‹ Contes;Chapitre 4 sur 60 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

A Madame la Marquise de B***.

e cœur ne vous a-t-il point battu toute cette soirée, madame ? On a parlé des chats dans une maison d^ù je

l^fc^>A sors ; on s'est déchai- - "JSlÉfc " ne contre eux, et vous

^ savez combien cette injustice-là coûte à supporter. Je ne vous rapporterai point tous les ridicules et tous les vices dont les chats ont été accusés.

Je serois bien fâché de les avoir redits1.

M. de Fontenelle, églogue.

4 Contes de Mo ne r if.

J'ai tenté de défendre leur cause, il me semble que j'ai parlé raison; mais dans les disputes, est-ce avec cela qu'on persuade? Il auroit fallu de l'esprit : où étiez-vous, madame? J'ai soutenu d'abord la sortie qu'on m'a faite, avec ce sang-froid et cette modération qu'on doit garder en exposant les opinions les plus raisonnables, quand elles ne sont pas encore bien établies dans les esprits; mais il est survenu un incident qui m'a absolument déconcerté : un chat a paru, et d'abord une de mes adversaires a eu la présence d'esprit de s'évanouir ; on s'est mis en colère contre moi; on m'a déclaré que tous les raisonnements de la philosophie ne pourroient rien contre ce qui venoit de se passer ; que les chats n'ont été, ne sont et ne seront jamais que des animaux dangereux, insociables. Ce qui m'a pénétré de douleur est que la plupart de ces conjurés sont gens de beaucoup d'esprit.

Il faut que je vous confie un grand projet, madame : parmi tant de faits mémorables qi^on a cherché à éclaircir et à mettre en ordre, on n'a point encore songé à faire l'histoire des chats ; n'en êtes-vous pas bien étonnée? Homère n'avoit pas trouvé indigne de sa muse de décrire la guerre des rats et des grenouilles. Un des chapitres de Lucien, traité avec le plus d'agrément, est à la louange de la mouche ; et les ânes ont eu la satisfaction de voir faire leur éloge1.

i. De M. de la Mothe-le-Vayer, sous le nom d'Oratius Tubère. — Jacques Pelletier, de la ville du Mans, poète, a

Les Chats. 5

Comment les chats ont-ils été négligés? Je n'en serois pas surpris s'il falloit, pour composer un ouvrage à leur gloire, avoir recours à l'imagination ; mais dès qu'on porte ses regards sur les chats des siècles passés, quelle foule d'événements, plus intéressants les uns que les autres, ne découvre-t-on pas ? Avant que d'en exposer le tableau, on paroîtroit bien ridicule, si on osoit avancer qu'il y a eu tel chat dont la vie peut-être a été plus brillante et plus traversée que celle d'Alcibiade ou d'Hélène. Cependant, si l'un et l'autre ont allumé des guerres fameuses, si Hélène a vu des autels élevés à sa beauté, de tels avantages ne les mettent point au-dessus d'un grand nombre de chats et de chattes, qui tiennent un aussi beau rang au temple de Mémoire.

L:histoire des chats devoit donc naturellement réveiller l'émulation des écrivains les plus illustres. Mais enfin, puisque cette histoire n'a point été faite, la médiocrité des talents ne doit pas étouffer le zèle. J'oserai tenter cet ouvrage et je me croirai à portée d'y réussir, si vous me promettez d'aider à mon entreprise. Nous commencerons par chercher les sources de cette fausse prévention qu'on a assez communément

fait un poème à la louange de la fourmi, imprimé en 1581. Le sieur Perrin, introducteur des ambassadeurs de M. le duc d'Orléans, a fait ce même éloge en vers; il a fait encore celui du grillon, du moucheron et du ver a soie, imprimé en 1G61.

