‹ Contes mauveChapitre 7 sur 9 · QUELLE HEURE EST-IL DEMANDA ANÉMONE · texte numérisé non relu

QUELLE HEURE EST-IL DEMANDA ANÉMONE

— Et que mes yeux, maîtresse, sont deux lumières vivantes...

— Et que nous courons vite, si vite que le vent peine pour nous suivre, ajoutèrent-ils ensemble.

— ... Et moi aussi, je ne pense qu'à fuir, répliqua Anémone, comme si elle complétait leur pensée. Mais j'attendais la nuit... Elle est venue, dit le geôlier; à l'œuvre donc, mes chers loups! Je compte sur vos talents pour me tirer d'ici! Noir, romps-moi ces entraves! Blanc, allume un de tes yeux, tout doux, que nulle lueur ne filtre sous la porte.

Un claquement sec, une chute de ferrailles sur le sol, un grognement joyeux; 1rs crocs du Noir ont travaillé : « Tu es libre, maîtresse! »

Une paupière que le Blanc cligne, une lueur qui jaillit, tamisée par elle, et voici dans le cachot du jour très doux..

Anémone a déposé sur le sol la Boule de Jade. Elle hésite, son cœur bat.

Enfin elle se décide.

— Sphère magique, dit-elle, pour la dernière fois je te demande mon chemin, lu vas décider de ma mort ou de ma vie, Jade chéri, aie pitié de nous trois.

A pas lents elle tourne trois fois; d'une voix qu'appesantissent les larmes elle chante trois fois :

o Jade vert, jade luisant... »

Et le troisième tour achevé, le dernier mot chanté, la Boule enfin vire sur elle-même. Elle s'allume, phosphore comme si son jade se faisait lumière, et lentement roule vers la porte.

Le Noir a bondi. De ses crocs magnifiques, cric, crac, croc! il arrache serrures et verrous. La porte s'ouvre. Le Blanc darde ses yeux : deux jets de clarté aveuglante, éblouissent sentinelles et poste de garde; le Noir d'un coup de m i seau les bouscule.

Et le Jade passe, puis derrière lui le Blanc que chevauche Anémone; le Noir ferme la marche. Par les escaliers tournants du palais, c'est une montée en vis vertigineuse, folle, puis une ruée de chambres en salles, de cours en perrons. Courtisans, hommes d'armes, valets détalent, poursuivent, se bousculent, se heurtent, tournoient...

Et ils n'ont pas compris encore, que déjà nos compagnons sont parvenus à la porte de la ville.

En deux coups de mâchoire le Noir brise les chaînes du pont-levis; celui-ci bascule : ils passent...

LA FILLE AUX LOUPS

Et c'est le champ libre alors, la terre à perte de vue endormie sous la lune, et la course en tempête vers un point que seul le Jade connaît .

eux ans encore Anémone et ses loups ont erré par le monde, deux longues années que n'a traversées nulle aventure. Plus de sept cents soirs se sont succédés sans que paraisse plus voisin le terme de leur course décevante; plus de sept cents fois la jeune fille a élevé vers le Ciel cette même prière quotidienne : « Seigneur, faites-moi retrouver celui que j'aime » sans que luise pour elle l'espoir d'une réunion prochaine. Tantôt à allure folle, tantôt à marche lente, ils ont suivi la sphère capricieuse. Ils ont vu des pays et des pays encore, jamais les mêmes.

Les loups ont dansé pour des hommes à peau brune, à peau blanche, devant des huttes, dans des palais. Vingt fois Anémone s'est crue au bout de la terre, tant elle avait derrière elle de royaumes et de capitales; et vingt fois le Jade est reparti, côtoyant les fleuves, contournant les monts, longeant les mers. Où est-elle ? Elle l'ignore. Peu lui importe d'ailleurs; il n'existe pour elle qu'une terre : celle où elle découvrira Généreux.

Et, puisque le Jade roule, roule toujours, roule encore, ils vont, eux autres, ils vont encore, ils vont toujours.

Et voici que le talisman les a conduits, au débouché d'une vallée, dans une plaine immense. Pas un arbre, pas un brin d'herbe : un sol grisâtre qui rejoint l'horizon là-bas, si loin qu'on croirait infinie cette morne étendue. Sous les pattes du Noir et du Blanc une poussière tiède tourbillonne, comme s'ils galopaient à travers une jonchée de cendre.

Anémone contemple ce désert à grands yeux inquiets. Elle qui a vu déjà tant et tant de contrées, s'alarme du silence tragique qui pèse sur celle-ci : on n'entend rien que le halètement des bêtes; pas un oiseau, pas un souffle de vent. On ne

LA FILLE AUX LOUPS

voit rien : en haut pas un nuage, un ciel si dense qu'il paraît d'encre ; en bas ni un arbre, ni un buisson, ni une mousse, nulle trace d'être ou de plante.

