‹ Contes laotiens et contes cambodgiensChapitre 9 sur 13 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Contes Cambodgiens

PREMIÈRE SÉRIE *!■ *r

Néang Sâk=Krâaup

Première Leçon

Néang Sak-Kraaup(i), reine de Tréang

Il y avait autrefois un roi nommé Botumpôr qui régnait au royaume de Phumi (Pégu). Ce roi désirait avoir pour femme la reine néang Sâk-Krâaup (dame Cheveux odoriférants), qui était très belle et l’épouse du roi Bàyângkôr qui régnait au pays de Tréang (2), à la montagne Chœung-

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(1) J’ai publié dans mon Cambodge, Contes et Légendes, sous ce même titre, un conte qui n’a rien de commun avec celui-ci.

(2) Trang est une province du Cambodge, située au sud-ouest de Phnom-Pénh. Elle comprenait autrefois sous le nom de Dey Trang, terre de Trang, onze provinces : Trang, Bânteay-Méas, Péam, Kâmpot, Kôs-Thom, Sâang, Prey-Krâbas,

Kànchum. Cette belle reine avait un fils auquel on avait donné le nom de Préas Has-day-khley (Has-main-courte).

Or, comme le roi Botumpôr, de Phumi, aimait néang Sàk-Krâaup, qu’il désirait l’avoir pour épouse, il décida de s’en emparer par ruse. Il fit construire un grand radeau sur les eaux de la mare Khlauk, qui, à cette époque, était la mer, puis il y mit des danseuses, des musiciens et il invita le roi Bâyângkôr et la reine Sâk-Krâaup à venir se réjouir avec lui.

Un jour néfaste que le roi Bâyângkôr n’était pas venu au festival et que la reine néang Sâk-Krâaup y était venue seule avec son cortège de suivantes, le roi Botumpôr, remarquant que la reine était venue seule avec ses suivantes et qu’elle s’oubliait ellemême (à regarder les danseuses et à écouter la musique), fit couper les amarres qui retenaient le radeau au rivage et le fit conduire en pleine mer. C’est ainsi que la reine

Bâti, Kândal-Stîng, Kong-Pisey et Phnom Sruoch. Son chef était un sdach-tranh, roi, seigneur d’un vaste territoire, d’abord indépendant, puis vassalisé. C’est probablement d’un de ces seigneurs qu’il est ici question.

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Sàk-Kràaup fut enlevée et emmenée dans le royaume de Phumi.

Lareineyfut retenue de force parceroiBotumpôr pendant vingt-deux ans. Ces années écoulées, le prince Préas Has-main-courte, étant devenu grand, demanda au roi Bâyângkôr, son père, où était sa mère. Le roi Bàyàngkôr lui dit que Botumpôr, roi de Phumi, était venu lui rendre autrefois visite, qu’il avait fait construire un radeau; qu’il y avait mis des danseuses et des musiciens afin de l’inviter à se réjouir avec lui, et de profiter d’un jour où la reine viendrait seule pour l’enlever. Il lui dit comment le roi Botumpôr avait fait couper les amarres du radeau, un jour que la reine s’y trouvait seule avec ses suivantes, l’avait fait conduire en pleine mer et lui avait volé son épouse, il y avait déjà vingt-deux ans.

Le prince Préas-Has-main-courte ayant écouté ce récit demanda et obtint de son père l’autorisation d’aller chercher sa mère au pays de Phumi. Etant arrivé dans ce royaume et s’étant fait reconnaître par dame Sàk-Krâaup, il la décida à fuir avec lui du royaume de Phumi. C’est ainsi que la reine néang Sàk-Kràaup, délivrée par son fils»

iqo CONTES CAMBODGIENS

vint retrouver son mari, le roi Bâyàngkôr, en son palais de la montagne de Chœung- Kânchum, au pays de Treang.

