit en France par M. de Latour-d' Aiguës pendant l'année 1757.

« Mon père était un bel animal vigoureusement constitué, portant fièrement ses cornes, doué d'une

riche toison digne de tenter le courage de nouveaux Argonautes.

« Ma mère était modeste autant que belle, et d*unc inépuisable fécondité.

« J'étais à cette époque un petit agneau d*una blancheur immaculée. Je bondissais avec toute rinsôuciance de mon à^e dans les belles plaines du Berry, que votre George Sand a chantées ; je remplissais Tair de mes bêlements plaintifs, et comme j'avais sucé avec le lait maternel les principes de soumission à Tautorité, principes que je n'ai cessé de pratiquer pendant le cours de ma longue carrière, j'étais renommé de bonne heure pour mon obéissance à la voix du berger et à la dent de son chien, un terrible chien que mon père lui-même redoutait !

« Je grandis ainsi, broutant l'herbe fraîche, adoré des jeunes filles qui me caressaient de la main. Ces innocentes joies furent de courte durée ; le maître du troupeau décida que je mourrais sans postérité. Hélas! monsieur, faut-il le dire? je devins un simple mouton, mais je conservai au fond de mon cœur un profond respect pour le principe d'autorité. Mon maître aurait voulu pour tout au monde pouvoir revenir sur sa décision lorsqu'il apprit que Napoléon avait dit en plein

conseil d'État : c L'Espagne a 25 millions de mé- « rinos, je veux que la France en ait 100 millions ! » Mais il n'était plus temps ; le mal était irréparable, j'étais mouton !

« Je dis alors un éternel adieu à tous les rêves, à toutes les illusions de ma jeunesse, à l'espoir, que j'avais secrètement caressé, de me faire une famille. On me tondit, et de très-près ! Ma laine était magnifique- Savez -vous seulement, mon-* sieur, vous qui avez la prétention de tout enseigner, savez-vous ce que c'est que la laine ? savezvous par quelles épreuves j'ai passé avant d'arriver aux honneurs ?

«c Quand ma toison fut coupée et qu'elle eut subi un premier lavage destiné à la débarrasser de la matière huileuse qui m'enveloppait, des savants, des marchands, des industriels, des hommes spéciaux s'emparèrent de moi et me discutèrent. J'appris là que chaque brin de laine est apprécié suivant sa finesse, sa souplesse, sa longueur, son élasticité et sa douceur, qualités que, Dieu merci ! je possédais au plus haut degré et que je tenais de mon père et de mon ancêtre maternel. Ma vie entière était dans ma toison : aussi, quand un boucher m'égorgea, moi pauvre mouton, et me vendit sous forme de gigot et de côtelette aux bourgeois

de la ville voisine, je fus peu sensible à ce malheur. Que m'importait de mourir comme mouton, puisque je vivais comme laine et que bientôt j'allais revivre comme drap ! Mais n'anticipons pas sur les événements ! ajouta gravement l'habit brodé en étouffant un soupir.

« Vous savez peut-être, monsieur, que la généralité des laines se divise en trois grandes classes : les laines communes, les métis et les mérinos. J'appartenais, par ma naissance, à la plus noble de ces classes ; mais malheureusement ma mère, la brebis berrichonne, n'ayant pu réunir ses quartiers de noblesse, je fus rejeté parmi les laines métis. Ce fut pour moi une douloureuse humilia*tion.

« On m'expédia à Paris ; là je fus transporté de magasin en magasin, examiné par des marchands, colporté par des courtiers. Bref, un des premiers industriels de Sedan m'acheta et me soumit aux plus pénibles opérations. Je fus d'abord placé dans une chaudière chauffée à 40 degrés Réaumur, mis en contact av^c de la potasse, et ce fut ainsi que mon dessuiniage s'opéra. Puis, à l'aide de savantes préparations que j'énumérerais si vous ne me paraissiez pas avoir en horreur les explications scientifiques, je fus dégraissé h, fond*

«c Ainsi dégraissé, ou me carda. Maintenant vos industriels cardent à la mécanique ; mais, de mon temps, le cardage se faisait à la main. Cette opération a pour objet de mêler entre eux les brins de la laine, de manière à les rendre plus faciles à feutrer ou à fouler. On procéda ensuite au peignage, travail difficile qui a lieu dans des ateliers chauffés à une haute température toujours égale, afin d'augmenter la souplesse et la ductilité des filaments. Le peignage a pour but de rendre le fil de laine uni et formé de brins aussi parallèles que possible.

