‹ Contes industrielsChapitre 7 sur 30 · CE DONT EST CAPABLE UNE MANCHETTE EN DENTELLE · texte numérisé non relu

CE DONT EST CAPABLE UNE MANCHETTE EN DENTELLE

Par une des belles journées du printemps dernier, en bouquinant, suivant ma mauvaise habitude, dans un magasin de curiosités, je fis la rencontre d'une personne respectable, qui m'apprit sur la fabrication de la dentelle des détails fort curieux que j'ignorais et que quelques-uns de mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés d'apprendre. Ce personnage original est tout simplement une manchette de dentelle jaunie par le temps comme un parchemin du xr siècle,

et toute froissée encore, à demi déchirée comme à la suite d'une lutte ou d'un effort quelconque.

En furetant à travers ces antiques merveilles, ces bahuts, ces porcelaines, ces bijoux, ces cristaux de Bohême que la mode remet en honneur, j'avais ouvert un coffret d'ébène massif, incrusté d'arabesques de nacre et d'or. La disposition intérieure de ce petit meuble me frappa ; il était plaqué de bois de rose et exhalait je ne sais quel parfum coquet du règne de Louis XV. Entre ce bois de rose au dedans et Tébène incrusté au dehors, il y avait un anachorisme de trois siècles.

« Ce coflVet a un double fond, une cachette quelconque, dis-je au marchand, en palpant de la main les parois intérieures.

—Non, monsieur, me répondit-il avec aplomb.»

Au moment même je pressai un ressort invisible, et la cachette s'ouvrit, au grand étonnement du marchand. Elle contenait un paquet de lettres soigneusement noué avec un ruban bleu horriblement fané, une tresse de cheveux châtains roidis par le temps, une petite clef de vermeil et la manchette de dentelle dont j'ai déjà parlé.

Je vous laisse à penser si ma curiosité fut sou-' dain éveillée ; je vis là tout un roman mystérieux^

un poëme à déchiffrer, les traces de quelque grande passion à suivre. Je n'achetai pas le coffret, sous le futile prétexte qu'il coûtait cent écus ; mais le marchand, pour me remercier de ma découverte, consentit à me vendre la dentelle à la condition que j'aurais le paquet de lettres, la tresse de cheveux et la petite clef de vermeil pardessus le marché.

Ceux qui aiment à remuer la cendre des choses passées, à raviver une étincelle dans les foyers éteints, comprendront seuls ma joie en emportant chez moi ces reliques d'un autre âge, ces débris oubliés où j'allais peut-être surprendre les secrets battements de cœurs depuis longtemps glacés par la mort. L'avare qui compte ses richesses, l'amant qui tient dans sa main tremblante le billet ftirtif de la femme aimée , ne se cachent pas avec plus de soin que je ne le fis pour dérouler devant moi mon petit trésor, pour lire ces lettres qu'un singulier hasard venait de mettre en ma possession.

Je ne m'étais pas trompé. Il y avait là toute une histoire pleine d'amour et de larmes, dont il était facile de suivre la trace à travers ces lambeaux de correspondance qu'une main pieuse avait soigneusement recueillis. Les héros de cette histoire, désignés sous des noms de convention, avaient évi-

demment appartenu à Ja haute société du règne de Louis XV. Les cheveux, la petite clef, les lettres et le ruban bleu qui les liait, la dentelle elle-même dont la déchirure se rattachait à quelque tendre souvenir, étaient les gages et les muets témoins d'une passion ardente et profonde.

Muets ! je me trompe.

Pendant que je lisais les lettres écrites d'une petite écriture fine et ferme, virile et féminine à la • fois, j'entendis tout près de moi un long soupir. Je regardai d'un œil surpris, et je vis la manchette s'étirer comme fait une personne longtemps soumise à une position gênante.

Je lui adressai la parole et elle me répondit avec une volubilité charmante ; mais, je me hâte de .le dire à l'éloge des dentelles en général et de ma manchette en particulier, elle refusa obstinément de répondre à mes questions sur l'aventure à laquelle elle s'était trouvée mêlée. J'insistai pour connaître au moins les véritables noms du personnage auquel elle avait appartenu, de la femme qui l'avait si soigneusement recueillie.

