ILS S ASSEMBLERENT VITE AUTOUR D'ELLE
Il II'1 II • ---■■■
sentait les membres lourds, les paupières pesantes, le corps de plomb; il lui était pénible de mettre un pied devant l'autre.
Comme ses loups revenus grattaient à la porte, elle alla leur ouvrir. La bonne vieille, la voyant recrue de fatigue, la conduisit à sa chambre. Elle s'y enferma, s'allongea sur le lit et tomba aussitôt dans un profond sommeil...
Et, tandis qu'elle rêvait de Généreux, le Noir et le Blanc, tour à tour, veillaient sur elle.
it
.endant des mois Anémone alla de ville en ville, toujours suivant la Boule de Jade qui lui semblait bien indolente.
Souvent, à l'étape, elle la prenait entre ses mains et lui disait en la baisant à petits coups :
— Boule de Jade, ma chérie, vous dont la matière est lisse comme Pâme de celui que j'aime, vous, transparente comme l'eau et verte comme la mousse tendre, cher Jade couleur d'espoir, pourquoi n'avez -vous pas pitié de moi? Pourquoi allez-vous si lentement? Vous ne savez donc pas quel feu me dévore, ni combien je languis loin de mon bien-aimé. Pourtant, je vous porte contre mon cœur, vous l'entendez battre... Vous ne comprenez donc pas qu'à chaque battement il supplie : « Plus vite, plus vite, plus vite! » Boule de Jade, Boule de Jade, soyez bonne, abrégez mon tourment.
La sphère magique écoutait tout cela, mais n'en roulait le lendemain ni plus ni moins vite. Anémone suivait, le cœur rongé d'impatience.
Là où ils passaient la faveur publique les accueillait; on les connaissait maintenant par tout le royaume ; il n'était si obscur village où on ne parlât de la Fille aux Loups. Voyageurs et pèlerins contaient les tours merveilleux et l'astuce de ses bêtes; les poètes errants chantaient sa grâce, célébraient sa bonté. On disait des petits garçons « malins comme les Loups de la Fille » ; des fillettes « belles comme la Fille aux Loups ».
Anémone avait gagné déjà beaucoup, beaucoup d'argent. Elle aurait pu se vêtir de satin et de soie, rouler carrosse, avoir laquais poudrés et mettre à ses loups de larges colliers d'or; mais elle ne voulait pas. Elle était restée la même petite bûcheronnette accorte, simple, portant jupon de bure, corselet de velours, chemise de lin blanc. Elle se contentait de remplacer ce qui s'usait, prenant toujours même
étoffe, gardant même façon. Elle n'avait changé que ses sabots qui se fendillaient à la semelle; elle en avait acheté une paire en hêtre ciré, très mignonne et dont l'élégance la ravissait. Elle s'en montrait toute fière. Encore, pour ne pas les abîmer, les portait-elle souvent à cheval sur son épaule, suspendus à un lacet de cuir, tandis qu'elle trottait pieds nus. Quant à ses deux animaux, ils allaient le col libre et, ma foi, ne s'en plaignaient pas.
De l'argent qu'elle gagnait elle faisait deux parts ; l'une, la plus faible, était pour elle, l'autre pour les pauvres : c'était de beaucoup la plus forte.
« Donnez, beaux sires, et belles dames,
Pitié aux pauvres gens!
Mes loups dansent pour la misère,
Donnez aux indigents. »
disait-elle, en agitant devant chaque spectateur la sébille d'étain où sautait et tintait la monnaie.
« Donnez encore, donnez toujours!
C'est pour les pauvres mes amours.
La recetle terminée, elle courait à ses malheureux. Manchots, bancals,
LA FILLE AUX LOUPS
culs-de-jatte, infirmes, malades, estropiés de corps ou d'esprit, miséreux de tout sexe, de tout âge, l'attendaient groupés en cercle.
Debout au milieu d'eux, elle leur distribuait son argent avec les mêmes gestes qu'elle avait sur le seuil de la chaumière paternelle lorsqu'elle donnait autrefois le grain à ses poussins. Elle promenait ses yeux sur sa couvée de misère, ravie de faire le bien, le cœur tellement épanoui qu'elle oubliait souvent de réserver sa part.
Elle tournait alors sur elle-même, secouant son tablier, agitant haut les mains pour bien montrer qu'elles étaient vides, et disait :
— Je n'ai plus rien, mes pauvres gens, plus rien, plus rien du tout...
Elle s'éloignait, suivie par la bénédiction de tous ces cœurs, de toutes ces bouches. Et la renommée de ses bienfaits trottait par tout le royaume sur les jambes des petits et des grands. Il n'était personne, hormis le roi peut-être, pour qui tant de cœurs priaient.
Beaucoup la connaissaient sans l'avoir jamais vue. Les pires comme les meilleurs lui tiraient leur bonnet et les gamins, à force d'entendre parler d'elle, gribouillaient d'instinct son portrait : une bonne femme maigre comme un fil, suivie de deux bêtes à quatre pattes ; on en voyait sur tous les murs.
Elle allait, venait, de jour, de nuit, par bois, par plaines, seule ou accompagnée de ses loups, son sac tintant d'écus ou vide, sans que jamais mauvaise rencontre lui advînt. Une sorte de piété populaire s'étendait sur elle qui aimait tant les misérables. Cependant, malgré les souhaits de bonheur que tous ces gens formaient pour elle, la pauvre enfant était loin d'être heureuse.
Certaines tombées de nuit la bouleversaient. Elle pensait alors que, sous presque tous les toits, la fin du jour groupait les membres de la famille : c'était l'heure bénie du labeur achevé, du repas qui fume, du lit qui attend après la prière en commun. Elle frissonnait : « Mon Dieu, que font ceux que j'aime en ce crépuscule-ci ? Mon père que j'ai abandonné? Me maudit-il ? Me pleure-t-il? Et, toi, mon prince bienaimé, où es-tu ? Rêves-tu à la triste Anémone? M'aimes-tu toujours ? Sais-tu que la pensée de toi est autour de mon cœur comme une main fermée ? Sais-tu que jamais je ne m'endors sans ton nom sur mes lèvres ?... Hélas, mon bien-aimé, que j'ai de peine loin de toi ! »
Lorsqu'ils la voyaient ainsi, sombre, les yeux perdus, ses loups allaient à elle et posaient doucement leur long museau sur ses genoux :
— Parle-nous de lui, maîtresse, imploraient-ils, nous l'aimons, nous l'avons porté sur notre dos, sa main nous a caressés, et le son de sa voix plaisait à notre oreille quand il t'entretenait d'amour. Parle-nous de lui, maîtresse...
