SONNET
Je ne dis mot, et je fais bonne
Et mauvais jeu, depuis le triste
Qu'on me rendit inhabile à 1'
Des chats galants, moi la fleur la plus
Ainsi se plaint Moricaut et
Contre la main qui lui fit un tel
Il est glacière, au lieu qu'il étoit
Il s'occupoit, maintenant il
C'étoit un brave, et ce n'est plus qu'un
Dans la gouttière il tourne autour du
Et de bon cœur son sérail en
Pour les plaisirs il avoit un
Que l'on lui change au plus beau de son
Le triste état qu'un état
mine jour
amour;
fine ;
rumine
tour;
four ;
badine.
sot,
pot,
enrage ;
talent,
âge:
indolent!
Qu'on ne nous dise point que les chats ne connoissent pas le prix de cet attribut que nous croyons (tyrans que nous sommes) avoir le droit de leur ravir. Il n'appartient qu'aux hommes de soutenir, sans rougir, de pareils affronts. Jadis un prêtre de Cybelle, qui dans son délire s'étoit, pour ainsi dire, désuni de soi-même, reparoissoit dans la société avec plus de confiance et de considération. Aujourd'hui un enfant de tribut s'enorgueillit de la misère qui va
1. Voyez: Poésies de Benseiude. publiées par Octave Uzanne. Paris, 1875, in- 18, p. lai.
54 Contes de Moncrif.
lui ouvrir l'intérieur du palais de son sultan ; on le félicite de ce honteux acheminement à la faveur de son maître. Un chat mutilé, non seulement sent tout le poids de son indigence, mais elle devient, aux yeux des autres chats, un vice qui les dispense de tous devoirs à son égard ; ils lui font cent avanies ; ils l'accablent d'outrages. L'erreur vulgaire est que ce sont les chattes qui se chargent de remplir cette haine ; mais cette fausse persuasion n'est qu'un effet de l'ignorance, où Ton voit le commun des hommes, de ce qui se passe dans lesein des gouttières. Si on avoit eu le soin de faire des mémoires de la vie de cette célèbre chatte de l'hôtel de Guise, il ne faudroit point d'autres preuves pour établir que ce sont les chats seuls qui osent insulter au malheur de leurs confrères mutilés ; on feroit connoître en même temps de quelle fidélité en amour et de quelle délicatesse une chatte peut être capable.
L'aimable Brinbelle avoit épousé, en troisièmes noces, Ratillon d' Austrasie ; jamais époux n'ont ressenti l'un pour l'autre un penchant si vif et si durable; se voir et s'aimer ne fut mutuellement pour eux que ce qu'on appelle l'ouvrage d'un moment, et cette façon de s'unir a bien des charmes.
Un amour, qui doit un jour naître, Ne sauroit trop tôt se former ; Commencer tous deux par s'aimer, Est un moyen si doux de se connoître.
Les Chats. 55
Nos chats s'aimèrent donc dès la première entrevue et ne se connurent que pour s'en aimer davantage. Il n'y avoit point de toit solitaire où ils n'allassent se donner des témoignages d'une union si digne d'envie, et miauler (si j'ose dérober ce tour agréable à Voiture1) leurs mutuelles amours. Un voisin, de mœurs assez sauvages, pour ne pas trouver bon que la conversation de nos amants interrompît son sommeil, attira, par de feintes caresses, le jeune matou, et lui tendit des pièges qu un matou de sangfroid auroit aperçus; mais celui-ci s'y laissa prendre.
Amour, Amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire adieu prudence2.
Il tomba donc dans les mains de son ennemi, qui, dans sa fureur, en fit un nouvel Atys. Représentez - vous la douleur de la minette amante, quand elle découvrit ce mystère d'inhumanité. Ne vous imaginez pas que notre Héloïse moderne allât, comme l'épouse d'Abélard, regrettant le bien-être que son époux ne pouvoit plus lui procurer.
Le cœur fait tout, le reste est inutile.
j Mon âme dolente
Toutes les nuits est pour vous miaulante. 2. La Fontaine : le Lion amoureux, fable a MUe de Sevigne.
^5 Contes de Moncrif.
