LE ROI d’aNGLETERRE II
ment apporter l’argent nécessaire pour mettre votre marraine à l’abri du besoin, » Une heure après, l’étranger quittait la cabane. Ayant acheté un beau cheval et un magnihque habillement, le jeune homme prit congé de sa marraine et se ‘ mit en route. En traversant la forêt il rencontra un cavalier équipé d'une façon ridicule, monté sur une vieille rosse et portant un ajustement misérable. Sa laideur était extrême, et la méchanceté se lisait sur son visage. « Où allezvous, » demanda-t-il au jeune homme. « Je vais à la cour; je suis le filleul du roi; voudriezvous m’indiquer le chemin? — Volontiers; faisons halte quelques minutes. » Pendant qu’ils se reposaient, le sorcier (car c’en était un) jeta un sort au jeune homme et le priva d’intelligence. Il lui représenta ensuite que livré à luimême, il courrait sur sa route les plus grands dangers, et que le meilleur parti à prendre était de changer de vêtements avec lui; et de passer pour son domestique : « Je ne vous demande pour toute récompense que de vous souvenir de moi lorsque vous serez près du roi. )> Le filleul crut à ces paroles et tous deux, après avoir échangé leurs vêtements, se dirigèrent vers la ville. A mi-chemin, le filleul du roi voulut reprendre sa place; mais le sorcier lui dit : « Tu viendras à la cour comme mon domestique, je te défends de révéler qui tu es et qui je suis.
Si cela t’arrive, je te tue. » Le jeune homme effrayé promit tout. Arrivés à la cour, le prétendu filleul se fit introduire. Le roi eut peine à croire que son filleul fut devenu si laid et lui demanda s’il avait voyagé seul. « J’ai pris un domestique en route. » Le roi voulut le voir et le sorcier fut obligé de le présenter. Tout le monde trouvait le serviteur plus beau que le maître et ce dernier, pour éviter tout danger, résolut de s’en défaire. Il déclara un jour que son domestique voulait aller chercher la fée Sibiane. Tous dirent qu’il était fou et qu’il fallait empêcher ce jeune homme d’entreprendre cette conquête que des milliers de seigneurs avaient en vain essayé de faire. Mais le sorcier s’arrangea si bien que, quelques jours après, le jeune homme partait seul, à pied. Sur son chemin, ce dernier rencontra un vieillard assis sur une pierre, c’était un bon sorcier. « Où allez-vous jeune homme? » demanda-t-il. — A la conquête de la fée Sibiane. — Ah, pauvre enfant! tant de princes et de rois y ont péri ! » Le filleul du roi lui raconta ses aventures. Alors le sorcier lui dit : « Retournez, demandez au roi qu’il vous donne trois barques, l'une chargée de grains et de blé, l’autre de pain et la troisième de bœufs. Voici une bougie dont vous vous servirez à l’occasion. » Le jeune homme suivit ce conseil et, lorsqu’il eut ce qui lui était nécessaire, il se
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remit en route. Un jour il vit sa barque envahie par des milliers de fourmis qui lui dirent : « Donnez-nous à manger, vous ne vous en repentirez pas! » Il leur abandonna la barque chargée de grains. Avant de se retirer les four- ‘ mis lui dirent : « Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras. » Quelque temps après, il rencontra une armée de soldats qui lui demandèrent des vivres; il leur livra la barque de pain. Avant de partir, le chef lui dit : « Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras. » A quelques jours de là un grand nombre de corbeaux vinrent s’abattre sur la barque et lui demandèrent quelque chose. Il leur abandonna ses bœufs. Au moment de s’envoler les corbeaux lui dirent : « Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras. » Bien des mois après il arriva au pays de la fée Sibiane, située dans les Indes. Pour arriver dans les jardins du palais, il fallait passer par des grottes obscures dont la traversée durait trois ans; c’est alors qu’il se servit de la bougie du bon sorcier qui dura le temps nécessaire et s’éteignit au moment où il revit le jour. Enfin, il arriva au palais. Un nain s’avança et lui demanda son nom. « Je viens chercher la fée Sibiane ! — Malheureux ! » dit le nain, « vous feriez bien mieux de vous en retourner. Ma maîtresse n’est pas encore levée; entrez dans le palais. » Il le conduisit dans une salle
immense dont le parquet était doré et les murs de cristal. Cinquante nains se présentèrent pour le servir. Quelques heures après, un nain vint lui dire que la fée l’attendait et il fut introduit en sa présence. Elle était assise sur un trône de cristal et d’or. « Qu’êtes-vous venu faire ici? » demanda-t-elle. — Vous forcer à me suivre, » dit-il. — Bien d’autres avant vous, » répondit la fée, « sont morts à la peine, et c’étaient des rois et des princes ayant force et puissance. — Moi je n’ai que ma volonté! — Eh bien! » dit-elle, « vous essayerez demain. » Ee soir, vers dix heures, deux nains conduisirent le jeune homme dans un vaste souterrain au milieu duquel s’élevait un immense tas de blé, de pois et de lentilles : « Il faut que vous fassiez de chaque espèce de grains un tas différent ; vous avez la nuit pour le faire ; demain, dès l’aube, la fée Sibiane viendra vérifier votre travail. » Ils partirent en ne lui laissant qu’une seule bougie. Le filleul du roi commença sa tâche, la bougie se consumait et le sommeil le prenait : « Ah ! » s’écria-t-il, « si j’avais là les fourmis que j’ai secourues jadis. » A peine ces mots étaient-ils prononcés que les fourmis apparurent : « Va te reposer, nous ferons ton ouvrage. » Le lendemain, lorsque la fée descendit dans le souterrain, les trois tas étaient faits. « C’est très bien, » dit-elle, « mais ce n’est pas tout. Vous voyez