‹ Contes laotiens et contes cambodgiensChapitre 7 sur 13 · CONTES DE VI S A Y AM AT Y A I2J · texte numérisé non relu

CONTES DE VI S A Y AM AT Y A I2J

roi, vinrent à tour de rôle, coucher au palais. Voyant cela, la reine, qui voulait profiter de l’absence du roi pour s’amuser avec ces quatre amatyas, les invita à l’insu les uns des autres à venir coucher avec elle. Trois d’entre eux acceptèrent, mais le quatrième, qui était très dévoué au roi, refusa d’entrer dans la couche de la reine. Il refusa, non une fois, mais deux fois, trois fois, dix fois.

Quand le roi revint de la grande guerre, la reine pensa que si elle n’accusait pas l’amatya qui l'avait repoussée et ne le faisait pas condamner à mort par le roi, cet homme pourrait l’accuser et la perdre.

Alors, elle s’égratigna la poitrine jusqu’au sang, et, quand le roi vint à elle, lui montra ses blessures en disant : « Ces « blessures m’ont été faites par l’un des « quatre amatyas que vous aviez chargés de « veiller sur moi ; elles m’ont été faites par « lui, pendant qu’il me violait et que je « me défendais ».

Le roi, pris de colère à ces paroles, sans plus examiner l’affaire, donna l’ordre d’arrêter l’amatya accusé par la reine et le fit mettre à mort.

Plus tard, ce roi apprit la vérité ; il sut que l’amatya qu’il avait fait tuer par les bourreaux avait repoussé les propositions de la reine et que les trois autres avaient été ses amants, toutes les nuits, pendant qu’il faisait la grande guerre. Alors il eut des remords parce qu’il avait fait exécuter de nuit un homme qui lui était dévoué, innocent, et sans examiner l’accusation portée contre lui.

J’ai peur qu’il m'en arrive autant, ajouta le chef des gardiens, et voilà pourquoi je ne veux pas vous laisser franchir cette porte. En outre, on dit que cet ermite est un yaksa (ogre), en fait, personne n’en sait rien.

La nuit étant passée et le jour étant venu, le roi demanda si l’ermite avait été exécuté conformément à ses ordres. On lui répondit : « Non, les chefs des gardiens des quatre portes ont refusé de laisser passer les bourreaux et le condamné. » Puis on lui raconta les histoires qu’ils avaient contées à l’amatya. Le roi, ému dans son cœur et comprenant qu’il avait prononcé une sentence sans examiner l’affaire, donna l’ordre d’aller chercher l’ermite afin de l’interroger. Celui-ci très étonné d’être appelé

CONTES DE VISAYAMATYA

devant le roi lui dit : « Si je refusais de vous répondre, ô roi, moi qui suis innocent, vous me feriez tuer, et le malheur serait sur vous. Je vais donc vous parler, vous dire la vérité, afin que vos mérites ne soient point diminués. » Et il dit comment il avait sorti d’un puits un tigre, un serpent et un homme, l’amatya qui l’avait accusé, comment le tigre et le serpent avaient reconnu ce bienfait et comment l’homme y avait répondu alors qu’il venait, heureux, lui offrir la moitié des biens qu’il avait reçus du tigre et du serpent et offrir au roi l’autre moitié. Le prince ayant écouté attentivement l’ermite, donna l’ordre d’arrêter l’amatya qui l’avait méchamment, faussement accusé, et de le mettre à mort. Puis, retirant l’ermite de son ermitage forestier, il l’éleva au grade d’amatya au lieu et place de celui qu’il avait fait mettre à mort. En outre, le roi fit apporter les 25 kot dàmlœng d’or (1) que le serpent avait donnés à son nouvel amatya quand il était ermite, en prit la moitié et lui remit l’autre moitié.

(1) Le kot vaut 10 millions et le dàmlœng d’or 37 gr. 5o.

Le roi, ayant entendu ce récit du Visayàmatya, lui demanda : « Quel est le sens de cette parole que tu as dite au cours de la veille du millieu : « Il y a une raison pour parler et une raison pour ne pas parler. »

Visayàmatya répondit : « J’ai appris que votre fils était l’amant de la fille d’un amat. Je pensais, ô roi, que mon devoir était de vous prévenir et cette idée de devoir était la raison qui m’incitait à vous avertir ; d’autre part, je craignais, en vous avertissant, d’attirer votre colère et le malheur sur moi, et c’était la raison qui m’incitait à ne pas vous parler de cela. »

Le roi dit : « Ton devoir était de m’avertir de cette chose et la raison qui t’incitait à me parler seule est bonne. » Puis il ajouta : « Que veulent dire les paroles que tu as prononcées au cours de la dernière veille : « Le malheur est sur elle ou bien sur lui ».

Visaya répondit : « O roi, le hasard a voulu que je visse la reine avec son amant. Alors je me disais : si je préviens le roi, il

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tuera la reine et si je ne le préviens pas l'amant tuera le roi. Voilà pourquoi j’ai dit que le malheur était sur elle ou bien sur lui, le roi, car je pensais à vous, ô roi. »

Le roi, satisfait des réponses de Visayâmatya, le nomma grand séna-bodey (chef du conseil des sages ou ministres) et depuis lors on l’appela Visaya séna. Puis il nomma sêthey le fils aîné du sèthey décédé, et le frère cadet du nouveau sêthey devint son adjoint. Quant au prince, son fils, qui était devenu l’amant de la fille d’un amatya, il la lui donna pour épouse. La reine, qui avait commis le crime d’adultère, fut arrêtée sur l’ordre du roi, régulièrement jugée et punie selon sa faute.

Cette histoire est attribuée à Tisapamok achar (disapamukkhâchariya), qui l’a écrite afin qu’on la connaisse bien.

Note. — Je ne connais pas de leçon cambodgienne de ce conte laotien, mais je le crois inspiré d’un conte intitulé Mèâ-Yœung dont M. Aymonier a publié un extrait, et la traduction sommaire de cet extrait dans ses Textes Khmers autographiés. Si les données des deux récits sont différentes, le but poursuivi est le même. Les auteurs veulent

évidemment enseigner: r au roi qu’il ne doit prononcer aucune sentence de mort avec précipitation dans un moment de colère et surtout sans avoir sérieusement examiné l’accusation ; 2° aux gardiens des portes de l’enceinte du palais, qu’ils ne doivent pas permettre aux bourreaux, chargés d’exécuter une sentence de mort, de sortir de l’enclos du palais avant l’apparition du jour ; 3° aux bourreaux que nul n’a le droit, même sur l’ordre formel du roi, d’exécuter une sentence de mort la nuit.

