PENSÉES
Les Cartons.
Les cartons ne sont bons que dans les reliures. Dans les livres ils ne valent rien du tout.
L'Honneur.
Il faut compter pour quelque chose l’honneur, car il cause une certaine démangeaison de plaisir qu’on pourrait très-bien appeler le chatouillement de la vertu.
Les Religions.
La Géorgique n’est plus un sujet de poème à notre âge. Il faut une religion agri-
cole chez un peuple coloniste, pour parler avec emphase et avec grandeur des abeilles, des poireaux et des oignons. Avec votre triste consubstantialité et transsubstantiation, que voulez-vous qu’on fasse ? Il y a deux classes de religions : celles des peuples nouveaux sont riantes et ne sont qu’agriculture, médecine, athlétique et population; celles des vieux peuples sont tristes, et ne sont que métaphysique, rhétorique, contemplation, élévation de l’âme; elles doivent causer l’abandon de la cultivation, de la population, de la bonne santé et des plaisirs. Nous sommes vieux.
Les Délicats.
Ne donnons pas gain de cause aux gens délicats. Je veux être ce que je suis. Je veux avoir le ton qui me plaît ; et si on m’achète, je ne demande pas davantage, ni mon libraire non plus.
La Modestie des Princes.
La modestie est de trop dans un prince; et ce n’est pas la seule vertu qu’un sou-
verain pourrait avoir de trop. Entendonsnous. Un prince doit avoir de la modestie vis-à-vis de soi-même ; il doit se défier de son savoir et demander des conseils, à la bonne heure ; mais il ne doit jamais en convenir avec personne, ni en parlant, encore moins en écrivant, à ceux même qu’il fait l’honneur de consulter; il doit leur en imposer et leur faire accroire qu’il entend très-bien la matière. Les méchants conseillers craindront en lui un juge éclairé:
Les bons se flatteront d’y trouver un connaisseur. S’il trahit son secret, il n’aura jamais un bon conseil; car si M. le conseiller s’aperçoit que son souverain n’entend pas la matière, il se gardera bien de l’en instruire : il travaillerait à se rendre inutile, ce qui est contraire à la nature humaine. Mais, au contraire, s’il croit que le prince en est instruit, il fera de son mieux pour briller à ses yeux et débitera le meilleur de toute sa marchandise. Enfin la parole d’un prince est sacrée. Il n’y a qu’un mot. S’il dit : Je n’y entends rien, on s’en rapporte à lui, ce qui serait très malheureux. Il est
vrai qu’il y a eu peut-être d’autres souverains qui s’ils avaient dit : Je n’y entends rien, ce serait la seule parole qu’ils auraient inviolablement tenue ; mais ces princes sont morts. L’histoire en parle.
Les Princes.
Les princes sont quelquefois trop grands pour moi. J’aime les petits particuliers et les prophètes mineurs.
Gênes, Rome, Naples et Paris.
J’ai rencontré partout à Gènes, à Rome, ici, des vols, des assassinats, des rues obscures, des mendiants, de la boue et des maisons qui s’écroulent sur les têtes des passants, pendant qu’on marche à Paris à la clarté des lanternes, la tête haute, les souliers propres, l’or en main en ne rencontrant que des offres de multiplier l’espèce humaine, au lieu des menées et des appareils pour la détruire.
Les Livres.
Un livre qui n’est pas lu est un livre qui
n’est pas fait, et un livre qui n’est pas fait ne doit pas être persécuté.
Les Impegnatrici.
Les impegnatrici (i) à Naples sont un corps de créatures du moins aussi respectables que les poissardes à Paris. Accoutumées à ce métier, elles vont de même mettre en gage avec intérêt dans les Monts qui ne sont pas de piété, puisque les honnêtes gens qui se trouvent dans la détresse sont honteux d’y paraître et que les femmes, les jeunes gens, ne veulent pas que cela soit su par leurs maris, leurs pères, etc. .
Les Dés pipés .
Si mes amis voient m’arriver des malheurs, qu’ils n’aillent point me faire des reproches, des réprimandes; mais qu’ils sachent une bonne fois que les dés sont pipés, et que ce n’est pas ma faute. Ce jeu n’est pas bon : la fortune et les dieux trichent les pauvres humains, et Caton et
(i) Metteuses en gages.
Brutus, qui avaient joué bon argent, s’en aperçurent à la fin de leur vie et le dirent tout haut à ceux qui voulurent l’entendre.
Ma Statue.
Je ne souscrirai à la statue de Voltaire qu’à charge de revanche. Il m’en faut élever une à moi, dans ce beau rond de la nouvelle halle, à l’hôtel de Soissons. J’y serai à merveille au milieu des farines et des filles de Paris. J’aurais tout ce qu’il me faut pour la nourriture et pour la population, et les nou/eaux philosophes n’en demanderaient pas davantage Je la veux colossale pour cacher à la postérité ma taille. Le génie tutélaire de la France doit me couronner d’une couronne d’épis.
J’aurai quatre magots enchaînés autour de mon piédestal , c’est-à-dire Dupont , La Rivière, Badot et Ribaud;deux abbés, deux séculiers, cela fera un joli contraste et sera tout à fait pittoresque. Voici les inscriptions : sur le devant de la statue, Ferdinando Triûcano (comme Scipion l’Africain) ob cües servatos are conlato. Dans
une couronne d’épis, aux côtés, la première, T&dio Ephemeridum projligato ; la deuxième, Logomachia rurali devicta ; la troisième Œconomistis deletis qui rempublicam obdormiebant. Puis trois médaillons sous ces inscriptions. Dans le premier on verra un économiste courbé en adoration devant le grand dieu des jardins, et qui, en se courbant, montre son derrière. Le dieu, irrité, le frappe sur la tête de son vénérable instrument, avec la légende dans l’exergue : Priapo vindici. Du côté opposé une dame économiste (car il y en a) qui fait offrande à Pomone de fruits et de fleurs, et en les offrant relève trop sa jupe par devant ; la déesse, irritée, lui jette des pommes sur la tête. La légende, Pomonœ ultrici. Enfin, sur le derrière, le troisième médaillon , deux abbés , Panurge et Badot, sur un autel rustique sacrifient leurs ouvrages et leurs écrits au dieu Harpocrate, dieu du silence, du sommeil et de l’oubli; et le dieu, par reconnaissance, les couvre de pavots, eux et leurs volumes, avec la légende Nocti <£tern£. Je ne sais pas
ce que diable j’écris ; mais voilà un poème fait bien à l’improviste et bien à la hâte.
