L’INCRÉDULITÉ
A Madame d’Êpinay.
Naples, le ai septembre 1776.
...Votre dernière me parle du malheur de M rae Geoffrin (1); elle succombe aux lois de la nature et du temps, comme les édifices les plus solides, en se détruisant par parties. J’espère qu’elle languira encore pendant quelque temps ; mais je n’espère plus la revoir à mon retour à Paris. M. de Clermont, hier au soir, m’étonna et me surprit d’abord en me soutenant que ces maladies et ces rechutes de M. Geoffrin avaient été causées par des excès de dévotion qu’elle avait commis pendant le jubilé. En rentrant chez moi, j’ai rêvé sur
(1) M me Geoffrin (Marie-Thérèse Rodet) naquit à Paris le 2 juin 1699, et mourut le 6 octobre 1777.
cette étrange métamorphose, et j’ai trouvé que c’était la chose du monde la plus naturelle. L’incrédulité est le plus grand effort que l’esprit de l’homme puisse faire contre son propre instinct et son goût. Il s’agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l’imagination, de tout le goût du merveilleux; il s’agit de vider tout le sac du savoir (et l’homme voudrait tout savoir) ; de nier ou de douter toujours et de tout, et de rester dans l’appauvrissement de toutes les idées , des connaissances, des sciences sublimes. Quel vide affreux ! quel rien ! quel effort ! Il est donc démontré que la très-grande partie des hommes (et surtout des femmes, dont l’imagination est double) ne saurait atre incrédule, et celle qui peut l’atre n’en saurait soutenir l’effort que dans la plus grande force et jeunesse de son âme. Si l’âme vieillit, quelque croyance .reparaît.
Voilà aussi pourquoi il ne faudrait jamais persécuter les vrais incrédules, et je vous ajouterais qu’en effet ils n’ont jamais été persécutés. On ne persécute que les fana-
tiques fondateurs de sectes qui pourraient être suivis. Le fanatique est un homme qui se met à courir au milieu d’une foule et que d’abord tout le monde suit. L’incrédule fait bien plus. C’est un danseur de corde qui fait les tours les plus incroyables en l’air, voltigeant autour de sa corde. Il remplit de frayeur et d’étonnement tous les spectateurs, et personne n’est tenté de le suivre ou de l’imiter. Ergo M me Geoffrin devait finir par un bon jubilé. Q. E. D., ce qui était à démontrer.
Je vous souhaite de finir de même : ce n’est pas un mauvais souhait pour votre santé. Vous me direz que c’est vrai, mais que ce n’est pas non plus un joli compliment pour votre esprit ; j’en conviens.
Mais qu’est-ce que vaut l’esprit vis-à-vis de l’estomac P...