‹ Contes ligures, traditions de la RivièreChapitre 135 sur 151 · LA MARATRE · texte numérisé non relu

LA MARATRE

le souvenir de son mari et de la cruauté qu’il avait montrée à son égard, lui revenait parfois à la mémoire. Cependant la guerre était finie et le fils du roi était retourné chez lui. Quand il apprit ce qui était arrivé, il fit apporter la lettre qui contenait l’ordre fatal. Il comprit ce qui avait dû se passer, et furieux se mit à la recherche de sa femme et de ses enfants. Il marcha longtemps; il marcha par le vent, la pluie et le soleil, et arriva un soir près de la maisonnette que sa femme et ses enfants habitaient; il frappa à la porte et demanda l’hospitalité. Il fut bien reçu : elle l’avait reconnu tout de suite et elle lui avait servi ce qu’elle avait de meilleur; puis elle l’avait conduit dans une chambre où il s’endormit. Le matin, au lever du jour, le garçon entra dans la chambre et voyant que le bras de son père pendait hors du lit, le releva en disant : « Remets-toi dessus, petit bras de mon père! » Le fils du roi réveillé crut ne pas avoir bien entendu et laissa tomber une jambe. La petite fille releva la jambe en disant : « Remets-toi dessus, petit pied de mon père! » Le fils du roi, tout heureux, regarda bien les deux enfants et fit venir leur mère qu’il reconnut alors. Il l’embrassa, il la serra sur sa poitrine et lui raconta tout ce qui était arrivé; et, elle écoutait, des larmes dans les yeux. La belle-mère, reconnue pour être la cause de tout

le mal, fut punie, comme elle le méritait, et les autres quatre retournèrent à la cour où ils vécurent heureux et longtemps.

Conté par Emilia Capurro de Gênes.

Comparer : 5, i8, 42.

IL y avait, une fois, un marchand ayant trois filles. Les deux premières étaient laides, la troisième, au contraire, était d’une surprenante beauté; elle s’appelait Délinda. Le négociant reçut un jour la nouvelle que toutes ses richesses étaient perdues et il jugea nécessaire de partir pour aller s’assurer si ce qu’on lui écrivait était vrai. Avant de se mettre en route, bien que malheureux, il dit à l’aînée de ses filles : « Dis-moi ce que tu veux que je t’apporte; si je trouve que je n’ai point tout perdu, je te contenterai. » Celle-ci, qui était ambitieuse, répondit : « Je voudrais une belle parure de diamants. » La seconde, interrogée, demanda une belle épingle pour retenir ses cheveux. La troisième ne demanda qu’une rose. « Ce n’est pas le moment de dépenser, » dit-elle, « d’ail-

leurs j’aime les fleurs. » Arrivé au lieu où il devait aller, il trouva, en effet, que tout était perdu; alors triste et malheureux, il se mit en route pour retourner chez lui. Après avoir marché, marché, le soir étant venu, il vit une lumière poindre dans le lointain et il se dirigea vers cette lumière. En s’approchant il s’aperçut que ce qu’il avait, tout d’abord^ prit pour une maisonnette, était un grand et beau palais. Il appela et personne ne répondit. Il entra et ne vit personne. Dans une grande salle sur une belle nappe, il trouva un repas servi, il s’assit et mangea. Il visita le palais et trouva une chambre avec un lit tout préparé ; fatigué comme il l’était et se disant qu’on ne pouvait faire plus que de le tuer, il se coucha et s’endormit. Le lendemain matin il visita de nouveau le palais et ne trouva personne; mais dans la salle la table était mise pour le déjeuner; il déjeuna et descendit au jardin où il trouva un cheval harnaché et prêt pour un long voyage. En montant à cheval il vit un buisson de roses; il en arracha une pour sa fille. Aussitôt un bruit de chaînes se fait entendre et un monstre apparut aux yeux du marchand effrayé. « Est-ce ainsi que tu me prouves ta reconnaissance, » dit le monstre, (( j’ai fait tout ce qu’il est possible pour rendre ton séjour, dans ce palais, agréable et tu arraches mes roses; pour qui est-elle? —

5f). LA BELLE ET LA BETE 285

Pour ma fille cadette, » répondit le marchand, {( je ne savais point faire mal. — Eh bien, il faut que ta fille viennent habiter ici, voici un anneau si dans dix jours tu ne l’a pas amenée, tu mourras! » Le marchand salua le monstre et partit, s’engageant d’amener sa fille à l’époque convenue; mais se promettant à lui-même de ne point le faire. De retour chez lui il dit à ses filles que toute sa fortune était réellement perdue; puis, se tournant vers Délinda, il lui dit : « Voici la rose que je t’ai promise, mais qui me coûte bien cher! » Délinda voulut tout savoir et le père raconta tout et ajouta : « Je ne t’amènerai pas au monstre parce que si tu le vois, tu meurs de peur. » Cinq jours s’étaient passés et le marchand ne pensait déjà plus à la promesse qu’il avait faite, lorsqu’il se sentit piquer par l’anneau qu’il avait au doigt, tellement fort qu’il s’évanouit. Délinda comprit ce qui arrivait et dit à son père : « Tu sais que j’aime les bêtes ; mène-moi au monstre qui sans doute ne me fera point de mal. Je ne veux pas que tu meures! » Et le marchand conduisit sa fille au monstre qui la demanda pour épouse. Le père était tout dégoûté d’un pareil mariage; mais Délinda accepta et le monstre se montrait fort empressé pour lui rendre cette union moins pesante et moins difficile à supporter. Elle était vraiment comme une princesse et le

