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Elle s'excusait d'être en retard et lui donnait pour la peine un baiser de plus. Anémone enfourchait le Blanc, Généreux le Noir, et ils partaient à folle allure, piquant au plus épais du bois. Allongés sur le cou de leur bêle, cheveux claquant au vent, ils fonçaient, laissant derrière eux l'air frémissant de leur passage. Le bûcheron, le chasseur qui par hasard apercevaient cette chevauchée fantastique, se signaient, tout pâles et, le cœur poigne d'effroi, demeuraient longtemps les jambes flageolantes. Les jeunes gens faisaient halte devant une caverne solitaire.
Une déchirure béante à travers un fouillis de ronces donnait accès dans cetle demeure souterraine; un long couloir sombre débouchait dans une salle qu'éclairait une invisible fissure ouverte sur le ciel. Ils entraient. Les yeux s'habituaient vite à cette sorte de crépuscule qui, adoucissant le heurt des lumières et des ombres, faisait plus intimes les choses et plus modelés les visages. les murs étaient de roc, le sol de mousse. Des plantes étranges, jamais vues, géantes ou naines, dardaient vers la voûte leurs fleurs énormes, ou bien ouvraient à hauteur de cheville leurs minuscules corolles. Des ondes de parfums erraient, parfois lourdes à entêter, le plus souvent légères, discrètes, presque irréelles. Une température égale régnait. Nul bruit ne troublait la majesté de cette mystérieuse retraite; c'était pour les yeux, l'âme, le corps, un lieu de repos délicieux.
Les deux jeunes gens prenaient place à l'endroit le plus éclairé; ils s'asseyaient sur une sorte de banquette formée par un relief puissant de mousse; et là ils devisaient de mille choses
Généreux instruisait Anémone. Il lui apprit d'abord à lire, puis à écrire, ensuite lui enseigna l'histoire du monde, celle de son peuple, de sa maison, puis la littérature, la géographie, les sciences, l'art. Elle se montra élève modèle.
Et il fallait qu'il y eût la-dessous quelque bon tour de la fée à la Boule de Jade, car Anémone témoignait de facilités et d'une mémoire surprenantes. Non seulement elle répétait fidèlement tout ce que son maître lui apprenait, mais il lui arrivait souvent de le corriger quand dans son exposé il confondait les dates, embrouillait les faits, commettait des erreurs de calcul ou demeurait coi au milieu d'un morceau.
— Ecoute, déclarait-il souvent, je suis émerveillé. Quand on pense que lu retiens, rien qu'à les entendre, des vers que j'ai eu si grand mal à apprendre et qui me valurent tant de pensums et quelquefois même le fouet! Tiens, je voudrais que le vieux Milochas fut ici, qui m'enseignait les belles lettres et me répétait cent fois le jour : « Cultivez votre mémoire, monseigneur! » 11 en pleurerait de joie derrière les verres en disques de ses savantes lunettes.
Elle lui souriait de toutes ses dents, de ses deux yeux, de son cœur.
LA FILLE AUX LOUPS
— Paie-moi de ma peine, disait-il, une fois la leçon terminée.
Elle l'embrassait tendrement. Alors venait la collation. Elle frappait dans ses raains : un des deux, loups accourait; c'était tantôt le Blanc, tantôt le Noir, car chacun avait son jour de service. Il portait dans sa gueule un panier rempli des meilleurs fruits tout frais cueillis par lui aux arbres de la forêt ou aux espaliers du Duc, seigneur de la contrée, car Anémone leur avait défendu de rien prendre aux pauvres gens. Une source jaillissait du roc; ils en buvaient l'eau claire.
Lorsqu'il était temps de repartir, l'un des deux loups laissé en faction au dehors s'avançait dans le couloir et hurlait : a. L'heure, maîtresse! » Chacun enfourchait aussitôt sa monture et les animaux partaient, parcourant à cette même allure de bourrasque le chemin bien connu qui menait de la clairière à la caverne. La transformation coutumière s'opérait.
Généreux disparaissait : un beau chêne de plus ornait la forêt; et Anémone, ayant congédié ses bêtes, reprenait ses sabots laissés dans un fourré et filait vite à la maison.
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uraht près d'une année cett'1 existence se poursuivit sans que fût troublée la félicité des deux jeunes gens. Chaque jour les rendait l'un à l'autre plus chers.
Ils choisirent un après-midi trempé de soleil, que le printemps revenu faisait doux, léger, pour se promettre l'un à l'autre. Leurs paroles furent simples; ils laissèrent parler leurs cœurs qui s'étaient donnés bien avant qu'ils ne l'eussent permis.
— C'est du jour que tu es venue vers moi, Anémone, que je t'aime.
— Et moi, c'est depuis beaucoup plus longtemps, depuis toujours, mon cher Généreux : ma vie commence à la minute que je t'ai rencontré.
— Ecoute, Anémone : je fais serment de te prendre pour femme, de n'aimer que toi, de ne vivre que pour toi. Nulle main humaine, nul obstacle, nulle épreuve ne m'arrêteront. J'irai à toi où que tu sois.