6 Contes de Moncrif.

ici contre les chats. Nous exposerons de bonne foi les lumières qu'une longue habitude de leur commerce et la réflexion nous ont acquises. Nous rapporterons les formes différentes que les intérêts des chats ont prises successivement dans les nations, en gardant tous les ménagements convenables pour ne point révolter les personnes qui ont, par pur sentiment, de l'antipathie pour eux. Nous nous souviendrons toujours qu'il y a de certaines répugnances naturelles, lesquelles, selon le père Malebranche1, peuvent être l'effet de l'imagination déréglée des mères, qui a influé sur celle des enfants ; ou, comme l'explique un célèbre philosophe anglois2, l'ouvrage des contes d'une nourrice3. La crainte est aux enfants la première leçon, a dit La Fontaine ; et d'ailleurs il est bien aisé

i. On voit tant de personnes qui ne peuvent souffrir la vue d'un chat, à cause de la peur que ces animaux ont faite aux mères de ces personnes, lorsqu'elles étoient grosses. (Recherches de la vérité, t. Ier, 1. n, p. 189. Voyez aussi, à la page 175. la note première.)

2. Locke. Il est du même sentiment que le père Malebranche. {Traité de l'entendement, p. 488 et 489, 1. 11, chap. xxxiii, trad. de l'anglois.)

3. Coulange a dit, au sujet des enfants, dans une de ses chansons :

On leur fait peur du loup-garou; On leur fait peur de la grand'bête ; Le dragon va sortir du trou, Qui pour les dévorer s'apprête ; Enfin, ces petits malheureux N'ont que des monstres autour d'eux.

Les Chats. 7

de reconnoître que les antipathies acquises ou naturelles peuvent tomber sur les objets qui semblent le moins devoir se l'attirer ; l'un ne sauroit voir des oiseaux sans frémir; tel autre fuit quand il aperçoit du liège. Germanicus ne pouvoit souffrir le chant ni l'aspect d'un coq1. Les chats, par ces sortes de haines, ne sont donc point caractérisés dangereux ni méchants. On a ouï dire, dès le berceau, que les chats sont d'un naturel traître ; qu'ils étouffent les enfants, qu'ils sont sorciers peut-être. La raison qui survient a beau se récrier contre ces calomnies, l'illusion a parlé la première; elle persuadera longtemps encore après qu'elle aura été reconnue pour ce qu'elle est; et si les chats obtiennent de n'être plus sorciers, ils resteront craints, du moins comme s'ils l'avoient été effectivement.

M. de Fontenelle avoue qu'il a été élevé à croire que la veille de la Saint-Jean il ne restoit pas un seul chat dans les villes, parce qu'ils se rendoient ce jour-là à un sabbat général. Quelle gloire pour eux, madame, et quelle satisfaction pour nous, de songer qu'un des premiers pas de M. de Fontenelle, dans le chemin de la philosophie, l'ait conduit à se défaire d'une fausse prévention contre les chats et à les chérir !

i. Plutarque, livre de l'Envie et de la haine, p. 107, Traduction d'Amyot.

8 Contes de Moncrif.

Notre aoologie ne regardera donc, ainsi que nous venons de nous le proposer, que les personnes qui, par indolence, suivent un ancien préjugé, ou celles qui, par mignonnerie, affec tent la frayeur des chats.

Vous savez, madame, quel rôle nos chers amis ont joué dans l'antiquité. Si les respects des hommes, quoique ridiculement fondés, peuvent faire quelque honneur à ce qui en est l'objet, il n'y a aucun des animaux qui puisse rapporter des titres plus éclatants que ceux de l'espèce chatte. Il ne sera peut-être pas prudent de la peindre d'abord avec tant d'avantages ; mais pour mettre quelque ordre dans notre ouvrage, nous ne pouvons pas nous dispenser de commencer par faire envisager les chats divinisés, comme ils l'ont été en Egypte, et honorés par des statues, et par un culte mystérieux transmis successivement aux Grecs1, aux Romains2 ; et sans nous arrêter à un grand nombre de monuments de l'antiquité, qui semblent s'être conservés exprès pour faire foi de la gloire des premiers chats, nous parlerons d'abord du dieu Chat. Il étoit représenté en Egypte sous sa forme naturelle, paré d'un collier, au milieu duquel est attachée une table enrichie de caractères hiéroglyphiques. Il est

i. Orphée apporta en Grèce les cérémonies religieuses des Égyptiens, et les transmit aux Thebains. (Diodore de Sicile, livre ier, p. n.)

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