père, qui allait la voir souvent et qui la voyait toujours gaie et heureuse; ne pouvait avaler la chose. Un jour cependant que Délinda était occupée à caresser la tête du monstre, la main de la jeune fille rencontra quelque chose de dur et le monstre lui dit : a Enlève-moi cette épingle; ah, si tu pouvais le faire! » Délinda parvint à retirer Pépingle et quel ne fut pas son étonnement de voir devant elle le plus beau jeune homme que l’on pût voir. Heureux et joyeux, ils envoyèrent appeler le père et ils festoyèrent tous ensemble en ce jour de bonheur.

Conte par Raffaele Giannctti de San Martino d’Albaro.

Comparer : Cosquin, 63. — Ralston, Nineteenth Century Review, Dcccmbcr 1878. — Grimm, 88; II, p. 378. — Comparetti, 64. — Imbriani, N. F. 26. — Viscntini, 24. — Pedroso, 10.— Hahri, 7. — Joncs, 2 5.

LES TROIS ORANGES

Variante IL

IL y avait une fois un roi et une reine qui avaient un fils. Tous les matins sa mère lui donnait de l’argent et le jeune prince le donnait à une vieille mendiante qu’il rencontrait en sortant du palais. Un jour, cependant, la mère, étonnée de ne jamais lui voir d’argent, lui demande ce qu’il en fait et refuse de lui en donner d’avantage. Le prince ce matin-là, en sortant, rencontra, comme d’habitude, la vieille à qui, malheureux de ne pouvoir la secourir, il dit : « Brave femme, je n’ai rien à vous donner ce matin. » La vieille en colère lui répondit : ü Je voudrais que vous ayez à marcher jusqu’à ce que vous trouviez la vie ou la mort ' de trois

I, Locution obscure, traduction littérale.

belles oranges. » Le fils du roi se mit à rire du souhait et continua son chemin. Mais dès ce jour-là il commença à maigrir si bien que les parents finirent par s’inquiéter et consulter les médecins qui ne purent rien faire d’utile. Enfin, un jour, le prince dit à son père quel souhait lui avait fait la vieille. Le roi lui donna un cheval et de l’argent et le laissa partir. Le long du chemin il ne cessait de demander à ceux qu’il rencontrait des nouvelles des trois belles oranges. Il marcha, marcha longtemps et un soir il aperçut une petite lumière lointaine. Il finit par arriver à un vieux portail tout couvert par des toiles d’araignée et il frappe. Une voix rauque et caverneuse demande : Qui est là, qui vient frapper à ma porte qui depuis cent ans et plus ne s’est ouverte pour personne? » Le fils du roi répondit : « Ayez pitié d'un pauvre jeune homme qui n’a aucune mauvaise intention; ouvrez, ouvrez par pitié ! » La porte s’ouvrit avec un bruit terrible et sur le seuil une vieille femme, avec les cheveux raidis, les yeux rouges, les dents et les ongles longs, apparut qui, avec une voix éraillée, lui dit : « Que veux-tu de moi? — Je demande si vous voudriez me donner des nouvelles des trois belles oranges ? — Malheureux jeune homme, » dit la vieille, « où as-tu tombé ; quiconque vient ici, mon mari, le Vent Boa le mange d’une seule bouchée! »

6o. LES TROIS ORANGES 289

Mais le prince sans perdre courage, prit une bourse, la mit dans la main de la sorcière et lui dit : « Voici pour acheter ce qu’il faut pour donner à votre mari tout ce qu’il désire manger; lorsqu’il sera bien repu, appelez-moi. » La vieille conduisit le jeune homme dans un souterrain et lui dit d’attendre. Vers minuit le palais se mit à trembler dans ses fondements; c’était le sorcier qui entrait chez lui. En entrant le Vent Boa dit : « Je sens une odeur que je connais, de la chair de chrétien a été dans la maison M » Sa femme le conduisit devant ce qu’elle avait préparé; et, comme il était affam^é, il se mit à manger gloutonnement. Il finit par s’arrêter; alors sa femme lui dit: « Tu n’as plus besoin de rien? — Non. — De rien vraiment? — Pourquoi dis-tu cela ? — Il y a en bas un pauvre jeune homme qui veut te demander des nouvelles des trois oranges. — Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt, je l’aurais mangé! Enfin, c’est bien, qu’il monte! » La vieille alla chercher le jeune homme à qui le Vent Boa dit : «Va chez mon compère le Vent Bardin qui saura, peut-être, t’en dire quelque chose. » La sorcière conduisit alors leqeune homme dans son souterrain. Elle lui souhaita le bonsoir et elle lui dit : « Vous

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