‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 20 sur 33 · ENTRE CARLIN ET GANGANELLI · texte numérisé non relu

ENTRE CARLIN ET GANGANELLI

A Madame d’Êpinay.

Naples, le i j février 1 774.

Ce que vous me mandez de l’amitié ancienne de Carlin avec le pape m’a fait rêver ; et il me vient une idée sublime dans la tête, qu’il faut absolument que vous communiquiez à Marmontel de ma part, pour tâcher de l’électriser. On pourrait, ce me semble, bâtir dessus le plus beau de tous les romans épistolaires et le plus sublime.

On commencera par supposer que ces deux compagnons d’école, Carlin et Ganganelli, s’étant liés de la plus étroite amitié dans leur jeunesse, se sont promis de s’écrire au

moins une fois tous les deux ans et de se rendre compte de leur état. Ils tiennent leur parole et s’écrivent des lettres pleines d’âme, de vérité, d’effusion de cœur, sans sarcasmes, sans mauvaises plaisanteries.

Ces lettres présenteraient donc le contraste singulier de deux hommes dont l’un a été toujours malheureux, et qui, parce qu’il était malheureux , est devenu pape ; tandis que l’autre , toujours heureux , est resté toujours Arlequin. Le plus plaisant serait qu’Arlequin offrirait toujours de l’argent à Ganganelli, qui serait un pauvre moine, ensuite un pauvre cardinal, enfin pape pas trop à son aise. Arlequin lui offrirait son crédit à la cour pour la restitution d’Avignon, et le pape l’en remercierait. Ma tête est déjà si enflammée de cet ouvrage, que je le ferais ou le dicterais en quinze jours si j’en avais la force. Je m’attacherais à la plus étroite vérité ou vraisemblance, sans aucun épisode romanesque ; et je convaincrais le monde qu’Arlequin a été le plus heureux des hommes, et Ganganelli le plus malheureux.

Une trentaine de lettres et autant de réponses feraient tout l’ouvrage. Beaucoup de génie et point d’esprit en feraient un chef-d’œuvre. Bonsoir. Adieu. Aimezmoi (i).

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