LA CORRESPONDANCE PAR LETTRES
A Madame d’Êpinay.
Naples, le 2j septembre 1773.
Vous avez bien raison, ma belle dame, le prix qu’on attache à ce chiffon de papier qu’on appelle lettre est incroyable.
Cette folie rapporte au roi de France six millions par an. Mais savez-vous le pourquoi ? C’est que la correspondance par lettres est le reste d’une fortune qu’on
cherche à conserver soigneusement, et qui nous rend avares. Elle est mêlée du repentir d’avoir été prodigue une fois. Vos lettres sont pour moi les restes de ces conversations à la cheminée , perruque à bas, etc. Que de fois je me fâche de ne vous avoir pas dit des choses que je vous écris ! En voulez-vous une autre preuve ?
Observez qu’il n’y a de lettres intéressantes qu’entre personnes qui se sont beaucoup connues auparavant. Les lettres des savants qui s’écrivent parce qu’ils se connaissent de réputation, orneront leurs esprits, mais ne toucheront pas leurs cœurs. Pour ce qui est des ouvrages, faites une remarque curieuse que peut-être vous n’avez jamais faite. Ceux qui nous rendent fous de plaisir sont ceux précisément qui ne nous apprennent rien de nouveau, mais qui disent au public les mêmes choses précisément que nous aurions pensé lui dire ; si l’auteur les dit encore mieux tournées que nous n’aurions cru pouvoir le faire, c’est alors que nous sommes au comble de la joie, et que nous nous pâmons d’aise. Si
l’ouvrage nous apprend des choses neuves, tel que celui d’un voyageur, d’un géomètre, etc., il nous fait plaisir et ne nous ravit pas. Même dans un roman, la partie qui nous extasiera sera toujours celle qui ne nous sera point neuve, tel qu’un caractère d’un personnage pareil au nôtre, ou à celui d’un ami fort connu; une situation pareille à celle où nous nous serons trouvés, etc. Conclusion : le ravissement pour un ouvrage vient de ce que l’auteur nous a soulagés de la peine de faire son ouvrage, et qu’il l’a fait aussi bien que nous aurions cru ou du moins voulu le faire. Tel est le sentiment caché en vous . sur l’ouvrage de M. Necker (1), tel sera le mien...
(i) Éloge de J. Bapt Colbirt. Paris, 1773. ln-8.