Le roi Botumpôr, dès qu’il s’aperçut de la fuite de la reine Sâk-Krâaup, se lança à sa poursuite avec ses nombreux soldats et arriva, sans l’avoir atteinte, jusqu’au fort de Pral, qui était situé au nord-ouest de l’endroit où se trouve actuellement le temple du Prâsath de Tani, dans la province de Bâti. Il s’arrêta en ce lieu pour reposer son armée et pour prendre ses dispositions de guerre.

La reine Sâk-Krâaup, ayant appris qu’il s'était arrêté à cet endroit, lui envoya dire par un ambassadeur que ce n’était pas la peine de faire la guerre au roi Bâyàngkôr, son mari, à cause d’elle et que le différend pouvait être vidé d’une autre manière Elle lui proposait de se rendre à lui s’il pouvait élever et achever avant le lever de l’Etoile du matin, une tour (prâsath) aux environs de son camp.

Le roi Botumpôr accepta la proposition que lui faisait la reine Sâk-Krâaup et répondit en se vantant qu’il construirait et achèverait non une tour, mais deux tours

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aux environs de son camp avant que parût l’Étoile du matin. Et, de suite, il ordonna à ses soldats de construire deux tours, l’une à l’endroit où se trouve maintenant le monastère de Tani, dans la province de Bânteay-Méas, l’autre sur le sommet de la montagne de Kompêng, dans la province de Tréang.

La reine Sàk-Krâaup, de son côté, fit rapidement commencer une tour au sommet du mont Chœung-Kânchum, et quand les quatre pans de cette tour furent élevés assez hauts, — alors que le roi Botumpôr faisait activement travailler aux tours de Tani et du mont Kompêng, — la reine, très intelligente et très rusée, fit élever une grosse lanterne au sommet de sa tour non achevée, afin que le roi Botumpôr la prît pour l’Etoile du matin et, désespéré, se croyant vaincu, cessât de faire travailler aux deux tours.

Le roi Botumpôr et ses soldats voyant cette lumière, — la lanterne que la reine Sàk-Krâaup avait par ruse fait élever au sommet de sa tour, — crurent qu’elle était vraiment l’étoile du matin et, désespérés, cessèrent tous de travailler aux tours de Tani et du mont Kompêng. Quand plus

tard, l’étoile du matin parut, le roi reconnut qu’il avait été victime du stratagème de la reine, mais alors il était trop tard (i).

C’est ainsi que le roi Botumpôr perdit la reine Sàk-Krâaup, par suite d’une ruse. Il n’osa pas employer la force peur s’en emparer et, bien que pensant beaucoup à elle dans son cœur, il quitta le fort de Pral avec ses soldats et s’en alla tristement camper à l’est de la montagne de Morom, qui est au sud de Tani. Il y fit graver une inscription royale sur une large pierre et sculpter une belle statue de la reine Sâk-Krâaup. Puis il plaça l’inscription et l’image sur la montagne de Morom et prédit que nul ne pourrait jamais comprendre cette inscription royale, puis, avec tous ses soldats, il se mit en route pour s’en retourner au royaume de Phumi.

(i) Le roi de Louvo attaqué par Attentarach, roi de Haripoun, lui propose de construire un monument en briques chacun de son cô.é et d'abandonner son royaume s’il a fini ce monument avant lui. S’il perd, lui et son armée seront esclaves du roi de Louvo. La nuit, il fait dresser un échafaudage, y fait mettre une toile peinte, et le roi Attentarach, prenant cette peinture pour le monument, se retire rapidement (Mission Pavie, IL pp. 160-161).

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La reine Sâk-Kràaup, ayant appris que le roi Botempôr avait quitté le pays, et qu’il avait laissé une inscrption et une statue au mont Morom, vint avec sa garde de soldats pour voir cette statue et lire ce que le roi Botumpôr avait fait écrire sur la pierre. La reine, ayant lu l’inscription royale et vu la statue, pleura et s’évanouit sur cette montagne de Morom. Les soldats, l’ayant vue pleurer, s’approchèrent d’elle et lui demandèrent quelle était la cause de ses larmes, mais elle refusa de la leur dire et personne ne l’a jamais sue parce que personne n’a jamais pu lire l’inscription royale écrite sur la pierre du mont Morom.