La nuit, sans crépuscule, tout d'un coup, tombe, et c'est plus sinistre encore, cette plaine que l'on sent partout, emplie de néant et d'ombre.

Jusqu'au lendemain la chevauchée se poursuit à travers cette immensité noire et muette.

Brusquement, d'une unique saccade, le soleil se hausse sur l'horizon dont le grand jour déborde, cru, sans la douceur nuancée de l'aube.

11 éclaire la même plaine, toujours!

Anémone, bien qu'elle voyage depuis des heures, croirait n'avoir pas bougé de place, si elle ne distinguait loin, fort loin devant elle, une maison. Celle-ci se profile, minuscule, entre deux arbres plus élevés, semblant comme elle découpés dans du papier noirci, puis plaqués sur une large bande éblouissante qui barre le fond du paysage : une immense étendue d'eau limite partout la vue.

— La mer! la mer! s'écrie Anémone.

Le Jade file comme une flèche, et derrière lui les loups, infatigables.

Enfin ils parviennent à un vaste enclos de verdure au milieu duquel s'élève une maison sobre d'aspect, on dirait l'habitation d'un pêcheur. Derrière elle, à perte de vue, c'est la plaine encore, mais une plaine liquide aussi vaste, aussi morne, aussi désolée que la première... Et là-dessus flamboie un impitoyable soleil.

Le Jade est revenu prendre sa place contre la poitrine d'Anémone.

Celle-ci a mis pied à terre et, après avoir d'un franc baiser payé ses loups de leur peine, elle se dirige vers ce qu'elle suppose être la mer.

Sur la rive croissent d'étranges roseaux, tels que n'en vit jamais la jeune fille : leur tige est noire, noires sont leurs feuilles, et d'argent leurs fleurs qui s'étalent en longs et souples pinceaux. Nul souffle ne les agite, et pourtant ils bruissent; on dirait que chaque feuille a une langue pour se plaindre, et ce sont des sanglots qu'exhalent ces roseaux funèbres.

Anémone écoute et frémit; mais l'onde est là, tentante de toute sa fraîcheur pressentie. Elle y hasarde le bout de son pied nu ; mais à peine l'ya-t-elle plongé qu'elle le relire avec un long cri de surprise : l'eau est lourde, épaisse, et tiède surtout, d'un tiédeur fade de sang versé... Les loups accourus n'en veulent point boire et s'en écartent avec dégoût.

Anémone alors revient vers l'enclos; elle pousse la porte basse, entre et marche à petits pas, ravie de sentir sous ses pieds la caresse moelleuse de l'herbe au lieu de ce sable cendreux.

et

Une prairie en pente douce monte de la grève vers une maison grise à toit de chaume que flanquent deux grands arbres feuillus. Leur ombre, en ce début de jour, s'allonge, reposante pour l'œil fatigué par la double réverbération que rendent et la plaine et la mer.

Sur le seuil la jeune fille s'est arrêtée : des filets sèchent, pendus au mur, les fenêtres et la porte sont closes.

Elle prête l'oreille : pas un bruit ni dedans ni dehors, toujours l'angoisse de ce silence au milieu duquel elle circule depuis tant d'heures.

Elle saisit le heurtoir en forme de poisson, elle frappe : un fracas de tonnerre ébranle la maison, roule, se répercute, puis meurt... Personne!

Elle s'enhardit, lève la clenche, pousse du genou, mais la serrure est fermée : la porte ne cède pas. Alors elle appelle :

— Holà! holà!... oh!

Sa voix, dans cette immensité, semble ne pas dépasser ses lèvres; elle s'éteint sans portée, sans écho. Rien ne répond : seule, monte en sourdine la plainte funèbre que chantent les roseaux immobiles. Pas un vol d'oiseau, pas une présence d'insecte; ni un battement d'ailes, ni un grincement d'éljlres, rien que ces sanglots

LA FILLE AUX LOUPS

venant du bord de la mer et la respiration courte des loups qui, la queue basse, l'œil morne, le poil terne, suivent, apeurés.

— Comment trouvez-vous ce lieu-ci, mes chers compagnons ? demande Anémone qui, obsédée par le silence, leur parle plutôt par besoin d'entendre leur voix et la sienne que pour écouter leur réponse.

C'est le Noir, moins timide, qui réplique :

— Sinistre, maîtresse, sinistre : cette cendre, ces roseaux en deuil, cette maison morte, cette mer aux eaux lourdes, br... br...! Fuyons cette épouvante, maîtresse. Tire la Boule magique, tourne trois fois, trois fois chante, et portons.

