‹ Contes laotiens et contes cambodgiensChapitre 5 sur 13 · L’ERMITE, LE TIGRE, LE SERPENT ET L’HOMME · texte numérisé non relu

L’ERMITE, LE TIGRE, LE SERPENT ET L’HOMME

Un jour de jadis un ermite, en cheminant, trouva un tigre, un serpent et un

homme qui étaient tombés dans un puits. L’ermite eut pitié d’eux et se mit de suite en devoir de les sortir de ce puits. Tout d’abord, il sortit le tigre, puis ce fut le tour du serpent et enfin il sortit l'homme. Celui-ci se dit en lui-même : « Puisque cet « ermite a sauvé les bêtes avant de me « sauver, je saurai bien lui causer quelque « dommage. » Avant de s’en aller chacun chez soi, ils s’adressèrent à l'ermite. Le tigre le salua et lui dit : « Vous m’avez « rendu service, c’est bien. J’habite cette « forêt, si vous avez besoin d’un service à « votre tour, venez à moi, je vous le ren- « drai. » Le serpent salua l’ermite et lui dit l’endroit qu’il habitait, puis il ajouta : « Je vous rendrai à l’occasion le service « que vous m’avez rendu. » A son tour l’homme indiqua à l’ermite l’endroit où il demeurait et lui promit qu’il serait toujours prêt à le payer de retour.

Plus tard, l’ermite résolut de rendre visite aux trois êtres qu’il avait tirés du puits. Il alla tout d’abord trouver le tigre. Celui-ci le voyant venir, alla avec empressement au-devant de lui et lui fit présent d’une parure complète de bijoux et d'un

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sangva (1) qu’il avait enlevés de sur le corps d’un fils du roi qu’il avait dévoré.

Ayant quitté le tigre, l’ermite alla trouver le serpent. Celui-ci le voyant venir alla à lui et lui montra, par reconnaissance, un monticule où une fortune avait été cachée.

L’ermite ayant pris congé du serpent alla trouver l’homme, pensant que celui-ci serait plus reconnaissant encore puisqu’il était de même espèce que lui et de même religion. « De tous ces biens qu’on m’a « donnés, pensait-il, je lui donnerai la « moitié et je porterai l’autre moitié au « roi. »

Or, l’homme que l’ermite avait jadis sauvé et qu’il allait voir était, depuis quelque temps déjà, devenu amatya du roi. Voyant l’ermite qui venait à lui, cet homme pensa dans son cœur qu’il allait peut-être trouver le moyen de le faire tomber dans le malheur. Quand l’ermite mit devant lui les objets que le tigre et le serpent venaient

(1) Gros bijou d'or et de brillants qui se portait sur la poitrine et qui était maintenu par deux rubans d’or tissé qui passaient sur les épaules, se croisaient sur le dos et sur la poitrine.

de lui donner, il s’en empara joyeusement et les porta au roi. « J’ai arrêté cet ermite, « lui dit-il, quand il est venu à moi, car il est « un yaksa (ogre) qui a pris la forme d’un « homme pour s’emparer du prince votre « fils. Les bijoux qu’il a entre les mains « prouvent la vérité de mon accusation. »

Le roi, ayant entendu ces paroles, donna l’ordre de mettre immédiatement l’ermite à mort. Les bourreaux s’emparèrent de l’ermite et, bien qu’il fit nuit, se présentèrent à la porte de l’est pour sortir de l’enceinte du palais et exécuter au dehors l’ordre qu’ils avaient reçu (1). Le chef des gardiens de cette porte refusa de laisser franchir la porte aux bourreaux et au condamné en disant :

« Autrefois, on n’exécutait jamais les condamnés nuitamment. Quand le roi avait prononcé pendant la nuit, on attendait le jour, on examinait l’affaire dès le matin et on obéissait au roi si la sentence était trouvée juste, sinon on le prévenait

(1) On ne doit jamais répandre le sang humain à l’intérieur d>u palais. Quand, par hasard, un homme y est blessé, on doit purifier la place et même tout le palais et l’enclos.

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afin qu’il décidât. Si on tue un homme avant d’examiner son cas, on s’expose à des remords, comme cela a failli arriver jadis à un roi qui avait donné l’ordre d’exécuter un de ses amatyas qui était innocent.

