‹ Contes mauveChapitre 4 sur 9 · AUTOUR DE LUI DES DEMONS DANSAIENT UNE RONDE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LUI DES DEMONS DANSAIENT UNE RONDE

— Et le chêne, maître, le chêne ! Devenu un énorme démon, gris et pustuleux comme crapaud, il battait la mesure de toutes ses branches transformées en autant de bras noirs et visqueux... Quanta sa tête, oh, maître...

— Oui, sa tète?... eh bien, sa tête...?

— Je ne l'ai point vue, maître, mais je la suppose horrible. Les diablotins, les bras de ce démon d'arbre m'avaient causé une telle frayeur que je me suis évanouie, sans en voir plus long et en criant : « Jésus !... » Quand je suis revenue à moi, tout avait disparu. Le nom de Notre-Seigneur les avait dispersés sans doute...

— N'auriez-vous point eu la berlue? Ètes-vous sûre de n'avoir pas rêvé, la

Louise ?

— C'est bien ce que je me suis demandé à moi-même, en reprenant mes sens, mais mon incertitude n'a pas duré longtemps, les preuves étaient là, dans l'air et sur le sol.

— Des preuves?... mais quoi donc, mon Dieu?

ÏÏB

— Une vapeur de soufre, d'abord, que j'en ai toussé plus d'une heure ; ensuite, le cercle tracé autour de l'arbre maudit par les pieds de ces diables; même que leurs griffes, par places, ont arraché l'herbe. Je suis sûre que si l'on cherchait bien, on trouverait par terre des éclats d'ongles, tant étaient furieux les entrechats qu'ils battaient... II en jaillissait du feu, maître, je vous le dis.

— Mais, cet arbre, ce chêne, vous le connaissez?

— Précisément.

— Il faut me le désigner, qu'on l'abatte sans tarder.

— C'est justement pourquoi je suis venue, maître.

— Et bien vous avez fait, la Louise, fort bien.

Holà, Ambroise, mon mignon, cria le bonhomme à l'aîné de ses enfants, mets tes habits du dimanche, prends le pichet de faïence blanche à fleurs bleues et va-t-en au village chez monsieur le Curé. Tu le prieras de te remplir ton pichet d'eau bénite, puis tu reviendras, en prenant garde de n'en point répandre en chemin. Va vite, mon bellot.

Se retournant alors vers la mégère :

— N'ayez crainte, la Louise, nous l'abattrons, et tôt, dit-il. Avant de commencer de lui travailler la peau, à ce mécréant, nous l'aspergerons d'eau bénite, et non seulement lui, mais aussi nos outils, scies, haches, coins, cognées. Ainsi nous aurons plus de cœur à la besogne, parce qu'on se sentira, comme qui dirait d'accord avec le bon Dieu. Mais, j'y pense, la Louise, je vais vous accompagner, et vous demanderai de vous détourner de votre chemin pour me mener à l'arbre endiablé. Je veux le voir de mes deux yeux, de façon à éviter toute méprise. Attendez-moi un brin : le temps d'avaler ma soupe et nous partons ensemble.

Le soleil était encore assez haut dans le ciel, lorsque la vilaine femme revint à la chaumière.

Anémone qui, cent fois déjà plantant là son rouet, s'était précipitée à la porte pour voir si elle n'arrivait pas, distingua soudain comme une voix lointaine qui chantait. Sur le seuil, elle prêta l'oreille : oui, quelqu'un venait là-bas, quelqu'un dont le cœur sans doute était joyeux.

Elle écouta encore, puis tout à coup blêmit : « Mon Dieu, mais c'est sa voix; oui, c'est bien elle. Elle chante! Bonne Sainte Vierge, quelle méchanceté a-t-elle encore inventée ? Quel malheur m'a-t-elle préparé ? »

Derrière les arbres, la chanson, sans cesse plus proche, semblait une réplique aux angoisses de la jeune fille.

L'air était vieillot, guilleret :

5o CONTES MAUVES DE MA MÈRE-GRAND.

« Au rendez-vous, le lendemain, Mon bel ami ne vint...

Qui me rendra,

Landerirette, Mon ami que j'adore?

Qui me dira,

Landerirette, Si dois l'attendre encore?

Qui me dira,

Landerira, Si jamais reviendra?

Landerirette, landerira. n

Et la mégère déboucha dans la clairière, lançant à plein gosier ses dernières roulades.

— Ah, ah, te voici, belle esseulée, se moqua-t-elle. Je gage que tu ne m'attendais pas de si tôt?... ni de si belle humeur... Mais pourquoi ce visage d'une aune ?