— Mon cher habit brodé, dis -je en Tinterrompant d'un ton familier, si nous passions au déluge ! »

Cette interruption fit sourire la robe de mousseUne et le chapeau de satin.

« Monsieur, répliqua l'habit brodé avec amertume, vous ne serez jamais qu'un folliculaire ignorant. Ah ! vous croyez peut-être que le drap de vos vêtements pousse comme le champignon ! Sachez, monsieur, qu'il a fallu, pour faire une aune de drap, plus de génie, plus d'efforts, plus de science qu'on n'en a dépensés , depuis que le monde existe, pour gouverner des États et conquérir des royaumes! Je ne vous ai encore parlé que

de la tonte, du peignage, du lavage, du cardage, et vous vous impatientez ! Mais songez donc que nous ne sommes pas même encore à la filature, opération prodigieuse pour laquelle la France est aujourd'hui sans rivale, et qui représente des siècles de travail accumulé ! Savez-vous que la perfection des machines est telle aujourd'hui que la laine se file aussi fin que le coton, et que quand j'ai été filé, moi qui vous parle, cinquante mille mètres de mon fil pesaient à peine un demi-kilogramme ? Allez dans les ateliers de vos grands industriels, dans la maison Griolet, dans la maison Paturle,etvous trouverez des laines filées à un tel degré de ténuité qu'il faut 80000 et jusqu'à 90000 mètres de fil pour faire un demi-kilogramme. Les filateurs anglais et saxons ne font pas de pareils tours de force, si habiles qu'ils soient. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que la France, qui possédait en 1789 dix millions et demi de bêtes à laine donnant environ par toison un kilogramme de laine lavée, en compte aujourd'hui 40 millions, divisées en diverses espèces, et produisant en matière febriquée pour une valeur de 650 millions de francs environ. Et vous croyez que ce n'est rien, cela ! Et vous ne vouliez pas que je me permisse un haussement d'épaules quand j'entendais

cette vieille coquette , pendue à mes côtés, parler de ses mérites !

— Monsieur le préfet ! » dit la robe de Mme Tallien avec une dignité superbe.

Cette simple apostrophe suffit pour rappeler à l'habit brodé qu'il était chevalier firançais, et s'inclinant avec une galanterie surannée, il baisa respectueusement le bout de la manche de sa voi- T sine.

« Monsieur, reprit-il avec une tristesse qui me toucha, je vois bien que je n'ai pas le don de vous plaire, aussi vais-je aller droit au but. Après une série innombrable d'opérations qui nécessitèrent le concours de milliers d'intelligences et de bras, l'activité des capitaux et du crédit, les efforts de toutes les sciences, après la teinture, le foulage, le lavage, la tonte, l'apprêt, etc., je devins drap, et le plus beau drap que la France eût encore produit. M. de N..., qui venait d*être nommé préfet des Alpes-Maritimes par S. M. l'empereur et roi, me fit l'honneur de m'acheter. Je fus brodé d'argent sur toutes les coutures, et la première fois que je me présentai à la cour, ce fut pour y prêter serment de fidélité. Je jurai avec enthousiasme. Jugez de ma joie, j'étais préfet 1 Je partis pour Nice, chef-lieu de mon département, où Mme la

préfète vînt me rejoindre plus tard accompagnée par un de ses cousins, jeune et brillant chef d'escadron de la garde. Là nous d(Amâmes des fêtes» des bals splendides dont le cousin était l'ordonnateur en chef. Mon aïeul, le bélier d'Afrique, devait être lier de moi!

« La Restauration arriva ; un pair de France, qui portait un très-vif intérêt à ma femme et à moi, me fit donner une autre préfecture. J'çn fus quitte • pour faire modifier le dessin de mes broderies, changer mes boutons. Je prêtai serment. à l'auguste monarque, à Louis XVIII le Désiré ; le cousin de ma femme fut nommé général commandant mon département, et nous vécûmes heureux jusqu'à la révolution de 1830. Au moment où M. de N.... mon propriétaire, allait prêter serment de fidélité à Louis-Philippe, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie, et sa veuve, ringrate! méconnaissant mes services, me vendit sans pitié à un marchand de bric-à-brac , un vil brocanteur, lequel me céda au directeur d'un théâtre de province. J'ai figuré, depuis lors, dans toutes les pièces du Cirque , et enfin me voici suspendu à ce crochet, attendant la fin de ma triste destinée, vivant de mes souvenirs passés , de ma gloire éteinte sans retour.

