LE ROSSIGNOL
Pour garder certaine toison On a beau faire sentinelle.
C'est temps perdu lorsqu'une belle Y sent grande démangeaison :
Un adroit et charmant Jason, Avec l'aide de la donzelle
1. Dans les OEnvies de Vei'gier, ce conte est précédé de seiza vers et suivi de louze, adressés au chevalier d'Armonville, capitaine des vaisseaux du roi en 1690, 3t rappelant une promesse que ce personnage avait faite à l'auteur.
2. Le titre de ce conte dans l'édition de 1710 est: L'Oiseau dans la cage.
Contes T. 11.
Et de maître expert Cupidon, Trompe facilement et taureaux et dragon. La contrainte est l'écueil de la pudeur des filles.
Les surveillants, les verrous et les grilles Sont une foible digue à leur tempérament. A douze ans aujourd'hui, point d'Agnès : à cet âge FUlette nuit et jour s'applique uniquement A trouver les moyens d'endormir finement
Les Argus de son pucelage Larmes de crocodile, yeux lascifs, doux langage, Soupirs, souris flatteurs, tout est mis en usage, Quand il s'agit d'attraper un amant.
Je n'en dirai pas davantage, Lecteur ; regardez seulement La finette Cataut jouer son personnage.
Et comment elle met le rossignol eu cage: Après, je m'en rapporte à votre jugement *.
Dans une ville d'Italie, • Dont je n'ai jamais s?-, ii nom.
Fut une fille fort jolie; Son père étoit messire Varambon.
Boccace ne dit point comme on nommoit la mère ; Aussi cela n'est pas trop utile à savoir: La fille s'appeloit Catherine, et, pour plaire. Elle avoit auiple nent tout ce qu'il faut avoir: Age de quatorze ans, teint de lis et de roses, Beaux yeux, belle gorge et beaux bras.
Grands préjugés pour les secrets appas.
Le lecteur pense bien qu'avec toutes ces choses, Fillette manque rarement D'un amant.
l. C s vingt-trois vers se trouvent pour la première fois dans l'édition de 1718.
Aussi n'en manqua la pucelle :
Richard la vit, l'aima, fit tant en peu de jours,
Par ses regards, par ses discours, Qu'il alluma pour lui dans le cœur de la belle
La même ardeur qu'il ressentoit pour elle. L'un de l'autre déjà faisoit tous les plaisirs : Déjà même langueur, déjà mêmes désirs;
Désirs de quoi? Besoin n'est de le dire; Sans trop d'habileté l'on peut le deviner ; Quand un cœur amoureux à cet âge soupire,
11 ne faut point s'en étonner:
On sait assez ce qu'il désire.
Un point de nos amants retardoit le bonheur : La mère aimoit sa fille avecque tant d'ardeur Qu'elle n'auroit su vivre un seul moment sans elle ; Le jour, elle l'avoit pendue à son côté, Et, la nuit, la faisoit coucher dans sa ruelle. Un peu moins de tendresse et plus de liberté
Eût mieux accommodé la belle.
Cet excès d'amour maternelle
Est bon pour les petits enfants ;
Mais fillette de quatorze ans
Bientôt s'en lasse et s'en ennuie.
Catherine, en jour de sa vie, N'avoit pu profiter d'un seul petit moment
Pour entretenir son amant :
C'étoit pour tous les deux une peine infinie. Il en étoit réduit à la suivre en tous lieux, Ne pouvant bien souvent lui parler que des yeux.
Langage, à mon sens, ennuyeux, S'tôt qu'on n'en est plus sur la cérémonie. Quelquefois, par hasard, il lui serroit la main,
Quand il la trouvoit en chemin ; Quelquefois un baiser pris à la dérobée;
Et puis c'est tout. Mais qu'est-ce que cela? C'est proprement manger son pain à la fumée. Tous deux étoient trop fins pour en demeurer là; Or voici comme il en alla.
Un jour, par un bonheur extrême, Ils se trouvèrent seuls, sans mère et sans jaloux. « Que vous sert, dit Richard, hélas! que je vous aime ?
Que me sert d'être aimé de vous?
Loin de rendre mon sort plus doux, Cela ne fait qu'augmenter mon martyre ; Je vous vois sans vous voir, je ne puis vous parler;
Si je me plains, si je soupire,
Il me faut tout dissimuler.
Ne sauroit-on enfin vous voir sans votre mère?
Ne sauriez-vous trouver quelque moyen ?
Hélas! vous le pouvez, si vous le voulez bien ; Mais vous ne m'aimez pas! — SiJ'étois moins sincère.