Qu'y a-t-il de nouveau ici?... rien? Alors, que signifient, cette figure , ces yeux pleurards , solte mijaurée? Fi donc, au lieu de sourire à sa bonne maman qui revient au logis?... Allons, je veux,

parce que je suis contente, que tout le monde aujourd'hui soit content comme moi. Gai, gai, fais

LA FILLE AUX LOUPS

risette, Anémone, ma mie, car je te permets de sortir... et dès qu'il te plaira.

La jeune fille ne se le fit pas répéter deux fois; elle remercia, jeta son fichu sur ses épaules et partit en courant, sans même pensera mettre son bonnet.

Elle parvint hors d'haleine à la clairière, tira de son sein la Boule de Jade et la cogna contre l'arbre. Généreux parut; c'est à corps perdu qu'elle se jeta dans ses bras. Elle riait et sanglotait tout ensemble.

— Ah, mon ami, mon seul ami, pardonne-moi, je suis folle... mais cette maudite femme... avec sa chanson... avec sa gaîté... m'a tourné la tête... J'avais une peur atroce de ne plus te revoir, jamais! Mais, Dieu soit loué, tu es là, bien à moi, mon cher, cher Généreux! Ah, que mon cœur me fait mal...

D'instinct, parce qu'elle se sentait défaillir, elle chercha de ses yeux les yeux de celui qu'elle aimait et d'où pour elle émanait toute vie. Elle s'effraya de les rencontrer tristes infiniment.

— Oh, mon Dieu, qu'as-tu ? Pourquoi ce regard triste? Ah, je t'en supplie, fais sourire tes yeux. Dis-moi que rien ne nous menace... Calme-moi... Parle, démens le deuil de tes regards...

Le prince parla d'une voix que faisaient sourde les larmes contenues.

— Hélas, ma fleurette chérie, ma bien-aimée, hélas!... Es-tu courageuse?

— Oui, témérairement pour tout ce qui est toi. Parle !

— Tu seras forte ?

— Je le suis ; parle vite !

— Anémone, mon amour, regarde-moi bien ; oui, de tous tes regards. Que nos yeux se quittent aujourd'hui le moins possible... Écoute sans défaillir... Nos yeux, nos yeux qui s'aiment tant... eh bien, ils seront longtemps oui, longtemps sans se revoir.

— Ah, Dieu, tu me quittes?

— Je ne te quitte pas, ma chérie, on m'arrache à toi... Qui?... Ta marâtre. Oui, laisse-moi te dire. Ne te tords point les mains, ne gémis pas, calme-toi, ne souffre pas ; écoute : le plus horrible est dit, maintenant. Oui, on nous sépare ; c'est vrai, on nous éloigne l'un de l'autre... mais nous nous reverrons, et c'est d'espoir que je veux te parler; qu'il faut que tu me parles à ton tour, car, moi aussi, j'ai mal... bien mal...

Ils ne purent continuer; et ils demeurèrent enlacés, mêlant larmes et sanglots. Ce fut Anémone qui se reprit la première. Les yeux agrandis, la bouche résolue, elle dit :

— Mon bien-aimé, ne te laisse pas abattre, reprends courage. Regarde-moi, je ne pleure plus, je ne tremble plus. Je veux être plus forte que la destinée.

Qu'avons-nous à redouter ? Les années, les obstacles, la méchanceté des hommes ? mais ce n'est rien, cela, puisque nous nous aimons! Va, Généreux, je serai ta femme. Tel tu quitteras mon cœur ici, dans cette forêt, tel tu le retrouveras, je te le jure, Dieu seul sait quand et où.

— Anémone, ma chère fleurette, comment ferai-je pour vivre sans tes yeux chéris, loin de la pureté de tes lèvres? N'étions-nous pas déjà assez éprouvés, tous deux? Anémone, dire que je ne te verrai plus!...

Il serra les poings, le désespoir crispa son visage.

— Ah, Généreux, supplia Anémone, courage, le temps passe... D'une voix raffermie il reprit :

