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LE FRERE ET LÀ SŒUR

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rendre agréable et commode cette habitation. Toutefois M. Delval en jouissait fort peu : une place qui lui rapportait sept ou huit mille francs par an l'obligeait à passer presque entièrement ses journées à la gare d'im chemin de fer sur lequel il avait placé la plus grande partie de sa fortune.

Mme Delval, qui n'avait pas encore trente ans, souffrait moins qu'une autre de l'isolement où la laissait dans son intérieur la manière de vivre de son mari; car, depuis dix ans qu'elle jouissait du bonheur d'être mère , elle avait concentré sur son fils presque toutes ses jouissances d'ici-bas. Cet enfant, qu'elle avait nourri de son lait, venait d'atteindre sa septième année sans que de nuit ou de jour elle l'eût quitté sans regret, ne fût-ce que pour une minute, tant elle en était idolâtre. H fallut donc toute sa confiance dans le jugement de son mari pour la faire consentir à se séparer d'Antonin en le mettant au collège. Cela ne se fit point, il est vrai, sans avoir amené d'abord de vives discussions entre les deux époux; mais M. Delval, qui avait été collégien lui-même , puis élève de l'École polytechnique, persuadé qu'il devait aux fortes études qu'il avait faites sa considération et sa fortune , était un des plus obstinés partisans de l'éducation publique. Mme Delval fut donc obligée de céder , et l'enfant , dès qu'il eut sept ans , fut mis au collège.

Rien ne saurait peindre le chagrin que fit éprouver à la malheureuse mère cette séparation, et, si elle trouvait le courage de ne point verser de larmes pendant l'heure que M. Delval venait passer chez lui pour diner, le plus grand charme de sa» vie n'en avait pas moins disparu.

n faut dire aussi que bien peu d'enfants pouvaient se comparer à celui dont Mme Delval supportait l'absence avec tant de peine. Antonin joignait à la plus charmante figure le caractère le plus aimable; il était doux, aimant, spirituel, et la bonté de son cœur se montrait en toute occasion. Il aimait si tendrement sa mère que le désir d'aller passer chez elle le dimanche suffit pour faire de lui le meilleur élève du collège. Non-seulement il se distinguait dans ses études , mais sa conduite était excellente, tant il craignait de se voir mettre en retenue un jour de sortie.

On devine bien que Mme Delval ne se contentait pas d'attendre son fils le dimanche. Quoique le collège fût très-éloigné de son quartier, elle s'y rendait trois fois par semaine (n'osant point y aller tous les jours), pour passer une demi-heure au parloir avec son cher Antonin ; puis elle retournait chez elle un peu moins malheureuse , ne se lassant pas de compter les heures qui devaient amener l'époque des vacances.

A l'amour passionné de Mme Delval pour son

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point qu'elle proposa de s'engager par un testament à faire de sa petite-nîèce son unique héritière si l'on consentait à la lui laisser jusqu'à Fàge de quinze ans.

M. Del val crut devoir accepter ime offre aussi avantageuse pour sa fille , et , conune Mme Delval avait été loin d'y mettre obstacle , Valentine devint pour ainsi dire l'enfant de Mme Miller , d'autant plus que son père mourut comme elle allait atteindre sa troisième année.

Par respect pour la mémoire d'un époux qu'elle avait beaucoup aimé, Mme Delval ne retira pas Antonin du collège où il venait à peine d'entrer ; mais elle n'en sentit pas plus le besoin d'avoir Valentine auprès d'elle , et son indifférence pour sa fille était telle , que Mme Miller ayant cessé de venir à Paris , après la mort de M. Delval , elle se contentait d'écrire à cette dame et , sous différents prétextes , se dispensait d'aller en Touraine.

Les choses en étaient encore à ce point, lorsqu'un soir Mme Delval reçut une lettre datée de Tours , dans laquelle on lui annonçait la mort de Mme Miller, qu'une maladie du cœur venait d'enlever subitement, et l'arrivée de Valentine, qu'on allait confier à une personne pour la ramener près d'elle.

