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LA FILLE AUX LOUPS
Anémone, se retournant, lui jeta un sourire de pitié.
— ■ Oui, va, ricane, insolente, sorcière! cria-t-elle. « Tel s'en va en riant qui revient en pleurant! » ah... ah... ah...! Elle se mit à chanter à tue-lête :
« J'aimais un joli chêne, Que mon cœur, mon cœur a de peine I J'aimais un joli chêne, L'ont jeté bas les gens,
Rataplan, L'ont jeté bas, les gens ! »
Mais, comme Anémone, de son même pas tranquille, allait disparaître au fond du sentier, elle s'élança sur ses traces, après avoir vite fermé la porte de la chaumière : « Il faut que je la voie et l'entende souffrir; je veux m'offrir ce doux spectacle tout à loisir. Que va-t-elle dire, faire, lorsqu'elle apercevra son grand benêt de chêne couché tout de son long par terre? Mon cœur en frétille d'aise !... Et quand elle verra son père; qu'elle apprendra que son beau galant est tombé sous sa propre cognée... ! Ah! vengeance, douce vengeance... Mais que fait donc cette fille du diable ? »
Anémone marchait vite maintenant; elle tournait le dos à la clairière au chêne; chaque pas l'en éloignait. La mégère cependant ne s'en étonna pas autrement. Tout en se défilant avec soin derrière le dos de la jeune fille, elle pensait : « Encore des détours qu'elle fait pour me dépister. Va, ma belle, va ton petit bonhomme de chemin, droit ou de travers, je sais bien où tu veux aboutir. Tes malices sont cousues de fil blanc ! »
Elles marchèrent ainsi deux bonnes heures, l'une suivant l'autre; et la méchante commençait à s'inquiéter, lorsqu'Anémone tout d'une pièce se retourna :
— Oh, oh, madame, je vous ai vue. A quoi bon vous cacher dans cette enfoncée de verdure ? Il y a beau temps que je vous savais derrière mes talons... allons, sortez de votre cachette... mais sortez donc !
Comme la mégère cependant ne bougeait point, la jeune fille fit quelques pas dans sa direction. Elle la trouva accroupie, toute penaude, dans un hallier.
Se voyant découverte, elle abandonna sa retraite et se rua sur Anémone, les ongles en avant.
— Prends garde, rugissait-elle, le visage tordu par la haine.
D'un saut de côté, la jeune fille l'évita, mais, comme une bête furieuse, la belle-mère revint sur elle au galop, tète basse, les dents grinçantes, prêtes à mordre,
Anémone se dérobait à cette furie par une course en zig-zag. L'autre écumait de ne la pouvoir saisir.
Soudain, un coup de sifflet formidable fit taire la forêt tout entière : les oiseaux cessèrent de chanter, les insectes de bourdonner, le vent de souffler, les feuilles de bruire; la mégère elle-même s'arrêta, la bave aux mâchoires, ses cheveux coulant en serpents noirs sur ses épaules.
El l'on n'entendait plus rien qu'un frémissement, sans cesse plus proche et qui semblait arriver du fond de
l'horizon : c'étaient les loups qui accouraient, obéissants au sifflet d'opale.
Ils débouchèrent en trombe dans l'allée, et vinrent, le poil fumant, se frotter le long des jambes d'Anémone. Les dents du Noir étincelaient, les yeux du Blanc flamboyaient; tous deux ouvraient une large gueule, et leur langue était longue, rouge, haletante...
À leur vue, la mégère, poussant un cri d'épouvante, voulut fuir, mais la jeune fille commanda :
— Empêchez-la de bouger, mes chers loups!
Un bond simultané plaça le Noir à gauche, le Blanc à droite de la mauvaise femme. Ils dardaient vers elle des regards terribles et gourmands, et ils hurlaient
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LA FILLE AUX LOUPS
à petits coups de gueule brefs, aigus, comme aboient les chiens qui convoitent une friandise.
La mégère, tombée sur les genoux, livide, balbutiait :
— Pitié... pitié... laisse-moi vivre, au nom de ta mère Anémone... pitié... au nom de Dieu!