Dansle conte cambodgien Méâ- Yœutig, les bourreaux ont reçu du roi l’ordre de mettre à mort un homme hâtivement jugé et qui est innocent ; mais, tandis que, dans le conte laotien, il s’agit d'un ermite accusé du meurtre d’un prince, dans le conte cambodgien il est question d’un amatya, qui veillant près de la couche du roi et de la reine, tue un cobra-capello qui s’avance vers le roi et dont le sang jaillit jusque sur le sein de la reine. Il jette le corps de l’animal sous la couche royale et, n’osant toucher le sein pollué de la reine avec les mains, il s’avance vers elle respectueusement et lèche le sang qui y a jailli. La reine se réveille indignée, secoue le roi, lui dit l’outrage dont elle vient d’être victime de la part du garde, et le roi furieux ordonne aux bourreaux d’entraîner le pauvre amatya et de le mettre à mort. De même que dans le conte laotien, — et c’est le point principal, — les bourreaux se présentent successivement aux quatre portes du palais pour sortir avec le condamné qu’ils ont reçu l’ordre de mettre à mort, mais en vain, les gardiens

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refusent de leur livrer passage et leur racontent des histoires justificatives de leur refus. Ces histoires, au nombre de trois, — car la quatrième est remplacée par une sorte d’exhortation, — sont différentes de celles que notre conte laotien donne. Le chef de la porte de l’est dit l’histoire d’une femme qui ayant laissé un instant son enfant chez elle sous la garde d’une belette, voit venir cette bête au-devant d’elle, le museau encore plein de sang, imagine que la belette a égorgé son enfant, la tue dans sa colère, rentre larmoyante chez elle et trouve son enfant vivant et près du lit un serpent que la belette a égorgé.

Le chef de la porte du sud raconte aux bourreaux l’histoire d’un sêthey très riche qui avait confié la garde de ses magasins à cinq cents chiens et qui, furieux d’avoir été volé, les fait tous tuer en une fois. On reconnaît quelques jours plus tard qu’une odeur infecte vient du sol, on creuse et on découvre un souterrain que cinq cents voleurs avaient creusé pour pénétrer dans les magasins et où, le vol commis et les objets dans leurs mains, ils ont été attaqués et tués par les chiens.

Le chef de la porte de l’ouest raconte cette autre histoire : Un roi envoie un jour son perroquet chercher dans la forêt de l’Himalaya une mangue d’un arbre qui a la propriété de donner des fruits qui rajeunissent ceux qui les mangent. Il plante dans son jardin la mangue que rapporte le perroquet, elle produit un arbre, mais un serpent venimeux qui s’est établi au pied de cet arbre inocule son venin mortel aux fruits qu’il porte, et ces mangues tuent ceux qui

les mangent. Le ro4 qui ignore la présence d’un serpent au pied de l’arbre, fait tuer son perroquet parce qu’il croit qu’il a méchamment apporté le fruit d’un manguier venimeux. Quelque temps après le serpent quitte le pied de l’arbre, deux vieillards, le mari et la femme qui sont las de la vie parce qu’ils sont vieux, afin de s’en débarrasser, cueillent des mangues au mariguier du roi et les mangent. Subitement, au lieu de la mort qu'ils attendent, c’est la jeunesse qu’ils retrouvent et le roi qui l’apprend fait examiner l’arbre. On découvre le trou autrefois habité par le serpent, on y trouve sa dernière pelure, on comprend ce qui s’est passé et le roi regrette d’avoir fait tuer son perroquet avant d’avoir ordonné une enquête.

A la porte du nord, les gardiens ne racontent pas une histoire mais font un long discours : « Depuis bien des règnes, nous sommes commis de père en fils à la garde de ce lieu; jamais nous n’avons vu exécuter un condamné la nuit. S’il y a de grands coupables, le roi peut les faire conduire jusqu’ici, mais là il faut attendre le matin. Si nous sommes en faute, nous en subirons les conséquences, mais en ouvrant, sur le simple ordre du roi, nous enfreindrions notre règle. Alors il n’y aurait plus de règle à l’avenir (si chacun la violait) ; chacun doit remplir ses fonctions en conscience. La puissance qui doit faire trembler fait trembler, mais quant elle ne doit pas effrayer, on ne doit pas avoir peur, on doit lui résister en vertu de la loi... O exécuteurs! depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, on a vu des rois ne s’appuyant que sur leur puissance, en-

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freignant la loi, mais on a vu les sages et les grands dignitaires se réunir, se concerter et finalement détrôner les rois irrespectueux de la loi. .... Quoi que vous disiez, nous n’ouvrirons pas.»

Ce langage est très fier, très noble, bien supérieur à celui que tiennent les gardiens des portes dans le récit laotien ; il est la preuve d’une mentalité, d’une moralité plus hautes et aussi celle d’une notion de droit beaucoup plus élevée.

Les bourreaux se retirent et le lendemain, le roi se rappelant les services deMéâ-Yœung, apprenant que ses ordres n’ont pas encore été exécutés, le fait venir, l’interroge, apprend la vérité, voit le serpent, annule sa sentence précipitée et le comble de biens et d’honneurs.

M. Pavie, — dans Mission Pavie, lndo-Chine (1879-1895), tome V, Introduction, — vient de donner une leçon cambodgienne du conte Méâ- Yœung, mais cette leçon, recueillie de la bouche d’un conteur, et non traduite d’un texte, diffère nécessairement de celle que M. Aymonier a donnée. Je vais rapidement indiquer les variantes.

Tout d’abord, Méà-Yœung (notre oncle) est un pauvre homme auquel un nautonier riche a pris sa très jolie mais sotte épouse en échange de sa propre femme, vilaine mais intelligente. Cette épouse intelligente met de l’ordre dans le ménage, dirige le pauvre homme dans ses travaux, dans son commerce et le conduit à une certaine aisance. Puis elle lui conseille d’entrer dans le service royal en qualité de coureur et, un jour de grande chasse, lui remet des mets excellents et

lui recommande de ne pas quitter le roi quoi qu’il arrive. Le roi s’écarte de son monde, a faim et soif, mange et boit les provisions du pauvre homme, le remercie avec chaleur, le félicite au sujet de sa prévoyante épouse et s’endort sous un figuier. Le génie de cet arbre, mécontent de voir le roi lui manquer ainsi d’égards, décide de l’écraser sous une branche brisée. Méâ-Yœung voit la branche se briser, prévient le roi et le sauve. Le roi rentre en son palais qui s’écroule sous les efforts du même génie et se retire avec la reine en une autre de ses demeures. Méâ-Yœung l’y suit et veille sur le prince et la princesse. La nuit venue, alors qu’ils dorment l’un près de l’autre, un serpent formidable se dresse, s’avance effrayant vers eux, Méâ-Yœung se précipite et l’abat d’un coup de sabre, jette le cadavre sous le lit de camp, et, par respect pour la reine et afin de ne pas la laisser souillée plus longtemps du sang du serpent, lèche le sang qui a jailli sur son sein. La reine se réveille, le roi bondit de colère et ordonne de mettre à mort le pauvre et naïf Méâ-Yœung. Les bourreaux s’emparent de lui et veulent le conduire hors du palais.