— Ah, mes bons loups, que je suis heureuse de vous avoir, vous, tant de fois
témoins de notre félicité. Dites, n'est-ce pas qu'il est noble, et grand, et beau...?
Les animaux approuvaient de la tête. Et son chagrin s'apaisait, puisqu'elle trouvait à qui parler de lui.
Chaque soir, elle contemplait le fragment d'écorce, présent dernier de Généreux. Elle l'examinait, le tournait, le retournait avec piété entre ses doigts.
« Hélas, disait-elle tristement, hélas, écorce chérie, morceau précieux de lui-même, quand te transformeras-tu? Quand deviendras-tu de bronze, puis d'argent, puis d'or...?»
Pauvre Anémone, combien de soirs elle devait encore poser cette question !
Un certain jour que la pensée de son père la tourmentait plus que de coutume :
« Il faut que j'aie de ses nouvelles, se dit-elle. L'inquiétude dans laquelle je vis me ronge. J'ignore tout de lui. Peut-être est-il malade ? Et si oui, s'il chôme, de quoi vit-il ? 11 ne possède point d'économies, et notre seigneur le Duc, si dur aux pauvres gens, n'est pas homme à lui avancer un écu. Mon Dieu, mon Dieu, me pardonnerez- vous ? Suis-je donc une sans-cœur que je n'ai pas pensé plus tôt à tout cela?... Serait-ce un avertissement?... Et tandis que peut-être il souffre, moi, sa fille, je ne manque de rien ici. Je fais la charité aux pauvres, sans songer que le premier pauvre et le plus digne, c'est lui! Allons, vite, au travail pour lui! »
Toute la journée elle fit danser ses loups. Les pauvres bêtes, le soir, tiraient une langue d'une aune, les pattes leur rentraient dans le corps, mais la recette avait été fructueuse. Anémone remercia ses amis en les embrassant tendrement tour à tour. Le soir, tandis qu'ils dormaient, elle empilait liards, sous, deniers, testons : elle en compta pour trente livres. Elle descendit chez son hôtesse changer cette pesante monnaie de cuivre contre cinq beaux écus doubles.
En remontant l'escalier, elle les faisait danser dans ses mains, s'amusant de les entendre tinter, de les voir tournoyer et luire, très fière aussi de se trouver si riche. En rentrant dans la chambre, elle eut un mouvement d'espiègle gaieté. S'approchant des loups endormis, elle leur fit sonner sa fortune aux oreilles; ils entrouvrirent un œil tout embrumé de sommeil. Elle les embrassa fougueusement :
— Regardez, chers loups de mon cœur, comme nous sommes riches! Croyezvous que nous gagnons de l'argent, nous trois, hein! Trente livres! L'eussiezvous pensé, mes louveteaux ? Trente livres, vous dis-je, en beaux écus trébuchants et tintants! Jamais mon bonhomme de père n'en aura vu tant à la fois! Et maintenant, rendormez-vous, mes pauvres harassés, et pardonnez-moi de vous avoir réveillés, j'étais trop contente, tant pis !
Les animaux se rendormirent, tandis qu'un sourire indulgent relevait leur babine. Anémone retira de ses épaules le mouchoir brodé qu'elle tenait de son
père; elle l'étala, y déposa ses écus, puis le noua solidement par les coins.
— Dormons, maintenant, dit-elle.
Elle alla pousser le verrou, puis, s'étant dévêtue, elle tira sur elle les hauts rideaux de l'alcôve, après avoir donné d'une tape légère le bonsoir à ses loups.
Le lendemain, elle s'éveilla dès l'aube. Ses deux compagnons procédaient déjà à leur toilette, se léchant à larges coups de langue les pattes et le poitrail.
— Bonjour, gentils amis, leur dit-elle. Qui de vous s'offre à me faire une longue, longue course ?
— Moi, répondirent-ils ensemble.
— Eh bien, pour ne pas faire de jaloux, nous allons tirer à la courte paille. Celui qui aura le brin le plus long partira.
Le sort désigna le Blanc.
— Que faut-il faire, maîtresse? demanda-t-il, pendant que, de joie, sa queue battait une mesure vive.
— Voici. Mon cœur est tant inquiet de mon père que je ne puis plus durer sans avoir de ses nouvelles. Va donc vers lui, porte-lui ce mouchoir, et reviens aussitôt me dire fidèlement l'état dans lequel tu l'auras trouvé. La route est longue, je le sais, mais tes jambes sont prestes. Fais vite, mais attention surtout de ne pas lui causer de frayeur. Ne t'avise pas de lui sauter au cou à la manière des chiens, pour l'accabler de caresses. N'oublie pas que tu es loup, objet de terreur pour les hommes, ne va pas me le faire mourir de peur
— N'ayez crainte, maîtresse, je saurai me présenter.
Le Blanc saisit dans sa gueule le mouchoir aux écus, et, ne s'embarrassant pas de filer par la porte, il sauta par la fenêtre. Il tomb i dans la rue entre une marchande d'herbes et un portefaix, les bouscula d'une ruade et disparut en trombe.
11 lui fallut courir des heures pour parvenir à la forêt où bûcheronnait le père d'Anémone. II la parcourut plusieurs fois en tous sens et finit par découvrir celui qu'il cherchait. Ayant jeté bas un arbre, le brave homme avait laissé choir sa cognée et essuyait à deux mains la sueur qui trempait son visage. Il s'assit sur la souche fraîche coupée, souffla quelques instants, puis tira de son bissac une gourde de terre cuite, de la viande et un morceau de pain. II se mit à manger.