La Statue de Voltaire-
L’inscription que l’on veut placer au bas de la statue de Voltaire serait sublime si on admettait à la souscription tous les gens de lettres de l’Europe. Il serait beau d’appeler compatriotes de Voltaire, l’Anglais, l’Allemand, et jusqu’à l’empereur de la Chine, qui vient de faire un poème :
mais il n’y a que des Français; l’inscription n’est que plate, et elle serait mieux comme cela : A Voltaire , par un transport d’admiration. Mais en latin elle vaudrait mieux : Voltario devicta invidia, Sxculi sui miraculo, œre eruditorum conlato. Ce latin est la langue des inscriptions, et les Français ne feront jamais faire cet autre miracle à leur langue. Pour moi, je n’en saurais faire que des dialogues ou des comédies en prose et des tragédies en vers ; c’est-à-dire toujours des dialogues , et cela est naturel. Le langage du peuple le plus sociable de l’univers ; le langage d’une
nation qui parie plus qu’elle ne pense, d'une nation qui a besoin de parler pour penser, et qui ne pense que pour parler, doit être le langage le plus dialoguant. Si une inscription était en dialogues, elle troublerait le commerce, en arrêtant les passants sur les grands chemins.
Le Système de la Nature.
J’ai feuilleté 1 e Système de la Nature. U me paraît de la même main qui a fait le Christianisme dévoilé et le Militaire philosophe. Il est trop long. Il ne me parait pas écrit de sang-froid, et c’est un grand défaut, car on croirait que l’auteur n’a pas tant besoin de persuader les autres que de se persuader soi-même. Au fond, nous ne connaissons pas assez la nature pour en former le système. Le mieux serait, par une suite de rapprochements de tous les temps et de tous les pays, de donner l’équation finale de l’homme; et c’est bien curieux de voir qu’on peut autant réduire à l’unisson la théologie de l’homme que la cuisine de l’homme. On peut, par exem-
pie, dire que toute notre cuisine se réduit à manger du cuit et du cru ; que l’on cuit les viandes , les poissons, etc.; qu’on mange crus les fruits, etc.; que la salaison, la fumaison, etc., sont des espèces de cultures, etc.; de même, en théologie, on réduit tout à croire des dieux malfaisants ou bienfaisants; que les saints se métamorphosent en dieux, d’abord qu’on fait du tout un premier Dieu, etc. Enfin si je faisais un livre, moi, il serait bien autrement original.
Les Tragédies.
Je ne me soucie pasdetragédiesparceque je n’aime point à pleurer de gaieté de cœur.
La Paresse.
J’ai découvert que la paresse, dans les hommes, vient d’un sentiment de vertu qu’on suppose dans les autres hommes, et c’est là le grand avantage des importuns et des fripons : ils trouvent toujours les hommes disposés h se persuader qu’il est impossible de mentir et d’en imposer.
Faut-il donc que malgré mon engourdissement, je réponde à votre question métaphysique : Pourquoi on prend mauvaise opinion d'un homme qui aura composé le caractère de Lovelace? Par paresse. On n’a pas assez étudié les effets de la paresse de l’esprit humain. Il faut donc que j’en fasse un traité quelque beau jour. Au fond il est constant que, lorsque je lis, par exemple, le romande Lovelace, il faut que je me fasse un fantôme de ce monsieur. Or, de deux choses l’une : si par bonheur je connais quelqu’un qui me paraisse ressembler à Lovelace, je le mets dans mon imagination , et alors l’auteur se sauve et j’ai acquis un redoublement de haine contre ce monsieur.
Si cet être ne se rencontre pas dans mon imagination, alors, par un effet de la paresse de mon esprit, je mets l’auteur à cette place et il devientle plastron de mahaine. Je trouve cela si vrai, que Machiavel, de son temps, ne souffrit aucune haine de son livre, lorsque tout le monde connaissait le duc de Valentinois. Dès que l’idée de ce monstre fut effacée, Machiavel lui-même
devint odieux. Si Tibère et Néron n’eussent été d’aussi grands empereurs qu’il est impossible de les oublier, Tacite eût été aussi odieux que Machiavel, et j’ai connu des personnes qui ne détestaient pas moins Tacite que Tibère. Enfin je crois qu’après la mort de M. Malouin, Molière passera pour un médecin abominable. Voilà mes idées là-dessus. Tout est un effet de la paresse de notre imagination, qui, pour ne pas se donner la peine de chercher des prototypes (autre mot grec), y place l’auteur.
Les Pendules.
Tout est pendule dans ce monde, les saisons, les empires, les gouvernements, les hommes, le bonheur et le malheur, la vertu, le vice; on monte, on descend, et l’on ne saurait jamais s’arrêter au milieu.
Si l’on s’y arrêtait, on s’y trouverait si bien, que le mouvement finirait ; ceci est philosophique, et, déplus, sublime Mais voilà pourquoi on rencontre tant de chaos dans le monde, parce qu’il faut qu’il y ait
beaucoup de pendules ; ceci est bouffon et du plus mauvais. Mais voilà comme je suis : deux hommes divers pétris ensemble et qui cependant ne tiennent pas tout à fait la place d’un seul.
Le Fatalisme.
Il y a une erreur de raisonnement dans ce grand système, qui dure depuis qu’on en fait. L’erreur est que tout le monde est d’accord sans qu’on s’en aperçoive. Oui, sans doute, ce monde est une grande machine qui se remue et va nécessairement . Mais de combien de roues est composée celte machine ? Voilà ce que personne ne cherche, ce que personne ne définit, ce que personne ne pense à demander. Y a-t-il d’autres roues principales, outre les lois physiques du mouvement de cette matière subtile que nous appelons esprit ? Ces matières et ces lois nous sont-elles toutes fonnues ? Bref, y a-t-il d’autres esprits que l’esprit humain que nous connaissons?
Les dé*s pipés tombent nécessairement autant que les dés non pipés, mais ils tombent
différemment. Il en est de même de tous les autres événements II faudrait connaître tous les ressorts.
Deucalion et Pyrrha.
Il y a bien plus de pierres et de pierrailles qu’on ne pense dans ce monde.
Nous tenons cela de famille, car nous descendons, ne vous en déplaise, de ces pierres que Deucalion et Pyrrha se jetaient derrière les épaules, et c’est peut-être depuis cette époque que se jeter la pierre est un acte humain. Mais voilà encore de l’esprit.
Le changement de la Constitution.