C’est parce que la tour élevée par le roi Botumpôr se trouve dans le monastère de Tani qu’on nomme Véath Pràsath le temple de Tani, et c’est parce que le roi Botumpôr a élevé la statue de la reine Sàk- Krâaup au mont Morom que cette montagne est nommée mont Morom-préas-Ongkar.

Note. — L’inscription de Morom-Préas-Ongkar dont il est question ici a été sommairement examinée par M. Bergaignc ( Notice et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. XXVII, première partie, deuxième série, pp. 387-388). — M. Aymonier qui l’avait découverte et estampée, a reparlé de cette stèle, sans nous rien apprendre de nouveau dans Le Cambodge, Le Royaume actuel, pp. 157- 158. — Elle remonte à l’an 81 1 delà grande ère saka, c’est-à-dire à l’an 889 de l’ère chrétienne. Elle compte trente-cinq lignes sur chacune de ses deux faces, est digraphique et paraît pouvoir être attribuée au roi Yasowarman. Elle est dédiée à un brahmaraksas, qui pourrait bien avoir été un dieu brahma gardien de la montagne et peut-être du pays. Les ârâk et les téprak, comme prononcen t les Cambodgiens, ou dévarâksâs sont encore aujourd’hui vénérés et surtout redoutés des indigènes plutôt comme des génies locaux que comme des démons. Inutile de dire que l’inscription, que j’ai estampée moi-même en janvier 1900 et dont l’estampage a été adressé à M. Finot, directeur de l’Ecole française d’Archéologie de l’Indo-Chine, à Saigon, n’a rien donné qui concorde avec le conte ci-dessus.

J’en dirai autant de la tour ou prasâlh du Temple de Tani. J’ai visité et photographié cette tour au cours du voyage dont je viens de parler et la petite inscription de huit lignes, que signale aussi M. Aymonier (p. 159) et que j’ai vue, ne fait aucune allusion au roi Bàyângkôr et à la reine néangSâk-Krâaup. M. Aymonier estime, — d’après la facture des caractères probablement, — que

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l'inscription remonte au dixième siècle saka et la croit postérieure à la tour. Cette tour mesure 5 mètres sur 6 mètres et 8 mètres de hauteur. Elle est construite en limonite et orientée à l’est.

Le mont Chœung-Kânchum dont parle notre légende paraît être l’un des sommets du mont Volvieng, celui au pied duquel se trouve l’endroit que les indigènes nomment vulgairement Chœung- Kânchum ou plus littérairement Préas bat Chéan- Chum. C’est là qu’habitaient les sdach tranh il n’y a pas bien longtemps, alors qu’ils n’étaient plus que des hauts gouverneurs de la terre de Tréang, et, selon la tradition locale et notre récit, quand ils étaient les rois du royaume de Tréang d’abord libre, puis vassalisé. Son nom lui viendrait, au dire d’une légende locale, d’un pèlerinage royal qu’un roi y aurait fait à pied en exécution d’un vœu; son nom littéraire signifie en effet « les pieds sacrés ont foulé tout autour », et son nom vulgaire « les pieds autour ». M. Aymonier y a estampé deux stèles que M. Bergaigne a datés du vi» et du vu” siècle saka et une autre qui porte la date de l’an 984 saka (1062 de notre ère).

