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Tout à Tintant

LE DIABLE liN ENFER 2J7

Dont Alibech, non encor déniaisée,

Dit : « Il faut bien que le diable en eiïet

Soit une chose étrange et bien mauvaise :

11 brise tout; voyez le mal qu'il fait

A sa prison : non pas qu'il m'en déplaise ;

Mais il mérite, en bonne vérité,

D'y retourner. — Soit fait, » ce dit le frère,

Tant s'appliqua Rustic à ce mystère,

Tant prit de soin, tant eut de charité.

Qu'enfin l'enfer s'accoutumant au diable

Elit eu toujours sa présence agréable.

Si l'autre eût pu toujours en faire essai.

Sur quoi la l^elle : « On dit encor bien vrai

Qu'il n'est prison si douce que son hôte

En peu de temps ne s'y lasse sans faute. »

Bientôt nos gens ont noise sur ce point.

En vain l'enfer son prisonnier rappelle :

Le diable est sourd, le diable n'entend point.

L'enler s'ennuie, autant en fait la belle;

Ce grand désir d'être sainte s'en va.

Rustic voudroit être dépêtré d'elle;

Elle pourvoit d'elle-même à cela.

Furtivement elle quitte le sire,

Par le [)lus court s'en retourne chez soi.

Je suis en soin de ce qu'elle jiut (Hre A ses parents : c'est ce qu'en bonne foi

238 QUATRIÈMi: PARTIE.

Jusqu'à présent je n'ai bien su comprendre.

Apparemment elle leur fit entendre

Que son cœur, mû d'un appétit d'enfant,

L'avoit portée à tâcher d'être sainte:

Ou l'on la crut, ou l'on en fit semblant.

Sa parenté prit pour argent comptant

Un tel motif : non que de quelque atteinte

A son enfer on n'eût -^[uelque soupçon;

Mais cette chartre* est faite de façon

Qu'on n'y voit goutte, et maint geôlier s'y trompe.

Alibech fut festinée en grand'pompe.

L'histoire dit que par simplicité

Elle con;a la chose h ses compagnes.

« Besoin n'étoit que votre sainteté,

Ce lui dit-on, traversât ces campagnes;

On vous auroit, sans bouger du logis,

Même leçon, même secret appris.

— Je vous aurois, dit l'une, offert mon frère.

— Vous auriez eu, dit l'autre, mon cousin. Et Néherbal, notre prochain voisin.

N'est pas non plus novice en ce mystère . Il vous recherche : acceptez ce parti Devant qu'on soit d'un tel cas averti » Elle le fît. Néherbal n'étoit homme

1. Charlre, prison, du latin carcer L'expression « tenir en chartre f rivée » est encore en usage.

LE DIABLE KN ENFER. 2â9

A cela près. On donna telle somme Qu'avec les traits de la jeune Alibech 11 prit poui' bon un enfer irès-suspect, Usant des I iens que l'hvnien nous envoie. A tous époux Dieu doini. ' pareille joie! Ne plus ne moins qu'employoil au désert Rustic son diable, Alibech son enfer *.

I. Duijfie. Il Dieu vous doint ce que vostre noble cueur désire! » (Rabelais, liv. II, ch. xvi.)

"2. Ces deux derniei's vers sont supprimés daas rédition de 1685.

Î40 QUATKIÈME FAKTIli.

Messire Jean, c'étoii cert?\in curé Qui prêchoit peu, sinon sur la vendange; Sur ce sujet, sans être préparé, 11 triomplioit, vous eussiez dit un ange. Encore un point étoit touché de lui.

Non si souvent qu'eût voulu le messire; Et ce poinl-Ià les enfants d'aujourd'hui Savent que c'est, besoin n'ai de le dire. Messire Jean, tel que je le décris, Faisoil si bien que femmes et maris Le recherchoient, estimoient sa science ; Au demeurant, il n'étoit conscience Un peu jolie, et bonne à diriger.