Tapi dans un fourré, le Blanc l'observait : « Laissons-le achever son repas avant de nous présenter, se dit-il ; l'homme, comme le loup, doit être meilleur quand il a l'estomac plein. »
Il déposa dans un creux de broussailles le mouchoir aux écus, puis, à coups de gueule prudente, cueillit des fleurs. Tant bien que mal, il en fit un gros bouquet : chèvrefeuilles, muguets, violettes et narcisses, puis revint à son embuscade.
Le bûcheron, ayant à larges rasades fait descendre son dîner, rêvassait, les yeux mi-clos, un peu engourdi, dodelinant lourdement de la tête.
Soudain il sursauta, se frotta les yeux, ahuri. Il tenta de se lever, mais ses jambes flageolaient, molles comme étoupe. Force lui fut de demeurer là, affalé, sans avoir même l'idée de pousser un cri.
Une bête, sortie de la verdure, venait à lui, cérémonieusement.
C'était une manière de grand chien blanc qui marchait en faisant le beau. Il portait sur la tête une couronne de lierre, entre ses pattes de devant une gerbe de fleurs, dans la gueule un linge blanc. Dès qu'il aperçut l'homme il fit une profonde révérence; trois pas encore, puis une autre; trois pas, une autre encore. 11 laissa alors tomber mouchoir et bouquet, posa une patte sur son cœur, puis, la queue en panache, les oreilles droites, il s'inclina jusqu'à terre avec une majestueuse gravité.
Ces politesses achevées, un coup de reins le remit d'aplomb sur ses quatre pattes. 11 fit demi-tour, poussa un hurlement joyeux, se ramassa et d'un bond fantastique, franchit le mur verdoyant qui barrait la clairière; il disparut.
Le bûcheron n'avait pas encore repris son souffle, tant la stupeur le tenait. Il bredouillait, plus estomaqué qu'épouvanté: « Ah bien!... ah ça!... par exemple!... en voilà une aventure'... » Et son
LA FILLE AUX LOUPS
imagination travaillant il continua son monologue : « Seigneur, mon Dieu! avezvous vu ce chien, ce loup, cette bête plus haute qu'un ours, et si blanc, si noble de tournure, si rompu aux belles manières... Ce doit être au moins quelque grand seigneur, duc, prince ou roi enchanté... Mais, voyons ce qu'il a laissé choir. »
Il s'approcha avec méfiance. Avant de ramasser le mouchoir, il fit quatre ou cinq signes de croix et marmotta Voraison contre les esprits sylvestres qu'il tenait de sa grand'mère. a Mon doux Jésus ! mais ce sont cinq écus de six. livres, de bel et bon argent I Et neufs, et bien frappés aux armes du roi notre sire. » Ses mains tremblaient : « Te voilà, bonhomme, assuré désormais contre chômage et maladie. Bénie soit cette honnête bête blanche!... » Il tira son bonnet, s'agenouilla et en bon chrétien remercia Dieu. Tandis qu'il priait, ses yeux se fixèrent sur le mouchoir qu'il avait à peine considéré jusqu'alors. Il le reconnut comme étant celui qu'il avait autrefois donné à sa fille. Ce fut comme s'il recevait un grand coup contre le cœur... II comprit soudain : a Cette bête blanche vient sûrement de sa part, se dit-il... » Son esprit droit et simple ne chercha pas plus loin. Son enfant lui faisait savoir à distance qu'elle ne l'oubliait pas. Peu lui importaient les circonstances et que le messager fût homme ou loup. Il songea qu'elle devait être parvenue à la fortune pour lui faire tenir un si riche présent, et son cœur s'épanouit d'aise : « Ma chère petite fille... ma douce Anémone... mon enfant chérie... » répétait-il en versant des larmes, tandis que sa main droite, d'un geste machinal, allait et venait, comme si elle caressait les cheveux bruns d'une petite fille agenouillée près de lui...
Pendant ce temps, le Blanc, gueule ouverte et langue ballante, franchissait monts, plaines, forêts, vallons. Il atteignit les portes de la ville comme descendait la nuit! On venait tout juste de relever le pont-levis. Il franchit le fossé d'un bond ; deux archers baissaient la herse : il alluma brusquement ses yeux, les darda sur l'un, puis sur l'autre et leur glissa entre les jambes, tandis qu'ils se tâtaient, éblouis...
Une seconde après, il grattait à la porte d'Anémone.
— Bonjour maîtresse, dit-il, chasse tes papillons noirs. J'ai vu ton père ; il paraît bien allant : je lui ai trouvé le teint fleuri, l'œil vif, et bon appétit, ma foi... Il a semblé plus surpris qu'effrayé de me voir...
Et le Blanc raconta par le menu les détails de sa visite.
Anémone en fut toute ragaillardie.
e lendemain, ils se remirent en roule au gré du Jade. Trois semaines après, ils entraient dans la capitale du royaume.
C'était une puissante cité, célèbre par un long passé d'art et de gloire. La Fille aux Loups ne se lassait pas d'admirer le luxe des maisons et la splendeur des monuments. Elle allait, le nez en l'air, ayant chaussé ses sabots, défripé sa jupe et rangé sagement ses mèches. Sur ses talons qui faisaient flic, flac, ses loups suivaient, fort mal à l'aise d'ailleurs, tant li foule les serrait de près. Anémone, cheminant droit devant elle, ignorait les badauds qu'elle traînait à sa remorque. N'y tenant plus, le Noir, impatienté de se sentir sans cesse piétiner les pattes et marcher sur la queue, tira sa maîtresse par un pan de sa jupe; elle se retourna: un moutonnement de têtes emplissait 'avenue.
Point embarrassée du tout, elle promena sur ces gens un joli sourire, leur fit lune gracieuse révérence :
« La Fille aux Loups!... La Fille aux Loups!... * criaient mille voix.
— Pour vous servir, messires et gentes dames.
— Au carrefour! au carrefour!
Elle se trouva portée plutôt qu'elle n'alla jusqu'au prochain croisement de rues. Devinant ce que ces gens voulaient, elle traça dans l'air un cercle avec sa baguette. Des archers à cheval, craignant un tumulte, étaient accourus; ils firent ranger la foule.