« Si VOUS racontez mon histoire, monsieur, tâchez d'inspirer à quelque jeune sous-préfet l'idée de me faire r^îtrer dans la vie active. Regardez! je suis très-portable encore ; à part le dos, que l'habitude des courbettes a légèrement fatigué, mon drap est bon, et avec quelques broderies de circonstance, je pourrais prêter encore un nouveau serment. »

• « Ce vieil habit est ignoble! » dit d'un ton léger le chapeau de satin , dont je vais vous raconter aussi l'histoire édifiante.

confidences' D'UN CHAPEAU DE SATIN ROSE

Parmi les préjugés que la sottise humaine a marqués de son coin impérissable et que les générations se transmettent l'une à l'autre avec un respect scrupuleux, il en est un que nous n'aurions jamais osé combattre si les confidences que nous allons transcrire ne nous avaient été faites par le chapeau de satin rose, joyeux compagnon de la robe de mousseline et de l'habit brodé dont nous avons déjà raconté la douloureuse odyssée. Ce préjugé consiste à croire que tout ce qui se

rattache à la toilette des femmes est futile et mdigne d'une sérieuse attention. Erreur funeste, qui a causé la chute d'une multitude d'empires, et qui, de tout temps, a fourvoyé la politique en dehors de ses voies normales ! Nous approfondirons cette grave question en traçant prochainement le tableau des vicissitudes d'un corset de duchesse. Pour le moment, qu'il nous soit permis de poser cet aphorisme : nul n'est homme d'État, philosophe, moraliste, historien ou poète, s'il ne possède à fond le secret de la toilette féminine et ses rapports avec les grands événements historiques. Le chapeau de satin de la rue Joquelet et le corset de la duchesse me l'ont victorieusement prouvé.

Après avoir secoué la poussière qui ternissait ses tendres couleurs, le vieux chapeau prit son attitude la plus coquette et la plus provoquante, puis il me parla à peu près en ces termes :

« Je ne sais, monsieur, quelle destinée le ciel me réserve et ce que je deviendrai en sortant de ce pandaemonium où je végète depuis bien des années, mais j'ai traversé déjà tant d'existences, ma mémoire remonte si loin à travers les siècles que je ne crois plus à la mort. Que de fois déjà je me suis endormi dans la nuit du tombeau, croyant que ma vie était éteinte sans retour! et la mort m'a

sans cesse préparé à une transformation nouvelle.

« Mes ancêtres furent de simples chenilles, des vers à soie laborieux et modestes, vivant paisiblement au fond d'un grand bois peu distant de la ville de Pékin. Ds faisaient de la soie en amateurs et sans se douter de la richesse qu'ils produisaient. 11 y a de cela 4453 ans. Un jour, un mandarin de première classe, ayant eu maille à partir avec la mandarine son épouse, vint se promener dans la forêt qu'habitaient mes aïeux. Il remarqua aux branches d'un arbre séculaire quelques cocons ; il les prit, admira le fil soyeux dont ils étaient composés. L'idée lui vint qu'on pouvait peut-être préparer et tisser ces fils si légers, si souples et si brillants, en fabriquer une étoffe merveilleuse pour Mme la mandarine, qui ne résisterait pas à cette galanterie.

a De ce jour, l'industrie de la soie fut créée. Le désir de plaire à une Chinoise venait de doter le monde d'une inépuisable source de richesses. L'empereur de la Chine, informé de ce fait, ordonna des fêtes publiques en commémoration de ce grand événement, et il voulut que le mûrier reçût le nom glorieux d'arbre d*or. Les journaux de ce temps-là répandirent bientôt la grande nou-

velle au delà des limites du Céleste-Empire* Toutes les femmes de l'Asie s'en émurent. L'épouse favorite du shah de Perse déclara à son auguste époux qu'elle le considérerait comme indigne de ses fa* veurs s'il ne marchait à la conquête de la soie. On leva des armées formidables, des ministres plénl* potentiaires se croisèrent dans tous les sens, la diplomatie fit merveille, et bientôt l'Inde, la Perse, l'Asie entière ne furent plus qu'une vaste magnanerie.

« Les Phéniciens, qui étaient des négociants fort habiles, organisèrent des caravanes pour faire le commerce des soies et des soieries, mais le monde occidental était tellement barbare encore, qu'il se contentait d'admirer et de payer fort cher les produits de rinde, de la Perse et de la Chine, sans se demander s'il pouvait lui-même produire et fabri* quer ces tissus pour lesquels les dames romaines commirent bien des fautes, hélas !