Qu'il ne voulût lui-même interroger, Ne s'en fiant aux soins de son vicaire. Messire Jean auroit voulu tout faire,

LA JL'MENT DU COMPÈRE PIEHRE. i44

S'eiitremettoit en zélé direcieur, Ailoit partout, disant qu'un bon pasteur Ne peut trop bien ses ouailles coniioître, Dont par lui-même instruit en vouloit être.

Parmi les gens de lui les mieux venus, 11 fréqueiitoit chez le compère Pierre, Bon villa;;eois à qui, pour toute terre, Pour tout domaine et pour tous revenus. Dieu ne donna que ses deux bras tout nus, Et son louchct \ dont, pour tout ustensille % Pierre faisoit subsister sa famille.

11 uvoit fenune et belle ei jeune encor, Ferme surtout : la hâle avoit fait tort A son vi=age, et non à sa personne.

Nous autres gens peut-être aurions voulu Du délicat: ce rustic'' ne m'eût plu : Pour des cui'és la pâte en étoit bonne, lit convenoit à semblables amours.

Messire Jean la regardoit toujours Du coin de l'œil, toujours tournoit la lète De son côté, comme un chien qui fait fjte

1. Sorte de bêche. Ce mot est encore d'un commun usage dans le nord de la France,

•2. Les éditions de 1075, 1070 et 1085 portent uslensille. La Fontaine a ajouté un l au mol mtensi'e pour mieux rimer avec famille.

3, Cette beauté rustique.

Contes T. II.

i42 QUATRIÈME PARTIE.

Aux os qu'il voit n'être pas trop chétifs. Que s'il en voit un de belle apparence, Non décharné, plein encor île substance, 11 tient dessus ses regards attentifs; 11 s'inquiète, il trépigne, il remue Oreille et queue ; il a toujours la vue Dessus cet os, et le ronge des yeux Vingt fois devant que son palais s'en sente. Messire Jean tout ainsi se tourmente A cet objet pour lui délicieux.

La villageoise étoit fort innocente, Et n'entendoit aux façons du pasteur Mystère aucun ; ni son regard flatteur. Mi ses présents ne touchoient Magdeleine ; Bouquets de thym et pots de marjolaine Tomboient à terre : avoir cent menus soins, C'étoil parler bas-breton tout au moins ^ Il savisa d'un plaisant stratagème.

Pierre étoit lourd, sans esprit : je crois bien Qu'il ne se fût précipité lui-même * ; Mais par delà de lui demander rien, G'étoit abus et très-grande sottise.

L'autre lui dit : « Compère mon ami, Te voilà pauvre- et n'ayant à demi

1. C'était parler un langage inintelligible 'i Jeté dans un précipice.

Ce qu'il le faut; si je t'apprends la guise Et le moyen d'être un jour plus content Qu'un petit roi, sans te tourmenter tant, Que me veux-tu donner pour mes étrennes? » Pierre répond : « Parbleu! messire Jean, Je suis à vous, disposez de mes peines : Car vous savez que c'est tout mon vaillant. Notre cochon ne nous faudra ' pourtant ; 11 a mangé plus de son, par mon âme!

Qu'il n'en tiendroit trois fois dans ce tonneau ; Et, d'abondant, la vache à notre femme Nous a promis qu'elle feroit un veau : Prenez le tout. — Je ne veux nul salaire, Dit le pasteur; obUger mon compère.

Ce m'est assez. Je te dirai comment :

Mon dessein est de rendre Magdeleine Jument le jour, par art d'enchantement, Lui redonnant sur le soir forme humaine. Très-grand profit pourra certainement T'en revenir ; car ton âne est si lent, Que du marché l'heure est presque passée Quand il arrive : ainsi tu ne vends pas, Comme tu veux, tes herbes, ta denrée, Tes choux, tes aulx, enfin tout ton tracas*.

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