‹ ContesChapitre 141 sur 193 · LE FLEUVE SCAMANDRE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE SCAMANDRE

Me voilà prêt à conter de plus belle ; Amour le veut et rit de mon serment : Hommes et dieux, tout est sous sa tutelle, Tout obéit, tout cède à cet enfant.

J'ai désormais besoin, en le chantant, De traits moins forts et déguisant la chose * ; Car, après tout, je ne veux être cause D'aucun abus; que plutôt mes écrits Manquent de sel, et ne soient d'aucun prixl Si, dans ces vers, j'introduis et je chante Certain trompeur et certaine innocente, C'est dans la vue et dans l'intention Qu'on se méfie en telle occasion.

J'ouvre l'esprit, et rends le sexe habile

1. La Fontaine écrit : « Déguisans la chose, » la rè?le établissant l'invariabilité du participe présent n'étant pas alors Observée.

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A se garder de ces pièges divers.

Sotte ignorance en fait trébucher mille, Contre une seule à qui nuiroient noes vers.

J'ai lu qu'un orateur estimé dans la Grèce,

Des beaux-arts autrefois souveraine maîtresse,

Banni de son pays, voulut voir le séjour

Où subsistoient encor les raines de Troie;

Cimon, son camarade, eut sa part de la joie.

Du débris d'ilion s'étoit construit un bourg

Noble par ses malheurs : là Priam et sa cour

N'étoient plus que des noms dont le temps fait sa proie.

IHon, ton nom seul a des charmes pour moi;

Lieu fécond en sujets propres à notre emploi.

Ne verrai-je jamais rien de toi, ni la place

De ces murs élevés et détruits par des dieux,

Ni ces champs où couroient la Fureur et l'Audace,

Ni des temps fabuleux enfin la moindre trace

Qui pût me présenter l'image de ces lieux ?

Pour revenir au fait, et ne point trop m'étendre,

Cimon, le héros de ces vers.

Se promenoit près du Scamatidre.

Une jeune ingénue en ce lieu se vient rendre. Et goûter la fraîcheur sur ces bords toujours verts. Son voile au gré des vents va flottant dans les airs ; Sa parure est sans art; elle a l'air de bergère,

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Une beauté naïve, une taille légère.

Gimon en est surpris, et croit que sur ces bords

Vénus vient étaler ses plus rares trésors.

Un antre étoit auprès : l'innocente pucelle

Sans soupçon y descend, aussi simple que belle.

Le chaud, la solitude, et quelque dieu malin,

L'invitèrent d'abord à prendre un demi-bain.

Notre banni se cache; il contemple, il admire;

Il ne sait quels charmes élire ; 11 dévore des yeux et du cœur cent beautés. Gomme on étoit rempli de ces divinités

Que la fable a dans son empire, 11 songe à profiter de l'erreur de ces temps, Prend l'air d'un dieu des eaux, mouille ses vêtements, Se couronne de joncs et d'herbe dégouttante, Puis invoque Mercure et le dieu des amants. Contre tant de trompeurs qu'eût fait une innocente? La belle enfin découvre un pied dont la blancheur

Auroit fait honte à Galatée',

Puis le plonge en l'onde argentée, Et regarde ses lis, non sans quelque pudeur. Pendant qu'à cet objet sa vue est arrêtée, Cimon approche d'elle; elle court se cacher

1. Nymphe de la mer, fille de Nérée el de Doris : Candidior folio nivei Galatea ligustri,

dit Ovide, Métamorphoses, livre XIII. Candidior cycnis, dit Virgile, Duc, VU, vers 37.

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Dans le plus profond du rocher.

« Je suis, dit-il, le dieu qui commande à cette onde ; Soyez-en la déesse, et régnez avec moi : Peu de fleuves pourroient dans leur grotte profonde Partager avec vous un aussi digne emploi. Mon cristal est très-pur ; mon cœur l'est davantage : Je cou^ rirai pour vous de fleurs tout ce rivage ; Trop heui'eux si vos pas le daignent honorer, El qu'au fond de mes eaux vous daigniez vous mirer! Je rendrai toutes vos compagnes Nymphes aussi, soit aux montagnes, Suit aux eaux, soit aux bois; car j'étends mon pouvoir Sur tout ce que votre œil à la ronde peut voir. » L'éloquence du dieu, la peur de lui déplairo. Malgré quelque pudeur qui gâtoit le mystère, « Conclurent tout en peu de temps,

La superstition cause mille accidents.

On dit même qu'Amour intervint à l'afTair '. Tout fier de ce succès, le banni dit adieu. H Revenez, dit-il, en ce lieu , Vous garderez que l'on ne sache Un hymen qu'il faut que je cache :

Nous le déclarerons quand j'en aurai parlé Au conseil qui sera dans l'Olympe assemblé. »

La nouvelle déesse à ces mots se retire.

Contente? Amour le sait. Un mois se passe, et deux.

Sans que pas un du bourg s'aperçût de leurs jeux. 0 mortels! est- il dit qu'à force d'être heureux Vous ne le soyez plus? Le banni, sans rien dire, iNe va plus visiter cet antre si souvent.

Une noce enfin arrivant.

Tous, pour la voir passer, sous l'orme se vont rendre. La belle aperçoit l'homme, et crie en ce moment :

« Ah! voilà le fleuve Scamandrel »

Ou s'étonne, on la presse; elle dit bonnement Que son hymen se va conclure au firmament. On en rit; car que faire? Aucuns à coups de pierre Poursuivirent le dieu, qui s'enfuit à grand'erre ' ; D'autres rirent sans plus. Je crois qu'en ce temps-ci L'on feroit au Scamandre un très-méchant parti.

En ce temps-là semblables crimes S'excusoient aisément : tous temps, toutes maximes^

t. Grand train, promptement.

n Ainsi, comme en ce penser étoit, survint ung escuier, qui venoit vers lui moult grand erre. » {Rouan de Gérard de Nevers.)

.... et .iès lors promptement La tienne amour si m'iocta g rand'erre A te chercher en haute mer et terre.

( Marot, L pitres, i. )

« L'asne, entendant ce propos, se reconi manda au dieu Neptune et coniiiiençoit à escamper du lieu à. gi-and erre. » (Rabelais, liv. V, ch. vu.) 2. Tous, toutes dans le sens de totidem : autant de. Il y a quelque chose de ce même sens dans ces vers du Tartulf'e, de Molière. Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.

( Acte I, scène i.) Ces visites, ces bals, ces conversât ons

Sont du m lie esprit toutes inventions

(/hid.)

L'épouse du Scamandre en fut quitte à la fin

Pour quelques traits de raillerie :

Même un de ses amants l'en trouva plus jolie. C'est un goût : il s'offrit à lui donner la main. Les dieux ne gâtent rien; puis, quand ils seroient cause Qu'une fille en valût un peu moins, dotez-la,

Vous trouverez qui la prendra :

L'argent répare toute chose.

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