« Eh ! monsieur, me dit-elle d'une voix claire et pénétrante, comment ne savez-vous pas que la discrétion est la première et peut-être, hélas! la seule de nos vertus ? Où en serait le monde si les

dentelles révélaient toutes les intrigues d'amour, tous les mystères auxquels elles sont mêlées î Mais 11 n'y aurait plus de repos dans les familles, et la société serait ébranlée jusqu'en ses fondements, comme vous dites dans le jargon politique ! Non: je ne divulguerai jamais les secrets tour à tour si doux et si terribles que j'ai recueillis. Mais, si vous le voulez, je puis vous parler de moi, et peut-être penserez-vous que mon histoire n'est pas dépourvue d'intérêt.

— Parlez, lui dis-je, espérant bien lui faire oublier la réserve qu'elle s'était imposée ; parlez, je vous écoute, quoiqu'il me paraisse difficile de m'intéresser à l'origine et à la destinée d'une pauvre petite manchette de dentelle comme vous.

— Ah ! l'ignorant ! reprit-elle avec vivacité, je vous engage, en effet, à parler légèrement de la dentelle! M, de Voltaire, qui n'était cependant pas un sot, a dit quelque part, dans une de ses plus spirituelles boutades, que le fruit défendu, la fameuse pomme du paradis terrestre ne tenta si fort la mère du genre humain que parce qu'elle contenait probablement un chiffon de dentelle. Il voulait exprimer ainsi l'irrésistible ascendant que j'exerce sur les femmes. La vérité est que mon origine ne remonte pas si haut.

M La dentelle est quelque chose de plus que le signe d'une industrie perfectionnée, elle est aussi le symbole d'une civilisation dans laquelle les femmes sont appelées à remplir un rôle important. Notre tissu frêle et délicat était impossible avec des mœurs grossières et des habitudes brutales. Le jour où les femmes ont porté de la dentelJe, la dentelle qui relève et adoucit l'éclat de leur beauté! ce jour-là, elles ont imposé aux hommes une tenue respectueuse qu'ils avaient jusque-là ignorée. Aussi, voyez combien il faut dé siècles pour que l'industrie tente celte grande épreuve !

« Ce fut une bergère, ou, si le mot vous paraît ridicule, une paysanne d'Alençon qui, la première, imagina de faire de la dentelle, très-imparfaite d'abord. Elle avait remarqué ces feuilles d'arbres auxquelles l'hiver enlève certaines parties de leur tissu en conservant toutes leurs nervures et toutes leurs fibres. Rien n'est plus gracieux, vous le savez, que ces découpures naturelles. La paysanne, qui passait ses journées à tourner ses fuseaux, eut l'idée de filer son plus beau lin en fils aussi fins que possible, puis elle tressa, enlaça ses fils d'une façon si originale qu'elle forma une dentelle dont elle fit un bonnet pour sa fille. Cette coquetterie maternelle a fait dans la toilette et dans la desti-

née des femmes tout une révolution. Le bonnet fit l'admiration de tout le pays à plusieurs lieues à la ronde. Un marchand vénitien, qui passait par là, ofliit d'acheter le bonnet, se fit raconter par la paysanne la façon dont elle s'y était prise pour Élire ce tissu merveilleux ; puis il partit. En passant par les Pays-Bas, il raconta à quelques personnes la curieuse trouvaille qu'il avait faite ; cette indiscrétion ne fut pas perdue, et tandis que le marchand dotait Venise, sa patrie, d'une découverte toute française, la Belgique créait chez elle cette industrie, la seule qui ait popularisé le nom des cités où elle fleurit.

c Bientôt il ne fut bruit dans le monde que des dentelles de Venise, de Valenciennes, de Malines ; ce fut une fureur ! On vendait un château et bien d'autres choses, hélas 1 pour avoir une coiffure ou un volant de dentelles. Mais la nécessité de demander aux étrangers ces frêles et charmants produits auxquels la mode venait de donner une vogue si prodigieuse, humihait notre orgueil national.

« Louis XIV, qui n'aimait guère à être tributaire de l'étranger, et que stimulaient d'ailleurs les coquettes exigences de ses maîtresses, fit un jour appeler Colbert et lui exprima son désir de voir la manufacture des dentelles introduite dans son

royaume. Un agent diplomatique fut aussitôt envoyé à Venise, où il embaucha une trentaine d'ouvrières habiles qui vinrent en France. Dans le même temps, un jeune gentilhomme, M. le comte de Marsan, sollicitait un privilège exclusif en faveur de sa nourrice, Mme Dumont, qui, aidée de ses quatre filles, avait monté à Bruxelles un atelier de dentelles très-florissant. Mme Dumont céda aux instances du jeune comte et se décida à transporter son industrie à Paris. Le roi, la reine, toutes les grandes dames de la cour prirent sous leur patronage rétablissement nouveau, dont le siège était au faubourg Saint-Antoine. La manufacture de dentelles reçut le titre de manufacture royale, et eut une garde d'honneur. Le travail de la dentelle fut considéré comme un travail noble, et en peu de temps Mme Dumont eut sous ses ordres un charmant troupeau de deux cents jeunes filles, dont la plupart appartenaient à des familles aristocratiques plus ou moins ruinées.