Cette lettre fut loin de causer à Mme. Delval la joie qu'éprouve une mère à qui Ton rend son en-

fant. Tout l'intérêt qu'elle portail à Yalentine se bornait à se réjouir que la petite dût être fort riche quand on la marierait , attendu qu'elle la trouvait laide.

Elle n'en sonna pas moins aussitôt sa femme de chambre pour lui donner l'ordre de faire mettre un second lit dans une pièce du premier étage où cette jeune tille devait coucher près de Yalentine.

Mlle Rosalie fut si contrariée de se voir tout à coup transformée en bonne d'enfant, qu'il était fort probable que la pauvre petite ne trouverait pas en elle une amie; mais, comme elle s'abstint de témoigner toute son humeur à sa maltresse , qui semblait elle-même en avoir beaucoup , Mme Dclval y fit peu d'attention.

Trois jours après , Yalentine arriva , conduite par une vieille fille qui , depuis trente ans , était au service de Bfme Miller. Toutes deux portaient le grand deuil, et toutes deux pleuraient, surtout Yalentine , qui , lorsque Rosalie leur dit de la suivre chez sa maîtresse, se cramponna au bras de la vieille fille en criant : « Tu ne vas pas me quitter, Gertrude ! tu ne vas pas me quitter, n'estce pas? » Et c'est en répétant ces mots vingt fois , avec un redoublement de sanglots, que l'enfant entra chez sa mère.

Mme Delval , touchée de son désespoir , se leva , et peut-être allait-elle l'embrasser , quand la petite.

plus effrayée que jamais, à la vue d'un visage inconnu , se jeta dans les br93; ie Gertrude et dit avec une sorte d'épouvante : « Je ne veux pas rester ici, je veux retourner chez maman.

— Comment ! dit Rosalie , que tout < ce tracas ennuyait beaucoup ; mais vou^ y êtes, chez votre maman.

— NoB , non , cria Valentine en frappant du pied le parquet , je suis à Paris, je sais bien que je suis à Paris, f

Cet éloignement que témoignait la pauvre petite pour sa véritable mère ne devait pas contribuer, conune on Fimagine bien , à lui ouvrir le cœur qui lui avait toujours été fermé , et l'indifférence que Mme Delval éprouvait pour elle jusqu'alors se tourna presque en aversion , lorsque , après avoir tout fait pour la calmer , elle reconnut J'inutilité de ses efforts , auxquels Gertrude joignait en vain ses représentations et ses caresses.

Enfin, après avoir pleuré ou crié pendant plus d'une heure , Valentine s'endormit d'épuisement sur les genoux de la vieille fille , qui , profitant de son sommeil pour lui épargner la douleur des adieux, la posa doucement sur un canapé et prit congé de Mme Delval.

Mme Delval, frappée d'une idée qui lui venait subitement, la suivit si vite qu'elle l'arrêta dans le salon dont elle ouvrait la porte pour sortir.

« Écoutez-moi , je vous en prie , mademoiselle Gerirude, dit-elle en l'invitant à s'asseoir un moment; votre intention est-elle de retourner en Touraine ?

— Non, madame, répondit la vieille fille; je vais loger à Paris avec ma sœur, et, grâce à la petite rente que m'a laissée ma bonne maîtresse et que je vais joindre à mon travail , j'espère vivre «ans avoir besoin de personne.

— Puisque vous comptez habiter Paris, reprit Mme Del val, et que vous paraissez aimer cette enfant....

— Ah ! madame , interrompit Gertrude eh pleurant, je serais sa mère que je ne l'aimerais pas davantage ; ma pauvre maîtresse l'aimait tant!