La jeune fille ne put, devant tant de lâcheté, se défendre d'un mouvement de dégoût. Pourtant elle répliqua d'une voix calme :
— Point n'est besoin, madame, d'invoquer ici le nom de Dieu ni celui de ma mère. Mon intention n'a jamais été de vous faire du mal. Vous m'attaquiez, j'ai appelé à ma défense mes fidèles amis. Certes, il me serait facile de me défaire de vous : mes loups attendent; sur un signe de moi, ils dévoreraient votre chair toute vive, et leurs mâchoires ne laisseraient ni une once de votre corps, ni un fil de votre cotte...
— Anémone!... pitié... pitié...
— Mais ce signe, je ne le ferai pas, poursuivit tranquillement la jeune fille. Un cœur bien né dédaigne la vengeance; c'est affaire aux âmes de votre trempe, madame. Vous m'avez fait bien du mal, et je vous tiens aujourd'hui à ma merci, vous étreignez mes genoux, baisez la boue de mes sabots... Je pourrais vous châtier, eh bien, je ne le ferai pas. A Dieu seul appartient le droit de vous punir. Relevez-vous, je vous abandonne à sa main; il saura, s'il lui plaît, faire justice de vous. Allons, relevez-vous, vous dis-je.
Glacée d'effroi, les yeux béants, la mégère demeurait à deux genoux sur l'herbe, levant vers la jeune fille ses mains jointes.
Celle-ci l'aida avec fermeté à se mettre debout.
— Pardon, balbutiait-elle... grâce... pardon...
— Demandez pardon à Dieu, madame, non à moi, lui seul est notre juge ici-bas et dans le ciel. Adieu, madame, que sa volonté s'accomplisse sur vous comme sur tous... Mais j'y songe ; vous êtes à deux bonnes lieues au moins de la demeure de mon père. Dans l'état de faiblesse où je vous vois, vous n'y sauriez parvenir avant la nuit tombée. Que dirait-il à son retour, s'il trouvait porte close et maison vide ? Il est homme d'habitudes, et entend voir, quand il rentre, couvert mis et soupe sur table. Je vais donc, madame, vous faire reporter au logis : Holà, Noir, saisistoi de cette femme et l'emporte chez elle ? Tu la déposeras courtoisement à sa porte, sans lui faire le moindre mal. Tu reviendras ici, ta mission terminée.
— Je ne veux pas... j'ai peur... je ne veux pas! hurlait l'autre.
Mais le Noir ouvrit les mâchoires : d'un revers de gueule, il la jeta en travers de son échine ; elle s'évanouit.
Il partit en coup de vent, bondissant comme un lévrier.
En moins de temps qu'il n'en faut pour clore un œil, il parvint à la clairière où demeurait le bûcheron. Il jeta bas la mégère et la regarda de ses yeux flambants.
11 passait sa langue sur ses babines. « En vérité, se disait-il, elle est jeune encore, et tendre, et bien en chair. Foi d'honnête bête, elle ferait un fameux repas pour un brave homme de loup comme me voilà! Ma maîtresse est bien trop belle âme... Pardonner à ce monstre... ! Je lui eusse donné comme tombe les estomacs de mes deux loups, moi! »
Tout en grommelant de la sorte, il la secouait, la tiraillait, sans parvenir à la ranimer.
« Attends, pensa-t-il, je vais te faire payer ta chevauchée au loup, mauvaise bête, cela te réveillera peut-être. »
11 la saisit aux cheveux, la traîna par cailloux et épines à travers toute la clairière jusqu'à la maisonnette. Il la jeta rudement contre la porte; et, satisfait de lui voir les vêtements en loques, le visage et les bras zébrés d'égratignures, il lui fit pour adieu une horrible grimace, et repartit comme une flèche.
Le Noir eut vite fait de rejoindre Anémone. Il lui rendit compte de sa mission, sans toutefois se vanter de la vengeance qu'il avait exercée contre la vilaine bûcheronne.
— Or ça, mes amis, dit la jeune fille, tenons conseil.
Elle leur dit son intention de suivre la Boule de Jade jusqu'où il lui plairait de la conduire, fut-ce même au bout du monde.
Tous trois discutèrent alors sur la façon la plus rapide et la plus commode de voyager. Ils tombèrent d'accord pour décider qu'Anémone ferait l'étape en chevauchant alternativement les loups, deux heures l'un, deux heures l'autre.
— En route, donc, et sans tarder, dit Anémone.
— Un instant, maîtresse, hurla le Noir qui décidément était le plus éloquent et le plus hardi des deux, rappelle-toi que loups nous sommes et que, ma foi... nous avons faim, grand faim, ne t'en déplaise.