Tout près de Chœung-Kânchum se trouve le mont Bâyâng qui nous rappelle le nom du roi Bâyângkôr. A une demi-heure au nord de ce petit mont, on trouve une enceinte faite de hautes et larges levées de terre qui sont couvertes de grands arbres (Aymonier, loc. cit. p. i63); les indigènes donnent à cette enceinte le nom de Bânteay-Angkar (ou Angkor), « forteresse royale ». Cela me suggère cette hypothèse que le nom du mont Bâyâng pourrait bien avoir été jadis Bâyâng-

ângkor. Dans ce cas, le mot contracté Bâyângkôr ne serait pas le nom du roi, mari de la belle reine Sâk-Kràaup, mais son titre « roi de Bâyâng Angkôr ». Il ne s’agirait plus alors d’un certain roi Bâyângkôr, mais d’un des rois de Bâyâng-Angkôr.

Les inscriptions qu’on y a trouvées donnent les dates 526, 5q6 et 799 saka (604,624 et 877 de notre ère), mais là encore rien qui nous rappelle les héros du conte.

A Kompêng, on trouve une tour, celle du roi Botumpôr au dire des indigènes. Elle est située à une douzaine de kilomètres au nord du mont Bâyâng. M. Aymonier la cite dans le Cambodge, le Royaume actuel, à la page 166.

Ce conte paraît avoir été fait en vue de donner une origine légendaire aux ruines ou inscriptions de la région. Il est certainement très écourté, très abrégé et tout ce qui reste d’un conte beaucoup plus développé, qui, peut-être, existe encore quelque part, mais que je n’ai pu me procurer. Ce que je donne ici est un récit recueilli à mon intention de la bouche d’un vieillard par un lettré, afin de m’éclairer sur le prâsath de Tani. Pas autre chose.

Deuxième Leçon

Histoire du roi Bayangkor

En ce temps-là, le Krung Tépbaureysrey-Ayyuthyéar était un royaume bienheureux (chéa nokor srey). Son roi était le sdach Komlong (le roi lépreux) et la reine se nommait néang Sâk-Krâaup (la dame aux cheveux odoriférants). Ils habitaient au mont Préas bat Chanchûm et avaient deux enfants, un garçon et une fille ; le garçon se nommait sdack Bayângkor et la fille avait nom néang Sâbauphor ; elle était âgée de quinze ans.

Un jour que cette princesse était de mauvaise humeur ( kœut kdauv krdhay knong chœtr) la pensée lui vint de sortir et d’aller se baigner devant le monastère de Véath Kànchông dont le chef (louk sang réach, seigneur râja de la sangha) était néakh

Yœung-Ekey. Etant abattue et sans forces ( trom trou chœtr), elle appela toutes ses suivantes (as srey sdam hromokar ) pour aller se baigner en face du véath Kànchông.

En cet endroit il y avait un crocodile qui était très cruel ; il brisa la barrière, saisit la princesse et l’entraîna avec lui. Le roi son père et la reine sa mère envoyèrent chercher un mâ-pêt (guérisseur-sorcier), connaissant les recettes propres à saisir le crocodile qui avait enlevé leur fille.

Le mâ fit faire un petit radeau ( kantàng ) et fit placer dessus du paddy grillé (léacli). cela fait, il récita la formule magique qu’il fallait sur ce petit radeau et l’envoya à la poursuite du crocodile. Quand le petit radeau fut arrivé au nord de la forêt Tramaung, le roi qui l’avait suivi fit faire halte afin de donner à ses gardes ( pol ) le temps de faire cuire leur riz et de manger. Le repas fait, le roi ordonna au mâ de faire entrer en lui-même l’esprit du lieu. Puis il fit jouer de la flûte (phlom pey-pok ) pour les prosternements (bdngkom) du krou (1) à l’ouest de la forêt, et le ma commença

(1) Du sanscrit goürou, professeur, maître.

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à faire ses invocations afin d’attirer le crocodile sur un haut banc de sable situé au nord-ouest de la forêt Tramaung.

Comme le soleil était très chaud, le roi donna l’ordre de porter un éventail au mâ. Celui-ci, malgré ses passes magiques ne parvint pas à retrouver le crocodile. Le roi commanda alors à toute l’armée des guerriers ( sêna téahéan) d’élever une digue [en amont] afin d’empêcher l’eau de couler (d’assécher le lit de la rivière) et de prendre le crocodile.