— Eh bien! pourquoi la quitteriez- vous ? vous /l'êtes pas encore d'âge à ne pouvoir plus rester en gifcçiison , et , si vous voulez entrer chez moi en jfi^WPt vous-même les gages, vous n'aurez à rem- [plir^ei d'autres fonctions que celle de la soigner. » *

A'ia grande joie de Mme Delval, cette proposi-

ttipn' papttt plaire à Gertrude , qui finit par l'accep-

:ter.îElie.jiemanda seulement la permission de pas-*

ser deux jours chez sa sœur pour terminer

.quelques .affaires ; mais elle fut la première à offrir

de ne point quitter la maison le soir même, avant

que Valentine^fût. couchée et bien endormie.

Tpwt . ce pas§g à merveille de la sorte. Grâce à

Textrême fatigue de l'enfant , la vieille fiUe put l'emporter et la déshabiller pour la mettre au lit sans qu'elle ouvrit à peine les yeux , en sorte que Rosalie dormit fort paisiblement pendant plusieurs heures ; ce calme néanmoins ne devait pas durer.

Dès que le jour parut, Valentine s'éveiUa, et, ne voyant couchée près d'elle que la femme de chambre de sa mère , elle fondit en larmes en appelant Gertrude à grands cris. Rosalie, réveillée ainsi en sursaut, ne négligea rien pour la consoler, lui répéta cent fois que Gertrude allait revenir, se leva même pour lui donner des cartes , des jetons afin de l'amuser, tout en la suppliant de se tenir tranquille ; mais rien ne parvenant à la faire taire, cette fille enfin perdit toute patience :

«« Oh çà! dît-elle ne se possédant plus, si vous ne finissez pas ce train-là, vous allez avoir le fouet ; ainsi taisez-vous, taisez- vous tout de suite. »

Et en parlant ainsi elle lui donna dans sa colère une assez forte tape sur la main.

Valentine, qui n'avait jamais été frappée, fut saisie d'une terreur si grande, qu'elle fourra sa petite tête sous ses couvertures, en pleurant trop doucement pour que Rosalie pût l'entendre.

Lorsque huit heures sonnèrent, elle se laissa lever et habiller sans prononcer une parole et saiîs faire autre chose que pousser de gros soupirs,

lant elle était devenue craintive. Puis , comme elle se mettait à genoux pour faire sa prière, avant d'en avoir reçu l'ordre, Rosalie crut pouvoir la laisser seule un instant pour passer chez sa maîtresse et se plaindre de la méchanceté de cette petite, qu'elle ne s'était point lassée, disait-elle, de traiter avec la plus grande douceur.

Mme Del val fut irritée , se rendit aussitôt dans la chambre où Valentine était alors assise dans un coin, pleurant en toute liberté, son visage caché dans ses deux mains.

« Est-ce que vous êtes malade , Valentine ? lui dit-elle d'un ton sévère. Est-ce que vous souffrez quelque part? Pourquoi tourmentez-vous cette bonne Rosalie? que voulez-vous? »>

Bien qu'à ces mois : cette bonne Rosalie, l'enfant ne séparât plus dans son esprit celle qui lui parlait de celle qui lui inspirait tant de frayeur , elle n'en répondit pas moins d'une voix tremblante : « Je voudrais voir Gerlrude.

— Gertrude va revenir demain soir ; si vous êtes bien sage d'ici là, elle restera pour toujours ici ; et puisque vous n'aimez que Gertrude , ajouta Mme Delval avec un certain dépit, vous ne verrez plus qu'elle dans la maison.

— Ah! que je voudrais la voir! s'écria Valentine en joignant les mains.

— Cette enfant est vraiment insupportable, » dit

Mme Delval en levant les épaules d'un air dédaigneux, et elle sorlit.