— Je suis impardonnable de n'avoir point pensé à vos estomacs. Mais, hélas, que vous donnerais-je, mes pauvres amis?
■ — Rien que la permission de nous éloigner un instant, maîtresse. Dès que tu nous voudras à nouveau près de toi, siffle-nous.
— Soit.
Anémone posa le sifflet d'opale sur son front et prononça : « Au loin! » Les deux compères disparurent.
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LA FILLE AUX LOUPS
Au bout d'une demi-heure, Anémone les rappela. Ils accoururent fidèlement en un galop d'enfer. Le Blanc portait dans sa gueule une poularde rôtie, le Noir une miche de pain blanc.
— Voici, maîtresse : à table! Le voyage sera long, il sied de prendre des forces.
La jeune fille, en voyant son dîner arriver, Dieu sait d'où, pensa qu'elle avait ma foi très grand faim. La volaille sentait si bon qu'elle
la découpa sur l'heure, et l'attaqua à belles dents.
Ravis, ses loups la contemplaient. Quand elle fut rassasiée, elle les remercia, puis, tandis qu'en deux coups de gueule ils avalaient les restes, elle tira de son sein la Boule de Jade, traça le cercle et tourna trois fois en chantant :
« Jade vert, jade luisant, Tourne, vire, tourne; Jade vert, jade luisant, Guide-moi, roule devant. »
k peine avait-elle achevé le couplet magique que la Boule merveilleuse prenait sa course à travers bois.
— Vite, vite, maîtresse! hurlèrent les deux bêtes.
Ils partirent. Le Jade menait un train d'enfer. Les loups allongeaient, allongeaient, n'ayant pas trop de leurs quatre pattes pour le suivre.
Ils allèrent ainsi des heures et des heures. La nuit tomba : le Jade se fit phosphorescent, le Blanc alluma ses yeux. Et la chevauchée se poursuivit, fantastique, à travers champs, prés, vignes, par monts, par vaux.
Les loups, le poil couché, fendaient l'air avec un bruit de cascade; les cheveux d'Anémone claquaient au vent. Enveloppés d'ombre, nos voyageurs demeuraient invisibles pour le passant attardé qu'ils croisaient. Celui-ci ne distinguait rien d'eux qu'un disque lumineux fonçant, sikncieux, dans le noir, et que poursuivait, haletante, une double traînée de clarté.
Enfin, la Boule s'arrêta, sauta dans la main d'Anémone qui, après l'avoir gentiment embrassée , la remit dans son sac à coulisses. Le Blanc promena ses yeux circulairement, afin de reconnaître le lieu où les avait amenés la fantaisie du Jade : rien qu'un océan d'herbes endormies, une plaine qui semblait infinie.
— Que nous importe après tout d'être ici ou là, dit Anémone. Éteins tes yeux, mon cher Blanc, ils pourraient inquiéter les gens, s'il y en a dans les environs. Endormons-nous vite, nous tombons de fatigue. Demain il fera jour.
Mais, comme la terre était humide, les loups ne voulurent point que leur maîtresse s'y étendit. Ils se couchèrent tout de leur long, h-i faisant de leurs deux corps une sorte de lit où elle sommeilla jusqu'au petit jour. Une alouette qui, piquée droit au-dessus d'eux en plein ciel, récitait au Créateur sa prière du matin, les éveilla.
Devant leurs yeux, à deux heures de marche environ, une ville se dressait.
Un clocher pointu comme un hennin émergeait d'un moutonnement de toits. Le soleil qui se haussait à l'horizon plaquait sur toutes ces ardoises de larges touches miroitantes d'or et de rose. La muraille grise de l'enceinte semblait le rebord d'un gigantesque plateau supportant la cité.
— Que c'est beau! s'écria la jeune fille; et que j'aimerais voir cela de près, mais ma Boule de Jade me permeltra-t-elle d'y entrer?
Elle tira la sphère magique, la posa sur le sol. Lorsqu'elle eut accompli les rites prescrits, elle vit celle-ci prendre son élan vers la cité. Elle roulait avec lenteur, voulant indiquer sans doute qu'on eût à la suivre à pied, ce que fit Anémone.
Le soleil s'était levé et, radieux, jetait au-devant des voyageurs l'éblouissante poussière de ses rayons. La jeune fille entre ses deux loups, le Blanc à droite, le Noir à gauche, semblait marcher dans une gloire.
