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Legrand d'Aussy, IV

308 QUAIIUÈME PARTIE.

« Mulette (Alamont) est une contrée où le Vieil de la Montaigne souloit demourer anciennement ; et veult dire mulellc en franrois : diex terrien. Or vous conterai toute son affaire selonc ce que le dit messire Marc Pol, qui l'oy conter à pluseurs hommes de celle contrée. Le Vieil estoit appelez en leur languao:e Aloadin (Ala-ed-din). Il avoit fait fermer entre deux montaignes, en une vallée, le plus grand jardin et le plus beau qui onques fust veuz, plains de tous fruiz du monde; et y avoit les plus belles maisons et les plus beaus palais qui oncques fussent veuz, touz dorez et pourtraiz de toutes choses moult bien. Et si y avoit conduis qui couraient moult bien de vin et de lait et de miel et d'aiguë (enii) ; et plain de dames et de damoiselles les plus belles du monde, qui savoient sonner de louz instrumens et chanter moult bien, et dansoient si que ce estnient uns deliz de ce veoir. Et leur faisoit entendant, le Vieil, qut- ce jardin estoit paradis. Et pour ce l'avoit-il fait de telle manière que Mahomez distque leur paradis seroit beaus jardins plains de conduis de vir. et de lait et de miel et d'algue, et plains de belles femmes au délit de chascun, en celle manière comme celui du Vieil. Et pour ce croient ils que ce fust paradis.

c( En cel jardin n'entroit nulz homs, senon ceus que il vouloit faire ses Hasisins. 11 avoit un chastel à l'entrée de cel jardin, si fort que tout le monde ne le pourroit prendre, et ne povoit on entrer en cel jardin que par illec. Il tenoit en sa court joenes en fans de douze ans, de sa contrée, qui a\ oient volenté d'estre hommes d'armes : et leur disoit comment Mahommet disoit que leur paradis estoit de la manière que je vous ai dit; et ceus le créoient comme Sarrasins le croient. Et les faisoit mettre dedans cel jirdin par dix et par six et par quatre ensemble, en ce«t manière : car il leur faisoit boivre ^un buvrage de quoi ils s'endonnoient maintenant; puis les faisoit prendre et mettre eu son jardin. Kt quand ils s'esveilloient si se treuvoient là.

« Ouf-nd il se treuvent léans et il se voient en si beau lieu, cuident estre en paradis vraiement. Les dames et les damoisellesles soulacent touzjours à leur volenté, si que les jeunes ontce que ils veulent avoir^ et jamaisà leur voulenté n'istroient de laiens. Le Seigneur Vieil, que je vous ai dit, si tient sa court noble et grant, et fait accroire à celé simple gent, qui li est entour, que il est un grant prophète. Et ainsi le croient certainement. Et quant il veut avoir de ses Hci^lsins pour envoler les en aucun lieu, si leur fait donner de ce buvrage à aucuns qui sont en cel jardin, et si le fait porter en son palais. Et quant il est esveilliez^ si se trouve hors de sou paradis et n'en est pas trop aise. Le Vieil le fait venir devant lui, et si s'umilie moult vers lui c^mme celui qu'ils croient qu'il soit vrais prophètes. Et il leur demande dont ils viennent. Et ils dient que ils viennent de paradis, et dient que il est te. comme Mahomet dist en leur loy. Et li autres qui ce oient et ne l'ont veu, si y ont grant voulenté d'aler.

« Et quant il veut faire occire un grand seigneur, si leur dist: « Alez et occiez^ tel personne; et quant vous serez « retournez, je vous ferai porter par mes angles (anges) en « paradis. Et se vous morez là, je manderai à mes angles que « ils vous portent arrierr-s en paradis. » Et ainsi leur faisoit acroire ; et pour ce faisoient Ijus son commandement qu'ils ne iaissoient pour nul péril, pour le grant talent que ils avoient de tourner arrière en son paradis. Et par ceste manière faisoit le Vieil occire touz ceus que il leur commandoit. Et pour la très grant doute que les seigneurs avoient de lui, si li rendoient treu (tribut) pour avoir paix à lui et amistié. »