Comme dans la leçon laotienne et la leçon Aymonier, les chefs des gardiens des quatre portes refusent de laisser passer les bourreaux et le condamné. Les trois premiers leur disent l’histoire de la belette innocente, celle des chiens innocents et l’histoire du perroquet coupable de la leçon Aymonier, mais le quatrième, au lieu de leur dire une quatrième histoire comme dans la leçon laotienne, refuse purement et simplement d’ouvrir la

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porte la nuit parce que ce qu’on lui demande est le renversement de la loi.

Ajoutons à ces variantes, en somme peu graves, que la leçon Pavie donne au roi le nom de Pramtot qui n’est pas donné par les deux autresleçons, et qu’elle ajoute que le riche nautonier, mal secondé par sa jolie épouse, devint pauvre et que le ménage fut obligé pour vivre d’aller mendier de porte en porte et même à la porte de Méa-Yœung et nous aurons toute la leçon Pavie.

On voit par ces deux analyses que, si le conte laotien diffère beaucoup des deux contes cambodgiens recueillis par MM. Aymonier et Pavie, ces deux dernières leçons sont filles de la même imagination. La leçon Pavie est plus complète sur certains points, mais la leçon Aymonier est plus littéraire et combien noble et grande la belle réponse que fait le chef des gardiens de la dernière porte aux bourreaux qui, de nuit, veulent franchir la porte et exécuter la sentence de mort prononcée par le roi contre Méâ-Yœung.

Voyez plus loin, p. 143, le conte que j’ai intitulé La Princesse Charmante. Le dispositif est le même.

TROISIEME SÉRIE ■t i- ■*

Les Contes de Kapila=yaksa

Les Contes de Kapila=yaksa

Kapila-yaksa , roi des Yaksas, résolut d’aller enseigner le roi Deva-Dhamma , dont les portes de la ville royale étaient gardées par un groupe de devatas. Il alla se loger dans le parasol sacré et demeura là pour y attendre le roi. Quand celui-ci paraissait et venait prendre place , Kapila-yaksa l’enseignait en disant au roi les quatre cents contes qu’il connaissait.

Les quatre jeunes Hommes

Le yaksa, s’adressant au roi, lui dit :

Il y avait une fois quatre jeunes hommes, le premier ayant mangé les restes de onze plats qu’on avait servis au roi, fit présent de 1.000 dâmlœng d’or à ce roi pour le remercier de lui avoir donné les reliefs de son festin ; le second ayant couché avec une suivante du palais fut si content d’elle qu’il lui fit présent de 1.000 dàmlœng d’or ; le troisième ayant été volé d’un bœuf donna en récompense un éléphant à celui qui le lui ramena ; le quatrième, ayant mangé un poisson qui valait à peine ioocauries, tua un homme et le donna en pâture

aux poissons pour les remercier d’avoir trouvé très bon l’un d’eux.

« O vous, grand roi, termina le yaksa, lequel de ces quatre jeunes hommes vous paraît le meilleur ? » Le roi répondit : « Ils sont bons tous les quatre, mais le meilleur d’entre eux est celui qui a donné un homme à manger aux poissons, parce que, ce faisant, il ne savait pas s’il mangerait ou non les poissons auxquels il avait jeté en pâture l’homme qu’il avait tué. »

Les quatre Jeunes Hommes

ET LE KhMOCH-PRÉAY

Le yaksa reprit la parole et dit :

O grand roi, maître suprême, il y avait une fois quatre jeunes hommes qui avaient été étudier les sciences dans le royaume de Ka-Taksila. Comme ils s’en revenaient, ils s’aperçurent à un moment qu’ils étaient suivis par un khmoch-préay (i) qui certainement avait l’intention de les dévorer.

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(i) Revenant affamé. On trouve aussi Khmoch prapèyani. Ces Khmoch-préay sont des revenants qui sont nés morts; mais je crois qu’il faut surtout entendre des revenants d’enfants naturels tués à leur naissance.

Alors l’un d’eux, se retournant, lança avec sa bouche des vagues immenses d’eau qui empêchèrent le khmoch-préay de les suivre. Mais quand toute cette eau fut écoulée, le khmoch-préay se remit à leur poursuite ; alors, le second jeune homme créa un feu si terrible qu’il embrasa la forêt et obligea le khmoch-préay à fuir. Quand cet incendie eut tout consumé, ce démon s’élança sur le chemin qu’ils avaient suivi, les rattrappa et, de nouveau, se mit à les suivre ; alors le troisième déchaîna un si grand vent que tout fut balayé, le khmoch-préay compris. Lorsque ce vent se fut apaisé, le revenant affamé courut après eux et déjà se trouvait à très petite distance, lorsque le quatrième jeune homme, prenant son arc, y mit une flèche enchantée, tira et abattit le khmochpréay qui fut tué. De ces quatre jeunes gens qui ont produit l’eau, le feu, le vent et la flèche terrible, ô vous, grand roi, lequel vous paraît le plus puissant?

Le roi répondit :« Ils sont puissants tous les quatre, mais le plus puissant est certainement celui qui a lancé la flèche qui a tué le khmoch-préay. »

La Princesse charmante

Le yaksa reprit la parole et dit :

O grand roi, maître suprême, il y avait un roi qui avait une fille si charmante qu'elle ne pouvait pas trouver un mari. A la même époque, il y avait un Thippyaphân qui s’en était allé combattre les filles des cent un rois ; les ayant toutes faites prisonnières, y compris la fille charmante, il les fit enfermer dans une cage de fer, alla prendre un boulet royal et le posa sur un tronc d’arbre nikbot arrangé en catapulte, bien en face de la cage où étaient les cent une filles des cent un rois. Cela fait, il se disposait à trancher la corde de la machine

afin de la déclancher et de tirer les cent une filles avec le boulet royal. A ce moment même, un jeune prince, qui avait étudié les sciences magiques et qui s’était égaré, arriva près de cet arbre nikhot, arrangé en machine ; il vit le danger que couraient les cent une filles et résolut de les sauver toutes. Il prit son arc, le banda, mit une flèche et la décocha sur une des cordes de la catapulte. La machine se brisa. Allant alors aux filles des rois, il les délivra, et toutes purent regagner les différents royaumes où régnaient leurs pères.