Une fois que le crocodile fut pris, on le tua, on lui ouvrit le ventre et on en fit sortir le corps de la jeune fille. Le roi fit prendre tous les bijoux d’or dont ce corps était orné et le fit porter au palais. Cela fait, il donna l’ordre de faire défricher par les soldats un terrain et d’y faire semer du sésame, afin d’obtenir les grains nécessaires à la confection des gâteaux destinés aux funérailles de sa fille.

C’est depuis lors qu’on appelle certains endroits : Tumnuph phnom krdpœu ( digue du mont du crocodile), phûm Prey Ampok (village de la forêt du riz grillé), phnom Phlét, (mont de l’éventail), phûm Bœng

Et (village de la mare Et), Veath Tramautig, phûm Trapéang-sâmla (village de la mare de la soupe), Prey Thom (la grande forêt), Krdsang chai péal langô (le krâsang de l'afflux d'eau de la vallée du Sésame).

Parlons maintenant de la reine néang Sâk-Krâaup, grande épouse du roi lépreux.

L’extrême beauté de cette dame était renommée jusqu’aux pays de Chine et de Siam.

Le roi du royaume de Chine ayant appris que la reine ( néang tépî), [épouse] du roi lépreux du royaume de Srey-Ayyuthyéar était belle et si belle que nulle autre femme, fût-elle du paradis, ne pouvait être mise en parallèle avec elle, donna l'ordre à un patron de jonque chinoise de conduire son navire ( sdmpouv ) chargé de trois pastèques au royaume de Srey Ayyuthyéar, de s’emparer de néang Sâk-Krâaup et de la lui amener. Le patron de la jonque chinoise, ayant obéi à son roi, entra dans le royaume et vint jeter l’ancre en face du monastère de Ekey Kânchaung ou habitait néakh Yœung Ekey.

Le roi lépreux apprit de suite que, dès le lendemain matin, le patron de la jonque

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chinoise allait lui apporter trois pastèques afin qu’il chargeât un savant devin de prédire combien il y avait de graines dans chacune des trois. On lui dit que s’il ne pouvait trouver ce savant, tel était le projet du patron, il devrait lui remettre la reine néang Sâk-Krâaup pour le roi du pays de Chine. A cette nouvelle, le roi lépreux s’effraya et envoya de suite chercher le néakh Yœung Ekey. Ce religieux fut si effrayé de l’ordre que lui donna le roi de deviner une pareille chose qu’il désespéra du succès et qu’il résolut d’en finir avec la vie. Il alla au fleuve et se jeta à l’eau. Mais étouffé par l’eau, il se reprit à aimer la vie et nagea, saisit la corde de l’ancre de la jonque chinoise, et, comme il était là, il entendit parler. Ayant écouté ce qu’on disait dans cette jonque, il entendit le patron conter qu’on avait laissé à la plus grosse des pastèques trois graines, à la moyenne deux graines et à la plus petite une graine seulement. Alors il s’en alla nageant vers la rive et rentra en son monastère.

Le lendemain matin, le patron de la jonque chinoise se présenta devant le roi lépreux avec les trois pastèques et lui dit

de quelle commission l’avait chargé le roi du pays de Chine. Le roi, très effrayé, envoya chercher néakh Yœung Ekey.

Quand il fut arrivé, le roi lépreux le mit au courant de l’affaire et l’invita à répondre. Néakh Yœung Ekey appela ses deux élèves a-Mok et a-Kang et leur demanda son ardoise, afin qu’il put calculer pour le roi et rechercher quel nombre de graines chacune des pastèques contenait. Les deux élèves a-Mok et a-Kang ayant apporté l’ardoise, néakh Yœung Ekey parut calculer d’après les astres et prédit que, quand on ouvrirait les trois pastèques, on trouverait trois graines dans la plus grosse, deux graines dans la moyenne et une graine seulement dans la petite. On ouvrit les trois pastèques et on trouva que la prédiction de néakh Yœung Ekey était juste. Alors, pendant que le patron retournait à sa jonque et mettait à la voile pour le pays de Chine, néakh Yœung Ekey rentrait à son monastère.