C’est une bien belle chose lorsqu’elle est faite, mais une fort vilaine à faire. Elle tracasse rudement deux ou trois générations entières et n’accommode que la postérité.
La postérité est un être possible, et nous sommes des êtres réels. Faut-il que les réels se gênent tant pour les possibles, jusqu’à en être malheureux?
L'Impôt .
Établissez pour axiome que, dans tout gouvernement, gratification et impôt sont synonymes. Tout ce qu’un souverain ne vous prend pas, il vous le donne. Belle maxime! allez-vous vous écrier. Il n’y en a pas d’autre, je le répète froidement : Un souverain n’a de revenus que les impôts.
S’il veut donner, il faut qu’il prenne. Et e converso , lorsqu’il ne prend pas il donne.
Qu’est-ce qu’un contrôleur général ? Un grand joueur de gobelets. Il a dans sa main le bâton magique qu’on appelle lettrespatentes, arrêts, déclarations , et il fait de grands tours de passe-passe, tantôt vrais, tantôt escamotés ; il n’a jamais au fond ni plus ni moins de petites boulettes dans ses mains. Ainsi le souverain qui ne prend pas cinquante sous par setier lorsque le blé va dans le Limousin, et qui les prend s’il sort pour le Portugal, accorde une véritable gratification aux commerçants intérieurs, pour les difficultés des mauvais chemins et
eu égard à la misère des habitants N desprovinces intérieures.
Les impôts sont les rhumes des États, la maladie des vieillards ; les jeunes nations ne les connaissent pas. Elles sont sujettes à des maux violents, guerres, séditions, droit féodal, esclavage, etc.; cela finit avec l’âge; viennent les rhumes des impôts, on tousse on tousse et l’on crache un double vingtième, un papier timbré, un droit sur les cuirs, etc , vilains crachats] Enfin la toux devient habituelle et continue, et l’on tousse sans cracher lorsqu’on multiplie les impôts sans augmenter le revenu : on en meurt de faiblesse et de langueur.
Les Sectes.
Les sectes sont une ressource pour les gueux ; cela leur donne une consistance et ils y trouvent une boite à Ferrette. Voilà pourquoides jansénistes, des francs-maçons, des économistes. Les riches ne gagnent rien à partager ; ainsi point dç secte pour eux.
Les Philosophes.
Voltaire a tort de dire : Aimez-vous, mes enfants. Ceci ne doit se dire qu’à des sectaires. Il faut dire cela aux économistes, aux jansénistes ; ils ont besoin de s’aimer, et la boîte à Perrette est le pivot de toutes les sectes. Les philosophes *ie sont point faits pour s’entr’aimer. Les aigles ne volent point en compagnie ; il faut laisser cela aux perdrix, aux étourneaux. Voltaire n’a point aimé, et il n’est aimé de personne; il est craint, et il a sa griffe, c’est assez. Planer au-dessus des autres et avoir des griffes, voilà le lot des grands génies.
Les Chats.
J’ai un livre dans la tête qui échauffe bien mon imagination ; je voudrais le faire, mais je n’en ai pas les bras. Il aura pour titre : Instructions morales et politiques d’une chatte à ses petits, traduites du chat en français par M. d’Égrattigny, interprète de la langue chatte, à la bibliothèque du roi. Comme je n’ai d’autre société que celle de ma chatte, je rêve
toujours à cet ouvrage, qui sera bien original. La chatte apprend d’abord à ses petits la crainte des dieux-hommes; ensuite elle leur explique la théologie et les deux principes, le dieu-homme bon et le démon-chien mauvais; puis elle leur dicte la morale, la guerre aux rats et aux moi neaux, et enfin elle leur parle de la vie future et de la Ratopolis céleste, qui est une ville dont les murailles sont de parmesan, les planchers de mou, les colonnes d’anguilles, etc., et qui est remplie de rats destinés à leur amusement. Elle leur inculque le respect pour les chats châtrés, qui sont des chats prédestinés, appelés à cet état par le dieu-homme pour être heureux dans ce monde et dans l’autre; témoin comme ils sont gras; et c’est pour cela qu’ils sont dispensés de prendre des souris ; et enfin elle leur recommande la plus parfaite rési- • gnation en cas que le dieu-homme les appelle à cet état de perfection, etc., etc. Y a-t-il rien au monde de plus fou que cet ouvrage?
Il y a des siècles qu’on élève des chais, et cependant je ne trouve personne qui les ait bien étudiés. J’ai le mâle et la femelle; je leur ai ôté toute communication avec les chats du dehors, et j’ai voulu suivre leur ménage avec attention ; croiriez-vous une chose? Dans le mois de leurs amours ils n’ont jamais miaulé ; le miaulement n’est donc pas le langage de l’amour des chats ; il n’est que l’appel des absents. Autre découverte sûre : le langage du mâle est tout à fait différent de celui de la femelle, comme cela devait être. Dans les oiseaux, cette différence est plus marquée, le chant du mâle est tout à fait différent de celui de la femelle; mais dans les quadrupèdes je ne crois pas que personne se soit aperçu de cette différence. En outre, je suis sûr qu’il y a plus de vingt inflexions différentes dans le langage des chats, et leur langage est véritablement une langue, car ils emploient toujours le même son pour exprimer la même chose.
Les Athées.
En vérité, Dieu, dans ce siècle, fait des miracles en faveur des athées ; et ils devraient au moins, à la vue de ceux-ci, se convertir. Auraient-ils pu espérer que la France entière, et les parlements surtout,
• seraient occupés de manière à n’avoir pas le temps de croquer un académicien , grillé en guise de côtelettes, lorsqu’ils déjeunent à leur buvette? Il faut être diablement surchargé d’affaires pour n’avoir pas même le temps de rôtir ces athées, et cependant cela est arrivé. A présent ils en sont quittes pour la peur, quoique dans le préambule et l’édit du lit de justice il leur soit promis qu’on gardera pour le dessert le * Système de la Nature , lorsqu’on se sera,
débarrassé du système politique français et de la prétendue unité des classes ; enfin ils vivent encore, et ce n’est pas un petit profit pour eux.
Mademoiselle Grandi.
J’aimerais les baisers de Voltaire, mais
j’aimerais encore mieux ceux de mademoiselle Grandi.
Texte et Traduction.
Ne vous avisez pas d’imprimer vis-à-vis l’un de l’autre le texte et la parodie. Bien des traducteurs ont fait cette faute, et tous s’en sont repentis. Il n’y a rien qui tue davantage une traduction ou une parodie que cette méthode. Il faut au lecteur qu’on se souvienne toujours de loin et avec une sorte d’obscurité du texte pour avoir du plaisir.