Ecoutez cette histoire :

L’Amatya innocent

Un astrologue ( horapatako ) avait annoncé à un amatya du roi que sept jours néfastes allaient commencer pour lui et qu’il n’y avait qu’un moyen d’éviter le malheur, celui de rester en sa maison jusqu’à midi et trente-six minutes du septième jour, puis à ce moment même de sortir pour aller se nettoyer la tête avec le fruit du sâmbuor(i).

Le septième jour, avant midi, le temps néfaste ( kràs ) n’étant pas encore passé, cet homme sortit de chez lui. Or, ce même jour, un prince fils du roi était allé se promener et n’avait pas encore reparu. On était inquiet à cause de lui et le roi avait envoyé des gens à sa recherche ; ces gens

(i) Plante épineuse à fleurs jaunes.

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ne le trouvèrent pas, mais ils trouvèrent l’amatya qui, au bord du fleuve, se lavait la tête avec le fruit du sâmbuor et virent qu’il avait pour sa tête un sâhâng exactement semblable à celui du prince. Ils crurent que ce sâhâng était celui du fils royal et tout de suite ils vinrent le dire au roi. Celui-ci, sans interroger son amatya, sans le faire interroger non plus, donna l’ordre de l’arrêter et de le tuer. L’amatya pensa que ce malheur lui venait de ce qu’il n’avait pas exactement suivi l’avis de l’ermite en sortant avant la minute qu’il lui avait indiquée, comme étant le dernier instant du temps néfaste. « Puisqu’il en est ainsi, « pensa-t-il, je vais employer un strata- « gème afin d’empêcher les bourreaux « d’exécuter promptement l’ordre de me « tuer qu’ils ont reçu du roi et, pendant « ce temps, l’heure néfaste achèvera de « passer. Je serai sauvé. » Ayant ainsi décidé, l’amatya dit aux bourreaux : « Beau- « coup de srâlay (i) appartenant au roi « sont en ma maison. Veuillez me laisser « le temps d’en dresser la liste. Vous me

(i) Sortes de trompettes en cuivre.

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« tuerez après. Si vous me tuez mainte- « nant, tous les srâlay du roi seront abî- « més, égarés, perdus peut-être et le roi « vous reprochera de n’avoir pas accédé à « ma demande. » Les bourreaux accédèrent à cette proposition, et, pendant que l’amatya dressait lentement la liste des srâlay du roi, le temps néfaste passait. Comme la dernière des trente-six minutes après-midi s’écoulait, le prince revenu de sa promenade, se trouvait devant son père. Le roi, son cœur tombant, ordonna précipitamment de courir empêcher les bourreaux de mettre l’amatya innocent à mort, parce que le prince avait encore son sàhâng.

Cette histoire entendue de la bouche du chef des gardiens de la porte de l’est, les bourreaux n’osèrent pas insister et s’en allèrent avec leur prisonnier se présenter à la porte sud. Le chef des gardiens de cette porte refusa de les laisser passer et leur raconta cette histoire :

L’Ermite innocent

Un roi régnait sur le royaume de Kâsey et un ermite vivait retiré dans la forêt du royaume. Un jour des voleurs, poursuivis par les habitants qu’ils avaient volés, passant près de l’endroit où demeurait l’ermite, y abandonnèrent le produit de leur vol. Les habitants, ayant trouvé ce qu’on leur avait dérobé près de la maison de l’ermite, furent se plaindre au roi et l’accusèrent. Le roi ordonna de suite à ses gens d’arrêter l’ermite et de le pendre à la porte de la ville royale. Ce qu’on fit. — Or, il arriva un moment après que le véritable voleur voulut passer par cette porte et que la terre s’enfonça sous lui. Pris de peur en ~ voyant que la moitié de lui-même avait déjà disparu dans la terre, jusqu’à la ceinture, le voleur cria : « C’est moi qui ai volé « les objets qu’on a trouvés près de la « maison de l’ermite ; c’est moi qui les ai « volés aux habitants et qui les ai jetés où « on les a trouvés. Pitié, voilà que la terre « me prend. »

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