Peu de temps après, le roi du pays de Siam envoya un kha-luong conduire une jonque de musiciens et de danseusees au royaume de Srey-Ayyuthyéa, avec ordre

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de lui amener la reine néang Sâh-Krâaup.

Le kha-luong conduisit la jonque et la fit mouiller près de la forêt à côté de la montagne Préas bat Chanchûm. A peine arrivé en cet endroit, il fit jouer les musiciens et danser les danseuses. Puis il envoya un dignitaire prier le roi lépreux de faire battre le gong afin que tous les dignitaires, grands et petits, tous les gens du peuple, pussent venir au théâtre que le roi de Siam avait envoyé au roi lépreux. Cette invitation donna à néang Sâk-Krâaup un si grand désir en son cœur d'aller à ce théâtre qu’elle alla demander au roi, son époux, de l’y laisser aller. Le roi ayant repoussé sa prière, elle devint triste et tout ennuyée. Alors, vers minuit, la reine appela ses suivantes, sortit de son palais et s’embarqua avec elles sur un bateau qui les conduisit à la jonque du kha-luong. C’est ainsi qu’elle assista à la représentation tout à son aise.

A l’heure du premier chant du coq, le kha-luong, alors que les musiciens continuaient de jouer, fit mettre la jonque en route. Quand la reine s’aperçut que la jonque avait pris la mer, il était trop tard.

Alors elle se mit à crier des recommandations à son royaume, à son mari, à son fils, à [celles de] ses suivantes [qui ne l’avaient pas accompagnée].

Le kha-luong, quand la reine eut fini, donna l’ordre de jouer l’air des recommandations, et, pendant qu’on jouait cet air, la jonque continuait de s’avancer portant la reine au roi de Siam qui l’attendait. Quand elle y fut arrivée, le roi de Siam fit de la reine néang Sâk-Krâaup, la première de ses reines , et la garda de nombreuses années.

Cependant le prince Bayângkôr, étant devenu grand et âgé de vingt ans, demanda au roi, son père, où était sa mère. Celui-ci lui répondit que le roi de Siam avait autrefois envoyé un kha-luong s’emparer par ruse de sa mère et que ce kha-luong, ayant réussi, l’avait conduite à son maître. A cette réponse, le prince Bayângkôr entra en fureur et demanda au roi, son père, l’autorisation de lever des soldats et de les conduire faire la guerre au roi de Siam, afin de lui reprendre sa mère. Le roi lui donna cette autorisation et une armée fut levée et

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rassemblée dans les rizières situées à l’est du mont Préas bat Chanchûm ; quand on voulut l’évaluer, on trouva qu’elle recouvrait dix mille rizières.

Alors, le prince Bayângkôr conduisit son armée au royaume de Siam, attaqua le roi, le vainquit, le fit prisonnier et le tua. Cela fait, il entra dans la ville royale et s’empara de la première des reines [sa mère] qui était encore très belle et qui paraissait aussijeune qu’avant [son enlèvement]. Le prince ne la reconnaissant pas s’unit à elle, la garda pour épouse et la ramena en son royaume. Ayant rendu compte à son père [de son expédition vengeresse], celuici abdiqua et lui céda tous les biens du royaume.