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Un archer montait la garde à la porte de la ville. Engourdi par le froid nocturne, les yeux encore barbouillés de sommeil, il les vit venir.
II lui sembla que cette triple apparition s'approchait, portée sur un nuage d'or. — Aux armes! cria-t-il en se signant.
Il y eut grand remue-ménage dans le corps de garde, des soldats sortirent, bouclant leur baudrier, traînant leur arbalète.
Ils s'alignèrent, puis, talons joints, raidis, le nez haut, demeurèrent immobiles.
Et c'est ainsi qu'Anémone et ses loups furent reçus avec les honneurs réservés au seul gouverneur de la place.
Elle ne s'en étonna pas autrement, croyant qu'il était d'usage d'accueillir ainsi chaque voyageur. Elle regardait curieusement les uniformes avec un joli sourire
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amusé, serrant dans sa main la Boule de Jade qui était revenue s'y placer. Le Noir et le Blanc l'encadraient, battant gravement de la queue.
— Double bélître, s'écria l'officier, en bousculant la sentinelle. Es-tu ivre de si grand matin, ou dors-tu debout, que tu fais sortir le poste pour une montreuse de bêtes ?
— Je l'avais prise pour une sainte, messire, balbutiait l'autre.
— Niais! grommela l'officier en haussant les épaules. Mais comme il était galant chevalier, il enleva d'un geste large sa toques à plumes blanches, puis s'inclinant :
— Sois la bienvenue, jeune fille, dit-il. Que viens-tu faire céans?
— Montrer le talent de mes compagnons aux habitants de cette ville, messire, et gagner leur nourriture et mon pain.
— Tu arrives un peu tôt, car nos bourgeois dorment encore, la porte ne sera ouverte que dans une bonne heure d'ici, c'est l'ordre du gouverneur et je ne puis te laisser entrer avant ce temps.
— Qu'à cela ne tienne, messire, j'attendrai. Et avec votre permission, pour charmer vos yeux et dérouiller les pattes de mes compagnons, je veux vous donner un échantillon de leur savoir.
Les soldats formèrent le cercle autour d'elle. Les deux loups faisaient déjà le beau. L'officier et le sergent prêtèrent leur canne.
— Voici vos hallebardes, dit Anémone aux animaux dont les yeux pétillaient de malice. Attention de manœuvrer en dignes piquiers du Roi notre maître.
Puis, s'adressant à l'officier :
— Messire, lui dit-elle, avec un sourire qui l'ensorcela, je suis ignorante des choses de la guerre. Vous plairait-il de leur commander vous-même l'exercice? Ils vous obéiront comme à moi.
Le jeune officier commanda. Bouche bée, ses soldats regardaient : le Noir et le Blanc allaient, venaient, marquaient le pas, maniant leur canne avec ensemble, sans manquer un mouvement; ils terminèrent par une passe d'escrime.
Lorsque tout fut fini et qu'ils reprirent sur leur quatre pattes leur aplomb de loups, ce fut parmi les assistants un véritable délire. Ils applaudissaient, criaient : « Vivat! Bravo! » Les pièces blanches tombaient et tintaient comme grêle autour d'Anémone. Elle remercia avec un sourire ravissant.
Comme l'heure n'était pas encore venue qu'il lui fût permis d'entrer en ville, elle s'assit sur un haut tambour et se mit, à voix enfantine et douce, à dire à ces hommes un conte du vieux temps.
Tous écoutaient, loups et soldats, pris au charme de sa parole, à la grâce simple
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de ses poses, à la candeur du récit. Anémone était vraiment belle ainsi, ses cheveux noirs où le soleil allumait des clartés faisaient plus mat l'ivoire de ses épaules, ses mains fines se nouaient sur ses genoux. Elle se balançait avec des ondulations de fleur sous la brise; ses grands yeux ouverts sur la vision qu'elle contait semblaient comme agrandis encore. Ses paroles tombaient dans un tel silence qu'un aveugle l'eût imaginée seule. Elle avait achevé et nul n'osait bouger ni parler.
— Eh bien, messires, êtes-vous satisfaits?