— Les vieillards, les infirmes et les petits au premier rang! criait Anémone. A travers la foule les estropiés béquillaient, les boiteux gambillaient, les malades
sa traînaient. On s'écartait pour leur faire place, tandis que les gamins, jouant
des coudes, se faufdaient au premier rang. Quand tous furent installés, la Fille aux Loups commença.
Elle présentait ses bêtes avec esprit, allant, venant, voltant. Jamais elle ne s'était sentie si légère, si spirituelle.
— Bonté divine, maîtresse, que tu es belle à regarder aujourd'hui, lui hurla doucement le Noir en achevant un saut périlleux.
— Belle comme-une sainte d'église, maîtresse, renchérit le Blanc qui faisait le poirier fourchu.
C'est ce que devait également penser un seigneur de haute mine qui, campé sur son cheval, s'était arrêté pour la contempler. Un cavalier l'accompagnait, son ami sans doute, car il s'appuyait familièrement sur son épaule. La foule tournant le dos, n'ayant d'yeux que pour le spectacle, ne les avait pas remarqués. Du haut de leur selle ils regardaient, l'un distraitement, l'autre — celui qui portait le vêtement le plus riche et montait le plus beau coursier — avec une sorte de ravissement. On l'eut dit en extase, tant son visage exprimait de béatitude.
Lorsque les loups, saisissant chacun une sébille d'osier, s'approchèrent pour faire la quête et que les pièces s'abattirent comme grêlons autour d'Anémone :
— Tenez, fit le cavalier à la mine fière, en tendant à son compagnon un anneau d'or finement ciselé qu'il ôta de son doigt, prenez ceci et le lui donnez. Dites-lui en outre de venir demain au palais faire danser ses loups; tel est mon plaisir.
— Bieu, monseigneur.
II s'inclina, baisa la main qui lui remettait la bague et, poussant son cheval :
— Holà, peuple, cria-t-il, que l'on s'écarte! Place, place à la maison du Roi! D'un même mouvement toutes Jes tètes se tournèrent, tous les bonnets
s'enlevèrent, toutes les bouches s'ouvrirent; mille cris en jaillirent :
— Vive le Beau Prince! Vive Monseigneur! Vive notre gracieux prince! L'homme aux riches vêtements, au fier cheval, était en effet le fils du Roi,
surnommé le « Beau Prince », à cause de la perfection de son visage et de sa noble stature. Vous auriez en vain cherché par tous ses états gentilhomme de meilleure mine : il n'avait point son pareil. Les dames de la cour en étaient folles et le fatiguaient de leurs recherches; les bourgeoises achetaient à ses serviteurs les gants, les mouchoirs, les rubans qu'il avait portés ou touchés et les vénéraient comme reliques. Les femmes et filles du peuple y mettaient moins de façons : elles le trouvaient beau et le lui criaient à tue-tête, lorsqu'il paraissait en public; les plus riches lui jetaient des fleurs, les pauvres des baisers.
Mais le Prince se montrait aussi sombre et réservé qu'il était joli et bien tourné. Aucune ne pouvait se flatter jusqu'ici d'avoir fait battre son cœur. Il passait indifférent, à travers les hommages de toutes ces femmes, ayant pour chacune le même sourire, le même regard, les mêmes propos, et ne se montrant ni plus galant, ni plus courtois envers celle-ci qu'envers cette autre. Une telle froideur mettait le Roi son père au désespoir.
— Vous ne vous marierez donc jamais, mon fils? se plaignait-il,
— Que voulez- vous, mon cher seigneur, répondait celui-ci, il n'y a pas de ma faute, ne croyez point à mon mauvais vouloir. Eu vérité, bien que je m'efforce à vous satisfaire, je ne suis jusqu'ici parvenu à aimer personne.
Ce n'est cependant pas les prétendantes qui manquaient. Dieu sait combien on lui en avait déjà présentées : de toutes races, de toutes nuances d'yeux, de cheveux, de peau; il en avait vu défiler de toutes tailles et complexions, on avait été lui en chercher dans tous les pays de la terre. Pas une qui trouvât grâce devant lui! Lorsqu'il en avait passé en revue quelques douzaines, il se retirait en bâillant : « Que ces péronnelles m'ennuient! » disait-il à son confident, ce même seigneur qui l'accompagnait aujourd'hui et qu'on appelait « Joli Sire » car, sans être aussi beau que son maître, il ne laissait pas d'avoir fort avenante figure.
Joli Sire fendit à grand'peine le cercle des curieux.
Son cheval flairant les loups renâclait, pointait, fringuait, moite de peur Il s'approcha enfin d'Anémone et s'acquitta aussi galamment qu'il pût de sa commission.
LA FILLE AUX LOUPS
Celle-ci ayant pris la bague
doigts.
la tournait et la retournait entre ses Tout à coup elle la tendit à Joli Sire.
— Rendez ce présent à votre maître, lui dit-elle d'une voix douce, tandis que le rouge lui montait aux joues; je suis une très pauvre fille qui ne demande qu'à passer son chemin bien vite en gagnant sa vie et celle de ses bêtes. Je n'ai que faire de cet anneau. Une pièce de monnaie serait la mieux venue. Remerciez votre gracieux sire, et me laissez aller.
En vain le gentilhomme s'efforça-t-il de lui faire comprendre que les rois ont pour payer les gens d'autres façons et d'autre monnaie que le commun des mortels; qu'elle eût à accepter le bijou si elle ne voulait pas offenser le prince : peine perdue! Anémone secouait d'un geste obstiné sa jolie tête brune :
— Merci, messire, merci, gardez votre présent. Ne l'ayant pas gagné je ne veux l'accepter.
Joli Sire à la fin perdit patience :
— ■ Et que voilà bien une insolente commère! s'écria-t-il, son entêtement damnerait un saint. On voit bien, la jolie fille, que tu n'as jusqu'ici guère fréquenté de gens de qualité. Apprends que lorsqu'un prince désire, il ordonne. Assez de temps et de discours perdus. Mon maître a parlé, obéis : prends cet anneau. Et si tu tiens à ta liberté, je te conseille de ne point manquer de te présenter demain au palais royal, accompagnée de tes bêtes.
