NOUVELLE TIREE DE LARIOSTE
Les maux les plus cruels ne sont que des chansons Près de ceux qu'aux maris cause la jalousie. Figurez-vous un fou chez qui tous les soupçons
Sont bien venus, quoi qu'on lui die.
11 n'a pas un moment de repos en sa vie : Si l'oreille lui tinte, ô dieux! tout est perdu. Ses songes sont toujours que l'on le fait cocu ;
Pourvu qu'il songe, c'est l'affaire :
Je ne vous voudrois pas un tel point garantir,
Car pour songer il faut dormir,
Et les jaloux ne dorment guère.
i. Nous avons donné dans le précédent volume le fragment de 1669. Voici le conte complet, tel que l'offre le recueil de 1671. On se reportera au premier texte pour y voir quelques notes et pour constater les variantes.
Le moindre bruit éveille un mari soupçonneux ; Qu'à l'entour de sa femme une mouche bourdonne.
C'est cocuage qu'en personne
Il a vu de ses propres yeux, Si bien vu que l'erreur n'en peut être eiïacée. I] veut à, toute force être au nombre des sots. 11 se maintient cocu, du moins de la pensée,
S'il ne l'est en chair et en os.
Pauvres gens! dites-moi, qu'est-ce que cocuage?
Quel tort vous fait-il, quel dommage?
Qu'est-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien
Se moquent avec juste cause?
Quand on l'ignore, ce n'est rien ;
Quand on le sait, c'est peu de chose.
Vous croyez cependant que c'est un fort grand cas. Tâchez donc d'en douter, et ne ressemblez pas A celui-là qui but dans la coupe enchantée.
Profitez du malheur d' autrui.
Si cette histoire peut soulager votre ennui,
Je vous Taurai bientôt contée.
]\Iais je vous veux premièrement
Prouver par bon raisonnement Que ce mal dont la peur vous mine et vous consume N'est mal qu'en votre idée, et non point dans l'effet. • En mettez-vous votre bonnet
Moins aisément que de coutume?
LA COUPE ENCHANTÉK. 39^
Cela s'en va-t-il pas tout net?
Voyez-vous qu'il en reste une seule apparence, Une tache qui nuise à vos plaisirs secrets? Ne retrouvez-vous pas toujours les mêmes traits? Vous apercevez-vous d'aucune différence?
Je tire donc ma conséquence, Et dis, malgré le peuple ignorant et brutal,
Gocuage n'est point un mal.
Oui, mais l'honneur est une étrange affaire ! Qui vous soutient que non? ai-je dit le contraire? Eh bien I l'honneur! l'honneur! je n'entends que ce mot. Apprenez qu'cà Paris ce n'est pas comme à Rome : Le cocu qui s'afflige y passe pour un sot; Et le cocu qui rit, pour un fort honnête homme. Quand on prend comme il faut cet accident fatal, Cocuage n'est point un mal.
Prouvons que c'est un bien : la chose est fort facile. Tout vous rit ; votre femme est souple comme un gant , Et vous pourriez avoir vingt mignonnes en ville, Qu'on n'en sonneroit pas deux mots en tout un an.
Quand vous parlez, c'est dit notable;
On vous met le premier à table;
C'est pour vous la place d'honneur,
Pour vous le morceau du seigneur; Heureux qui vous le sert! la blondine chiorme
Afin de vous gagner n'épargne aucun moyen ; Vous êtes le patron : dont je conclus en forme, Cocuage est un bien.
Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche; Même votre homme écarte et ses as et ses rois. Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche, Mille bourses vous sont ouvertes à la fois. Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine : Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas. Ménélas rencontra des charmes dans Hélène Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avoit pas. Ainsi de votre épouse : on veut qu'elle vous plaise. Qui dit prude au contraire, il dit laide ou mauvaise, hicapable en amour d'apprendre jamais rien. Pour toutes ces raisons je persiste en ma thèse : Cocuage est un bien.
Si ce prologue est long*, la matière en est cause : Ce n'est pas en passant qu'on traite cette chose. Venons à notre histoire. Il étoit un quidam. Dont je tairai le nom, l'état, et la patrie.
1. Ce prologue n est pas dans l'Arioste. Le chant XLIIl de Roland furieux commence par une invective contre l'avarice :
O esecrabile Avarizia, o iogorda Famé d'avere, io non mi meravlglio Ch' ad aima vile e d'.iltre macchie loida Si facilmente dar possi di , gli) -,
Celui-ci, de peur d'accident,
Avoit juré que de sa vie Femme ne lui seroit autre que bonne amie, Nymphe, si vous voulez, bergère, et caetera; Pour épouse, jamais il n'en vint jusque-là. S'il eut tort ou raison, c'est un point que je passe. Quoi qu'il en soit, hymen n'ayant pu trouver grâce Devant cet homme, il fallut que l'amour
Se mêlât seul de ses aiïaires.
Eût soin de le fournir des choses nécessaires,
Soit pour la nuit, soit pour le jour.
Il lui procura donc les faveurs d'une belle,
Qui d'une fille naturelle Le fit père, et mourut. Le pauvre homme en pleura,
Se plaignit, gén)it, soupira.
Non comme qui perdroit sa femme.
Tel deuil n'est bien souvent que changement d'habits. Mais comme qui perdroit tous ses meilleurs amis.