Dit Catherine à son amant.
Je vous parlerois autrement ; Mais le temps nous est cher; voyons ce qu'il faut faire.
— Il faudroit donc, lui dit Richard, Si vous avez dessein de me sauver la vie, Vous faire mettre un lit dans quelque chambre à part.
Par exemple, à la galerie;
On vous y pourroit aller voir.
Sur le soir,
Alors que chacun se retire ; Autrement, on ne peut vous parler qu à deini.
Et j'ai cent choses à vous dire,
Que je ne puis vous dire ici. »
Ce mot fit la belle sourire.
Elle se douta bien de ce qu'on lui diroit;
Elle promit pourtant au sire
De faire ce qu'elle pourroit.
La chose n'étoitpas facile; Mais l'amour donne de l'esprit, Et sait faire une Agnès habile.
Voici comment elle s'y prit :
Elle ne dormit point durant toute la nuit, Ne fit que s'agiter, et mena tant de bruit Que ni sou père ni sa mère Ne purent fermer la paupière
Un seul moment.
Ce n'étoit pas grande merveille :
Fille qui pense à son amant absent, Toute la nuit, dit-on, a la puce à l'oreille,
Et ne dort que fort rarement.
Dès le matin, Cataut se plaignit à sa mère Des puces de la nuit, du grand chaud qu'il faisoit : « On ne peut point dormir, maman; s'il vous plaisoit Me faire tendre un lit dans cette galerie
Qui regarde sur le jardin:
11 y fait bien plus frais; et puis, dès le matin, Du rossignol qui vient chanter sous ce feuillage, J'entendrois le ramage. »
La bonne mère y consentit.
Va trouver son homme, et lui dit :
« Cataut voudroit changer de lit.
Afin d'être au frais et d'entendre Le rossignol. — Ah ! qu'est-ce ci.
Dit le bonhomme, et quelle fantaisie ?
Allez, vous êtes folle, et votre fille aussi, Avec son rossignol! Qu'elle se tienne ici, 11 fera cette nuit-ci Plus frais que la nuit passée; Et puis, elle n'est pas, je croi, Plus délicate que moi :
J'y couclie bien. » Cataut se tint fort offensée De ce refus; et la seconde nuit
Fit cinquante fois plus de bruit
Qu'elle n'avoit fait la première,
Pleura, gémit, se dépita.
Et dans son lit se tourmenta
D'une si terrible manière
Que la mère s'en affligea, Et dit à son mari : « Vous êtes bien maussade,
Et n'aimez guère votre enfant!
Vous vous jouez assurément
A la faire tomber malade.
Je la trouve déjà tout je ne sais comment.
Réi oiidez-moi : quelle bizarrerie De ne la pas coucher dans cette galerie !
Elle est tout aussi près de nous.
— A la bonne heure, dit l'époux; Je ne saurois tenir contre femme qui crie:
Vous me feriez devenir fou;
Passez-en votre fantaisie;
Et qu'elle entende tout son soû
Le rossignol et la fauvette! »
Sans délai la chose fut faite :
Catherine à son père obéit promptement, Se fait dresser un lit, fait signe à son amant Pour le soir. Qui voudra savoir présentement Combien dura pour eux toute cette journée: Chaque moment une heure, et chaque heure une année;
C'est tout le moins. Mais la nuit vint. Et Richard fit si bien, à l'aide d'une échelle
Qu'un fripon de valet lui tint,
Qu'il parvint au lit de la belle.
De dire ce qui s'y passa,
Combien de fois on s'embrassa,
Et combien de façons Tamant et la maîtresse
Se témoignèrent leur tendresse, Ce seroit temps perdu; les plus doctes discours
Ne sauroient jamais faire entendre
Le plaisir des tendres amours:
Il faut l'avoir goûté pour le pouvoir compi-.M re.
Le rossignol chanta pendant toute la nuit;
Et quoiqu'il ne fît pas grand bruit,
Catherine en fut fort contente.
Celui qui chante aux bois son amoureux souci Ne lui parut qu'un âne auprès de celui-ci. IMais le malheur voulut que l'amant et l'amante, Trop foibles de moitié pour leurs ardents désirs,
Et lassés parleurs doux plaisirs, S'endormirent tous deux, sur le point où l'aurore
Commençoit à s'apercevoir.
Le père, en se levant, fut curieux de voir
Si sa fille dormoit encore.
« Voyons un peu, dit-il, quel effet ont produit Le chant du rossignol, le changement de lit? »
il entre dans la galerie,
Et, s'étant approché sans bruit,
il trouva sa fille endormie.