D'un geste colère il jeta la bague au visage de la jeune fille, puis, enlevant son cheval, il partit au grand trot rejoindre son maître qui s'était éloigné sans l'attendre.
Le bijou rebondit sur le pavé. Le Noir le happa au vol et le déposa dans la main de sa maîtresse. En même temps un vieux borgne tortu qui, béquilles aux aisselles, avait suivi de son œil unique toute la scène, lui dit :
— Ronne Fille aux Loups, crois-moi, conserve cette bague et te rends demain ponctuellement au palais. N'excite pas la colère des grands, car elle est dure au menu peuple dont nous sommes. Surtout ne manque pas de paraître devant le prince avec cet anneau au doigt. Agir autrement serait l'offenser. Garde-toi, de ne pas obéir aux désirs des puissants. Écoute ce conseil d'un vieux soldat qui ayant servi vingt ans sous leurs ordres, perdu pour leur gloire un œil, n'a obtenu de leur reconnaissance, en paiement de tant de misère, que deux béquilles de frêne et le droit de mendier. Fille aux Loups, ne fais pas la rebelle... Sache hurler avec les loups!
— Merci, père, je songerai à tout cela, répliqua la jeune fille.
Elle s'éloigna, après avoir comme d'ordinaire distribué sa recette aux pauvres.
Le soir, dans sa chambre d'auberge, elle interrogea la Boule de Jade.
Ayant ouvert la porte toute grande pour lui laisser libre sortie, elle traça un cercle, tourna trois fois, chanta la formule magique : la Boule ne broncha pas : « Soit, dit Anémone, je resterai. » Elle se coucha, fort triste.
Le lendemain, elle tenta à nouveau l'expérience : le Jade ne bougea pas davantage. Alors, flanquée de ses deux loups, elle quitta son logis et se dirigea d'un pas résigné vers le palais royal.
Sans avoir fait toilette, elle s'était cependant parée de son linge le plus blanc. Point de bonnet; ses cheveux, finement peignés, la coiffaient d'ébène souple; bras et jambes nues; sabots aux pieds.
Les gens disaient en la voyant passer :
— - Comme elle est douce et rose : on dirait d'un brugnon frais cueilli!
— Qu'elle est jolie! Ses lèvres sont des baies de grenade, ses yeux deux ciels profonds, ses cheveux de la nuit qui se dore.
— Regardez le velours de ses joues, la chaleur mate de son teint : on dirait une rose-thé qui marche!
Tout en cheminant, la Fille aux Loups faisait exécuter mille tours à ses bêtes, et la foule amusée se pressait autour d'elle. C'est dans cet appareil qu'elle parvint aux grilles du palais; la garde prévenue sans doute les lui ouvrit toutes grandes. Anémone se retourna encore une fois vers le peuple qui lui faisait cortège ; elle eut un charmant sourire :
— Adieu, mes bons amis!
— Vive la Fille aux Loups ! clamèrent-ils.
Elle gravit le perron. En haut deux officiers l'attendaient qui la conduisirent jusqu'à la porte de la salle du Trône. Elle entra. Toutes les conversations cessèrent. Un grand silence se fit, et l'on n'entendait plus rien que le claquement de ses talons et le pas de ses loups sur les dalles.
Le regard tranquille, elle s'avançait sans gène aucune à travers tous ces gens comme si elle était leur reine !
— Elle est magnifique ! murmura le Beau Prince à l'oreille de Joli Sire. Contemple cette majesté! N'est-elle pas plus noble dans sa simplicité que toutes ces poupées de cour? Quelle démarche ! Ah, Joli Sire, mon ami, elle est plus belle encore que je ne l'imaginais!
— Contenez-vous, seigneur, on nous regarde, on remarque votre émoi. Vous si froid d'ordinaire, calmez vos transports. Que ne dirait-on pas !
— Eh! on dira ce que l'on voudra, je m'en moque! Le prince s'élança au-devant d'Anémone.
±fc
LA FILLE AUX LOUPS. g,
Depuis qu'il l'avait rencontrée il était comme ensorcelé : il n'avait pu manger boire ni dormir, il ne parlait que d'elle. L'amour était entré en ouragan dans ce cœur jusqu'alors rebelle, bousculant tout.
La Fille aux Loups, voyant venir le prince, fit une profonde révérence. Il se tint à quatre pour ne pas lui baiser la main. Une timidité jusque-là inconnue paralysait sa langue; il se sentait rougir, pâlir; enfin il balbutia :
— Je te remercie, jeune fille, d'être venue.
— Tel était votre bon plaisir, monseigneur ; j'ai obéi.
— Eh bien, fais danser tes loups.
Le spectacle commença. Le Beau Prince, ayant hâte de se trouver seul avec Anémone, trépignait d'impatience : il mettait ses gants, les retirait, tortillait ses rubans, déchirait son mouchoir de dentelle. Enfin, n'y tenant plus, il s'écria soudain, au beau milieu de la représentation :
— Bravo, bravo, c'est admirable ! Et nous sommes hautement satisfait! Assez maintenant, jeune fille, fais reposer tes loups. Holà, qu'on nous laisse seuls, ajouta-t-il en s'adressant à la foule des gens de cour qui se hâta de gagner les sorties!
— D'où vient, demanda-t-il, lorsque le dernier courtisan eut passé le seuil, que je ne vois pas à ton doigt la bague que je t'ai donnée? Sais-tu que ne point la porter c'est m'oflenser ?. ..
^ — Pardonnez, monseigneur, répondit-elle avec embarras, mais j'ai fait vœu de n'en pas porter...
Elle mentait. La vraie raison était qu'elle eût pensé manquer à son amour en acceptant d'un autre que Généreux un présent, si mince fût-il. Le rouge lui monta au front. Le prince la trouva ainsi plus adorable encore.