Ce qu'une femme doit étudier.
Sa langue, bien, en sorte qu’elle puisse parler et écrire correctement ; la poésie, si elle y a du penchant. En tout, elle doit cultiver son imagination, car le vrai mérite des femmes et de leur société consiste en ce qu’elles sont toujours plus originales que les hommes ; elles sont moins factices, moins gâtées, moins éloignées de la nature, et par ce'a plus aimables. En fait de morale, elles doivent étudier beaucoup les
hommes et jamais les femmes ; elles doivent connaître et étudier tous les ridicules des hommes et jamais ceux des femmes.
Le Droit et les Lois.
La nature donne à l’homme la force, la liberté , la possession que les latins appellent occupatio. La société, c’est-à-dire les lois, donne le droit. Droit est un équilibre des utilités , utilitas justi prope mater et squi. Ainsi le droit est un résultat des forces; et les lois sont une preuve de la vieillesse du monde, parce qu’il en a fallu passer par une suite de siècles de forces, et l’essai de toutes ces forces en dernière analyse a donné les lois et fait naître le droit. Ainsi un pestiféré peut avoir la volonté ou même la force de s’asseoir en compagnie; mais il n’en a pas le droit, car la société ne le lui donne point ; au contraire, elle le lui refuse.
Les Juges.
A Madagascar on trouve des hommes qui ont plus de morale que de mémoire.
Pour se ressouvenir des raisons qu’ils ont pesées, ils se servent de baguettes. Nous imprimons des factures et des mémoires, et cela revient au même. Au surplus ce fait de Madagascar n’est pas plus extraordinaire que celui des conseillers qui, dans le même pays, tenaient conseil dans des cruches ; et l’on trouva que l’Europe avait des conseils plus extraordinaires que cela. De même on trouve en Europe des jugements où l’on met devant les juges, au lieu de baguettes, des sacs de gros écus. Ils en mettent de côté et d’autre et voient le plus, le moins, le pour, le contre avec de gros écus, et enfin on pèse et le poids décide le droit. Somme totale, il n'est aucunement intéressant de donner le tort ou la raison à l’un ou à l’autre dans ce monde. Il importe de décider, car il faut finir pour aller dîner, et cela intéresse autant les juges que les parties.
Le Testament.
Le testament n’est pas dans le droit naturel; il est contre nature; un mort ne
doit pas commander aux vivants. Il a été introduit après la loi des successions, et la loi des successions est un remède à la vacance des biens après la mort du possesseur. Dans la nature, les biens vacants appartiennent au premier occupant. La nécessité d’empêcher les querelles a fait naître la loi des successions, et dans cette loi on s’est approché de l’ordre naturel. On a accordé les biens vacants à ceux qui étaient censés pouvoir être les premiers à les occuper. En effet, ceux qui pourraient les premiers occuper les biens du père mourant, seraient toujours ses enfants et ceux de sa famille. On a ensuite fait des modifications et perfectionné cette loi. Mais enfin la loi de succession est la première de toutes ; la plus sacrée, la plus chère à la société, c’est celle des successions légitimes, autrement dites ab intestat. Elle suffit. Le testament est un privilège, une dispense, une violation de cette loi. Ainsi il n’est ni précieux ni nécessaire à l’ordre civil. D’autres raisons l’ont fait introduire : on a voulu mettre une puissance législative dans un
testateur à sa mort pourquoi se fit craindre et respecter dans sa vie. Voilà pourquoi la loi a ensuite mis une infinité" de gênes et de modifications à cette autorité non naturelle du testateur. On ne lui accorde pas la disposition de tout. On réserve la légi time, on supplée, on interprète sa volonté, selon la survenance des enfants, etc. Surtout il est nécessaire de prouver l’authenticité et la solennité de l’acte. Cinq témoins, un magistrat qu’on appelle notaire, etc., sont nécessaires. On n’a dispensé de quelques formes qu’en faveur des soldats la veille du combat. D’ailleurs le testament doit être un acte public, et la famille doit savoir s’il en existe un ou non ; le public doit même le savoir ; on en ignorera le contenu, mais on doit savoir qu’il y en a un. Voilà les lois romaines, voilà les lois les plus raisonnables. Mais si vous avez des lois baroques, ce n’est plus la faute de la morale. Le père de Diderot n’aurait pas pu brûler un testament ni l’ouvrir; et s’il était ouvert, il ne valait rien, à moins qu’il ne fût signé par cinq ou sept témoins, tous
vivants. Les juges devaient l’annuler. Au reste, il a raison de dire que l’endroit où on l’avait trouvé ne prouvait rien ; mais , la moindre solennité qui eût manqué à cet acte devait le faire annuler et rendre le bien aux appelés par la loi. Il n’est pas juste d’agrandir les privilèges contre la loi primitive. Mais l’exécuteur n’était point juge, il ne pouvait pas brûler; les juges devaient le casser.
Coup d'œil prophétique
Sur l'état qu’aura l’Europe dans cent ans d’ici. Voilà à peu près les chapitres : État de la religion. — Des prêtres. — Des moines. — Du pape. — Des protestants et des grecs. — État de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, de l’Italie, et état des sciences, des arts, du commerce, des finances, de l’économie politique, des systèmes d’administration, etc. De l’Amérique et des colonies européennes. Voilà un terrible ouvrage dont le résultat est que nous ressemblerons dans cent ans beaucoup plus à la Chine que nous ne lui ressemblons à pré-
sent. Il y aura deux religions très-marquées, celle des grands et des lettrés, et celle du peuple, qui sera divisée en trois ou quatre sectes vivant bien ensemble. Prêtres et moines seront plus nombreux qu’à présent, médiocrement riches, ignorés et tranquilles . Le pape ne sera plus qu’un illustre évêque et point prince : on aura rogné tout son État petit à petit. Il y aura beaucoup de troupes sur pied et presque point de guerres. Les troupes manœuvreront à ravir pour la parade, mais les soldats et les officiers ne seront ni féroces ni braves ; ils seront bien galonnés, et voilà tout. Lis forteresses toutes en ruines et les boulevards deviendront partout de belles promenades en quinconces. Le grand souverain de l’Europe sera le prince de nos Tartares, c’està-dire celui qui possédera la Pologne, la Russie et la Prusse et commandera à la Baltique et à la mer Noire ; car les peuples du Nord seront toujours moins poltrons que ceux du Midi. Le reste des princes seront maîtrisés par la politique de ce cabinet prédominant. L’Angleterre se divisera
de l’Europe comme le Japon de la Chine; elle se réunira à son Amérique, dont elie possédera la plus grande partie et maîtrisera le commerce du reste. Il y aura despotisme partout, mais despotisme sans cruauté, sans goutte de sang de répandu, un despotisme de chicane et fondé toujours sur l’interprétation des vieilles lois, sur la ruse et l’astuce du Palais et de la «robe,* et le despotisme ne visera qu’aux finances des particuliers. Heureux les robins qui seront alors nos mandarins ! Ils seront tout, car les soldats ne seront que pour la parade.
