‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 13 sur 33 · LES COMÉDIENS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES COMÉDIENS FRANÇAIS

A Madame d’Epinay.

Naples, le 1 6 janvier 1775.

Votre santé me chagrine plus qu’elle ne m'inquiète : vous êtes dans un âge critique; vous souffrez depuis longtemps, vous n’en êtes pas morte : ergo , vous n’en mourrez pas ; ergo y vous parviendrez à l’extrême vieillesse des gens qui pensent , qui est de dix ans plus courte que celle des gens qui végètent. Parlons donc de choses gaies.

Nous avons ici depuis huit jours une troupe de comédiens français, événement bien singulier et bien neuf pour des Napolitains.

Ils ont été très-applaudis, et du fond du cœur. Autre événement bien étrange et bien incroyable : ils ont débuté par la pièce du Père de famille, parce que c’est de

toutes les pièces du théâtre français celle •dont le succès est le plus grand et le plus assuré dans toutes les villes d’Italie et d’Allemagne, événement bien naturel qui ne paraîtra étrange qu’à Fréron et à Paris.

Dites ceci à Diderot, dites-lui que mes Napolitains sont convaincus que sa pièce est la meilleure de tout le théâtre français, et par conséquent la meilleure production dramatique de l’esprit humain jusqu’à cette heure. Ils trouvent pourtant que le père a un peu trop de faible pour ses enfants. Les pères italiens sont généralement plus duré que les français, et peut-être que M. d’Orbessan est aussi un peu faible pour un Français. Vous ne devinerez pas quelle est la raison sourde des plaisirs inexprimables des Italiens dans cette pièce. C’est le rôle du Commandeur. Ce personnage a un caractère peu commun en France et trèsfréquent en Italie, où il a même mérité d’avoir un nom qui manque à la langue française. C’est précisément le rôle d’un seccatore. Vous voyez qu’un seccatore n’est pas tout à fait un ennuyeux, ni un méchant

homme, ni un imbécile ; c’est un homme qui a un système différent, un bon sens à sa guise, révoltant pour les autres ; c’est un homme mal à propos, gauche, dur, déplacé. Ainsi, pour corriger la pureté de votre langue, lorsque vous rencontrez un seccatore (il y en a), appelez-le un commandeur, et cela ira à merveille. La tragédie qu’ils ont voulu donner ensuite était Mahomet, de Voltaire; la police les en a empêchés. Il en arriva de même à Paris. Pour se venger, les comédiens ont donné Zaïre, qui a très-bien réussi, à cela près que les Napolitains l’ont trouvée trop dévote et trop ressemblante dans des endroits à une mission. Vous ne sauriez imaginer la justesse de goût et de critique qu’un peuple qui entend très-mal le français et qui a encore des comédies barbares a fait paraître dans cette occasion.

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