— J'admets l'excuse, fit-il, mais écoute, jeune fille, je m'intéresse à toi et veux faire ta fortune. Permets-moi de te questionner et sois assurée, sur ma parole de roi, que je te garderai le secret. Parle donc franchement.
— C'est trop d'honneur me faire, monseigneur, mais je n'ai nul secret à dire; et puisque vous me priez de parler franc, en aurais-je un que ce n'est point à vous que je le confierais... Non certes par méfiance, mais il est de mode au pays d'où je suis qu'une femme ne partage ses secrets qu'avec celui qu'elle aime...
— En sorte que si tu m'aimais?
— Je ne vous aimerai jamais, monseigneur...
— Jamais ! voici un bien grand vilain mot, mignonne, que les gens de mon rang ne sont point habitués d'entendre.
— Je le dis pourtant, et le dirai.
— Et s'il me déplaît à moi de l'entendre ?
— Soit, mes lèvres se tairont, mais mon cœur le criera !
Le prince tapa du pied. Une bouffée de colère empourpra ses joues; pourtant il se contint. Il se fit humble, avoua son amour, implora, tomba aux genoux d'Anémone. Il lui offrit de l'or, puis des bijoux, des titres, enfin son trône. Il tenta de la fléchir en lui peignant le désespoir auquel son refus le contraindrait : « Il n'aurait pas d'autre épouse qu'elle; et si elle ne cédait à ses prières, c'était la lignée royale sans descendance, l'avenir du royaume compromis, le malheur de son peuple assuré, enfin sa mort à lui, car il sentait que désormais il ne pourrait vivre sans
elle. »
Il eut beau s'abandonner aux transports les plus passionnés, Anémone demeurait immuable, toute droite entre ses deux loups.
— Mais tu ignores donc la pitié? s'écria-t-il enfin en élreignant ses genoux. Rien ne pourra donc te fléchir, cœur de pierre !
— Ma pitié est à tous, mon amour à un seul.
— Quoi ? Yeux-tu dire par là que tu aimes déjà? Parle, mais parle donc... tu en aimes un autre ?
— J'ai grand pitié de vous, seigneur.
— Oui, comme des pauvres, des estropiés, des miséreux auxquels, dit-on, tu distribues l'aumône. Ah, c'est trop d'insolence! Au fils de ton Roi qui t'offre son amour, son trône, tu jettes en retour les miettes d'une pitié qu'il lui faut partager avec les plus bas truands de son royaume! En vérité j'ai supplié trop longtemps.
J'ordonne maintenant! Et si tu aimes ailleurs, tunt pis! Tant pis
LA FILLE AUX LOUPS
pour ton cœur et pour celui de l'autre, quelque coureur de route ainsi que toi, sans doute?... quelque montreur de bêtes auquel tu engageas ta foi ?... Par le Ciel, je suis bien fou de m'inquiéter de gens de cette sorte ! Je suis le flls du Roi : je n'ai qu'à vouloir, et je veux!... Tu m'aimeras bon gré, malgré... Après les promesses, les menaces !
— Monseigneur, vous vous oubliez, votre raison s'égare...
— Tais-toi, je ne fus jamais si lucide. Ecoute, je t'accorde jusqu'à demain pour réfléchir: ou tu accepteras mon amour, ou je vous fais jeter, toi et tes bêtes, dans un cachot duquel tu ne sortiras plus vivante. Je vous y laisserai languir, tous les trois, sans nourriture jusqu'à ce que tes loups, las de jeûner, te dévorent! Ainsi j'ordonne. Va-t'en ! Demain tu reviendras prononcer toi-même ton arrêt.
La Fille aux Loups écouta, impassible, blanche comme une morte. Quand le prince eut achevé, elle lui jeta un regard de mépris tranquille, lit une révérence et se retira sans un mot, sans un geste.
a jeune fille allait d'une démarche mécanique, si bouleversée, si étourdie qu'elle se trouva hors du palais, sans savoir même comment elle avait pu en sortir.
— La Fille aux Loups!... La Fille aux Loups! Une acclamation l'accueillit ; c'était les gens qu'elle avait tout à l'heure amusés et qui, l'ayant suivie jusqu'au palais du roi, attendaient sa sortie pour qu'elle les amusât encore.
Elle regardait sans voir, promenant sur la foule ses yeux obscurcis par les larmes, hébétée, prête à défaillir.
Elle sentait cependant qu'il fallait se dominer : « Mon Dieu, implora-t-elle, donnez-moi la force de résister ! » Elle se raidit contre son chagrin, comprima à deux mains son cœur dont les battements détraquaient sa poitrine. Forçant à sourire ses lèvres dont le sang avait fui, elle eut le courage de faire une révérence.
— Tes loups, tes loups ! fais danser tes loups !
Déjà le cercle était formé, déjà le Blanc et le Noir pirouettaient, déjà les applaudissements crépitaient, les rires fusaient, sans qu'Anémone eût repris conscience. Tout ce à quoi elle était mêlée semblait se passer en dehors d'elle ; et pourtant elle allait, venait, encourageait ses bêtes, souriait aux assistants...
Enfin, enfin, le spectacle se termina. Elle vit, comme dans un rêve, ses deux loups faire la quête... Une fatigue affreuse l'accablait ; elle était livide. Le Noir la tira par la manche, et le Blanc lui dit d'une voix qui lui sembla lointaine, mais si tendre :
— Vite, maîtresse, suis-nous, domine-toi... Rentrons dans la première auberge venue. Laisse-toi mener, allons!
Elle entra, traînée par eux, dans une hôtellerie qu'ils choisirent.
LA FILLE AUX LOUPS
Dès qu'elle fut dans sa chambre elle s'affala sur le lit, sans plus résister à la torpeur qui l'assommait. Elle ferma les yeux ; et tout à coup le sommeil tomba sur elle.
Elle dormit assez pour pouvoir à son réveil enfin ranger deux idées bouta bout.
Tout de suite, elle pensa : « Généreux, Généreux, ils veulent m'empêcher de te rejoindre ! »
Elle s'était assise sur le pied du lit et demeurait l'œil fixe, les cheveux épars, les mains nouées sur ses genoux, obsédée par cette unique pensée.