« Enfin, l'empereur Justinien n'y tint pas. Humilié par les reproches que lui adressa la femme d'un consul pour laquelle il avait quelques attentions, il se décida à envoyer dans l'Inde deux Grecs employés de la préfecture de police, qui parvinrent à se procurer des œufs de vers à soie, qui corrompirent le contre-maitre d'une des premières usines

du pays, et apprirent de lui l'art d'élever les vers, d'employer leurs produits, etc. De retour à Constantinople, l'empereur leur donna de l'avancement, et, peu d'années après, grâce aux encouragements de l'État, des manufactures s'élevèrent à Gonstantinople, à Thèbes, à Gorinthe, en Italie. Les belles étofTes de soie valaient dans ce temps-là cinq à six cents francs le mètre ; aussi les femmes ne portaient-elles pas, comme aujourd'hui, six rangées de volants à leurs robes.

— Faites-moi grâce de ces détails historiques, dis-je au chapeau de satin. Un de mes amis m'a raconté à ce sujet des choses très-édiflantes, et je ne....

— Mais votre ami n'a pas été ver à soie, je suppose, me dit le chapeau en m'interrompant d'un petit ton sec et pincé. Savez-vous bien, monsieur, que par mes ancêtres maternels j'appartiens à la race indépendante.... Là ! j'en étais sûr ! vous ouvrez de grands yeux. Vous ignorez donc qu'une grande scission éclata parmi les vers à soie, à la suite de la célèbre découverte du mandarin dont je vous pariais tout à l'heure. Deux partis se formèrent, Fun qui accepta le joug de l'étranger et consentit àr filer pour la civilisation ; l'autre qui protesta énergiquement et voulut conserver son

indépendance. En vain les chenilles indépendantes furent transportées à la ville, en vain leur prodigua-t-on la nourriture la plus appétissante, les plus tendres feuilles de mûrier, toutes les séductions échouèrent contre ces caractères fortement trempés. Ce fut dans une de ces luttes désespérées que mon aïeul maternel prononça ces mémorables paroles : « Le ver à soie meurt, mais il ne se rend pas!» Aujourd'hui encore, après quarante siècles, la tribu indépendante vit et se perpétue sur des branches de cyprès, de térébinthe, de frêne ou de chêne, et il a été impossible de l'assouplir à l'éducation domestique.

« Si vous ne saviez pas cela, monsieur, si vous ignoriez l'existence de ce levain anarchique dans les tissus de soie de toute nature, comment parviendriez-vous à vous rendre compte de certains aspects du caractère féminin? Le jour où toutes les femmes porteront des robes de soie, l'heure de l'émancipation aura sonné pour elles. C'est ce que prévoyait ma belle maîtresse, la comtesse du Gayla, lorsque sous les ombrages de son château de Saint-Ouen, elle dit un jour à Louis XVUI, pour lequel elle daignait avoir quelques bontés : « Sire ! « les encouragements que vous donnez à l'indus- « trie lyonnaise sont plus révolutionnaires que votre

« cliarle. » Le roi aspira une prise de tabac et ne répondit pas.

« Je naquis près de Grenoble. Ma mère appartenait à la plus illustre famille des vers à soie, à la noble race des Bombix. Devenue papillon, elle me déposa en compagnie de 400 à 500 graines, mes sœurs, sur un linge disposé tout exprès pour nous recevoir. Quand le temps fut venu de nous faire éclore, on trempa ce linge dans l'eau, on nous détacha délicatement avec un racloir, puis nous fûmes jetés pêle-mêle dans un bassin. Les œufs qui n'avaient pas été fécondés, ne se doutant pas du çiége qu'on leur tendait, surnagèrent, et on se débarrassa d'eux. Quant à moi, on me lava dans un mélange d'eau et de vin pour fortifier mes organes rudimentaires, on me plaça ensuite dans une salle parfaitement chauffée, qui facilita mon éclosion. Jugez de ma petitesse, monsieur, nous étions là environ 55 000, et à nous tous nous pesions à peine une once.

