LA POLITIQUE
A Madame d’Êpinay.
Naples, le 6 novembre 1773 .
. . .Assurément je vous dirai que vous avez raison quand vous soutenez que la politique des anciens ne peut plus nous être bonne à rien. La nôtre doit être très- différente.
A quelques théories générales près qui sont restées les mêmes, tout a changé : les détails sont différents. Or, les théories générales et rien sont à peu près la même chose. Les économistes croyaient qu’avec quatre gros mots vagues et une douzaine de raisonnements généraux on savait tout, et je leur ai prouvé qu’ils ne savaient rien. Ainsi, si votre collègue ne veut pas convenir que la science des détails est la seule utile, et s’il ne convient pas que les dé-
tails de la politique moderne ne ressemblent point aux antiques, dites-lui qu’il est un économiste et anéantissez-le. Lycurgue et Solon ne ressemblent qu’à saint François, à saint Ignace, à saint Dominique; ils n’ont rien de commun avec Mazarin, Colbert, Richelieu, le czar Pierre, Victor- Amédée, Georges II, Frédéric II. C’est dans ces ordres religieux et ces petites républiques que la politique est la science de l’éducation un peu plus en grand. Dans les grandes républiques, c’est autre chose : de même que la culture d’un petit vignoble de la Romanie est très-différente de la culture de la forêt de Rambouillet, les moyens de tirer le produit de ces deux objets sont aussi très-divers. Vous avez donc raison, à mon avis; mais vous ne l’avez pas lorsque vous dites que toute la théorie politique se réduit à voir juste : car ces sortes de vérités, qu’on appelle en Espagne les sentences de Pedro Grullo, sont trop générales, trop communes, trop plates pour être prononcées sérieusement. Un homme qui dirait que le blanc n’est pas noir ne m’apprendra jamais
la peinture ; et celui qui m’apprendra que le tout est plus grand qu’une partie me donnera un fort petit cours de géométrie.
Avançons donc plus nos pas et disons que la politique est la science de faire le plus de bien possible aux hommes avec le moins de peine possible, selon les circonstances.
C’est donc un problème de maximis et minimis à résoudre. La politique est une courbe (une parabole) à tirer. Les abscisses seront les biens, les ordonnées seront les maux. On trouvera le point où le moindre mal possible se rencontre sous le plus grand bien. Ce point résout le problème, et tels sont tous les problèmes humains :
car tout est mêlé de bien et de mal. Vous voyez donc bien que tout problème politique est d’abord résolu par une équation indéfinie qui ne se trouve fixée que lorsque vous l’appliquez aux cas particuliers.
Vous demandez s’il est bon d’accorder une liberté entière à l’exportation des blés. Ce problème général n’est résolu que par une équation indéfinie. Vous demandez ensuite s’il faut accorder la libre exporta-
tion en France dans l’année 1773 : alors le problème est fixé, puisque vous fixez le pays et le temps ; et la même équation appliquée au cas fixé pourra vous donner tantôt l’affirmative, tantôt la négative. La politique est donc la géométrie des courbes, la géométrie sublime des gouvernements, comme la police en est la géométrie plane, simple,' les six premiers livres d’Euclide...