— Oui, tu as raison, mon amour, je veux être fort, je le suis. Pardonne-moi cette faiblesse, mon esprit s'égarait, car te perdre, vois-tu, te perdre... Mais c'est fini maintenant, j'ai du courage. Ecoute donc, puisqu'en effet le temps presse. Ton cœur, ma fleurette, ne t'avait point trompé. Tysrem, l'enchanteur, est venu vers moi, ce matin. J'ai entendu de sa bouche que ton horrible marâtre, ayant appris, je ne sais comment ni par qui, notre secret, a décidé le maître-forestier à me faire abattre... Ne tremble pas; ne crains rien : je serai sauf... Ecoute sans larmes ni faiblesse... Oui, ils vont venir m'abattre, tout à l'heure peut-être, mais ce n'est pas sur moi qu'ils frapperont, car Tysrem m'aura emporté loin d'ici. « Sache, Prince, m'a-t-il dit, que ton salut dépend non seulement de toi, mais encore de celle qui une fois déjà a réussi à te rendre ta forme humaine. Si tu trahis son amour, si elle parjure le sien, c'est fait de toi, tu m'appartiens à jamais! Quant à ta nouvelle retraite elle est à des milliers de lieues d'ici. Avant qu'Anémone y parvienne j'aurai grandement loisir de t'en choisir une autre plus mystérieuse encore et plus lointaine! »

— Je saurai t'y rejoindre, fût-elle au bout du monde. Ma chère Boule de Jade m'y conduira ; ne doit-elle pas me guider vers mon bonheur ? Et mon bonheur c'est toi. Alors, tu vois bien, Généreux, que nous nous reverrons! Quant à trahir nos serments?... l'un ou l'autre... toi ou moi?... ah, mon Généreux, comme il nous connaît peu, ton misérable enchanteur.

Elle souriait maintenant, transfigurée. Le prince la contempla quelques instants en silence :

— Que tu es belle, Anémone! Ah, laisse-moi te regarder longtemps encore; et puis, parle-moi; donne-moi tes mains ! Que mes yeux gravent à jamais dans mon âme ton cher et pur visage ; que mon oreille fixe dans ma mémoire la musique de ta voix; que je sente pour des mois, des années, la douceur de tes doigts que pressent les miens.

LA FILLE AUX LOUPS

— Je t'aime, Généreux, je n'aurai d'autre amour que toi. Ils s'étaient assis sur un tronc d'arbre jeté bas par l'orage.

Elle lui répétait ces paroles, les mêmes sans cesse; il écoutait, la contemplait à grands yeux extasiés.

— Anémone, dit-il enfin, voici l'heure où je vais pour la dernière fois redevenir chêne. Avant de me quitter, arrache-moi un morceau d'écorce et garde-le en souvenir de moi. A mesure que notre réunion se fera plus proche, tu le verras devenir de bronze, d'argent, puis d'or.

— Hélas, mon cher Généreux, en échange de ton talisman, que pourrai-je te donner ? Je n'ai rien de magique à t'offiïr. Mais, tiens, coupe-moi cette tresse de cheveux et garde-la. Qu'elle te fasse souvenir de la pauvre fille qui, ne possédant au monde d'autre bien que son cœur, te l'a donné dans sa pureté.

Le prince, avec son coutelas trancha une des longues nattes d'Anémone; il la noua autour de son poignet après l'avoir baisée dévotement. lisse levèrent.

— Adieu, Anémone, je t'aime et t'aimerai toujours.

— Adieu, Généreux, je suis tienne à jamais.

A peine eurent-ils le temps de s'étreindre une dernière fois que le prince était redevenu chêne.

Anémone glissa sur les genoux; elle éleva ses mains jointes vers le ciel :

— Beau chêne, dit-elle en pleurant, adieu! je ne viendrai plus vers toi, les pieds joyeux, le cœur sautant d'amour. Demain, tu tomberas sous la cognée, et demain Anémone sera loin d'ici. Adieu, tout ce qui fut témoin de la vie de mon cœur, toi, douce clairière dont je chéris chaque brin d'herbe, vous tous, arbres amis, qui formiez autour de notre bonheur comme un mur bienveillant de verdure. Je ne vous verrai jamais plus sans doute. Que je vous contemple encore, avant de m'en aller de vous.

Elle promena comme une caresse circulaire un lent regard sur tout ce qui l'entourait. Puis, se relevant, elle s'approcha du chène-roi.

— Généreux, dit-elle, qu'il soit fait selon ton désir.

Elle avait ouvert son couteau. D'une main tremblante, elle entama le bois, il lui sembla que l'arbre frissonnait; et, quand elle arracha le morceau d'écorce, un soupir tomba de la cime, et la blessure saigna.

Anémone poussa un cri de douleur :

— Mon Dieu, Généreux, faut-il que tu souffres par moi !

Elle se haussa vers la plaie, y appliqua ses lèvres... et, sous ce baiser, le sang tout à coup s'arrêta.