Rosalie l'ayant suivie hors de la porte :

« Il ne faut pourtant pas qu'elle reste seule, lui dit Mme Delval ; comme je vais chez mon notaire et que je dîne en ville, c'est vous, ma pauvre Rosalie, qui prendrez soin de la garder jusqu'au retour de Gertrude. Je vais envoyer François acheter une poupée et des joujoux. Tâchez de la distraire, de l'amuser ; je ne veux pas qu'elle soit malheureuse, mais voilà tout. •

Ces mots dits, Mme Derval retourna chez elle.

La terreur dont la présence de Rosalie frappait Valentine, jointe à l'espoir que Gertrude allait revenir, firent qu'il ne s'éleva point d'orage jusqu'au lendemain soir, que la vieille fille arriva.

Elle fut conduite aussitôt par Mme Delval dans la chambre de la petite , qui ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'elle se jeta à son cou avec tous les transports d'une joie indicible. Mme Delval, délivrée d'un poids immense, fit asseoir Gertrude avec bonté, afin de lui donnet* quelques premières instructions pour l'avenir. Entre autres choses, Gertrude apprit qu'elle prendrait ses repas avec Valentine , attendu que Mme Delval dînait beaucoup trop tard pour l'enfant, outre qu'elle avait souvent du monde à dîner. Il lui fut très-recommandé de mener promener la petite tous les jours , quand le

temps le permettrait ; et , quand Mme Delval crut avoir. traité les points les plus importants, tandis que Valentine , sans écouter un mot de ce qu'elle disait, caressait la vieille fille, elle se leva pour se retirer.

« A quelle heure madame veut-elle que je lui mène l'enfant demain ? demanda Gertrude.

— A l'heure de mon déjeuner, à onze heures, » répondit-elle, et elle partit.

L'intelligence de Gertrude était fort bornée, et surtout l'esprit de l'excellente fille ne brillait point parla finesse; néanmoins, elle avait remarqué que, pendant tout l'entretien qui venait d'avoir lieu, la mère n'avait pas une seule fois adressé la parole à sa fille et la fille n'avait pas même regardé sa mère. Cependant, comme elle se rappelait ce qui s'était passé l'avant- veille, elle attribua cette froideur réciproque à la conduite qu'avait tenue Valentine à son arrivée sous le toit maternel , et se promit bien de disposer la petite à réparer des torts que son âge rendait excusables.

Elle s'empressa donc le lendemain , avant de la mener chez Mme Delval, de lui recommander d'avoir grand soin de se montrer douce et raisonnable, afin de faire oublier qu'elle avait été méchante; Valentine le lui promit, tout en répétant plusieurs fois qu'elle avait bien peur de la dame.

Il fallut effectivement qu'en entrant dans la salle

à manger Gertrade \a traînai, pour ainsi dire, vers sa mère, qui la haîsa froidement sur le firont. II fallut aussi, pendant cette lîsite, qui dura dix minutes et qui devait se renoareler tons les jours, que Gertrude répondit seole à tout ce que dit Mme Delval ; Valentine, intimidée par la crainte, osait à peine lever les yeux, et ne lâchait pas le jupon de la vieille fille.

Pendant trois jours, qui n'apportèrent aucun changement à la manière d*étre de Valentine en présence de sa mère, Gertrude épuisa vainement toute son éloquence pour l'engager à se conduire autrement. A la vérité, elle accompagnait ses conseils de raisons qui étaient peu propres à les appuyer: « Voyez-vous , chère enfant, lui disait-elle, votre mère ne vous aime pas ; tous les domestiques me disent qu'elle n'aimera jamais que votre frère. 11 faut donc qu'elle vous voie toujours bien gentille, bien obéissante, pour qu'elle ne vous prenne pas tout à fait en haine. >

Et Ton peut imaginer si de pareils discours étaient de nature à donner à la pauvre enfant beaucoup d'affection pour Mme Delval.

