QUATRIEME LETTRE
Alexandre et les César « ont vu les villes s'empresser de porter leurs noms; les chattes jouissent de la même gloire.
Près de Paphos, qui, sans égard pour la poésie, a changé son nom en celui de Bafa,
i. Alexandrie en Egypte, et Césaree en Cappadoce, etc.
44 Contes de Moncrif.
est un cap célèbre à la pointe de File de Chypre ; on Fappelle le cap des Chattes, et c'est avec justice que leur mémoire y est extrêmement honorée. On y voit les ruines d'un monastère, dont les religieux entretenoient autrefois quantité de chats pour faire la guerre aux serpents qui désoloient la contrée1; et ces animaux étoient si bien disciplinés, qu'au son d'une certaine cloche ils se rendoienttous à l'abbaye aux heures du repas et retournoient ensuite dans les campagnes, où ils continuoient leur chasse avec un zèle et une adresse admirables. Dans la conquête que les Turcs ont faite de cette île, ils ont été détruits avec le monastère: les changements de domination entraînent toujours de grands désastres.
L'Orient n'est semé que de la renommée des chats ; ils sont traités à Constantinople avec les mêmes égards que les enfants d'une maison. On ne voit que des fondations faites, par les gens de la plus haute considération, pour l'entretien des chats qui veulent vivre dans l'indépendance. Il est des maisons ouvertes où ils sont reçus avec politesse, on leur y fait une chère délicate, ils peuvent y passer les nuits ; et si ces habitations se trouvent situées à quelque aspect qui ne convienne pas à la santé de quelquesuns d'eux, ils peuvent choisir un autre asile, y ayant un grand nombre de ces établissements
i. Debreves, Voyages du Levant.
Les Chats. 45
dans presque toutes les villes1. Le plus ancien titre qu'aient les chats, chez les Turcs, est une tradition qui est liée à l'histoire de Mahomet; c'est assurément le plus bel endroit de sa vie. Il chérissoit si fort son chat, qu'étant un jour consulté sur quelque point de religion, il aima mieux couper le parement de sa manche sur lequel cet animal reposoit, que de réveiller en se levant pour aller parler à la personne qui l'attendoit2.
On nous objectera peut-être que cette grande passion des Asiatiques pour les chats n'est que l'effet de la superstition. L'exemple de Mahomet, dira-t-on, en est le seul mobile; mais pour prouver l'illusion de ce raisonnement, nous n'aurons recours qu'à l'histoire.
Mahomet, parmi tous ses sectateurs, s'étant pris de la confiance la plus intime pour Abdorraham, voulut l'illustrer en lui donnant un surnom éclatant. L'usage étoit, chez les Arabes, d'être appelé le père de quelque chose qui eût relation à vos mœurs ou à vos talents; c'est de là que Chalid, hôte de Mahomet, pendant son voyage de Médine, s'étoit acquis par son extrême patience le nom d'Abujod, c'est-à-dire père de Job. Mahomet, entre les qualités les plus estimées dans Abdorraham, jugea ne pou-
1. Voyage du Levant, par M. de Tournefort, de l'Académie des sciences.