— Adieu, mon amour, adieu ! cria-t-elle

D'une étreinte désespérée elle se pressa contre le chêne-roi, puis, s'arrachant courageusement à lui, elle s'enfuit sans tourner la tète.

ette nuit-là, Anémone ne reposa guère. Réfugiée sous le manteau de la cheminée, tandis que dormaient le bûcheron et sa femme, elle avait en secret rallumé le lumignon et, à sa lueur fumeuse, elle tirait l'aiguille, versant autant de larmes qu'elle cousait de points. D'un carré de toile bise, elle se fit un petit sac où elle enferma le sifflet d'opale, la Boule de Jade et le morceau d'écorce. En ayant tiré les coulisses, elle le suspendit à son cou, puis passa en revue ses quelques hardes. Elle reprit ici une couture, remit là une pièce, affermit cette boucle, reprisa cet accroc et ne se coucha qu'au petit jour : l'aube barbouillait de rose sa fenêtre, comme elle soufflait son lumignon.

Elle dormit sans un rêve et tout d'un somme. Elle n'entendit pas son père quitter la chaumière; ce fut la mégère qui l'éveilla, comme le soleil était déjà haut dans le ciel :

— Bon Dieu, quelle mine tirée! Qu'as-tu donc, sotte bête? On dirait ma parole, que tu t'amuses à pleurer en dormant. Tu as les joues toutes couturées de larmes. Allons, debout! va me rincer à grande eau le chagrin de ta figure. Et puis, fais-toi belle. Quelque chose me dit que ce jour-ci comptera dans ta vie, Anémone,., oui-dà... je te laisse la surprise du reste.

Et, comme la jeune fille s'était mise sur son séant, elle lui éclata au nez d'un rire grossier, puis s'en fut par la chambre, en chantant ironiquement :

« Qui me rendra,

Landerirette, Mon ami que j'adore?

Qui me dira

Landerira, Si jamais reviendra?... »

Anémone se mordit les lèvres pour ne pas lâcher les sanglots qui l'étranglaient.

Elle enfila sa cotte de grosse laine, sortit, tira au puits un grand seau d'eau et y plongea son fin visage, ses bras minces. Au contact de cette fraîcheur, elle eut un long frisson, grelotta quelques instants ; puis vint la réaction qui lui mit le sang aux joues, le rose aux lèvres, l'éclat aux yeux.

Toute ragaillardie, elle rentra manger son croûton de pain sec.

Elle n'avait plus envie de pleurer ; sa bouche s'éclairait d'un sourire mélancolique. I lie songeait que dans quelques heures elle serait loin du foyer paternel, et un regret montait à son cœur. Bien qu'elle eût pourtant vécu entre ces pauvres murs de longues heures de misère, elle n'acceptait pas sans une grosse émotion l'idée de ne plus les revoir demain ni jamais peut-être. Elle considérait les objets familiers comme si elle les voyait pour la première fois; elle les enveloppait d'un long regard, leur disait mentalement adieu. Elle oubliait sa méchante belle-mère, n'entendait plus ses couplets railleurs, ses allusions perfides.

Le ménage achevé, elle sortit et fit une dernière fois le tour de la chaumière. Elle regarda avec attendrissement le toit chargé de mousse; sur le faîtage, des ravenelles étalaient face au grand soleil la laque de leurs pétales; des moineaux piaillaient. Elle parcourut le grenier, le bûcher, le cellier, à pas pensifs, comme si elle marchait à travers des tombes. Puis elle poussa la porte moisie du jardinet et entra. Une bouffée de souvenirs l'assaillit : c'était Gris-Gris, la queue dardée en glaive, l'échiné en arc, ronronnant au-devant d'elle; puis, là-bas, sur le banc vermoulu, une femme assise la regardait venir, avec une douceur infinie... « Maman, ma maman! » Toute sa petite enfance tenait entre les bras de cette ombre chérie. Oui, c'était bien ici que la morte aimait s'asseoir, c'est bien ainsi qu'elle se posait; et ce romarin!... elles l'avaient planté, toutes deux, autrefois : Anémone n'avait pas cinq ans alors, mais elle se rappelait... Elle en cueillit un brin, le cacha dans sa poitrine, et quitta le jardinet sans un regard en arrière.

— Au revoir, madame, dit-elle sèchement, après qu'elle eut noué sur ses cheveux l'unique mouchoir fin qu'elle possédait — c'était un cadeau de son père.

— Holà, manante, te voici partie bien vite. Sais-tu que c'est jour de lessive aujourd'hui... Qui fera ta besogne? Est-ce ton bel empanaché, ton chevalier au chêne, qui viendra savonner à ta place ?... ah... ah... ah... !

Elle s'attendait à voir Anémone bondir. Celle-ci la toisa d'un long regard tranquille et s'éloigna sans daigner répliquer. Sur le seuil l'autre lui criait :

— Gageons, que tu ne resteras pas dehors aujourd'hui aussi longtemps que de coutume.

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