« Les ouvrages sortis de cet atelier effacèrent bientôt par leur perfection les points de Venise, jusque-là sans rivaux. L*habileté des mains françaises fil merveille, et la coquetterie nationale eut son arsenal. Maïs Colbert n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin. Par lettres patentes

du 5 août 1675, il autorisa une dame Gilbert, d'Alençon, à fonder dans cette ville, au moyen d'une avance de 150 000 livres, une manufacture de dentelles dont il assura la durée et le succès par d'autres lettres datées de 1684, qui frappèrent de prohibition les dentelles de Venise, de Gênes et de Flandre. »

Les connaissances historiques de cette manchette me morfondaient et m'humiliaient quelque peu. Je fis bonne contenance cependant ; je la pris sous mes doigts, j'examinai la fme souplesse de son tissu, l'élégance du dessin.

« Je parie, me dit-elle, en souriant d'un maUn sourire, que vous ne sauriez à première vue indiquer mon origine. Suis-je Anglaise ou Française ? suis-je un point de Venise, une Malinesy une Vor* lencienneSf voyons, dites 1 »

J'avouai mon ignorance.

« Ah ! que vous avez tort ! reprit la manchette, qui ne put retenir un sout)ir profond. Que vous ne sachiez pas l'histoire d'un produit qui tient dans l'industrie et dans les préoccupations féminines une si large place, je le comprends à la rigueur ; mais que vous ne sachiez pas distinguer un point d'Angleterre d'une valenciennesy dans un

temps où Ton n'arrive à rien, pas même à TAca* demie, sans les femmes, c'est tout simplement monstrueux et impardonnable.

« Telle que vous me voyez, Je suis Française, je suis précisément un des plus beaux produits qui soient sortis de la fabrique de cette dame Gilbert dont je vous parlais tout à l'heure. J'ai fait fureur autrefois, j'étais un point d'Alençon magnifique ; je fus achetée par une des plus belles duchesses de la cour, dont j'ornai longtemps le corsage, place co* quette où je pus surprendre tous les battements de son cœur, où je fus initiée à tous les mystères de la coquetterie féminine. Quand les hommes à leur tour mirent des dentelles, ma jeun^ maîtresse se sépara de moi, me transforma en manchettes et me donna comme gage d'un éternel amour à M. de Richelieu , pour lequel elle daignait avoir quelques bontés. La mode depuis lors, hélas! a détrôné le point d'Alençon, et la mode en cela n'a fait preuve ni d'intelligence ni de patriotisme. Savez*vous, monsieur, que le fil dont mon tissu est formé, tissu dont la nymphe Arachné serait jalouse, a coûté 4000 francs le demi-kilogramme ? Savez-vous que chaque partie de ce tissu et de cette broderie, le dessin, la piqûre, le tracé, la bride, la couchure, la bouclure, le réseau, le rem-

plis, le fond, le mignon Ja brode, les picots, le lavage, Fassemblage, etc., etc., ont nécessité des efforts prodigieux, une habileté de mains incroyable, c C'est là. ce qui a fait mon malheur. Je n'étais accessible qu'aux grandes fortunes ; on a fait des imitations assez habiles, mais qui ne trompent que des yeux inexpérimentés comme les vôtres. De toutes les hypocrisies, la fausse dentelle est la plus odieuse. De mon temps on avait imaginé des dentelles communes auxquelles on donna le nom assez brutal de gueuses; le nom a tué la chose : les gueuses ont disparu. La dentelle, qui était le privilège des classes riches, est portée aujourd'hui à peu près par toutes les femmes, et j'en suis enchantée. La dentelle est le signe irrécusable du progrès. Vous avez à Caen, à Bayeux, à Lille, des fabriques importantes qui alimentent le luxe des Espagnoles, des Havanaises, des Mexicaines, des Américaines, le ne parle pas de Honfleur, de Dieppe, d'Arras, du Puy, d'Armentières, de Bailleul et de tous les centres où se fabriquent des dentelles communes et de fausses valenciennes. Au nom de la vérité, je proteste contre le faux ; je ne l'aime pas, et je vous engage à protester avec moi, car si jamais le monde retourne à la barbarie, ce sera par un chemin tapissé de dentelles de coton.

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