Le lendemain du jour où Gertrude avait fait le plus long sermon, Valentine s'amusait à jouer dans le jardin de la maison, où sa mère avait dit qu'elle pouvait se promener, excepté le soir. Gertrude, qui travaillait assise sur un banc , tout occupée de son

ouvrage, ne s'aperçut pas qu'elle cueillait des fleurs pour s'en faire un bouquet; mais Mme Delval, s'étant par hasard approchée de sa fenêtre, la vit. Le malheur voulait qu'un des grands plaisirs d'Antonîn fût de cultiver ces fleurs , qu'il avait presque toutes plantées. On sent quelle contrariété dut causer à Mme Delval un pareil ravage. Elle ouvrit sa fenêtre brusquement : « Gertrude, Gertrude! s'écriat-elle en colère , empêchez-la de cueillir les fleurs. Dites-lui qu'elle n'en cueille jamais, si elle veut que je lui permette de venir au jardin.

— Elle n'en cueillera plus, madame, dit Gertrude tout effrayée ; elle n'en cueillera plus , bien certainement. La pauvre petite ne croyait pas déplaire à madame, comme en Touraine....

— En Touraine vous aviez un grand terrain , interrompit Mme Delval avec humeur ; il n'en est pas de même ici. Que cela soit dit une fois pour toutes. »>

Et la fenêtre se referma.

Valentine avait à peine entendu les premiers mots de sa mère que, jetant les fleurs sur le sable, elle s'était enfuie jusqu'au fond du jardin, dans une petite cabane où Gertrude la trouva tout en larmes.

« Comme eUe est méchante ! dit-elle à la vieiUe fille , qui ne pouvait se pardonner sa négligence.

— Non , non , ma chère petite , c'est moi qui ai tort, qui aurais dû vous avertir qu'il ne faut pas

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A vrai dire , Gertrude n'était pas elle-même bien persuadée de ce qu'elle avançait ; mais se disant ^ tout bas qu'à chaque jour suffit sa peine , un de ses proverbes favoris, elle pensa que le plus pressé était de consoler Valentine ; elle se hâta de la conduire aux Champs-Elysées pour lui faire voir les polichinelles.

Le lendemain étant un dimanche, Antonin sortit du collège pour passer la journée chez sa mère.

« Eh bien ! eh bien ! s'écria Gertrude , qui venait de descendre dans la cuisine pour y chercher le déjeuner, ne voilà-t-il pas un grand bonheur! votre frère vient d'arriver, et, quand nous irons chez madame, elle ne sera pas seule et ne pensera certainement pas à nous parler des fleurs d'hier.

— Il va donc déjeuner avec elle? dit Valentine.

— Sans doute, et puis après, elle le mènera dîner à la campagne, comme elle fait tous les dimanches; ainsi, mangeons de bon appétit, nous ne serons pas grondées. >»

Mme Delval qui , selon sa coutume , avait été voir son fils au collège plusieurs fois dans la semaine , l'avait instruit de l'arrivée de Valentine, et n'avait pas cru devoir lui cacher que la pauvre enfant était la petite fille la plus criarde , la plus sauvage et la moins aimable qu'elle eût jamais connue. Antonin n'en avait pas moins un grand désir de voir sa sœur; aussi, lorsque Valentine entra dans la salle à

manger , il se lera de taUe et coomf à die de l'air le plus affectaenx.

« Bonjour, chère p^te sœur, dit-il en se haJssanl pour la mieux regarder ; je sois bien content, bien content que tu sois revenue h± Tenx4u m^embrasser? »

A la grande surprise de Mme Del^ , Tenfant le laissa la baiser sur les deux joues sans pousser un cri.

« Ya-felle déjeuner arec nous, maman? reprit-il.

— Elle déjeune de meilleure heure , répondit Mme Delval.

— Mais, du moins, tu vas t'asseoir à côté de moi, n'est-ce pas ? »

En parlant ainsi , Antonin approchait une chaise de la sienne ; puis prenant Yalentine dans ses bras, il rassit dessus près de lui sans qu'elle fît aucune résistance, sans qu'elle cessât d'attacher sur le charmant visage du petit garçon des regards étonnés , mais qui n'annonçaient aucun effroi.