« Autrefois, avant que l'industrie eût réalisé tous ces progrès qui nous ont été si funestes, le ver à soie vivait environ 60 jours. Mais on a trouvé que c'était trop. Un de vos savants, que Dieu lui pardonne ! fit le raisonnement suivant : « Si j'élève la « température dans laquelle vit le ver à soie, et si je

« le séduis par l'attrait d'une nourriture saine et « abondante, il sera enchanté, il mangera avec plus « d'appétit, et vivant plus vite, il mourra plus tôt. >» Le raisonnement était juste. On me prit par la gourmandise, par la chaleur, par le bien-être, si bien qu'après 24 jours, n'en pouvant plus et désireux de faire en paix ma digestion, j'escaladai lentement une branche de bruyère, et me faisant avec la soie que je portais dans mon estomac un lit soyeux, je m'endormis du sommeil du juste. Le réveil fut terrible. J'avais rêvé les joies de la maternité ; au delà de la mort apparente dans laquelle j'étais plongé, je me voyais déjà papillon, revêtu d'ailes brillantes, caressant les fleurs, souriant au soleil, quand tout à coup on s'empara de moi pour me tuer.

« Ce fut horrible, monsieur ! on me plaça audessus d'une chaudière bouillante et on m'étouffa à la vapeur, sous le prétexte que si on m'avait laissé librement sortir de mon cocon, j'aurais rongé et coupé, pour recouvrer ma liberté, tous les brins de la soie, qu'il eût été par conséquent impossible de filer. Étouffer de pauvres papillons pour si peu, comprenez-vous cela ? et dire que celui qui a découvert cette façon de nous tuer à la vapeur a été proclamé un grand homme !

Œ Après cette opération cruelle, la coque qui m'avait servi à la fois de lit de repos et de prison, et qui maintenantane servnit de tombeau, fut plongée dans une bassine chauffée à 70 degrés. Un brin de ma soie s'accrocha naïvement, dans ce naufrage, à une branche de bouleau qu'une ouvrière lui présentait traîtreusement, et à l'aide d'un tour inventé par votre célèbre mécanicien Vaucanson, perfectionné depuis par des industriels lyonnais dont les noms m'échappent, ma soie fut mise en bobine à l'état de fil simple et primitif.

« Puis vint le moulinage, opération qui consista à me toitire et à me réunir à d'autres brins mes compagnons d'infortune. En sortant de cette opération, l'industrie me baptisa d'un nouveau nom, j'étais de Y organsin; pardonnez-moi ce mot technique, c'est le seul que j'emploierai, car la pédanterie n'est pas mon fort. Et cependant comment vous raconter, sans recourir aux mots de la langue industrielle, les mille vicissitudes de ma vie depuis le jour où je fus moulinée jusqu'à celui où, par les efforts du génie, je devins la magnifique pièce de satin rose qui servit à faire une robe et un chapeau à la belle comtesse dont je vous ai parlé déjà?

« Les teinturiers me prirent, et, parles procédés les plus ingénieux, ils me donnèrent cette adorable nuance qui sera éternellement le symbole et le privilège de la jeunesse et de la beauté. Un pauvre canut de Lyon me transporta dans sa chambre, où était dressé son mélier, près du lit où sa femme était malade, près du berceau de son enfant. Il me tissa avec une adresse, une patience admirables. Un jour pendant qu'il lançait sa navette en chantant un refrain mélancolique, un homme entra chez lui ; cet homme avait une physionomie fine et intelligente ; il portait à la boutonnière un ruban rouge ; il observa en connaisseur mon tissu, il en loua la finesse et la régularité. « Courage, mon ami, dit-il au canut, tu fais chaque jour de nouveaux progrès. — Tu sais bien, reprit l'ouvrier, que si je vaux quelque chose, c'est à loi que je le dois. » Leur conversation continua ainsi ; l'homme décoré s'approcha du lit de la malade, du berceau de l'enfant ; il porta la joie dans le cœur de ces braves gens. Quand il fut sorti, le canut s'écria : « Quel brave « homme que ce Jacquart ! »