Les manufaqgjres fleuriront partout comme dans les Indes.
L'Année 1900.
Dans ce temps-là, les sciences à la mode seront les physiques, les chimiques et les alchimiques. Ôn y aura mêlé beaucoup de géométrie, et il y aura des fous qui diront que lorsque la quadrature de l’hyperbole sera trouvée, on aura ou la pierre philosophale ou la malléabilité du verre. A force de lier les sciences vraies
* — ioj —
ensemble, on en tirera une fausse qui ne consistera qu’en mots creux ou en axiomes de platitudes obscurcies par de grands mots. Plus de théologie, plus d’antiquités, plus de langues savantes. Le français sera la langue générale et Pesclavon la langue de la cour. Pour la jurisprudence, toutes les nations de l’Europe auront un code particulier et les lois romaines seront anéanties. Cependant, à force de disputer sur l’esprit des lois, on aura fait sortir la chicane du Palais des sources les plus magnifiques, telles que l’esprit de la constitution de chaque nation et l’ordre essentiel.
On sera pédant d’après Montesquieu et moi, comme on l’a été d’après Aristote par les péripatéticiens. La marine sera trèsnégligée; il y aura très-peu de commerce et presque tout par terre et de proche en proche ; car chaque nation, ayant perfectionné son agriculture et ses arts, se suffira à elle même, et les sottes lois, favorables à l’exportation et contraires à l’importation, détruiront tout commerce ; car lorsque tout le monde veut donner et personne rece-
voir, il en arrive que personne ne donne ni ne reçoit plus rien.
Les Sots.
Les sots ne font de sottises que parce que les hommes d’esprit qui les conseillent ont déraisonné. Ainsi ce ne sont ni deux cas ni deux maux différents : c’est toujours un seul cas, un seul effet d’une même cause. Dans l’ordre essentiel et naturel de ce monde admirable, il y a des sots et des hommes d’esprit. La nature a voulu (si pourtant elle a jamais rien voulu) que chacun y jouât un rôle. Or il n’y a que deux rôles à jouer : commander ou conseiller. On ne pouvait pas laisser conseiller aux sots ; ils n’avaient pas même l’esprit de raisonner. Il a donc fallu que les sots commandassent; car s’ils ne faisaient pas cela, ils ne feraient rien du tout et ils seraient un superflu de la nature, qui ne doit avoir rien de superflu, si ce n’est elle-même tout entière.
Voilà ce que remarque très-bien Fra Paolo dans son Histoire du Concile de Trente , que
les théologiens y consultaient et que les Pères, c’est-à-dire les évêques, qui ne connaissaient pas un mot de théologie, décidaient le dogme. Ce qui est dans le système politique est aussi dans la république des lettres ; les sots font le texte et les hommes d’esprit font les commentaires.
La Liberté politique.
Le contraste frappant entre ce qui est arrivé en Pologne pour si peu de chose, et ce qui n’arrive pas à Londres et à Paris pour tant de choses, m’a découvert les principes fondamentaux de la liberté. Premier principe : qu’il n’y ait pas de voitures à ressort et qu’on aille à cheval. Une voiture coupe le soulèvement dans une rue, et le chef du parti qui se trouverait dans la voiture perd trop de temps à se mettre à la tête des soulevés, parce qu’il faut qu’il appelle son laquais Christophe et lui dise: Christophe, ouvre le carrosse, Christophe, bouche le carrosse; et tout cela prend beaucoup de temps. Deuxième principe :
il faut avoir des chaises de paille et point
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de fauteuils. Un homme qui est tombé sur un large fauteuil, chez madame Geoffrin, a bien de la peine à se soulever. Troisième principe : il ne faut pas avoir de trumeaux, car, dans les soulèvements, les coups de pierres pourraient les casser, et ils valent beaucoup d’argent. Quatrième principe :
il faut avoir de très-mauvaises auberges sur les grandes routes. Lorsqu’on y rencontre de méchants lits remplis de punaises, on est éveillé de meilleure heure et l’on fait plus de diligence dans ses marches. Cinquième principe, et c’est le fondamental : il ne faut point poudrer ses cheveux :
après un vigoureux soulèvement, un homme dépoudré est affreux à voir et n’oserait paraître dans aucune bonne compagnie ni assister à un souper prié.
De ces principes, je crois, dépend le soutien- de la liberté et dérive l’ordre essentiel des devoirs réciproques entre le souverain et le peuple. Ainsi Rousseau, dans son Contrat social , stipulé au pied de la tour de Babel par le feu notaire Nembrod, oublia de marquer que les clauses du
contrat portaient qu’il ne devait valoir que jusqu’à l’institution des sofas et des fauteuils, et que le consentement des perruquiers y était formellement requis.
La Lassitude.
Je fis hier une grande promenade; je me trouvai las et fatigué au possible ; je me mis à réfléchir ce que c’est que la lassitude. Je trouvai que c’est positivement l’évaporation de cette matière qu’on appelle âme ; je trouvai cette théorie neuve et profonde : que toute machine qui a une volonté est susceptible de lassitude, telle que l’homme et la bête ; que celle qu’on appelle âme plastique n’est point susceptible de lassitude, soit dans les plantes, soit dans les animaux. Ainsi le mouvement du cœur, etc., appartient à notre âme plastique et n’est point sujet à la volonté ni à la lassitude. La volonté est donc une effusion de cette matière volatile qui va devers ce nerf qui exécute la volonté, qui s’évapore et produit la lassitude jusqu’à ce qu’elle soit reproduite. La mort est donc
une lassitude universelle produite par un excès de désirs.
L'Invalide à la jambe de bois.
Savez-vous ce que c’est ? C’est que cet homme est mendiant. Pour rendre plus touchante sa situation, il s’est fait une jambe fausse de bois; il n’a pas osé s’avouer mendiant, il a dit qu’il s’amusait à s’en servir le matin, et, en vérité, c’est une réponse la plus singulière et la plus comique du monde Mais mettez -vous dans la tête qu’un gueux, un mendiant a plus d’esprit que cent beaux esprits philosophes. Il ne pense pas à autre chose; il concentre son esprit et son génie à se procurer de l’argent, et il vous surpasse tous tant que vous êtes.