La Fontaine semble l'avoir dit exprès pour la gloire de notre chatte : en vain une foule de minons aimables et entreprenants lui offrirent des soins qu'ils regardoient comme la plus sûre consolation qu'elle pût recevoir.
Rien ne put ébranler sa fidélité. Héloïse consentit à se renfermer dans un cloître, dont l'austérité ne lui laissa pas les occasions de manquer de foi à son Abélard. Notre chatte, plus sûre d'elle-même et plus attachée à son amant, ne se força point à être vertueuse ; elle se conserva sa liberté tout entière et ne remploya qu^ rester fidèle. Elle ne perdit pas de vue un moment ce chat si chéri; et comme les animaux de son espèce, très délicats sur la perfection de leurs semblables, traitent outrageusement ceux qui comme lui sont , pour ainsi dire, séparés de leur être, elle prit sa défense avec intrépidité ; on la vit cent fois déployer ses griffes contre les persécuteurs de ce chat adoré, entre les pattes duquel elle passa délicieusement le reste de sa vie.
Avouez, madame, que depuis qu'il y a des amants, on trouve peu de modèles d'une passion aussi pure et d'un aussi bon exemple. Nous entendons dire bien souvent que les sujets de tragédie sont épuisés. Que n'a-t-on recours à des événements aussi imposants que celui-ci et qui se sont passés sous nos yeux? Quel poème dramatique ne feroit-on pas des amours généreuses que nous venons de dépeindre? Si, par
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crainte de la singularité, on n'osoit mettre nos héros en scène sous leur forme naturelle (ce qui feroit, selon moi, cependant un effet admirable), il seroit si simple de les produire sous des noms grecs. N'avons-nous pas, dans les temps de la décadence de l'empire d'Orient, un assez grand nombre de personnages connus qui ont éprouvé les malheurs du chat de l'hôtel de Guise? Cette circonstance, qui pourroit former le nœud de la pièce, se trouveroit ainsi liée à l'histoire ; mais je reviens toujours à croire que le tableau seroit bien plus intéressant à représenter le sujet dans sa première simplicité : on est si accoutumé à ne voir que des hommes sur la scène, ce seroit au théâtre une nouveauté piquante, et qui entraîneroit sans doute un grand succès.
Nous parlions de la fidélité des chattes. Quelle preuve plus glorieuse pour elles que cette sympathie que tant de naturalistes ont reconnu qu'elles avoient pour leurs époux ? Quand ils meurent, pendant qu'elles sont pleines, pour nous servir du terme vulgaire, soit qu'elles apprennent cette perte ou non, il se passe en elles une révolution qui les fait aussitôt avorter.
Et ces grands cris que les chattes font la nuit dans la partie supérieure des villes, le vulgaire les regarde comme des clameurs purement machinales. Les anciens sont partagés à cet égard. L'un a prétendu que c'est l'effet des griffes du matou, qui, par excès de zèle, les
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embrasse trop vivement1; l'autre2 en imagine encore une autre cause galante, dont on ne conçoit pas bien comment on peut s'instruire. Il fait de la chatte une Sémélé, et du matou un Jupiter; mais la vraie origine de ces cris est l'ouvrage de la prudence d'une chatte qui avoit une grande passion dans le cœur.
Voici donc l'opinion la plus communément reçue au sujet des exclamations des chattes ; celle que je viens de citer étoit en rendez-vous avec un chat quelle aimoit éperdument. Ceux qui suivent l'ancienne philosophie prétendent que c'étoit le moment précis où son amant triomphoit de sa foiblesse. Il est vrai que ce sentiment est fondé sur l'opinion d'Aristote 3, qui soutient que les chattes, ayant beaucoup plus de tempérament que les chats, bien loin d'avoir la force de leur tenir rigueur un moment, leur font d'éternelles agaceries, sans ménagement, sans pudeur, au point même qu'elles en viennent à la violence, si le matou paroît manquer de zèle.
Quoi qu'il en soit, une souris parut, et voilà notre galant qui part et qui se met à sa poursuite. La chatte piquée, comme vous le jugez bien, imagina un expédient pour ne plus éprou-
1. Pline entre dans des détails très curieux sur la conduite des chats dans leurs amours.