L’une d’elles, celle qui était si charmante qu’elle n’avait pu trouver un mari, se donna comme épouse au jeune prince qui venait de les délivrer et tous deux se mirent en route pour s’en aller au royaume que le père de la charmante fille gouvernait.

Dès leur arrivée en ce pays, les agents du roi arrêtèrent le prince qu’ils prenaient pour Thippyaphân, le ravisseur de la princesse charmante. Un amatya, qui avait entendu le roi dire qu’il donnerait sa fille comme épouse à celui qui la lui ramènerait et qu’il le ferait uparâja, s’empara de la princesse, la donna à garder à ses gens et

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s’en alla dire au roi qu’il avait arrêté Thippyaphân, mais qu’il n’avait pas osé le tuer de peur d’attirer sur lui le ressentiment du roi. Celui-ci, sans plus réfléchir et bien qu’il fût nuit, donna à l’amatya l’ordre de faire tuer tout de suite le ravisseur de sa fille mais de le tuer hors de l’enceinte du palais, afin qu’aucune goutte de son sang ne tombât en ce lieu sacré.

Cet amatya sortit alors de l’audience royale pour aller exécuter l’ordre qu’il avait reçu. Il alla chercher le jeune prince et se présenta avec lui et les bourreaux à la porte de l’est. Mais, comme il était nuit, les gardiens refusèrent d’ouvrir la porte disant que la coutume s’opposait à ce qu’on exécutât un condamné la nuit. « Attendez le jour, dit le chef des gardiens, car je ne vous laisserai pas passer de nuit; j’ai trop peur d’éprouver des remords semblables à ceux que ressentit le roi Préas Chanda-théra qui a, dans un moment de colère, coupé la main du roi Dhani (Théani). » Puis il lui conta cette histoire :

Le roi Dhani

et le roi Préas Chanda-théra

En ce temps-là, il y avait un grand roi nommé Dhani auquel un astrologue avait prédit qu’il perdrait la vie par un accident, s’il 11e prenait soin de se déguiser pendant sept mois avec des vieux langoutis et des vieux habits, de manière à être vêtu comme les gens du peuple. Le roi, ayant entendu ce conseil, mit du riz dans une besace et, déguisé, quitta secrètement son palais et s’en alla dans le royaume d’un autre roi. Comme il tirait du riz de sa besace pour déjeuner, il ne trouva plus que du sable ; il jeta ce sable et vit un chien qui s’approchait et qui mangeait le riz qu’il venait de jeter, car le sable de sa besace était redevenu du riz. Ayant faim, il se pencha pour reprendre ce riz, mais, dès qu’il le toucha, le riz ne se trouva plus être que du sable. Il le rejeta et pensa que c’était le malheur que l’astrologue avait prédit qui pesait sur lui. Il s’en alla de ce lieu et, plus loin, il aperçut des ' concombres qui étaient dans un jardin. Il

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en cueillit un et le mit dans sa besace, mais il se trouva que ce qu’il avait pris pour des concombres était un troupeau de chèvres. Les habitants l’ayant vu mettre quelque chose dans sa besace se mirent à sa poursuite, l’atteignirent et, ayant ouvert sa besace, y trouvèrent non un concombre mais un petit chevreau. Ils arrêtèrent le voleur et le conduisirent au roi Préas Chanda-théra. Le roi, voyant que l’homme arrêté était jeune encore, le fit entrer dans sa garde royale.

Ouelquetemps après, ilarrivaqu’unegrue avala une bague que le roi avait confiée à son nouveau garde, et Dhani, quand le roi rentra, l’informa de cet étrange accident. Le roi, ne croyant pas ce que lui disait Dhani, donna l’ordre de lui couper les dix doigts des mains.

Quand les sept mois furent presque écoulés, il se trouva que le temps d’épreuves annoncé par l’astrologue était sur le point de passer. Alors un dieu du paradis d’Indra, ayant pris la forme d’un homme ,vint vendre des gâteaux autour du palais. Un petit enfant qui gardait des bœufs acheta dix gâteaux avec l’intention de s’en régaler,

mais, apercevant Dhani dont les doigts étaient coupés, il eut pitié de lui et lui donna ses dix gâteaux. Dhani, ayant mangé les gâteaux, s’aperçut tout à coup que ses dix doigts avaient repoussé et qu’ils étaient maintenant comme ils étaient autrefois. Il comprit par là que le temps d’épreuves était passé et s’en alla trouver le roi Préas Chanda-théra. Il lui montra ses mains et lui dit qui il était. Quand le roi Préas Chanda-théra sut que ce garde était un roi plus grand que lui, il lui fit des excuses et l’aspergea respectueusement d’eau parfumée, puis il le reconduisit en grande pompe jusque dans son royaume. C’est pour n’avoir pas des remords semblables à ceux du roi Préas Chanda-théra que je ne vous ouvrirai pas la porte.

Ayant entendu cette histoire, l’amatya fut avec les bourreaux et son prisonnier se présenter à la porte du sud. Le chef des gardiens de cette porte lui dit : « Depuis l’antiquité, on n’a jamais vu infliger la peine de mort pendant la nuit. C’est le jour qu’on doit infliger cette peine. Je ne vous laisserai pas passer avant qu’il fasse jour, parce

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que je 11e veux pas éprouver les remords du roi qui a crevé les yeux de l’astrologue. Alors il lui raconta cette histoire :

Le Devin innocent

Il y avait une fois un devin qui, selon la coutume des devins, cherchait le moment favorable de commencer la construction d’un hangar royal. Les colonnes de ce hangar étaient en or (peut-être dorées). Le roi donna l’ordre aux gens qui devaient le construire de placer ces colonnes près des trous qui devaient les recevoir et de se tenir prêt à les y dresser dès que le gong, battu par l’ordre du devin, annoncerait que le moment favorable était venu. Ces ordres furent suivis et les colonnes furent plantées au moment où le gong résonna, mais, un accident s’étant produit, on alla dire au roi que le gong n’avait pas été battu au moment favorable et le roi, très en colère, creva les deux yeux du devin avec ses ongles.