« Lorsque j'eus subi tous les apprêts nécessaires, je fus Uvré au commerce, acheté, vendu, revendu, jusqu'au moment pu la couturière et la

modiste s'emparèrent de moi pour parer la jeune femme que vous savez, cette belle Octavie qui a inspiré à votre Béranger un de ses plus beaux chants. « Une fois transformé en chapeau, après tant de transformations successives, j'eus une existence brillante ; la plus orgueilleuse aristocratie se courba devant moi, je fus le dépositaire de tous les secrets d'État, le confident de toutes les intrigues de la cour. J'assistai à tous les mystères de la toilette de ma rayonnante maîtresse, qui n'eut rien de caché pour moi, et c'est là que j'appris l'influence souveraine des femmes en matière politique. Un ruban de plus ou de moins, une dentelle placée à droite ou à gauche, un pied finement chaussé plus ou moins découvert par l'indiscrétion d'une robe, changent la face des empires. Moi, qui sais tout cela, je ris beaucoup, ici, dans mon coin, des hommes graves qui croient à la futilité des femmes et qui traitent légèrement les questions de toilette. Songez à ceci, monsieur : je n'ai connu que deux hommes d'État vraiment dignes de ce nom, et ces hommes d'État étaient deux femmes. Riez maintenant, si vous voulez, mais rappelez-vous toujours ce que vous a (Mt le vieux chapeau de salin de la rue Joqueiet. >•

Je m'éloignais en riant, lorsque le chapeau me rappela : « Je parie, me dit-il, que vous ne savez pas quels progrès a faits en France l'industrie de la soie, depuis l'époque où Henri IV, secondé par Olivier de Serres, voulait affranchir Tindustrie française des 100 millions d'impôt qu'elle payait chaque année à l'étranger pour l'achat des étoffes de soie, et où ce roi, le seul dont le peuple ait gardé la mémoire, comme l'a dit un de vos poètes, faisait planter 15000 mûriers dans le jardin des Tuileries? La France possède aujourd'hui 20 mil* lions de mûriers et produit un million de kilo* grammes de soie fllée, ce qui est loin de suffire à & ses 100000 métiers, qui en consomment chaque année près de trois millions de kilogrammes.

« Grand merci ! — répondis-je d'assez mauvaise humeur. J'étais humilié de voir ce vieux chapeau de satin beaucoup plus fort que moi en économie poUtique, et il y avait bien de quoi.

J'ai un ami qui est bien le plus étrange collectionneur que Ton puisse imaginer. Il possède un musée de vêtements qui ont tous appartenu à des personnages plus ou moins célèbres. Je n'énumérerai pas les richesses incroyables de cette collection, unique peut-être, où toutes les époques, toutes les phases sociales, tous les grands événements historiques sont représentés par quelques débris pittoresques, par quelques détails saisissants, depuis une babouche de Mahomet jusqu'au feutre

gris, orné d'une plume d'autruche et d'une cocarde italienne, que Garibaldi portait au siège de Rome; depuis une fraise de dentelle qui para les épaules de Mme de Longueviile, jusqu'au corset dont nous allons raconter les vicissitudes.

Ce corset, qui a emprisonné la taille élégante d'une des femmes les plus belles, la moins noble mais la plus spirituelle assurément de la cour de Charles X, Mme de ***, — nous ne pouvons la désigner autrement, car elle vit encore, — ce corset pourrait, à lui seul, fournir la matière de vingt romans et même de quelques drames. Notre ami est loin d'être un collectionneur vulgaire; c'est sans contredit un des jeunes hommes les pfus intelligents de ce temps -ci, voyageur intrépide, écrivain éloquent, penseur hardi, artiste par occasion et savant dans ses moments perdus. Dès qu'il est parvenu à se procurer une portion de vêtement, un objet quelconque ayant appartenu à un homme ou à une femme célèbre, — et il a pour cette chasse singulière une habileté et un flair prodigieux, — sa tâche, loin d'être finie, commence à peine. Il recherche d'abord toutes les preuves constatant l'identité du vêtement, puis tous les faits, tous les documents, toutes les anecdotes, tous les renseignements de nature à éclairer

d'une lumière nouvelle l'histoire intime des mœurs, de la société à l'époque où vivait le propriétaire primitif de la relique, de la défroque si Ton veut.

On comprend dès lors l'intérêt qui s'attache à une collection aussi précieuse.

Puisqu'on nous en laisse gracieusement la permission, nous puiseroy à pleines mains dans ce trésor, non pour en exhumer les récits scandaleux dont il abonde, mais pour faire connaître à nos lecteurs les progrès miraculeux, les efforts admirables de l'industrie, sans lesquels nous serions encore plongés dans la barbarie la plus noire.