Ses loups la regardaient avec de bons yeux pitoyables, n'osant troubler ce désespoir.
Soudain la Boule de Jade lui revint en mémoire ; et elle s'étonna de n'avoir point songé plus tôt à elle. L'ayant tirée de son sac, elle la prit dans le creux de sa main, Péleva vers le jour comme pour l'habiller de tons et de clartés, la baisa doucement, et lui parla :
— Mignonne, mon espoir unique est en toi. Puisque tu es fée, tu sais le danger qui me menace : tu ne m'abandonneras pas. Pardonne-moi de n'avoir point pensé à toi tout d'abord, mais le chagrin avait bouleversé ma raison. 0 sphère chérie, toi qui dois me guider vers mon bonheur, aide-moi! Conduis-moi hors d'ici : j'ai peur de ce fils de Roi. Jade précieux, Jade précieux, sauve-nous!
Vite, elle le déposa sur le plancher, puis courut trois fois autour de lui et trois fois chanta suivant le rite prescrit.
Hélas, au troisième tour, la Boule ne bougea pas.
a II faut que j'aie la tète à l'envers, se dit Anémone, qui ne pouvait croire à la réalité. Je n'ai pas dû tourner trois fois, ou je me serai trompée en chantant. »
Elle recommença une fois encore, puis une autre : le Jade resta collé au sol.
Alors, à deux genoux, Anémone supplia. Larmes perdues, paroles vaines : le Jade demeurait inflexible.
Elle se tordait les bras :
— Tu veux donc me livrer à mon pire ennemi, cruel, disait-elle. Est-ce là ce bonheur vers lequel tu dois me guider? Je n'en veux pas! Près de Généreux est mon bonheur, uniquement pies de lui. Et puisque tu ne veux pas me conduire, perfide, j'irai seule!
Elle ramassa la Boule et la serra dans son sac.
— Venez, mes chers compagnons, dit-elle.
Elle allait quitter la chambre; le Blanc la retint par le bas de sa robe.
— Maîtresse, dit-il, considère que la nuit est tombée; et que les portes de la ville sont closes à cette heure. Tu ne pourrais sortir. Mieux vaut donc que tu
manges d'abord ; ensuite tu te reposeras en attendant le jour. La route de demain sera longue peut-être. Répare tes forces et dors; nous veillerons sur toi.
La jeune fille se rendit à ses sages conseils. Son cœur étant trop lourd pour qu'elle eût appétit, elle se jeta sans souper sur le lit où elle s'endormit, les nerfs brisés.
Le lendemain, ce fut le Noir qui l'éveilla :
— Alerte, maîtresse, il nous faut déguerpir. J'entends sous nos fenêtres passer les charrettes des maraîchers venant des environs porter leurs légumes à la ville. Donc les portes sont ouvertes : profitons-en.
Anémone s'habilla rapidement, appela l'hôte, solda son écot et partit. Elle arriva sans encombre à une des portes de la ville. De peur d'être reconnue, elle s'était enveloppée d'un manteau de pastourelle acheté chez un fripier. Elle avait
LA FILLE AUX LOUPS
rabattu le capuchon sur ses traits ; seul passait le bout de son joli nez. Nous autres, qui pourtant la connaissons bien, nous ne l'aurions pas reconnue.
Les deux loups s'étaient séparés pour ne pas trahir leur maîtresse ; partis, l'un devant, l'autre derrière elle, ils avaient pris l'allure de fort honnêtes chiens, et, allaient, baguenaudant, l'oeil doux, la queue en trompette.
Tous trois devaient se rejoindre hors de l'enceinte, au premier calvaire rencontré.
Anémone passa innocemment à la barbe des archers de garde qui, à califourchon sur un banc, jouaient aux dés; ils lui jetèrent les inévitables plaisanteries que tout soldat se croit tenu de faire au passage d'une jolie fille : « On est donc bien laide qu'on cache ainsi son minois ? — Hé, la pastourelle, est-ce les archers du Roi qui te font peur ? — Mignonne bergerette, qu'as-tu fait de tes moutons? »
Le cœur lui battait fort lorsqu'elle franchit le pont-levis. Elle desserra un peu son capuchon pour libérer ses oreilles et écouta si on ne la suivait pas : personne ! Elle respira.
— Boule de Jade, dit-elle, en sortant le talisman de son sac à coulisses, je vais te consulter à nouveau. Pour l'amour de Dieu, secours-moi, aie pitié de ma détresse.
Elle se cacha derrière un gros arbre qui poussait au bord de la route. Trois fois elle tourna autour du Jade, trois fois elle chanta la strophe magique ; celui-ci s'obstina à ne point bouger. D'un geste fâché Anémone le ramassa.
— Méchant, lui dit-elle.
Elle l'eût battu si elle avait osé.
Elle poursuivit son chemin, marchant bon pas. Parvenue à un détour de la route, elle aperçut au fond du paysage une haute croix de pierre.
« C'est là qu'ils m'attendent », se dit-elle. Celte pensée l'encouragea.
Elle approchait; déjà ses yeux distinguaient au pied du monument une tache sombre, le Noir sans doute qui l'ayant devancée l'attendait, lorsqu'un nuage de poussière s'éleva qui le déroba à sa vue. C'était un peloton de cavaliers accourant au grand trot et qui barrait la route. Anémone avait à peine eu le temps de le reconnaître qu'elle entendit derrière elle de rapides battements de sabots. Elle se retourna : une autre troupe sortait au galop de la ville.
Saisie de peur, la jeune fille se jeta à travers champs; les cavaliers, eux aussi, obliquèrent. Il y eut un court temps de charge, et la pauvrette épouvantée se vit en un clin d'oeil environnée d'un cercle de chevaux piaffant, encensant, jetant au vent en un furieux cliquetis de gourmettes l'écume de leurs naseaux. Et cent paires d'yeux la regardaient; cent voix criaient : « C'est elle, c'est bien elle! »
— Ah, ah, la Fille aux Loups! Te voilà prise! Est-ce ainsi qu'on fausse compagnie au Beau-Prince, mon seigneur!
