‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 21 sur 33 · VOLTAIRE COMMENTATEUR DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE COMMENTATEUR DE CORNEILLE

A Madame d’Êpinay.

Naples, le 2} avril 1774.

Votre querelle avec milord Stormont me paraît aisée à apaiser. Du mérite d’un homme, il n’y a que son siècle qui ait droit

(1) Cette correspondance a été exécutée dans un esprit un peu différent, par Henri de Latouche (1827).

d’en juger; mais un siècle a droit de juger d’un autre siècle. Si Voltaire a jugé l’homme Corneille, il est absurdement envieux ; s’il a jugé le siècle de Corneille et le degré de l’art dramatique d’alors, il le peut, et notre siècle a droit d’examiner le goût des siècles précédents. Je n’ai jamais lu les notes de Voltaire sur Corneille, ni voulu les lire, malgré qu’elles me crevassent les yeux sur toutes les cheminées de Paris, lorsqu’elles parurent; mais il m’a fallu ouvrir le livre deux ou trois fois au moins, par distraction, et toutes les fois je l’ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des notes grammaticales qui m’apprenaient qu’un mot ou une phrase de Corneille n’étaient pas en bon français :

ceci m’a paru aussi absurde que si l’on m’apprenait que Cicéron et Virgile, quoique Italiens, n’écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace et l’Arioste. Quelle impertinence ! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue vivante, et toutes sont également bonnes. Chacun écrit la sienne : nous ne savons rien de ce qui arri-

vera à la langue française lorsqu’elle sera morte ; mais il se pourrait bien faire que la postérité s’avisât d’écrire en français sur le style de Montaigne et de Corneille, et pas sur celui de Voltaire. Il n’y aurait rien d’étrange en cela ; on écrit le latin sur le style de Plaute, de Térence, de Lucrèce, et pas sur celui de Prudentius, Sidonius Apollinaris, etc., etc., quoique, sans contredit, les Romains fussent infiniment plus éclairés au quatrième siècle sur les sciences, l'astronomie, la géométrie, la médecine, la littérature, etc., qu’ils ne l’étaient du temps de Lucrèce et de Térence. Ceci est une affaire de goût, et nous ne pouvons rien prévoir des goûts de la postérité, si pourtant nous devons avoir une postérité, et qu’un déluge universel ne s’en mêle.

Bon soir. Aimez-moi, détaillez-moi plus de nouvelles (i).

(i) Voy. la belle édition de Corneille, par M. Maity- La veaux, ta vol. in-8. 1862.

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