— Généreux, je n'aime et n'aimerai que toi. Nulle main humaine, nul obsîcle, nulle épreuve ne m'empêcheront de venir à toi où que tu sois. Je te jure
i'être ta femme, malgré tout et tous.
Ils se regardèrent longuement. Était-ce pressentiment des souffrances à venir? mais leurs yeux étaient graves; ils ne versèrent pourtant pas une larme.
Le prince attira la jeune fille sur sa poitrine, elle lui jeta les bras autour du cou : et ils demeurèrent ainsi debout sous le soleil dont les rayons, glissant à travers la frondaiso i vert tendre, tombaient tout au long d'eux en fins rais de clarté.
Ils échangèrent un premier et pur baiser d'amour.
— Veux-tu que nous nous promenions très doucement, à tout petits pas, mon cher Généreux? demanda Anémone. Le bonheur m'oppresse, j'ai envie de sourire et de pleurer; je suis lasse et ai besoin de marcher à ton bras. Et puis, il fait si
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doux aujourd'hui, je voudrais, tant je suis heureuse, je voudrais prendre le Ciel sur mon cœur pour l'embrasser.
— Eh bien, allons, ma chère fleurette. Oui, appuie-toi sur moi. Il me semble que mon âme s'est agrandie pour recevoir la tienne. Va, je saurai te gagner ou j'y laisserai ma vie. Regarde sur le sol, regarde, mon amour, nos deux ombres marcher enlacées, ce sont les ombres de deux heureux. Vois-tu, c'est ainsi qu'un jour, nous irons dans la vie, toi et moi, unis à jamais.
Ils s'éloignèrent à pas lents par les primevères jaunes et les jacinthes violettes entre les hauts fûts des arbres ruisselants de lumière.
Or, il arriva que précisément, ce même jour, la belle-mère d'Anémone, se guidant sur les herbes foulées, réussit à découvrir les traces de la jeune fille pourtant à peine visibles, mais l'oeil delà haine percerait des murailles. La piste menait tout droit à la clairière où d'ordinaire se dressait l'arbre-roi. Lorsque la mégère y parvint, les deux jeunes gens étaient déjà loin. Elle se mit à fureter partout, tournant en rond.
Soudain elle poussa un cri de triomphe : elle venait de découvrir les sabots d'Anémone que celle-ci avait, comme d'habitude, cachés dans le creux d'un buisson.
— Ah, ah, ricana-t-elle, enfin, je te tiens, maîtresse fourbe! Il faudra bien que tu repasses par ici pour reprendre tes sabots; et alors je verrai... ah, ah,/., je saurai... ah, ah, ah!
De joie elle claquait les sabots l'un contre l'autre, comme des battoirs. Elle s'avisa alors de monter dans un arbre pour dominer la situation, car elle tenait à se rendre compte de la direction d'où viendrait Anémone. Elle s'installa sur une maîtresse branche, bien à califou chon, disposa le feuillage autour d'elle, afin de dissimuler sa présence; puis, devenue invisible, elle attendit.
Sa rage et sa stupéfaction furent grandes, lorsqu'elle vit Généreux et Anémone, couple harmonieux, marchant à pas légers, déboucher d'un sentier pour entrer dans Péclaboussement de soleil qui emplissait la clairière.
Elle faillit dégringoler de dépit.
Le prince s'avançait, magnifique dans son costume de cour, chargé de dentelles, de rubans, étincelant de joyaux, il tenait sa bien-aimée par la taille. Elle allait, gracieuse, souple, jambes et pieds nus; mais son visage rayonnait aussi pur, aussi fin, aussi noble que celui d'une Vierge de vitrail.
Tout autre que ce cœurenfiellé n'aurait pu, en les voyant, se tenir d'admiration.
A demi morte de fureur, elle vit passer au-dessous de la branche qu'elle occupait ce luxe et cette misère que l'Amour menait par la main.
s ses yeux ils échangèrent leur baiser d'adieu; sous ses yeux, Généreux redevint chêne. Elle en éprouva une frayeur telle qu'elle s'évanouit.
Il doit y avoir une providence pour les méchants, car elle ne tomba point de son perchoir et lorsqu'elle reprit ses sens la clairière était solitaire.
Anémone ayant chaussé ses sabots était rentrée au logis.
La vilaine descendit de son arbre , tout ahurie encore, et les jambes molles. Il lui fallut quelque temps pour reprendre ses idées nettes.