Ce fut comme s'ils sortaient d'un rêve. Ils l'entourèrent, l'acclamant, la remerciant. Ils ne la laissèrent partir qu'avec de gros regrets. Encore dut-elle leur faire l'honneur de vider avec eux un hanap de vin frais, ce qui ne laissa pas que de l'écœurer un peu ; mais elle n'eût point été autrement quitte de ces braves gens. L'officier n'en finissait point de la complimenter; il la suppliait de revenir dans la journée.
— Jamais je ne repasse là où une fois j'ai passé, messire, dit-elle. Adieu !
— Mais, au moins, avant de nous quitter, jeune fille, dis-nous comment tu t'appelles, que nous puissions te nommer au bivouac, lorsqu'il sera parlé de toi.
— Oui, ton nom? comment t'appelles-tu? Ton nom, ton nom! réclamaient les soldats.
— Je n'en ai point, mes amis. Allons, adieu cette fois pour tout de bon, adieu!
Elle s'éloigna.
Quelqu'un dans la foule cria :
— Adieu, la Fille aux Loups!
Elle se retourna, souriante; le nom lui plaisait :
— Oui, soit, la Fille aux Loups!
Elle leur jeta un baiser du bout de ses dix doigts, puis s'enfuit bien vite. Toutes les lèvres, toutes les mains lui renvoyèrent son baiser, toutes les voix crièrent :
— Adieu, la Fille aux Loups !... La Fille aux Loups, que Dieu te garde !... La Fille aux Loups!... la Fille aux Loups!
Elle enfila toujours courant deux ou trois ruelles, pour ne s'arrêter qu'à bonne distance du corps de garde.
Elle s'assit sur une borne : «Ouf! » fit-elle, car elle se sentait les jambes molles et la tête un peu à l'envers : le vin sans doute en était cause.
Après avoir soufflé quelques instants elle se remit en chemin. Sur ses talons
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les loups suivaient. Les bourgeois, de nature hostiles aux errants, grognaient lorsqu'ils la rencontraient : « Conçoit-on que notre bailli laisse ainsi traîner par la ville cette graine de potence et ses deux fauves! En vérité, de nos jours, la rue n'appartient plus qu'à ces gens-là ! »
Le menu peuple au contraire souriait à cette jolie fille. Les badauds lui faisaient cortège. Ils s'assemblèrent vite autour d'elle lorsque, s'arrêtant sur la place du marché, elle leur annonça avec un gentil sourire qu'elle voulait leur donner spectacle.
Le Noir et le Blanc se montrèrent impayables de drôlerie ; dans la foule ce n'était que rires et acclamations. La séance achevée, la recette fut bonne. Anémone en la comptant était saisie de se voir si riche : « Mais, mon Dieu, pensait-elle, je gagne en quelques minutes de jonglerie trois, quatre, cinq fois autant que mon cher papa en un mois de labeur pénible! » Des larmes soudain lui montèrent aux yeux. Mais elle força courageusement ses lèvres à sourire :
— Grand merci, seigneurs et gentes dames ! dit-elle en saluant à la ronde. Puis, ramassant son argent, vite, vite, elle se déroba à la bienveillante
curiosité de son public.
Elle marchait au hasard des rues, pensive, hantée par la vision de la forêt natale, de la hutte paternelle; elle se faisait menue, ne désirant qu'une chose : passer inaperçue. Les loups, comprenant sans doute, affectaient des airs flâneurs de braves et bons chiens.
Arrivée dans un coin de faubourg à peu près désert, elle leur dit :
— Allez manger, car vous devez avoir grand faim, mes gentils bateleurs! Venez d'ici une heure me retrouver dans cette auberge. Et du fond du cœur, mes chers loups, merci de votre peine; ce sont vos talents qui me gagnent ma vie, je ne l'oublierai pas.
Elle leur montra une maison qu'une gigantesque enseigne de métal découpé désignait à l'attention des passants. Sur le fronton on lisait : « Au Sanglier d'Argent ».
— Bien, maîtresse, répondirent les loups.
Elle posa le sifflet d'opale sur son front et prononça : « Au loin ! »
En un clin d'œil ils disparurent.
La mélancolie qui pesait sur Anémone ne lui coupa pas l'appétit. Le hasard l'avait conduite chez une brave vieille hôtesse qui, cliarmée de son air honnête, la soigna comme son enfant.
La jeune fille se trouva si bien chez cette bonne femme qu'elle résolut d'y demeurer jusqu'au lendemain. D'ailleurs, maintenant qu'elle avait mangé, elle se