Marco Polo n'avait entendu raconter sur les Ismaéliens que les récits fantastiques du vulgaire. Pour que le Vieux de la Montagne eût à sa disposition, afin de faire trembler les souverains de l'Asie et tous ceux qui s'opposaient à sa puissance, des adeptes aussi dévoués, aussi fanatiques que ceux

qui exécutaient ses volontés, il fallait autre chose que les jouissances qu'on nous décrit. L'enseignement secret communiqué aux initiés était seul capable de donner aux Ismaéliens cette trempe de caractère qui en faisait des instruments d'autant plus énergiques et redoutables qu'ils avaient l'intelligence de leurs actes. (G. Pauthier, le Livre de Marco Polo. Paris, Firmin Didot, 1865, t. I, p. 101.)

Vil. Le Psautier. Imité de Boccace, nouvelle ii de la IX« journée du Décaméron, dont voici le sommaire :

« Levasi una badessa in fretta e al buio, per trovare una sua monaca a lei accusata col suo amante nel letto ; ed essendo con lei un prête, credendosi il saltero de' veli aver posto in capo, le brache del prête vi si pose : lequali vedendo l'accusataet fattalane accorgere, fu diliberata ed ebbe agio di starsi col suo amante. »

Le même conte se trouve, avant Boccace, dans le roman de Renard le contre fait (1330).

Il est dans Morlini, nouvelle XL : De abbatissa quœ moniales corripiens stipra capiU bracas lenebat; — dans le Grand Parangon des Nouvelle!^ 7ion,veUes, n" 15'2 : « D'une abesse qui vouioit bailler discipline à une de ses nonnains d'un cas dont elle estoit coupable elle mesme. »

Vlll. Le roi Candaale et le Maître en droit. L'histoire du roi Candaule est dans Hérodote, liv. I, 7-12.

Vflisloire du Maître en droit est tirée des anciens conteurs italiens. On la trouve dans // Pecorone de ser Giovanni, giornata prima, novella 11 : « Bucciolo e Pietro Paolo vanno a studiare a Bologna. Bucciolo iicenziato in lege vuol tornarsene a Roma senza l'altro, ma poi si détermina d'aspettarlo. Intanto demanda il maestro che gl' insegni che modo si tiene d'innamorarsi. Profitto ch' egli ne fece a danno del maestro. »

Bucciolo, aj'ant fini son cours de décret avant son compagnon, demande à son maître de lui enseigner comment on fait l'amour. Le maître, joyeux, lui donne le conseil d'aller le dimanche matin à l'église des Frères-Mineurs, et de suivre la dame qui lui plaira. Il le guide ainsi de ses avis expérimentés jusqu'à ce qu'il soupçonne que la dame séduite par l'écolier est sa propre femme. Furieux, il frappe à la porte du lo<ris pendant que Bucciolo s'y trouve. La dame cache Bucciolo sous un monceau d'étcffes, puis ouvre à son mari, qui cherche par toute la maison sans découvrir personne. Le lendemain, Bucciolo, qui n'a point reconnu le mari, raconte en riant l'aventure à son maître, qui fait la grimace que vous supposez. Le soir, l'écolier a un nouveau rendez-vous. Le maître, armé de toutes pièces, s'empresse de le suivre, et frappe à la porte lorsque l'élève vient à peine d'entrer. La femme trouve moyen de faire évader Bucciolo. Le mari tempête par toute la maison. La Ijonne dame persuade à ses frères et à toutes les personnes qui accou ent au tapage que son époux a perdu la tête à force d'étudier. On s'assure qu'il n'y a aucun étranger dans I3 logis. L'équipage dans lequel on voit le professeur, l'épée nue à la main et vomissant d'^s menaces et des injures, convainc chacun que le pauvre homme est devenu fou. On s'empare de lui, on le lie étroitement et on l'attache sur son lit, de manière qu'il soit dans l'impossibilité de nuire à personne. La bruit du malheur qui lui est arrivé se répand dans la ville. Ses élèves viennent le voir, Bucciolo parmi les autres. Le maître, voyant celui-ci, lui dit : « Bucciolo, Bucciolo, va-t'en à la grâce de nieu, car tu t'es bien instruit à mes dépens. » L'écolier, se trouvant assez savant, s'en retourne à Rome.

