‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 24 sur 33 · LE DESTIN · texte numérisé non relu

LE DESTIN

A Madame d’Êpinay.

Naples, le 8 juillet 1774.

Il y a des vies, madame, qui tiennent à la destinée des empires. Lorsque Annibal apprit la défaite et la mort d’Asdrubal,son frère , qui valait mieux que lui , il ne

pleura point, mais il dit : Agnosco fatum Carthaginis : Je sais à présent quelle sera la destinée de Carthage. J’en dis de même sur la mort de M. de Mora. Je vois à présent que l’Espagne doit rester barbare, tel est l’ordre des destinées. Ce que nousvoyons dans le moment n’est qu’une fausse lueur de polissement, mais l’Espagne ne sera pas la France. S’il était dans l’ordre éternel qu’elle le devînt, Mora ne serait pas mort; il serait même ressuscité s’il l’eût fallu : telle est la force du destin.

C’est peut-être cette même force qui empêchera que M. de Sartine ne succède à M. de Saint-Florentin, et que M. de Breteuil ait été dépassé par M. de Vergennes.

Vous fûtes, Français, et ne vous y trompez pas. Vous verrez, attendez, avec quelle adresse, quel enchaînement admirable le destin (cet être qui en sait bien long) escamotera au meilleur roi possible, au mieux intentionné, tous ses desseins, détournera toutes ses bonnes intentions, et fera tout ce qu’il voudra, et que nous ne voudrions pas. Arrêtez-vous, de grâce, devant

un rôtisseur, regardez un tourne-broche :

voyez-vous ce magot en haut qui paraît, avec une force et une application étonnantes, s’employer à faire tourner la roue?

Eh bien ! c’est là l’homme ; le contrepoids caché est le destin, et le monde est un tourne-broche. Nous croyons le faire aller, et c’est lui qui nous fait aller.

En attendant, le roi et les princes sont inoculés: c’est parle même principe. Le destin , en cela favorable à l’Europe , veut nous guérir de la petite vérole. Il croit que nous en avons assez de la grosse et ne se trompe guère. Voyez par quels enchaînements il s’y prend ! La cour qui a résisté le plus à la raison, n’a pu résister à la peur; et la flatterie va faire plus d’inoculations que n’en aurait jamais fait le zèle de la préservation d’un monarque. O homme! être bouffon, misérable, ridicule !

tu crois que La Condamine a prêché l’inoculation; c’est bien l’inoculation qui a prêché La Condamine, et lui a donné la célébrité qu’il ne méritait peut être pas...

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