LE MÉCHANT FRERE
bras. Elles ramassèrent du bois et firent un grand feu, puis elles brûlèrent l’enfant. S’e'tant ensuite assises, elles se mirent à conter leurs actions. « Vois-tu, » disait l’une, « cette cendre a une grande vertu, elle fait venir la vue à qui ne l’a plus. — Tu sais, « dit une autre, « que la fille du roi de France est bien malade et près de la mort. Pour la guérir je sais ce qu’il faudrait faire : sous son lit il y a une jambe de scorpion, il faudrait la prendre et la lui frotter sur tout le corps. » — Un autre dit alors : « Il y a aussi le fils du roi d’Espagne qui est mourant. Les médecins n’ont rien su faire: moi, je connais le remède : il faudrait prendre du cresson, le piler soigneusement, en exprimer le suc et lui en frotter le corps. » Comme il se faisait tard et qu’elles devaient aller à la rencontre du diable, les sorcières, là-dessus, s’enfuirent comme le vent. L’aveugle descendit de son arbre, prit des cendres et s’en frotta les yeux. La vue lui revint, et, plus heureux que s’il avait découvert l’Amérique, il se remplit les poches de ce beaume et s’enfuit. A peine fut-il hors de la forêt qu’un pauvre aveugle vint lui demander l’aumône. Il lui dit aussitôt : « Je ne puis rien vous donner parce que je suis pauvre aussi et peut-être plus que vous; mais je vous donnerai quelque chose qui vaut mieux pour vous que le pain, je vous donnerai la vue! » En effet, lui
ayant frotté les yeux avec son remède, l’aveugle put voir. Stupéfait, l’aveugle l’embrassa, le conduisit chez lui, lui donna à manger et voulut le retenir; mais l’autre lui répondit : « Je ne puis rester. Il faut que j’aille sauver la vie à deux personnes, » Il partit et se rendit à la cour du roi de France. On ne voulut point le laisser passer d’abord; on croyait fort peu à sa parole; mais on finit par accéder à sa demande. Il entra dans la chambre et ayant accompli tout ce qu’avait dit la sorcière, il vit que la fille du roi était parfaitement guérie. Tous étaient heureux et voulaient le retenir à la cour. On lui disait : « Elle sera votre épouse, puisque vous lui avez sauvé la vie; personne ne la mérite plus que vous. » Il accepta l’ofifre, mais il dit : « Je ne puis me marier maintenant, il faut que j’aille sauver le fils du roi d’Espagne; je reviendrai. » Le roi lui donna le plus beau de ses chevaux et des domestiques fidèles et le laissa partir. Il alla se présenter à la cour du roi d’Espagne et dit au roi : « Majesté, j’ai un remède pour guérir votre fils, » Le roi qui avait consulté touè les médecins, qui tous donnaient son fils pour perdu, fut étonné et dit : « Voyons. » Alors notre voyageur s’enferma dans la chambre. Il pila le cresson, appliqua le remède; quand il eut fini de frotter, le malade fut guéri. Le roi d’Espagne, la reine, tous les courtisans, les