Masuccio a traité le même sujet dans ses Nouvelles, partie IV, nouvelle iv.

Straporole, dans ses Facétieuses Nuits, raconte l'histoire de « Nérin, fils de Galois, roi de Portugal, amoureux de Jan(

ton, fennne de maistre Raymond Brunel, physicien ». Il débute comme il suit : « Il y a beaucoup de gens, très-honorées dames, qui, s'estans adonnez par longue espace de temps aux estudes des bonnes lettres, pensent sçavoir beaucoup de choses, mais ils ne scavent rien ou bien peu : car se cuidant telles gens signer par le front, se viennent eux-mêmes à arracher les yeux, comme il advint à un médecin fort sçavant pu son art, lequel, pensant se mocquer d'autruy, fui lui-mesme mocqué à son grant deshonneur et reproche, comme vous entendrez par le discours de la faille que je vous raconteray présentement i . »

Dans la nouvelle de Straparole, maître Raimond a le tort de montrer à Nérin sa femme Janeton, de la lui vanter, et de les pousser l'un et l'autre aux aventures. Lorsque l'étudiant est parvenu à se faire aimer de la belle Janeton, qu'il ne sait pas être la femme de son maître, c'est à celui-ci qu'il vient confier ses joyeuses fredaines. Le mari forme le projet de surprendre les deux amants. Toujours lejeune homme lui échappe, et s'empresse de lui rapporter comment il s'est évadé : une première fois il était caché derrière les courtin^^s du lit ; une deuxième fois dans un coffre; une troisième fois dans une garde-robe. En vain maître Raimond est averti des rendezvous et des ruses qu'on emploie contre lui : il va jusqu'à mettre le feu à son logis, et il en est pour sa maison brûlée, car la première personne qui accoste maître Raimond le lendemain, c'pst lejeune homme, qui le salue avec ces mots: « Bonjour, monsieur le docteur, je veux vous raconter tine cliose qui vous plaira grandement... » Nérin, ayant évité un dernier piège qui lui était tendu, s'enfuit avec Janeton en Portugal, « et maistre Raimond en mourut de deuil et de fascherie ».

1. Quatrième nuit, fable, iv. Traduction de Jean Louveaii et Pierre de I.arivey. Édition de P. Jannet, t857.

REMARQUliS. ^»3

Dans ce conte de Straparole, nous trouvons et nous avons sii;nalé Porigine probable des confidences du jeune Horace à Arnolphe, de VÉcole des femmes '. La Fontaine s'est arrêté à la première partie de l'histoire, et a cliangé le dénoûment.

I\. Le Diable en enfer. Imité de Boccace, nouvelle x de k III' journée du Décaméron, dont voici le sommaire : « Alibech diviene romita, a cui Rustico monaco insegna rimettere il diavolo in inferno ; poi quindi tolta, diventa moglie di Neerbale. »

X. La Jument de 7naitre Pierre. Imité de Boccace, nouvelle X de la IX* journée du Décaméron, dont voici le sommaire : « Donno Gianni ad instanzia di compar Pieiro fa lo incantesimo per far diventar la moglie una cavalla, e quando viene ad appicar la coda, compar Pietro, dicendo che non vi voleva coda, guasta tutto lo incantamento. »

La nouvelle de Boccace a beaucoup de rapport avec le fabliau « de la Damoiselle qui volt voler » (Barbazan, IV, 271; Le Grand d'Aussy, IV, 318;. Ce fabliau est toutefois plus heureusement imaginé. Une damoiselle repousse tous ceux qui aspirent à sa main; elle n'a qu'une idée en tête : c'est de voler dans les airs comme les oiseaux. Elle se fait fabriquer des ailes de cire et de plumes; rien ne réussit. Un clerc profite de cette disposition d'esprit; il lui persuade que, par son art, il la transformera en oisi^au et lui fera un bec, des ailes et une queue. Comment il s'y prend, on le devine sans peine. Mais au lieu de devenir plus légère, la damoiselle devient plus pesante; au lieu de se voir pousser une queue et des ailes, elle se trouve enceinte et moins capable ^ue jamais de s'élever au-dessus du sol Elle reproche alors au clerc de l'avoir trompée. Le « vaillant clerc » répond que sa présomption et

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