Peu de temps après, la reine, ayant examiné la tête de Bayângkôr, son époux, y trouva un signe qu’elle connaissait et pensa qu’il était son fils. Elle le prévint de suite et le roi lui raconta ce qui l’avait porté à faire la guerre au roi de Siam. C’est ainsi qu’elle acquit la certitude que son mari était vraiment son fils. Alors elle se mit à pleurer et à raconter à Bayângkôr tout ce qui lui était arrivé depuis le jour

de son enlèvement. Le roi surpris, chagriné, et voulant expier sa faute, fit alors construire i.ooo pyramides ( préas chaydey ) et creuser 1.000 bassins royaux (s ras Angk trapéang). Le roi père prédit alors que son fils ne sortirait de l’enfer que lorsque, ces pyramides et ces bassins étant détruits, on aura fait des rizières à leur place. C’est pour cela qu’il y a des endroits qui, aujourd’hui encore, portent le nom de Srê veal pol (rizières des soldats comptés), Trapéang Srdng et Prey Yitthka (forêt de l’ancre).

Ces pyramides construites et ces bassins creusés, le roi Bayângkôr envoya demander la main de la fille du roi du mont Angkaborey, mais ce roi la lui refusa en disant qu’il avait commis un trop gros péché.

Bayângkôr, très fâché par cette réponse, leva une armée et alla combattre le roi du mont Angkaborey, afin de lui prendre sa fille. La bataille eut lieu, mais il ne réussit pas à s’emparer de la princesse et rentra dans son royaume. C’est depuis lors qu’on appelle chrâk au chheam, passe du ruisseau de sang, un endroit voisin du champ de bataille.

DEUXIEME SERIE

Petits Contes

Petits Contes

La Coupe du Roi

En ce temps-là, un roi du Cambodge dont le nom est maintenant oublié de tous les habitants et des lettrés eux-mêmes, s’en était allé chasser le daim dans la grande forêt. S’étant écarté de ses gens pour suivre une piste, il s’égara, se perdit, et arriva au bord d’une clairière de la forêt où il y avait une pauvre chaumière habitée par une vieille femme.

Il avait cueilli en marchant des fruits du kantuot-prey et les mangeait afin de se désaltérer et d’empêcher sa salive d’être

épaisse et sa gorge d’être sèche. Voyant cette chaumière, il alla au pied de l’échelle et demanda à la vieille que le bruit de ses pas avait attirée un peu d’eau à boire. La vieille voyait bien qu’elle avait affaire à un haut dignitaire, mais elle ne pensait pas que cet humain qui était là devant elle était le roi. Elle descendit de l’échelle, s’agenouilla et le salua cependant en portant ses deux mains jointes au dessus de son front. Puis, s’étant relevée, elle prit une écuelle de coco, la trempa dans la jarre toute pleine d’une eau fraîche et pure, puisée le matin au ruisseau voisin, et la présenta au roi, avec ses deux mains, bien humblement. Le roi prit l’écuelle et but toute l’eau qu’elle contenait. Comme il avait précédemment mangé des fruits du kantuot-prey, qui rend l’eau savoureuse, il la trouva si bonne qu’il en fut heureux et qu’il échangea un godet d’or qu’il portait suspendue à sa ceinture contre l’écuelle de coco.

C’est depuis lors qu’on dit : « Si vous mangez les fruits du kantuot-prey, échangez votre godet d’or contre une écuelle en

coco. »

La Femme- Paon d’or

Cette histoire est bien ancienne. Elle est du temps où les Khmêrs du passé moulaient des blocs de terre qu’ils sculptaient, puis qu’ils laissaient sécher au soleil avant de les employer comme pierres à la construction des beaux monuments que tout le monde admire et que nous ne saurions plus édifier.

Elle n’est pas à l’éloge des vieilles filles qui sont toujours méchantes et des femmes répudiées par leurs maris. Donc que ceux qui la connaissent ne la disent pas à ces sortes de femmes s’ils ne veulent pas s’exposer à des morsures aussi cruelles que celles du serpent copra.