Nous n'avons pas besoin de dire avec quel intérêt et quelle émotion nous avons feuilleté le dossier de ce corset mignon qui semble garder avec complaisance l'empreinte et l'amoureux parfum de l'aimable femme dont il fut le plus mystérieux confident. Que de récits charmants, combien de coquets souvenirs, d'aventures tour à tour tendres ou terribles sont entassées dans ce recueil ! Peutêtre un jour en détacherons-nous quelques pages; pour le moment, il ne peut être question ici que des vicissitudes industrielles de ce corset dont une guêpe serait jalouse. Nous nous bornons à transcrire.

c II y avait une fois, dans la plus riche et la

plus fertile province de l'Inde, une princesse belle comme le jour, qui aimait éperdument un simple chamelier, grand et beau garçon qu'elle ne pouvait épouser. Une pareille mésalliance aurait causé un scandale abominable et peut-être même une révolte dans le sein de la noblesse du pays. Mais la princesse était si vivement#prise du chamelier, le chamelier était si passionnément amoureux de la princesse, qu'ils s'entendaient à merveille pour tourner les difficultés et les obstacles que leur opposaient les convenances,

« A peu de distance de la capitale, sur les bords d'un grand fleuve aux flots paisibles, s'épanouissait un petit bois de lentisques, de myrtes et de lauriers-roses dont les fraîches senteurs se répandaient au loin.

« C'était au fond de ce bois embaumé, sur de vertes pelouses, sous un ciel rayonnant, que la jeune fille, accompagnée d'une de ses suivantes, venait chaque jour se promener ; il fallait bien respirer un peu d'air pur! Les deux amoureux se rencontraient là et roucoulaient ensemble cette éternelle chanson dont le refrain toujours jeune, toujours enivrant, traverse les siècles et monte vers Dieu comme la plus douce des prières. Ce refrain charmant : Je t'aime! vous l'avez tous

murmuré, vous le murmurez tous ; la princesse et le pauvre chamelier, oubliant la distance que les préjugés humains avaient mise entre leurs berceaux, le répétaient avec ivresse.

« Un jour la princesse, retenue au palais de son père par les devoirs de l'étiquette, ne put venir au rendez-vous habituel. Lp jeune homme attendit, attendit en vain, et Dieu sait ce qu'est l'attente quand on attend sa belle !

«Parmi les fleurs champêtres qui émailiaient ce lieu de délices, il en était quelques-unes qui s'élevaient au-dessus de toutes les autres. La tige qui les supportait était si frêle, elles inclinaient si gracieusement leurs pétales au souffle de la brise, il y avait dans leur attitude une si amoureuse nonchalance, que le jeune homme les remarqua et les cueillit. Il en fit d'abord une petite gerbe; puis, l'impatience le gagnant, il tourmenta ces fleurs délicates; puis il déchira leurs tiges et fut tout surpris de voir que chacune de ces tiges fournissait une quantité considérable de filaments d'une prodigieuse souplesse. Cette fleur, c'était le lin; ces filaments, c'était le germe des fins tissus que nous portons; celte découverte allait devenir une des plus précieuses conquêtes du génie humain. Qu'on vienne, ^près cela, calomnier l'amour et les

amants ! Comprend-on que les savants, en plaçant dans leur grimoire cette fleur délicate, d'origine si poétique, aient osé lui donner une dénomination barbare ! ils la classent parmi les caryophilées^ de la pentandrie-pentagynie^ et dans leur latin de cuisine ils la nomment linum usitatissimum. Qu'estce que les fleurs ont donc fait aux savants pour qu'ils les traitent si mal ?

c Les merveilleuses propriétés du lin furent à peine connues, les premières étoffes furent à peine tissées, que de proche en proche et de siècle en siècle la culture de cette plante se répandit dans tous les pays. Suivant sa louable habitude, l'histoire n'a pas conservé le nom du chamelier obscur qui découvrit cette source de richesses ; en revanche, elle nous a transmis avec soin les noms, les faits et les gestes de tous les Tamerlans qui ont successivement dévasté le globe.

« De l'Inde, grâce aux hardis navigateurs hollandais et français, le lin fut transporté dans les régions tempérées de l'Europe et dans les Flandres surtout, où il fut cultivé avec amour et mis en œuvre avec ime rare intelligence. Ce fut pour l'industrie européenne une grande et précieuse conquête que celle-là; mais, comme toutes les conquêtes, elle a coûté fort cher. Les diverses pré-

parations que le lin et le chanvre doivent subir avant de pouvoir être filés, tordus ou tissés, telles que le rouissage, le broiement, le teillage, le peignage, etc., ont étiolé et tué d'innombrables gêné* rations. Loi fatale! Il n'est pas un seul de nos progrès qui ne soit souillé de sang humain.