La jeune fille a consulté le Jade; mais celui-ci ne bouge pas, Anémone comprend :

— Il faut rester ici, mes doux amis, fait-elle avec tristesse.

Elle s'assied sur le seuil qu'un large auvent de bardeau couvre d'ombre, prend sa tête entre ses mains et, les coudes sur les genoux, songe, songe...

Ses loups, allongés auprès d'elle, ferment les yeux, s'endorment.

Et des heures passent ainsi, lentes, dans un affreux silence. Combien ? Anémone qui n'a pas sommeillé ne pourrait, elle-même, le dire.

Quand elle sort de sa rêverie, le soleil au ras du flot glisse entre chaque brin d'herbe ses rayons horizontaux.

Soudain un point sombre apparaît, très loin, très reculé. Anémone le voit se préciser, grandir, puis se profiler en une barque noire sur le disque de lumière qui affleure l'onde. Anémone court à la grève :

— Oh!. . oh là!... Oh!... oh!... cric-t-elle vers la barque si grande maintenant qu'elle cache le soleil et paraît voguer dans une gloire.

Pas de réponse.

— Oh!... oh!... ho!... ho!... ého!...

Un clapotis de godille lui parvient, mais l'homme qui, debout, très grand, manie la rame ne daigne pas répondre.

— Oh!... ho!... ho!

La barque s'approche; la voici. Un vieillard à barbe de lune en descend. Anémone s'est jetée au-devant de lui; ses pieds barbotent dans l'eau lourde. D'un geste large il l'arrête à distance :

— Salut, jeune fille. Que fais-tu en ce lieu ? Et que veux-tu de moi ? La voix parle comme chantent les cordes basses d'une harpe. Anémone répond en tremblant :

— Seigneur, je cherche celui que j'aime, et vous pourriez peut-être me dire s'il n'est point passé par ici ?

— Jeune fille, le dernier mortel qui passa sur ces bords n'est point celui que tu aimes car il y a environ trois mille ans de cela; depuis je n'ai vu personne, hormis toi.

— Trois mille ans! Mais depuis quand vivez-vous donc, seigneur?

— Depuis si longtemps que je crois bien n'être jamais né; mais que t'importe ?... aide-moi plutôt à hâler ma barque sur la rive.

— Seigneur, demande Anémone, en tirant sur l'amarre, ne pourriez-vous rien faire pour m'aider à rejoindre celui que mon cœur aime? Ce n'est certes pas sans dessein que la Boule de Jade, qui est fée, m'a conduit vers vous. Prenez pitié de ma misère.

— La Boule de Jade, dis-tu? Tu possèdes la Boule de Jade?

— Oui, seigneur, la voici.

Us avaient hâlé la barque sur la rive. Anémone ouvrit son sac à coulisses, en tira le talisman qu'elle tendit au vieillard.

Celui-ci se prosterna d'abord, puis le reçut sur ses deux mains larges ouvertes. Il l'éleva lentement face au soleil qui, s'abîmant soudain dans l'onde, plongea tout dans la nuit.

Alors ce que virent, ce qu'entendirent Anémone et ses loups est chose à peine croyable : La Boule de Jade s'entoura de clartés qui jaillissaient en houppes vertes, bleues, laiteuses, dorées, puis elle se mit à chanter d'une voix harmonieuse et pure.

Le vieillard, recueilli, tenait pieusement sur ses paumes, comme une étoile tombée du ciel, cette sphère mélodieuse. Le visage baigné par l'étrange lumière, il écoulait. Il comprenait les paroi s qu'elle chantait et qui demeuraient mystérieuses pour Anémone dont l'âme ne percevait que céleste et ravissante musique. Une dernière note frissonna, lente, mélancolique comme un adieu ; la Boule se tut, puiss'éleignit.

— Jeune fille, dit le vieillard dont la voix vibrait, sonore et grave dans la nuit dense, le Maître de toutes les Destinées m'a parlé par le Jade; il m'a dit ton histoire. Je puis t'aider peut-être. Ecoute : le lieu où te voici parvenue est presque aux confins du monde, et je suis l'éternel gardien de cette plaine liquide. Ces flots que tu crois de l'eau ne sont pas de l'eau, mais des larmes; ce que tu crois une mer n'est pas une mer, mais un lac, son nom est le Lac des Larmes. Il contient, jeune fille, toutes les larmes versées par l'humanité depuis qu'elle existe. Pas un pleur ne se répaud en ce monde qui ne soit mystérieusement recueilli en ce lieu. C'est ici qu'un jour est tombée la première larme du premier homme; et depuis s'y sont rassemblées, innombrables, toutes celles qu'ont pleurées à travers les siècles des milliers de

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