‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 16 sur 33 · LE DANSEUR LE PICQUE · texte numérisé non relu

LE DANSEUR LE PICQUE

A Madame d'Êpinay.

Naples, le 24 juillet 177?.

. . . Après avoir eu cet hiver une troupe de comédiens français, nous avons à présent le célèbre danseur Le Picque, qui nous donne le ballet d ’Armide avec ses chœurs et tout ce qu’on pourrait donner à l’opéra de votre Palais-Royal. Il faut convenir qu’il est aussi excellent danseur que Vestris et Dauberval; cependant il a eu plus de peine qu’Aufresne(i)à fasciner les Napolitains. Il a pensé être sifflé au commencement. Les Napolitains ne s’apercevaient point qu’il dansât dans un aussi énorme et monstrueux théâtre que le nô-

(1) Aufresne (Jean Rival), tragédien distingué, né en 1729, mort en 1806.

tre, puisqu’il ne sautait point ; mais comme il est d’une très-jolie taille, il a commencé par apprivoiser les Napolitaines, et la nation peu à peu s’est convertie. Voyez les progrès des mœurs : nous tombons dans la monotonie, grâce à vous autres, Messieurs; et bientôt toute l’Europe sera Paris, et le goût de voyager passera, car il n’y aura rien à apprendre, rien à voir, tout se ressemblera. Aux deux bouts du grand continent, il y aura les Chinois d’un côté, les Européens de l’autre, deux nations à peu près égales. Ils auront de même une caractéristique ; ils auront un gouvernement absolu, tempéré par les formes, la longueur des procédures, la douceur des mœurs; ils auront beaucoup de soldats et peu de bravoure, beaucoup d’industrie et peu de génie, beaucoup de peuple et peu de gens heureux. Les républiques disparaîtront en Europe ; elles ne marchent pas en ligne avec les monarchies, perdent du terrain et sont enfoncées. La Pologne vous prouve cela :

son malheur précède d’un siècle tout au plus celui des républiques italiennes, qu’on

a méprisées à cause de leur petitesse. Nous serons donc Chinois dans cent ans tout au plus. Je m’amuse déjà à m’aplatir le nez et à m’allonger les oreilles par en bas, et je n’y réussis pas mal : travaillez, vous aussi, à vous amincir les pieds de votre côté...

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