A l’époque où cette histoire très véridique s’est passée, le Cambodge était gou-

verné par un roi très puissant, très sage et très juste, dont les paroles étaient toujours pures et les sentences toujours droites. Il y avait aussi un gourou qui, ayant beaucoup observé les hommes et sa femme qui était méchante, avait appris à juger les gens sur la mine et savait mettre ses observations à la portée de ses élèves en des aphorismes si faciles à comprendre et à retenir qu’il n’avait jamais besoin de les répéter deux fois pour qu’on ne les oubliât pas. Un jour il dit cette parole que nos ancêtres nous ont transmisejusqu’à aujourd’hui et que nous devons transmettre à nos enfants : « Si tu veux être heureux, en sécurité chez toi, épouse une jeune fille, épouse une veuve, mais jamais une vieille fille ou une femme divorcée. »

Un des élèves de ce gourou qui avait une charge au palais et qui justement avait épousé quatre femmes, une jeune fille, une veuve, une vieille fille et une femme divorcée, résolut de vérifier la parole de son maître, avec le secret désir de la trouver erronée. Il réfléchit, et comme il réfléchissait sur le meilleur moyen de faire cette vérification, il se trouva en face du

PETITS CONTES

paon que le roi nourrissait lui-même et qu’il aimait beaucoup. «Voilà, dit-il, ce que je cherchais. » Alors il prit le paon, l’emporta chez lui et le montra à ses épouses en disant : « J’ai volé le paon d’or du roi parce que j’ai envie de le manger avec vous. Ne dites rien, je vais le donner à préparer à quelqu’un qui sait faire cuire les paons et leur donner une saveur que nos gens ne sauraient point lui donner. » Ayant ainsi parlé, il sortit et alla cacher le paon chez un de ses amis, puis il alla au marché, acheta un beau et gros chapon, le fit cuire dans l’eau et le porta à ses quatre femmes en disant : « Mangeons, car il est excellent. » Les femmes mangèrent et trouvèrent le chapon si bon qu’elles disaient : « Nous n’avons jamais mangé un paon aussi bon que le paon d’or du roi. » Leur mari leur dit : « C’est vrai, ce paon était délicieux, mais ne dites rien car si le roi apprenait que j’ai pris son paon familier, il me ferait saisir et le gardien du royaume (Preas Nokor bal) me ferait couper la tête par ses agents. »

La femme qu’il avait épousée étant jeune fille et celle qu’il avait épousée étant

veuve ne parlèrent point du bon repas qu’elles avaient fait, mais l’épouse qui avait été vieille fille et celle qui avait été répudiée par son premier mari, ne purent point garder leurs paroles et racontèrent à une voisine, leur très grande amie, qu’elles avaient mangé le paon du roi que leur mari avait volé.

Le roi, qui était très chagriné depuis la disparition de son paon familier et qui avait envoyé des gens à sa recherche, fut informé par un de ses espions que son ami lui avait été volé par le mari des quatre femmes. Il se fâcha, fit arrêter le voleur et donna l’ordre de lui couper la tête. «Attendez, dit l’homme, ô prince sévère, mais dont la justice est droite et les sentences toujours justes, je suis la poussière que foulent vos pieds sacrés; j’ai pris votre paon d’or familier, doux, beau, mais je ne l’ai pas mangé, il est vivant et je voulais vous le rendre... Alors il raconta ce que son gourou avait imaginé, l’expérience qu’il avait voulu faire puisque le malheur avait voulu qu’il épousât les deux femmes que le maître recommandait de ne jamais prendre en mariage. « Vous voyez, ô roi juste, combien

PETITS CONTES

mon gourou avait enseigné sagement, puisque mon expérience a tourné contre moi et puisque l’ex-vieille fille et l’ex-femme divorcée ont parlé contre moi et que me voici condamné à mort. »

Le roi admira beaucoup la sagesse du gourou, l’habileté de l’homme aux quatre épouses et condamna à avoir la tête tranchée les deux épouses bavardes et infidèles. « On gardera leur mémoire, dit-il, en les appelant les Srey Kdngok méas et on appellera de ce nom toutes celles qui dans l’avenir trahiront, feront tuer ou tueront leurs maris. »

L’Homme oui prend ses espérances pour

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