Joli Sire, qui conduisait cette chevauchée, avait sauté à terre. Il s'approchait le feutre bas, raillant.
Soudain il y eut un furieux remous de chevaux, des caracoles, des ruades, et les deux loups surgirent de cette forêt dansante de pattes. Ils se placèrent aux côtés de la jeune fdle, les yeux flambants, le poil hérissé.
— Maîtresse, hurlaient-ils, bataille, bataille! Oh, oh, il va y avoir ici de furieux coups de crocs! Oh, oh, la gueule nous démange! La chair de ces mécréants sera velours à nos gosiers. Maîtresse, ne bouge pas, laisse-nous faire! Hardi, frère, allons-y! Au jarret les chevaux, les hommes à la gorge!... sus!
— Halte! cria la jeune fdle. Je vous défends de bouger. Au nom du talisman tout-puissant, votre maître, arrêtez, arrêtez!
Prêts à bondir, le Noir et le Blanc s'indignèrent.
— Alors, tu vas te laisser faire?
— Je ne veux point de sang versé, pas une goutte à cause de moi ! La vie de ces pauvres gens m'est plus chère que la mienne. Je ne veux pas payer ma liberté de meurtres. Je vous interdis de bouger. Suivez-moi où que j'aille... et dociles!... je l'ordonne!... Allons, derrière mes talons, et vite!
Les loups obéirent en grondant de dépit.
Les mains liées sur le dos, encadrée par les cavaliers, Anémone reprit le chemin de la ville.
La voyant passer en semblable équipage, suivie de ses bêtes mornes, tête et queue pendantes, les gens se demandaient quel pouvait bien être le crime commis par cette fille au pur visage. Ils hochaient le front, haussaient les épaules et s'éloignaient : « Que leur importait après tout? C'était la justice du Roi! »
Dans la haute salle du trône elle comparut devant le Beau Prince.
Dès que celui-ci l'aperçut, il s'élança vers elle, dénoua fébrilement ses liens, puis, ayant ordonné qu'on le laissât seul avec elle, il tomba à ses genoux :
— Jeune fille, dit-il d'une voix tendre, tu as désobéi à mes ordres, tu as tenté de fuir, je serais en droit de te punir, au moins de t'adresser des reproches. Cependant, regarde, je t'ai moi-même délivrée et me voici à tes genoux, te demandant pardon du traitement que mes gardes t'ont fait subir. Parle : sur un mot de toi je leur ferai payer cher leur geste maladroit ! Oser charger de liens ces poignets délicats...
En disant ces mots il les voulait galamment baiser. Anémone se déroba d'un bond.
LA FILLE AUX LOUPS
— Arrière, cria-t-elle, plutôt sur eux les plus lourdes chaînes que la trace de vos lèvres. Je vous défends de m'approcher...
Le Beau Prince s'était relevé. Les poings crispés, blême de colère, l'œil égaré, il marcha sur la jeune fille qui, rompant à mesure, se trouva bientôt acculée à la muraille. Toute droite, adossée à la tapisserie, elle planta son regard fier et tranquille dans les yeux du prince fou de rage.
— Oui ou non, interrogea-t-il brutalement, veux-tu être ma femme? Allons, réponds, pas de discours I Choisis : ou la vie avec moi sur un trône, ou la mort dans un cachot, sous la dent de tes loups. Réponds! Est-ce oui? est-ce non?
— C'est non!
Elle avait jeté ce refus d'une voix ferme.
— Insensée! Tu viens de prononcer ton arrêt de mort... de mort! y penses-tu?
— J'y pense!
— Encore une fois, c'est non?
— Je ne répondrai plus...
3>2>OtA<6
go
— Archers! appela le prince, en courant soulever la portière qui donnait sur ses appartements.
Les soldats accoururent. Alors, s'adressant à leur chef :
— Saisissez-vous de cette femme! ordonna-t-il. Qu'on la jette dans le cachot réservé aux criminels d'État. Vous me répondez d'elle sur votre tête. Allez!
Ils emmenèrent la Fille aux Loups.
Derrière eux, le Beau Prince s'arrachait les cheveux, déchirait ses vêtements, se frappait la poitrine.
— Malheur à moi, je l'aime encore... je l'aime... Dieu tout-puissant, pitié, pitié!... arrachez-moi du cœur cet amour insensé! Ah, misérable que je suis!
Joli Sire qu'on était allé chercher, se hâta vers lui. Il le trouva dans les pires transports et eut toutes les peines du monde à l'empêcher d'attenter à sa vie :
— Je ne puis vivre sans elle, criait-il, je l'aime et elle me hait... Ah, ses yeux, ses grands yeux de mépris! Et moi qui l'aime encore, maintenant plus que jamais. Hélas, hélas!... laisse-moi mourir... abandonne ton prince à son lamentable destin...
Tandis que le Beau Prince se désolait ainsi, Anémone, assise sur un billot de bois, les pieds attachés par une lourde chaîne aux murs de son cachot, mains jointes, priait. Ses loups allaient, venaient, farouches.
Sur les trois prisonniers on avait refermé une lourde porte bardée de fer, garnie de verrous, de serrures. Pas d'air, pas de jour : un silence de tombe. Dehors deux gardes veillaient, la pertuisane au poing.
De lentes heures passèrent. Enfin on entendit un bruit de ferrailles remuées, de barres d'acier poussées, tirées : un geôlier parut, portant une cruche.
— Voici de l'eau, pour tes bêtes et pour toi... C'est tout. Il t'est permis de boire, interdit de manger : c'est l'ordre.
— Quelle heure est-il ? demanda Anémone.
— Il m'est défendu de te le dire... Sache seulement, pauvre fille, que la lune brille au ciel comme une énorme moitié de perle.
— Merci, geôlier.
11 repartit, accompagné du même fracas de pênes et de verrous. Et bientôt, ce fut à nouveau le silence dans ce sépulcre de pierre. Tout à coup le Noir dit dans l'ombre :
— Maîtresse, souviens-toi que mes mâchoires broient l'acier comme paille... Le Blanc à son tour parla :