Son plaisir, son cœur, et son âme.
La fille crût, se fit : on pouvoit déjà voir
Ma cho menJ legalo in una corda,
E che tu impiaglii dol medesmo artiglio
Alcun che per altezza era d'ingegno,
Se te schivar potea, d'ogni onor degno I
« 0 exécrable avarice, ô avide soif d'avoir, je ne m'émerveille pas que tu t'empares facilement des âmes viles et tachées d'autres vices, mais que tu mènes lié par la même corde, et que tu déchires avec les mi''me3 griffes, tel qui, par l'élévation de son esprit, s'il avait pu t'éviter eût été digne d'estime et d'honneur I •
4î TUOISlKMIi PARTIE.
Hausser et baisser son mouchoir.
Le temps coule : on n'est pas sitôt à la bavette Qu'on trotte, qu'on raisonne ; on devient grandelette. Puis grande tout à fait; et puis le serviteur. Le père avec raison eut peur Que sa fille, chassant de race, Ne le prévînt, et ne prévînt encor Prêtre, notaire, hymen, accord; Chose qui d'ordinaire ôtent toute la grâce Au présent que l'on fait de soi.
La laisser sur sa bonne foi.
Ce n'éloit pas chose trop sûre.
Il vous mit donc la créature Dans un couvent. Là cette belle apprit Ce qu'on apprend, à manier l'aiguille.
Point de ces livres qu'une fille Ne Ht qu'avec danger, et qui gâtent l'esprit : Le langage d'amour étoit jargon pour elle. On n'eût su tirer de la belle Un seul mot que de sainteté:
En spiritualité Elle auroit confondu le plus grand personnage. Si l'une des nonnains la louoit de beauté : « Mon Dieu, fi ! disoit-elle; ah ! ma sœur, soyez sage; Ne considérez point des traits qui périront ; C'est terre que cela, les vers le mangeront. » Au reste, elle n'avoii au monde sa pareille
A manier un canevas, Filoit mieux que Gloton, brodoit mieux que Pallas, Tapissoit^ mieux qu'Arachne, et mainte autre merveille. Sa sagesse, son bien, le bruit de ses beautés, Mais le bien plus que tout y fit mettre la presse ; Car la belle étoit là comme en lieux empruntés. Attendant mieux, ainsi que l'on y laisse
Les bons partis, qui vont souvent
Au moutier, sortant du couvent.
Vous saurez que le père avoit, longtemps devant,
Cette fille légitimée ^.
Caliste (c'est le nom de notre renfermée) N'eut pas la clef des champs, qu'adieu les livres saints.
Il 86 présenta des blondins,
De bons bourgeois, des paladins, Des gens de tous états, de tout poil, de tout âge. La belle en choisit un, bien fait, beau personnage,
D'humeur commode, à ce qu'il lui sembla; Et pour gendre aussitôt le père 1" agréa.
La dot fut ample, ample fut le douaire :
1. Tapisser, faire de la tapisserie. Voyez Arioste, chant XLIII,
octave 18:
Di bei trapuntiedi ricami, quant© Mai ne sapesse Pallade, sapea
2. On remarquera, dans la première leçon, t. III, p. 263, quatre vera supprimés ici par l'auteur.
La fille étoit unique, et le garçon aussi. Mais ce ne fut pas là le meilleur de l'affaire;
Les mariés n'avoient souci
Que de s'aimer et de se plaire.
Deux ans de paradis s' étant passés ainsi,
L'enfer des enfers vint ensuite.
Une jalouse humeur saisit soudainement
Notre époux, qui fort sottement S'alla mettre en l'esprit de craindre la poursuite D'un amant qui sans lui se seroit morfondu;
Sans lui le pauvre homme eût perdu
Son temps à l'entour de la dame, Quoique pour la gagner il tentât tout moyen.
Que doit faire un mari quand on aime sa femme? Rien.
Voici pourquoi je lui conseille De dormir, s'il se peut, d'un et d'autre côté.
Si le galant est écouté.
Vos soins ne feront pas qu'on lui ferme l'oreille. Quant à l'occasion, cent pour une. Mais si Des discours du blondin la belle n'a souci, Vous le lui faites naître, et la chance se tourne.
Volontiers où soupçon séjourne
Gocuage séjourne aussi.
Damon (c'est notre époux) ne comprit pas ceci. Je l'excuse et le plains, d'autant plus que l'ombrage
Lui vint par conseil seulement.
Il eût fait un trait d'homme sage, S'il n'eût cru que son mouvement.
Vous allez entendre comment.
L'enchanteresse Néi'ie Fleurissoit lors; et Circé, Au prix d'elle, en diablerie N'eût été qu'à l'AB C.
Car Nérie eut à ses gages Les intendants des orages, Et tint le destin lié ; Les Zéphyrs éloient ses pages; Quant à ses valets de pied, C'étoient messieurs les Borées, Qui portoient par les contrées Ses mandats souventes fois ; Gens dispos, mais peu courtois.
Avec toute sa science, Elle ne put trouver de remède à l'amour : Damon la captiva. Celle dont la puissance
Eût arrêté l'astre du jour Brûle pour un mortel, qu'en vain elle souhaite Posséder une nuit à son contentement \