En ce même temps, une vieille femme, ayant entendu résonner le gong du devin

et sachant qu’il indiquait le moment favorable que les calculs astrologiques avaient indiqué, s’empressa de planter un bananier dans son jardin. Lorsque ce bananier fut grand, il produisit des bananes d’or.

La vieille femme, très heureuse, s’empressa d’aller en informer le saint roi et lui fit offrande de ces précieux fruits. Le roi, surpris de ce qu’elle lui disait, l’interrogea et apprit que la vieille femme avait profité du signal donné avec le gong pour planter dans son jardin le bananier qui portait des bananes d’or. Le roi, à ces mots, regretta d’avoir crevé les yeux de son devin, car il avait parfaitement indiqué le moment favorable auquel il fallait planter les colonnes du hangar royal.

Le chef des gardiens de la porte du sud ajouta : « Voilà pourquoi je ne vous laisserai pas sortir cette nuit avec ce condamné. En ces choses, il ne faut jamais se presser, de peur de commettre une erreur. »

L’amatya s’en alla de cette porte et s’en fut, avec ses gens et le prisonnier, se présenter à la porte de l’ouest. Le chef des gardiens de cette porte, de même que les

LES CONTES DE KAPILA-YAKSA

deux autres, refusa de l’ouvrir. « Je ne veux pas, dit-il, éprouver à cause de cette porte, les remords que le roi éprouva un jour au sujet du vieillard qui lui avait offert une mangue venant du manguier d’or. » Et il raconta cette histoire à l’amatya :

Le Vieillard innocent

Il y avait en ce temps-là un vieillard qui avait vu planter un manguier qui portait des fr*uits bien meilleurs au goût que les autres manguiers. Or, il arriva qu’une mangue tomba de cet arbre et qu’un serpent venimeux, qui habitait l’intérieur du manguier, ayant entendu le bruit de sa chute, sortit, mordit la mangue, puis rentra dans son trou. Le vieillard, voyant cette mangue qui était tombée à terre, la prit et, comme elle était très belle, la porta au roi. Le roi donna l’ordre de la peler et on trouva qu’elle était toute pleine d’un suc étrange. Il la donna à manger à un homme et cet homme mourut. Le roi, voyant cela, dit que le vieillard qui lui avait offert cette mangue n’ignorait pas qu’elle était empoisonnée et donna l’ordre de le mettre à

mort. Un amatya, entendant cette sentence, pria le roi, mais en vain, d’envoyer examiner le manguier avant de faire exécuter le vieillard. Le roi refusa et le vieillard fut tué. L’amatya s’en alla alors examiner le manguier, et découvrit le trou du serpent. Il prit une motte de terre et la jeta près de ce trou. Il vit le serpent sortir, mordre cette motte de terre et rentrer chez lui. « C’est bien cela ! » dit-il, et faisant encore sortir le serpent, il le chassa de cet endroit. Prenant alors une mangue de l’arbre, il alla l’offrir au roi qui la mangea et lui trouva un goût si agréable qu’il en éprouva du plaisir dans tout son corps. L’amatya lui dit d’où provenait cette mangue, qu’il avait vu le serpent mordre un morceau de terre qu’il avait jeté, et que la mangue qu’il avait offerte au roi était délicieuse parce qu’elle n’avait pas été mordue par le serpent. Le roi regretta alors de n’avoir pas écouté son amatya et d’avoir fait si rapidement tuer le vieillard.

Voilà ! dit le chef de la porte. C’est pour 11’avoir pas de semblables regrets que je ne vous laisserai pas passer avant qu'il soit jour.

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L'amatya s’en alla avec son monde à la porte du nord. Le chef des gardiens de cette porte refusa de le laisser sortir et lui raconta cette histoire :

La Grenouille injustement accusée

Un homme avait nourri et soigné une grenouille qu’il avait sauvée des serres d’un milan et qui savait très bien parler. La femme de cet homme avait un amant ; or, cette femme, craignant d’être dénoncée par la grenouille, résolut de la faire tuer par son mari. Dans ce but, elle s’entendit avec un sorcier, s’abstint de manger et pria son mari d’aller chercher le sorcier. Ce dernier, étant venu, dit au mari que l’esprit de sa femme désirait manger la grenouille et que, s’il refusait de lui donner cette grenouille à manger, son épouse mourrait. Le mari n’hésita pas, prit la grenouille et, afin de la tuer, lui serra la gorge. La grenouille ne dit rien. Son maître fut si impressionné de son silence qu’il lui dit : « Quand le milan « t’a prise, tu as crié. Pourquoi ne cries-tu « point alors que je te prends pour te

« tuer. » La grenouille répondit : « J’ai « crié pour appeler mon maître parce que « le milan, mon ennemi, m’avait prise, mais « si mon maître veut me tuer, qui puis-je « appeler à mon aide? Personne ne vien- « dra ; il est donc inutile de crier. Quand le « feu s’allume quelque part, on prend de « l’eau pour l’éteindre ; mais quand il a « tout consumé, pourquoi prendre de « l’eau. » Quand la grenouille eut dit ces mots, le maître réfléchit et décida qu’il ne la tuerait pas. Alors la grenouille raconta à son maître que sa femme le trompait avec un amant et simulait une maladie afin d’amener son mari à la tuer, afin de se débarrasser d'un témoin dangereux. Le mari, ayant connu que sa femme avait un amant, la guetta, la surprit avec lui et les tua tous les deux.

Et le chef des gardiens de la porte ajouta : « C’est pour être aussi judicieux que ce mari que je ne vous laisserai pas passer par cette porte. »

C’est ainsi qu’il arriva que l’anratya ne put sortir cette nuit du palais par aucune

LES CONTES DE KAPILA-YAKSA I 55

clés quatre portes et que le prince ne fut pas mis à mort.

Le matin venu, le roi, ayant été i nform du refus des quatre chefs des quatre portes de laisser passer les bourreaux et le prince, et s’étant fait raconter les histoires que ces chefs avaient contées à l’amatya, regretta d’avoir rendu sa sentence avec précipitation et fit comparaître devant lui le prince et sa fille.

11 apprit alors que le prince était non Tippyaphàn, mais le sauveur de sa fille aimée et des cent autres filles des cent autres rois. Il frémit à la pensée qu’il avait donné l’ordre de le tuer et, pour réparer sa faute, décida de marier les deux jeunes gens et de faire sacrer roi son gendre. Il nomma séna bodey les quatre chefs des portes qui avaient résisté à l’amatya par respect pour les coutumes anciennes et l’un d’eux fut déclaré le supérieur des trois autres.