L'Ambition.
L’ambition est la fille aînée de l’ennui (voilà pourquoi on rencontre tant d’ambition dans les cloîtres), la mère de l’hypocrisie, et l’hypocrisie engendre avec la gêneun second ennui, qui est l’arrièrt-petit-fils du
premier et qui ne ressemble pas tout à fait à son grand-père. Le premier est un ennui doux, calme, soporifique; le second est corrosif, on en meurt à la fin.
Le Caractère des Français.
Il perce toujours. Ils sont causeurs, raisonneurs , badins par essence : un mauvais tableau enfante une bonne brochure ; ainsi vous parlerez mieux des arts que vous n’en ferez jamais. Il se trouvera, au bout du compte, dans quelques siècles, que vous aurez le mieux raisonné, le mieux discuté ce que toutes les autres nations auront fait de mieux. Chérissez donc l’imprimerie; c’est votre lot dans ce bas monde. Mais vous avez mis un impôt sur le papier; quelle sottise ! Plaisanterie à part, un impôt sur le papier est la faute, en politique, la plus forte qui se soit commise en France depuis un siècle. Il valait mieux faire la banqueroute universelle et laisser aux Français le plaisir de parler à l’Europe à peu de frais. Vous avez plus conquis de pays par les livres que par les armes. Vous
ne devez la gloire de la nation qu’à vos ouvrages, et vous voulez vous forcer à vous taire !
La Curiosité.
On appelle curiosité cette attention que nous prêtons à une chose inconnue ou obscure pour découvrir ce que c’est et savoir à quoi cela est bon. Il faudrait appeler cela sagacité ; les animaux l’ont autant que nous ou même plus. J’appelle curiosité ce plaisir que l’homme a d’observer quelque chose, en même temps qu’il sait parfaitement que cela lui est indifférent et inutile. Le chat cherche ses puces aussi bien que l’homme; mais il n’y a que M. de Réaumur qui en observe le battement du cœur :
cette curiosité n’appartient qu’à l’homme.
Aussi les chiens n’iront pas voir pendre des chiens à la Grève (i).
La Liberté morale.
La persuasion de la liberté constitue l’essence de l’homme. On pourrait même définir l’homme un animal qui se croit libre ,
(i) Voy. la lettre, page 3}.
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et ce serait une définition complète.
M. Valmire lui-même, lorsqu’il dit qu’on n’est pas libre, pourquoi le dit-il? Pour qu’on l’en croie. Il croit donc les autres hommes libres et capables de se déterminer à le croire II est absolument impossible à l’homme d’oublier un seul instant et de renoncer à la persuasion qu’il a d’être libre. Voilà donc un premier point. Second point : être persuadé d’être libre est-il la même chose qu'être libre en effet? Je réponds : Ce n’est point la même chose , mais elle produit absolument les mêmes effets en morale. L’homme est donc libre puisqu’il est intimement persuadé de l’être, et que cela vaut tout autant que la liberté.
Voilà donc le mécanisme de l’univers expliqué clair comme de l’eau de roche.
S’il y avait un seul être libre dans l’univers, il n’y aurait plus de Dieu, il n’y aurait plus de liaison entre les êtres, l’univers se détraquerait, et si l’homme n’était pas essentiellement, intimement convaincu toujours d’être libre, le moral humain n’irait plus comme il va. La conviction de la
liberté suffit pour établir une conscience, un remords, une justice, des récompenses et des peines ; elle suffit à tout, et voilà le monde expliqué en deux mots. Mais comment peut-on, me demanderez-vous, être intimement convaincu d’une chose pendant que le contraire est démontré ? Tout comme on est intimement convaincu que deux infinis sont égaux toujours , pendant qu’il est démontré par le calcul intégral qu’un infini peut être le double, le triple d’un autre, etc., et mille autres thèmes de géométrie pareils. Toutes les fois que la cervelle humaine ne peut pas se former l’idée de quelque chose, la démonstration ne peut pas se changer en persuasion. Il nous est impossible de nous former l’idée de l’infini ; ainsi la démonstration qui nous dira qu’un infini est le double d’un autre, nous la croirons, mais nous serons persuadés du contraire et agirons en conséquence de la persuasion et non pas de la démonstration, qui s’oppose à l’idée. Il nous est impossible de nous former l’idée de n’être pas libres ; nous démontrerons
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donc que nous ne le sommes pas, et nous ' agirons toujours comme si nous étions libres. L'explication de ce phénomène est que les idées ne sont pas des suites du raisonnement; elles précèdent le raisonnement, elles suivent les sensations; nous prouvons par le raisonnement qu’un bâton ne se couche pas dans l’eau; cependant l’idée que nous en avons nous le montre courbé, parce que la sensatibn de l’œil nous l’a dit ainsi, et que l’idée suit le sentiment de la vue.
Juvénal.
U n’est pas Horace, à beaucoup près; c’est Robbé (i ) à côté de Voltaire. Il a le feu de la criaillerie, il n’a pas la délicatesse du goût.
J’ai reçu la traduction de Juvénal (par Dusaulx) qui me paraît fort bonne, autant qu’une traduction peut l’être. Ce que je
(0 Robbé de Beauveset, né en 1714. mort en 1794, est l’auteur du Débauché converti, satire, 17^6. m-12, etc.
trouve, c’est qu’il a manqué le ton de sa traduction. Une satire est toujours dans un style plaisant et même polisson. On ne doit pas la traduire avec décence et gravité, mais la décence tue les Français.
Lettres avec Portrait.
J’espère qu’un jour viendra qu’on enverra les lettres avec son portrait à la tête, pour servir à l’intelligence de plusieurs mots obscurs.
Estime , Admiration.