« Qui de nous n'a vu fonctionner la quenouille et le rouet, modestes attributs des vertus domestiques de nos aïeules? Pénélope filait, Lucrèce filait, Berthe filait, sainte Geneviève filait. On ne file plus aujourd'hui, et les industriels s'en plaignent. La mécanique a réalisé le vœu de l'empereur Napoléon I", qui avait proposé un prix d'un million à l'inventeur de la filature du lin. La France a fait des prodiges sous ce rapport ; mais, par une étrange anomalie, la science mécanique n*a pu vaincre en cette circonstance l'habileté de la maind'œuvre la plus vulgaire. Les plus fins tissus de toile, ces batistes légères qui semblent tissées par la main des fées, ne s'obtiennent que par la filature au rouet, et bientôt on ne trouvera plus de fileuses. Les femmes de nos départements du Nord ont l'indignité d'abandonner celte profession qui exténuait de bonne heure leurs poumons , mais qui en revanche leur rapportait six, sept et quelquefois jusqu'à huit sous par jour. Les ingrates !

« Les tissus de toile croisés, communément dé^ signés dans le commerce sous le nom de coutils, ayant beaucoup plus de consistance que les tissus de toute autre nature, les dames ne tardèrent pas à s'en emparer pour faire confectionner leurs corsets, invention funeste dont j'ai fini par découvrir le but providentiel.

« Tant que la guerre et la conquête furent le but principal de l'activité humaine, les hommes mouraient par milliers sur le champ de bataille. Les femmes ne se battant pas, il fallut trouver pour elles un élément de destruction aussi sûr, aussi rapide que celui qui décimait les hommes; sans cela il y aurait eu bientôt sur la terre cent individus du sexe féminin pour un du sexe masculin. Mais Dieu, qui n'est pas polygame, souffla à Isabeau de Bavière l'idée de serrer étroitement sa taille dans un corset ; celte nouvelle mode fit fureur, et dès lors les chances de mortalité furent égales entré les deux sexes. Les hommes mouraient d'un coup d'arquebuse, les femmes d'un coup de corset, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

a Aujourd'hui que la guerre laisse les hommes croître et se multipUer, les femmes seront bien obligées de renoncer, sinon au corset, du moins à

ses abus, sans cela il arriverait avant peu qu'il y aurait dans le monde plus d'hommes que de femmes.

« Le corset de la duchesse de *** fiit confectionné par elle-même pendant les premières années de la Restauration avec le premier coutil filé et tissé par des procédés mécaniques. La duchesse était alors tout simplement une des plus jolies et des plus fraîches actrices de Paris. Le corset décida de sa destinée et fit sa fortune. Un grand seigneur étranger la vit, s'éprit de sa taille fine et souple et voulut en faire sa maîtresse ; elle eut assez de sagesse pour résister, tant et si bien qu'elle devint duchesse, duchesse de bon aloi, car elle était belle, bonne, et spirituelle, triple couronne que Dieu réunit rarement sur la même tête. Elle fut présentée à la cour au grand désespoir de quelques marquises vieilles et laides qu'elle fit mourir de chagrin. Un jour, la mort du duc, son noble époux, la laissa en possession de la liberté du veuvage et d'une immense fortune dont elle sut faire un usage très-pimpant.

« Parfois, quand elle n'était environnée que d'amis intimes, elle ouvrait un petit coffret de bois de rose et elle en sortait ce corset de coutil blanc, ce corset dont sa fine taille aurait si bien pu se

passer, et qui lui rappelait les plus pauvres mais aussi les plus beaux jours de son étincelante jeunesse. Elle tenait beaucoup à ce corset, et cependant, ô humaine faiblesse!... »

Ici, le manuscrit raconte comment cette partie du vêtement de la duchesse est arrivée dans le musée où nous le voyons aujourd'hui. Nous supprimons cette partie du récit.

Depuis l'époque où l'étoffe de ce corset fut tissée, que de progrès a accomplis chez nous cette grande industrie lihière, une de nos gloires nationales ! La France possède aujourd'hui 105 filatures de lin faisant mouvoir 244000 broches, et, malgré cela, combien nous sommes loin encore de l'Angleterre, dont la prospérité sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, date de la révocation de l'édit de Nantes, qui eut pour effet de rejeter à l'étranger nos plus habiles industriels, nos ouvriers les plus intelligents! Ce qui n'empêche pas Louis XIV d'être un grand roi, et le corset de la duchesse d'être un ravissant corset !

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