« Eh bien, dit le roi Kobœlla-yaksa, ô grand maître suprême, lequel de ces quatre chefs des gardiens des portes croyez-vous

que le roi a placé au-dessus des quatre autres? »

Le roi répondit : « Il a du choisir celui des quatre chefs auquel s’est tout d’abord adressé l’amatya, parce qu’il a été comme l’aiguille aimantée qui indique la route à suivre. »

QUATRIÈME SÉRIE ■+

Les Contes de la Princesse

Les Contes de la Princesse

Il y avait une fois un roi qui changeait de femme chaque nuit et qui chaque nuit tuait la femme avec laquelle il couchait. Il avait ainsi tué un grand nombre de femmes lorsqu’une princesse qui était douée d’une grande intelligence fut appelée à partager la couche royale. Elle prit bien garde de s’endormir et au cours de la première veille ( de huit heures à minuit), elle lui dit : « Les rois ont d’ordinaire des ministres qui ne sont pas aussi méchants que le ministre du roi Vesammatita. Ecoutez, ô roi. Ce prince avait aussi une reine qu'on avait surnommée néang Panhcha Kalyàney (i), parce

(i) En pâli panca kalyânâni, les cinq beautés de la femme qui sont: finesse de cheveux, roseur des lèvres, petitesse des dents, complexion sanguine et jeunesse,

qu’elle était très jolie; son nom réel était néang réach Kêsâ (madame la princesse Kèsâ). »

Ceci dit la princesse se tut.

Le roi lui dit : « Néang, pourquoi vous taisez-vous. Continuez donc de me parler de néang Panhcha Kalyaney. »

La princesse raconta alors cette histoire au roi :

Néang Panhcha Kalyaney

En ce temps-là, il y avait un roi Vésaminatita qui, déjà vieux, n’avait pas de fils, mais seulement une fille qu’on avait surnommée Panhcha Kalyaney. Le roi, afin de ne pas voir s’éteindre sa race, désirait marier sa fille, mais la princesse ne marquait aucun empressement d’épouser l’un des fils des cent rois voisins, parce qu’elle n’en trouvait pas un qui sût lui plaire. Ne voulant épouser aucun des fils de tous ces rois, elle devint mélancolique et finit par cesser entièrement de parler. Voyant cela, son père fit savoir aux fils des cent rois qu’il donnera sa fille comme épouse à celui d’entre eux qui parviendra à la tirer de son

mutisme. A cette nouvelle, les fils des cent rois vinrent rendre visite à la princesse et tentèrent de l’intéresser aux choses qu’ils lui disaient, mais en vain, aucun d’eux ne réussit à obtenir une parole d'elle (i).

A cet endroit de son récit, le roi interrompit la princesse et, s'adressant au génie qui savait bien causer et qui habitait la boîte à bétel de la conteuse, il lui dit :

« Avant de prendre congé de vous (la tuer probablement), je vais vous poser une question.

La Statue vivifiée (2)

En ce temps-là, il y avait quatre hommes qui avaient été étudier les sciences au royaume de Taksila. Comme ils revenaient de cette ville, ils s’arrêtèrent pour

(1) Voyez plus loin, page 167 la suite de ce conte interrompu par le roi.

(2) Ce conte se trouve reproduit une deuxième fois dans les lois laotiennes avec les contes : Le marchand et les trois passagers; Les trois fils du mâha sêthey, à la suite du paragraphe Des filouteries. J’indique les variantes en note sous la rubrique : « L’autre leçon... »

coucher près d’un petit cours d’eau, mais s’étant étendus à terre ils ne parvinrent pas à s’endormir parce que les bêtes et les insectes (i) qui les entouraient faisaient un très grand bruit. Ne pouvant pas dormir, ils décidèrent de s’amuser à faire une statue de fille (2), très belle, ayant un joli yoni et sachant bien parler. Ayant décidé cette chose, ils se mirent à l’œuvre. L’un d’eux, qui était charpentier, abattit un arbre roluos, le coupa, l’équarrit ; l’autre qui était sculpteur lui donna la forme d’une jolie fille (3) ; celui qui avait étudié la magie la transforma en un corps de jolie jeune fille complète en os et en chair (4) mais en tout pareille à une jolie jeune fille morte; le quatrième qui savait ressusciter les morts lui

(1) L’autre leçon dit qu’ils ne purent dormir parce qu’il y avait des tigres.

(2) L’autre leçon dit : « Ils décidèrent de faire l'experience de leurs formules magiques (monlakum). »

(3) L’autre leçon ajoute : « ...lui mit des oreilles, une bouche, une langue et des cheveux: l’embellit et lui forma ce qu’elle devait avoir pour pouvoir être honteuse. »

(4) L’autre leçon ajoute : « ...lui mit le teint, la souplesse de la peau, et l'habilla; cependant elle était en tout pareille... »

donna la vie et par conséquent la parole (1). Chacun d’eux ayant travaillé à faire cette jolie fille voulut la prendre pour épouse et, comme aucun d’eux ne voulait la céder à l’autre, ils se disputèrent (2). Lequel de ces quatre hommes, demanda le roi, méritait le plus d’obtenir cette femme pour épouse ?

Le génie de la boite répondit : « Celui qui lui avait donné la vie et, avec la vie, la parole, avait plus droit que les autres de jouir du beau yoni de cette belle fille. »

La princesse qui partageait la couche du roi jeta la boite à bétel en disant : « Méchant et mauvais, 11e restez pas davantage près de moi ; vous parlez indécemment.

(1) L’autre leçon ajoute :« ...et lit naitrc le désir (danha) en cette néang. »

12) L’autre leçon continue en ces termes : « Ils allèrent tous ensemble soumettre au roi leur différend et le roi prononça ainsi entre eux : celui qui d’une forme a fait cette femme doit en être le mari, parce que, sachant ce qu’elle était, il l’a habillée. Mais parce que les trois autres ont aidé à faire cette épouse, le mari devra prendre soin d’eux, car celui qui lui a donné la vie est son père, alors que celui qui l’a formée est sa mère et que celui qui lui a donné le teint est son frère. Cela est bien jugé. »

Allez faire une statue semblable à votre père et mettez-y l’organe de l'homme, puis faite une statue semblable à votre mère et mettez-y l’organe de la femme, placez ensuite ces deux statues l’une près de l’autre, afin qu’elles soient femme et mari.... Je suis honteuse. » Ayant ainsi parlé, la princesse se tut.