Je trouve que l’estime des autres est en nous comme l’ipécacuanha, un sentiment qui nous révolte naturellement. Nous l’avalons par la force, et notre estomac est prêt à le rejeter le plus tôt possible. Je trouve ensuite que l’admiration est une chose très-différente de l’estime. On admire un danseur de corde sans l’estimer; on estime sans l’admirer M. de Mairan (i). L’admiration est un sentiment pour lequel nous
(i) Mairan (Jean-Jacques Dortous de), physicien, mathématicien et littérateur, né en 1678, mort le 20 février 1771.
avons du goût et du penchant: il ne nous révolte point, il nous plaît même beaucoup. Ainsi les hommes estiment moins qu’il ne faudrait et admirent les autres plus qu’il ne faudrait. Mais pourquoi cela ?
cherchons-en la raison. C’est parce que nous nous estimons toujours nous-mêmes et que nous ne nous admirons jamais. Le danseur de corde fait ses tours avec tant d’aisance et de dextérité naturelle que s’il a quelque étonnement, c’est de voir que les autres n’en fassent pas autant. Ainsi intérieurement il ne saurait s’admirer jamais, mais si l’estime. L’admiration est un effet de la comparaison de la force ; l’estime vient de la comparaison de la raison. Or tout homme croit constamment avoir plus de raison qu’aucun autre, mais, tant qu’il ne l’a pas essayé, il croit avoir moins de force et de dextérité et de talents qu’un autre.
Cette crainte de faiblesse est ce qu’on appelle mauvaise honte , qui n’empêche pas la haute estime de soi-même Ainsi une demoiselle à quinze ans qui, par une mauvaise honte, ne sait pas faire la révérence,
croit avoir assez de raison pour juger définitivement que l’état de religieuse vaut mieux que celui de femme mariée ; et vous ne lui persuaderiez jamais qu’elle a tort.
Les Bimanes.
M. de Buffon a averti que les bipèdes ne sont proprement que les oiseaux; les quadrupèdes sont tous les animaux. Les hommes et les singes ont deux mains et deux pieds ; il les appelle pour cela des bimanes. Leur caractère est que les femelles en sont réglées , et cette incommodité fait une retenue de quinze pour cent sur les plaisirs amoureux. Terrible impôt! trois vingtièmes ! Qu’il m'a coûté à Paris !
Les Voyages.
Je suis bien aise que le goût des voyages reprenne dans notre siècle ; c’est la seule chose qui agrandisse l’homme et relève sa nature et son génie que la découverte des nouvelles terres. On ne saurait pourtant s’empêcher d’admirer combien de peines il nous coûte d’aller dans des pays
inconnus soit par mer ou par terre, en proportion de celles qu’avaient nos ancêtres. Voyez de combien nous sommes amollis, énervés, dégradés ; tous les progrès des sciences n’ont pas pu balancer le reculement de la vigueur et de la vraie valeur.
Les Anciens.
Ils nous ont surpassés en tout, c’est un fait. Jamais ils n’ont peint ni sculpté la Mort, figure hideuse, dégoûtante, révoltante, et qui n’avance de rien nos affaires si ce n’est qu’elle empoisonne notre vie.
Leurs sujets sépulcraux sont toujours gais, décents ; leur enfer est celui des gens de bien et de goût. Pour conduire les âmes à 1 ’Orcus, constamment ils emploient Mercure, jeune homme d’une figure très-agréable.
Le caducée, symbole de paix et d’éternité, ne lui est donné que pour cela Tous les anciens sont d’accord sur cet article.
Les Fanatiques.
Voici pourquoi tous les fanatiques aiment le mariage-concubinage, témoin l’abbé
de Saint-Pierre, Luther, Descartes, Rousseau ; pourquoi tous les grands caractères aiment le libertinage, témoin César, Auguste, Laurent de Médicis, Henri IV, etc.
Le fanatique est heureux lorsqu’il est fixé à ses idées, il n’aime pas à s’en détourner: rien ne tranquillise tant qu’une gouvernante. Les grands hommes aiment le tumulte des idées et ils ne s’en délassent qu’en entrant dans un autre tourbillon encore plus violent. La galanterie est de toutes les tempêtes la plus orageuse ; elle fait leur délassement.
Une seule Langue.
Si l’Europe n’avait qu’une langue, il n’y aurait plus d’intolérance. Quand les hommes se ressemblent, ils s’aiment, et rien ne nous rend plus dissemblables que de ne nous entendre pas en parlant. C’est la différence du langage qui vraiment fait varier les espèces. On est de la même famille lorsqu’on s’entend bien.
Les Enfants.
Notre faute est de croire que les enfants
ne savent rien ou presque rien avant l’âge où ils commencent à parler. Point du tout:
l’enfant a reçu le plus fort de l’éducation avant les deux ans, mais comme nous ne pouvons pas connaître ce qu’un autre être à visage humain sait, à moins qu’il ne nous parle par voix ou par signes, nous croyons que les enfants ne savent rien C’est une erreur grossière. Un homme qui serait resté un an à Londres, sans apprendre un seul mot de la langue anglaise, saurait pourtant infiniment de choses de ce pays, les rues les maisons, les mœurs, les lois, les hommes, les charges, le système politique, etc.
V Histoire ancienne.
Sur l’histoire ancienne les vrais savants ont déjà pris leur parti et l’on n’en dispute plus. On sait que c’est l’histoire que les Grecs sauvages nous ont conservée des peuples plus avancés dans la culture des arts et des sciences qui les ont conquis, peuplés, policés. Ainsi Saturne, Jupiter, Mercure, Hercule, sont la même chose que
seraient, dans deux mille ans, Charles V, Ferdinand le Catholique, la reine Isabelle, Cortez, Colomb chez les Américains, s’ils n’eussent pas reçu de nous l’imprimerie et l’art de l’écriture perfectionnée, et qu’ils eussent conservé leur histoire par tradition et par cœur, aidant leur mémoire avec le rhythme et le mètre de la poésie. On convient de cela. Les allégories, soit chimiques ou physiques, trouvées par hasard dans la fable, sont des rêves creux. On trouvera de même que les douze anciens ducs et pairs de France sont les douze mois de l’année; que le roi et la reine sont le soleil et la lune, et que les maîtresses des rois sont des comètes. Bêtises ! La chose qui reste à éclaircir se réduit aux détails des anciennes expéditions sur la Grèce. J’ai làdessus un amas de faits et de réflexions qui fourniraient matière à un livre curieux, si j’avais eu le temps de l’achever. J’en ai sur la langue naturelle de l’homme, qui me paraît être celle des monosyllabes répétés, marna, tata, papa, baba, caca, coco, tete, titi : voilà nos premiers sons.
L’enfant produit cessons sans intelligence.