A cause du grand chaud, nos deux amants, dormants,
Étoient sans drap ni couverture,
En état de pure nature, Justement comme on peint nos deux premiers parents ,
Excepté qu'au lieu de la pomme,
Catherine avoit dans sa main
Ce qui servit au premier homme
A conserverie genre humain; Ce que vous ne sauriez prononcer sans scrupule. Belles, qui vous piquez de sentiments si fiers,
408 APPENDICIÎ.
Et dont vous vous servez pourtant très-volontiers,
Si Ton en croit le bon Catulle.
Le bonhomme à ses yeux à peine ajoute foi ; Mais enfin, renfermant le chagrin dans son âme, Il rentre dans sa chambre, et réveille sa femme: « Levez-vous, lui dit-il, et venez avec moi.
Je ne m'étonne plus pourquoi Cataut vous témoignoit si grand désir d'entendre Le rossignol ; vraiment, ce n'étoit pas en vain :
Elle avoit dessein de le prendre, ' t Ta si bien guetté qu'elle l'a dans sa main » . » La mère se leva, pleurant presque de joie : « Un rossignol, vraiment! Il faut que je le voie. Est-il grand ? Chante-t-il? Fera-t-il des petits? Hélas ! la pauvre enfant, comment l'a-t-elle pris ?
— Vous l'allez voir, reprit le père ;
Mais surtout songez à vous taire ; Si l'oiseau vous entend, c'est autant de perdu ;
Vous gâteriez tout le mys-ère. »
Qui fut surpris? Ce fut la mère.
Aussitôt qu'elle eut aperçu Lr rossignol que tenoit Catherine, Elle voulut crier, et Tappelt^r mâtine, Chienne, effrontée, enfin tout ce qu'il vous plaira; Peut-être faire pis; mais l'époux l'empêcha. « Ce n'est pas de vos cris que nous avons affaire: Le mal est fait, dit-il ; et quand on pestera,
Ni plus ni moins il en sera;
Ma'S savez-vous ce qu'il faut faire ?
Il faut le réparer le mieux que l'on pourra.
1 . « Sus tosto, donna, lievati, e vieni a vedere che Ina figliuola e stata si yasra dcU' usignU'ib, che ella Tha prcso e tienlosi in mano. » {Decamei-one, giorn. V, DOV t . )
Qu'on m'aille quérir le notaire
lit le prêti'e et le commissaire :
Avec leur bon secours, tout s'accommodera. » Pendant tous ces dlscour-, notre amant s'éveilla; En voyant le soleil: « Hélas! dit-il, ma chère, Le jour nous a surpris ; je ne sais comment faire
Pour m'en aller. — Tout ira bien.
Lui répondit alors le père.
Or çà, sire Richard, il ne sert plus de rien De me plaindre de vous, de me mettre en colère. Vous m'avez fait outrage ; il n'est qu'un seul moyen Pour m'apaiser et pour me satisfaire:
C'est qu'il faut ici devant nous Épouser Catherine ; elle est bien demoiselle i ; Si Dieu ne l'a las faite aussi riche que vous. Pour le moins elle est jeune ; et vous la trouvez belle Il le faut sur-le-champ, sans délai ni refus,
Sinon dites votre In manus. »
S'exposer à souffrir une mort très-cruelle, Et cela seulement pour avoir refusé
De prendre à femme une fille qu'on aime. Ce seroit, à mon sens, être mal avisé.
Aussi, dans ce péril extrême, Richard fut habile homme, et ne balança pas Entre la fille et le trépas.
Sa maîtresse avoit des appas ; 11 venoic de goûter, la nuit, entre ses bras Le plus doux plaisir de la vie; 11 n'avoit pas apparemment envi« D'en partir si brusquement.
1 C'est-à-dire : fille de pareuts nobles. Voyez notre édition de Molière, t. 1, p. LXiv, note 1,
Or, pendant que notre amant Songe à se faire époux pour se tirer d'affaire, Cataut, se réveillant à la voix de son père, Lâcha le rossignol dessus sa bonne foi; Et, tirant doucement le bout du drap sur soi,
Cacha les trois quarts de ses charmes.
Le notaire, arrivé, mit fin à leurs alarmes :
On écrivit, et Ton signa.
Ainsi se fit lé mariaie; Et puis jusqu'à midi c hacun les laissa là. Le père, en les quittant, leur dit: « Prenez courage. Enfants! Le rossignol est maintenant en cage :
Il peut chr.nter tant qu'il voudra. »