Le roi, s’adressant encore à l’esprit de la boite à bétel lui dit :

Le Supplicié et les quatre Prostituées

Il y avait une fois quatre femmes de mauvaise vie qui, ayant vu un criminel jeune et très beau que le roi avait fait accrocher à la porte du palais, mais qui n’était pas encore mort, s’entendirent pour le sauver. L’une d’elles racheta cet homme du supplice en payant 1.000 dâmlœng d’or, une autre alla chercher des simples dans la forêt pour guérir ses plaies, la troisième le pansait et le gardait, la quatrième allait au marché vendre des légumes afin de pouvoir subvenir à ses besoins. Quand il fut guéri, ces femmes de mauvaise vie se dis-

LES CONTES DE LA PRINCESSE lés

putèrent cet homme, car chacune voulait l’avoir pour mari.

Eh bien! génie, demanda le roi, quelle est celle de ces quatre femmes qui méritait le plus d’avoir cet homme pour mari.

Le génie répondit : « La femme qui méritait le mieux cet homme, est celle qui l’a racheté du supplice en payant 1.000 dâmlœng d’or. »

La princesse chassa le génie en disant : « Allez-vous en, votre décision n’est pas juste. La femme qui a racheté le condamné devait être considérée comme son père ; celle qui est allée chercher les médicaments dans la forêt devait être regardée comme sa mère ; celle qui l’a soigné, pansé, gardé devait être son épouse, et celle qui a vendu et gagné pour le nourrir devait être sa soeur. »

Note. — Ce récit (i) et le précédent se retrouvent dans le Kœng Kântray et ligurent, le premier qui est le troisième récit, aux pages 45 et 176-178, le second qui est le cinquième récit aux pages 45-46 et iüo-181 des Textes Khmers de M. Aymonier. J’en ai donné la traduction dans mon Cambodge, Contes et Légendes, sous les titres suivants : La Statue vivifiée tp. 166-169) et Le Voleur et les quatre Femmes (p. 189-191). Le texte que j’ai traduit diffère légèrement de la leçon donnée par M. Aymonier, mais par des détails seulement. Quant au canevas, il est beaucoup plus littéraire dans la leçon cambodgienne que dans la laotienne. Le second diffère beaucoup de son correspondant laotien par la conclusion que le génie donne, mais cette conclusion est rétablie par la réplique de la princesse.

Dans le Kœng Kântray, les deux contes, comme tous les autres, sont des cas difliciles soumis au roi, alors que dans la leçon laotienne ils ne sont plus que des sortes d’énigmes en quatre points, pour parler comme le narrateur. Les conclusions ne sont plus des sentences, mais des réponses ingénieuses.

(1) Une autre leçon à peu près identique de ce texte se retrouve encore une fois dans le Livre des Lois Laotiennes, après le récit Les quatre étudiants qui se disputent une femme. (Voyez p. 87.)

Ceci dit, la princesse, ayant été priée par le roi, reprit son récit en ces termes :

Néang Panhcha Kalyaney (suite)

L’un des princes, voyant qu’il ne pouvait tirer une parole de la princesse Panhcha Kalyaney, s’en alla en disant tout haut : « Cette demoiselle n’a pas de mentalité, c’est un porte malheur (1). Je suis un fils de roi régnant et, venu pour lui parler, elle n’a pas plus répondu à ce que je lui ai dit que sa boîte à bétel qui est sans intelligence (2). Mais je n’ai pas le droit de lui adresser des reproches. »

Néang Panhcha Kalyaney réfléchissant se disait qu’elle n’avait pas entendu un seul de ces cent princes, sauf celui-ci, parler si sagement et tout haut d'une personne qu’il croit sans intelligence. « Il est donc convenable, pensa-t-elle, que je le prenne pour mari. » Ayant ainsi pensé, la princesse s’élança vers le prince, le prit entre ses bras et lui dit des choses très agréables et très sages.

(1) Kalakeney, du pâli kâlakannî.

(2) Vinhan, du pâli vinnâncnn.

Le roi père félicita le prince d’avoir si bien réussi près de sa fille, et, conformément à sa promesse, la lui donna pour épouse. Le mariage célébré, il abdiqua le pouvoir et son gendre monta sur le trône. Le même jour, un conseiller qui avait étudié les sciences fut nommé séna bodey (ministre).

Longtemps après, le roi et le séna bodey étant allés se promener dans la forêt trouvèrent un cerf qui était mort de mort naturelle.

Le roi voyant ce corps mort, afin de se divertir sous une forme non humaine, fit passer le principe de vie qui l’animait dans le corps du cerf qui, redevenu vivant, se mit à jouer avec le séna bodey. Ce dernier voyant à terre le corps de son roi privé de vie, eut une mauvaise pensée et fit passer le principe de vie qui l’animait, son intelligence et sa sensibilité, dans ce cadavre royal, puis rentra dans le palais, laissant abandonnée dans la forêt sa propre dépouille.

Quand le corps du roi, animé par le principe de vie et l’intelligence du séna bodey, rejoignit la reine Panhcha Kalyaney, elle

trouva que son mari n’était plus le même homme qu’autrefois et refusa de partager sa couche.

Quelque temps après, le cerf qu’animait le principe de vie et l’intelligence du roi, étant allé boire à un bassin, vit le corps d’un beau perroquet qui flottait sur l’eau et que le vent poussait vers lui. Il y fit passer sa vie et son intelligence, puis, laissant là la dépouille du cerf, il prit celle du beau perroquet et s’envola vers le palais que sa femme néang Panhcha Kalyaney habitait. Y étant arrivé, il fut se poser au bord de la fenêtre de la chambre où elle se trouvait et lui dit : « On ne peut avoir aucune confiance dans les femmes d’aujourd’hui. » La reine répondit : « Pourquoi parlez-vous ainsi ? Si vous savez où est mon mari, dites-le moi. » Puis elle le pria de parler encore. Le perroquet lui dit : « O reine ! vous me croyez un perroquet ordinaire parce que ma manière d’être (1) n’est plus celle d’autrefois... Ecoutez donc. Le roi votre mari étant allé se promener dans la forêt a fait passer sa vie dans le corps

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(1) Èryabât, du pâli iryâpalha.