La nourrice y attache une idée et la fait attacher à l’enfant : voilà tout. La fable ancienne est quelquefois triple, quelquefois double, parce que les Grecs ayant été conquis par différentes nations, c’est-à-dire par lés Égyptiens, Tyriens et peuples du Nord, qui y vinrent par terre et qui étaient des Celtes, ils ont mêlé tout cela ensemble, comme si les Américains, conquis par les Espagnols, les Anglais, les Français, mêlaient dans deux mille ans tout ensemble, et confondaient Charles V et Henri VIII et Henri IV, la reine Isabelle de Castille avec la reine Élisabeth d’Angleterre. Voilà la cause de la contradiction dans la mythologie et la multitude des Hercules thébain, tyrien, etc. Développer cela avec génie, avec goût, avec une finesse de coup d’œil heureuse, est l’affaire d’un philosophe érudit et pas d’un savant sans génie comme Gébelin (i).
(il Court de Gébelin f Antoine), né en 1725, mort le 10 mai *784, auteur du Monde primitif, 9 vol. in- 4 , 1775-84-
Les Chutes des Empires.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Les empires ne sont ni en haut ni en bas et ne tombent pas. Ils changent de physionomie; mais on parle chutes et ruines, et ces mots font tout le jeu de l’illusion et des erreurs. Si on disait les phases des^empires, on dirait plus juste. La race humaine est perpétuelle comme la lune, mais elle nous présente tantôt une face, tantôt une autre, parce que nous ne sommes pas toujours bien placés pour la voir dans son plein. Il y a des empires qui ne sont jolis que dans leur décadence, comme l’empire français ; il y en a qui ne seront bons que dans leur pourriture, comme l’empire turc ; il y en a qui ne brillent que dans leur premier quartier, comme l'empire jésuitique ; le seul qui n’a été beau que dans son plein a été l’empire papal.
Les Révérences.
Tout être qui fait une profonde révérence à quelqu’un, tourne le dos à quelque autre.
Le siècle de Louis XV.
Le règne de Louis XV sera le plus mémorable à la postérité, qui ne nommera le siècle de Louis XIV que pour dire que sous Louis XV Voltaire en parlait. Du reste, c’est ce dernier qui a produit Montesquieu, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Boulanger, Rouelle (i), LaChalotais et l’expulsion des jésuites. Lorsque l’on compare la cruauté de la persécution des jésuites contre Port- Royal à la douceur de la persécution des encyclopédistes, on voit la différence des règnes, des mœurs et du cœur des deux rois. Celui-là était un chercheur de renom et prenait le bruit pour de la gloire; celuici était un honnête homme qui faisait le plus vilain des métiers (celui de roi) le plus à contre-cœur qu’il pouvait. On ne rencontrera de longtemps un règne pareil nulle part.
La Liberté de la presse.
Dieu vous préserve de la liberté de la
(i) Rouelle (Guillaume François) , célèbre chimiste, né en 170$, mort le $ août 1770.
presse établie par édit ! Rien ne contribue davantage à rendre une nation grossière , à détruire le goût, à abâtardir l’éloquence et toute sorte d’esprit. Savez-vous une définition du sublime oratoire ? C’est l’art de tout dire sans être mis à la Bastille, dans un pays où il est défendu de rien dire. Si vous ouvrez les portes à la liberté du langage, au lieu de ces chefs-d’œuvre d’éloquence, les remontrances du parlement, voici les remontrances qu’un parlement fera : Sire, vous êtes un s... j... f .. Au lieu d'un chef-d’œuvre de polissonnerie du jeune Crébillon, on verra dans un roman un amant dire à sa dame : Je voudrais, mademoiselle, vous... Fi ! l’horreur !
La contrainte de la décence et la contrainte de la presse ont été les causes de la perfection de l’esprit, du goût, de la tournure chez les Français. Gardez l’un et •*
l’autre; sans quoi vous êtes perdus. Une liberté telle quelle, est bonne : on en jouit déjà; elle doit exister par le fait et ne doit être fondée que sur les vertus personnelles du ministre tolérant et magna-
nime. Par là, la nation chérira davantage le ministre qui pardonne lorsqu’il pourrait sévir; mais si vous accordez par un édit la liberté, on n’en saurait plus aucun gré au ministère, et on l’insultera comme on fait à Londres. La nation deviendra aussi grossière que l’anglaise, et le point d honneur (l’honneur, le pivot de votre monarchie) en souffrira. Vous serez aussi rudes que les Anglais, sans être aussi robustes; vous serez aussi fous, mais beaucoup moins profonds dans votre folie.
Le Pape.
Autrefois le pape était le calife de l’Europe, et tous les sultans des différentes provinces s’intéressaient à son élection.
Aujourd’hui qu’il n’est que le souverain de Rome, ce sont les grandes familles de Rome qui le font absolument. Albani, Corsini, Borghèse, Colonna, s’arrangent et choisissent, pour leur plus grande commodité, un laquais dans leurs maisons pour en jouer le rôle. Caligula fit consul son cheval.
Les Étrangers.
Tout est étranger dans ce monde, car tous s’en vont par la mort. Les étrangers ont cela de commode qu'ils partagent en deux le regret. On en sent la moitié lorsqu’ils s’en vont, et quoique absents, ils ne sont pas entièrement perdus. On en a des lettres, des nouvelles, et le cas de les revoir n’est jamais impossible. S’ils viennent à mourir, la douleur tombe sur ce reste d’existence perdue et qui est bien moindre que le total. Vous n’aimerez pas sûrement plus de tomber à plomb que de glisser sur les malheurs. Les malheurs sont la sauce de cette vilaine viande qu’on appelle la vie : on en est environné. Ne vaut-il pas mieux détremper cette sauce par les absences, les éloignements, l’habitude aux détachements ? *
Les Émeutes.
Si j’avais du loisir, je ferais un traité politique des émeutes , de leurs causes, de leurs effets, et des moyens de les prévenir
et de les guérir. D’abord je voudrais bien établir et bien prêcher que rien ne fait autant d’honneur aux souverains que les émeutes; le czar Pierre en eut une vingtaine. Le roi Charles est le premier qui ait eu la gloire d’en avoir à Madrid, après l’avoir nettoyé et avant que d’en balayer les jésuites; mais c’est tout simple : on ne prend pas de purgations ou l’émétique sans avoir des tranchées d’estomac, de petites convulsions, des défaillances, etc.: tous ces petits maux sont les compagnons de la guérison.
Les Bêtes.
Sur l’article des bêtes, je crois que l’on commence par tenir pour sûr ce qui est très-douteux. Nous croyons que tout ce que les bêtes savent est donné par instinct et non pas passé par tradition. A-t-on des naturalistes bien exacts qui nous disent que les chats , il y a trois mille ans , prenaient les souris, préservaient leurs petits, connaissaient la vertu médicinale de quelques herbes, ou, pour mieux dire, de l’herbe,