« Mais c'est une sorcière, une magicienne, une damnée , un suppôt de Satan que cette horrible fille, se disait-elle. Avezvous vu ce prince de si haute mine bijoux
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splendides, ses plumes, ses broderies magnifiques, menant comme une épousée cette guenon en loques! Et comme ils se regardaient! Comme ils semblaient s'aimer! Et toutes ces mignonnes choses qu'ils se sont dites, les misérables. Attendez, mes petits. Ah, vous vous aimez!... attends, toi, l'homme-arbre, attends, toi, la souillon sorcière, je m'arrangerai de telle sorte que vous versiez plus de larmes que vous n'avez de cheveux sur la tête. Laissez-moi bien réfléchir, que je me trouve une belle et bonne vengeance. Ah, gueuse d'Anémone, dire que voici bientôt une année qu'elle me berne et se gausse de moi ! Et ce grand nigaud d'arbre qui l'aime! Vous me le paierez! »
Elle menaça le chêne du poing, puis se hâta de prendre la fuite, car elle avait cru entendre une de ses branches craquer.
Elle arriva à la chaumière, suante et fumante de colère. En entrant, elle toisa sa belle-fille d'un œil foudroyant, et fit avec ostentation un ample signe de croix.
— Qu'est-ce qui lui prend ? se demanda naïvement Anémone qui par politesse se signa également.
— Peste soit de cette gueuse, gronda la marâtre entre ses dents, la voici qui fait son signe de croix tout comme une bonne et brave chrétienne. Mon doux Seigneur, à la voir si simplette, si naturelle, croirait-on jamais qu'elle fait commerce avec les démons? Attends, va, monstre de perfidie!
Le lendemain, à peine le bûcheron eut-il tourné les talons que sa femme chaussa ses sabots des grands jours, se coiffa de son plus haut bonnet, mit un tablier fin sur sa robe des dimanches, puis dit à Anémone :
— Garde la maison, et ne t'éloigne point surtout que je ne sois revenue.
— Vous rentrerez tard, madame?
— Je rentrerai à ma fantaisie, pécore. Tard si je veux, tôt s'il me plaît. Ah, ah, cela dérange vos projets, ma mie!... Votre galant n'aime sans doute pas attendre aux rendez-vous... ah, ah, ah !...
La méchante éclata de rire, fit une grimace sardonique et s'éloigna à pas rapides, laissant Anémone stupéfaite, indignée.
« Est-ce pure méchanceté ? Saurait-elle quelque chose? se demandait-elle, anxieuse. Que ne puis-je, hélas, courir vers Généreux pour lui conter mon inquiétude ? Faut-il donc que j'attende le retour de cette vilaine femme ? »
Ainsi pensait-elle et le cœur lui battait bien fort.
La marâtre s'était dirigée vers la clairière où se dressait le chêne-roi. Elle s'arrêta à quelques toises de lui, puis se mit à tourner autour en traînant les pieds. Elle traça de cette façon un vaste cercle de gazon foulé ; sa besogne achevée elle eut un sourire : « Paifait ! » murmura-t-elle ; et elle s'éloigna, satisfaite.
Elle marchait à grandes enjambées, car la route était longue qui menait à la demeure du forestier.
Elle trouva celui-ci mangrant en famille la soupe de dix heuies. 11 se leva par déférence et essuya d'un revers de manche sa bouche grasse, avant de lui souhaiter le bonjour :
— Soyez la bienvenue, la Louise. Mon compère, le bûcheron que Dieu garde, serait-il malade — ou peut-être pis — que je vous vois de si grand matin ? Mais, de grâce, se^ez-vous et mangez un morceau avec nous. Allons, les petiots, faites place à la table.
— Merci, maître, je ne puis accepter, car je dois repartir bien vite. Non, Dieu merci, mon homme n'est point souffrant, mais j'ai à vous entretenir de choses... de choses que, ma foi, je préfère confier à vous seul.
— Holà, dame bûcheronne, est-ce donc si grave ?
— Très grave, maître. Vous plairait-il de m'ccouter en faisant les cent pas dehors ?
— Mais certes, oui, la Louise ; je vous suis. Le temps seulement de prendre mon bonnet, car je crains fort les courants d'air.
La rusée coquine savait par ouï-dire le forestier très superstitieux.. Elle prit donc un air de grand mystère, se signa à plusieurs reprises, et à voix contenue commença :
— Vous me connaissez, maître, et savez que je ne suis point commère à m'émouvoir facilement. Eh bien, au souvenir de ce que j'ai vu et que je veux vous conter, la petite mort me court encore tout le long de l'échiné.
Elle fit un nouveau signe de croix.
— Bigre, fit le forestier, en se signant aussi.
Elle se haussa sur ses pointes et lui souffla dans l'oreille :
— Il y a dans la forêt un arbre possédé du diable...
— Du diable, dites-vous ?
Il sentait ses cheveux se hérisser et la sueur perler à leur racine. La mégère vit avec satisfaction une pâleur de cire envahir les joues du brave homme. Elle reprit :
— Oui, ... du diable! Un chêne!... Je l'ai vu de mes yeux. Il était quatre heures de l'après-dinée; autour de lui des démons dansaient une ronde, des diablotins tout noirsà pieds griffus. Ils étaient vingt au moins; ilsavaientdes yeux flamboyants, des queues en fer de lance et des langues fourchues...
— Des yeux fourchus?... des langues en fer de lance?... des queues flamboyantes?... bredouillait le forestier effaré. Ah, mon Dieu ! .