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d’un cerf qu’il trouva mort ; le séna bodey a fait passer sa vie dans le corps du roi qui en était privé et c’est maintenant le séna bodey qui règne avec sa vie et son intelligence sous la forme et l’apparence physique du roi. »

La princesse murmura tristement : « C’est ainsi que j’ai en vain cherché dans le corps du roi le cœur de mon mari. Je suis plus malheureuse que la reine Sisapha. »

« Comment cela ! demanda le perroquet. »

La princesse lui répondit en lui racontant l’histoire suivante :

La reine Sisapha.

« Il y avait en ce temps-là un roi nommé Sâmânataraja qui était très intelligent ; sa reine se nommait Sisapha. Le roi étant mort jeune encore, la reine mit son corps qui déjà répandait une odeur désagréable dans un cercueil en or, puis elle se mit à chercher un moyen de ressusciter son mari. Ayant ainsi réfléchi, elle se déguisa en femme du peuple et partit pour aller dans le royaume d’un roi voisin qui possédait un

objet qui, disait-on, pouvait rendre la vie aux morts. Y étant arrivée, elle se présenta à une vieille femme qui était chargée de garder le jardin des fleurs du roi et demeura avec elle. Elle se mit à composer des guirlandes de fleurs que la vieille femme allait, sur sa prière, porter au roi. Le roi trouvait ces guirlandes de fleurs si jolies qu’il demanda à la vieille quelle personne les faisait. La vieille répondit : « C’est une dame très belle, plus belle que toutes les autres dames. » Le roi, désirant voir cette dame, envoya sa voiture avec la vieille pour la chercher. Avant de monter dans la voiture royale, la reine déguisée dit à la vieille : « Demeurez ici, je vais aller dire au roi que s’il veut me recevoir dans sa couche il faut qu’il vienne ici me demander à vous. » La vieille gardienne du jardin royal demeura en sa maison, et la reine déguisée s’en alla trouver le roi qui la fit entrer dans le palais et conduire jusque dans sa chambre à coucher. Elle y vit une chaussure en cuir très brillant qui était suspendue à côté du ciel du lit royal. Elle dit alors au roi : « Pourquoi, étant un grand roi, suspendez-vous cette chaussure au-dessus de votre

tète. » Le roi lui répondit : « C’est une chaussure divine. » Puis il ajouta : « Si quelqu’un meurt avant d’être vieux, on peut le ressusciter avec l’eau qu’on fait couler un seul instant sur cette chaussure. En outre, si on a une longue route à faire à pied, il suffit de la chausser pour faire cent yojanas (1) dans une minute. La reine déguisée employa alors un stratagème (2) : « O grand roi, vous m’avez fait venir ici pour obtenir la félicité (3) ; cependant le moment n’est pas encore venu pour nous, et ne peut venir avant que la vieille gardienne du jardin chez laquelle j’habite nous ait donné son consentement. Allez donc la voir; si elle consent à me donner à vous, revenez de suite, nous serons heureux. » Le roi répondit : « La gardienne du jardin est à mon service ; elle accédera à ma demande. » La reine déguisée dit : « Allez donc et revenez vite. » Le roi partit pour se rendre à la maison de la vieille, et la reine Sisapha, détachant la chaussure se la

(1) Le yojana vaut H. 000 brasses de 1 m. 70, soit i3 kil. 600.

(2) Obay, du pâli upâyo.

(3) Manggala, du pâli mangalo.

dans ce royaume et furent heureux ensemble comme par le passé.

Un roi doit toujours chercher une femme à épouser qui soit aussi bonne que néang Panhcha Kàlyaney, ajouta la princesse, et intelligente comme elle. Elle a agi avec justice en faisant tuer le cerf dans lequel le séna bodey avait fait entrer sa vie et son intelligence, parce que le ministre avait été coupable en faisant entrer sa vie et son intelligence dans le corps du roi son mari

Ce long récit dura jusqu’à minuit, et après le roi et la princesse continuèrent de parler ensemble. Puis le roi demanda à la conteuse de lui dire encore un conte. La princesse lui fit le récit suivant :

Le Roi trop heureux

Il y avait en ce temps-là un roi qui, depuis son enfance, avait eu tous les bonheurs et qui n’avait jamais éprouvé le moindre chagrin. Un jour il fit venir ses conseillers privés (i) et leur demanda :

(1) Montrey du sanscrit mantri.

« Ou’est-ce que le malheur ? Je ne sais pas ce qu’il est et je ne l’ai jamais vu. Je voudrais le connaître et le voir. »

Ayant reçu cet ordre, les conseillers après s’être concertés, afin de causer un chagrin au roi firent seller et amener un cerf d’or qui était originaire d’un royaume voisin. Le roi, ayant monté ce cerf, fut emporté par lui jusqu’au delà des frontières de son royaume. Quand il s’en aperçut, il était trop tard ; il descendit de son cerf et celui-ci disparut dans les bois. Pour la première fois de sa vie, il éprouva une grande inquiétude et du chagrin.

Ayant rencontré une femme très jolie et ne sachant où aller, comme il avait sur lui i.ooo dâmlœng d’or, il fit marché pour un mois et s’en alla coucher avec elle pour cette somme. Le roi cependant, bien que devenu le mari de cette jolie femme, se trouvait très malheureux parce qu’il était obligé d’aller puiser de l’eau au rivage royal et d’en approvisionner la cuisine et le bain.

Cependant qu’il était ainsi malheureux, un conseiller dévoué qui s’était mis à sa recherche, ayant appris qu’on avait vu un

mit au pied, sortit de la chambre royale, puis du palais et se mit en route pour regagner son royaume où elle arriva quelques instants après. Etant rentrée dans la pièce de son palais où le cadavre du roi, son mari, était renfermé dans un cercueil d’or, elle fit glisser de l'eau sur la chaussure divine, puis, ouvrant le cercueil d’or, elle arrosa le corps du roi avec cette eau. Immédiatement le roi ressuscita et sortit de son cercueil. »

Ce récit terminé, continua la conteuse, la princesse Panhcha Kâlyaney dit au perroquet : « Si vous ne trouvez pas le moyen de faire rentrer le principe de vie appartenant à mon mari, son intelligence et sa sensibilité dans son propre corps, je ne demeurerai pas plus longtemps ici. »

Le perroquet répondit à la reine en lui disant : « Il y a un moyen, c’est d’amener le séna bodey à abandonner un instant le corps qu’il m’a pris. Mais comment s’y prendre pour l’amener à cela ? » Alors la reine décida d’avoir recours à un stratagème. Elle fit appeler le séna bodey qui avait pris le corps et l’apparence du roi et

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