« Comme elle est gentille I » dit Antonin à sa mère.

Le fait est que Yalentine n'était point laide. Par suite de l'état de faiblesse maladive dans lequel elle avait passé ses premières années , elle était encore maigre et pâle , niais elle avait de très-beaux yeux, le nez bien fait; à la vérité, sa bouche était un peu

trop grande , et ses premières dents, commençant alors à tomber, rendaient ce défaut plus remarquable.

« N'es-tu pas bien contente d'être revenue chez nous ? lui dit Antonin , qui ne désespérait pas d'apprivoiser cette petite sauvage.

— Elle est contente depuis que Gertrude est près d^elle, répondit Mme Delval; elle n'aime que Gertrude dans ce monde.

— Est-ce vous qui l'avez élevée , mademoiselle ? demanda Antonin à la vieille fille.

— Je ne l'ai jamais quittée, répondit Gertrude assez sèchement.

— Ohl oui, reprit-il, on aime bien la personne qui ne nous a jamais quitté; et le petit garçon prit la main de sa mère qu'il baisa. Mais tu m'aimeras un peu aussi, n'est-ce pas, Valentine ? » poursuivit-il, tandis que les yeux de Mme Delval se mouillaient d'attendrissement.

Valentine répondit par un léger mouvement de ses lèvres qui ressemblait assez à un sourire , et dans ce moment le domestique vint avertir que la voiture était arrivée.

Mme Delval se leva de table aussitôt. « Dépêchetoi de te préparer , mon chéri, pendant que je vais mettre mon châle et mon chapeau , dit-elle à son fils. » Puis elle ajouta, s'adressant à Gertrude : « Où allez- vous la mener promener aujourd'hui ?

— Aux boulevards , madame ; c'est ce qui Tamuse le plus , répondit Gertrude.

— Tu t'amuses donc bien sur les boulevards, petite sœur? dit Antonin dès que Mme Delval fut sortie. Est-ce que tu n'aimerais pas mieux venir te promener à la campagne avec nous?

— Non, répondit Valentine qui ouvrait la bouche pour la première fois.

— Monsieur Antonin ! cria Rosalie du salon , madame votre mère vous demande. »

Antonin n'eut que le temps de serrer la petite

main de sa sœur en disant : « Au revoir bientôt ; les

vacances commencent dimanche prochain, et je

viendrai ici passer six semaines. Adieu, petite sœur.

— Adieu, » répliqua Valentine, qui n'en avait jamais dit si long dans la salle à manger de sa mère.

Gertrude n'avait pu voir sans beaucoup de chagrin combien Mme Delval préférait son fils à sa fille ; aussi ramenait-elle la pauvre enfant en silence, lorsque, dès qu'elles furent rentrées dans leur chambre , Valentine dit d'un air satisfait : « Comme il est gentil !

— Qui donc ? demanda avec humeur la vieille fille, sachant fort bien pourtant qu'il s'agissait d'Antonin.

— Mon frère , répondit la petite.

«ittendit qu'une, heure plus favorable se présentât pour plaider la cause de la coupable.

Le lendemain matin , Antonin, qui se levait beau* coup plus tôt que Mme Delval , aperçut Yalentine dans le jardin ; car, depuis sa dernière disgrâce, la petite ne s*y promenait plus qu'à l'heure ot sa mère dormait encore , et pendant que Gertrude faisait la chambre. Il se hâta d'aller la rejoindre. Yalentine ne l'eut pas plutôt vu que, bien. loin de s'enfuir, elle s'avança vers lui, et tous deux, se prenant la main en silence, gagnèrent la cabane.

<« Es-tu contente de me revoir, petite «oeor? dit Antonin dès qu'ils furent assis.

— Oui , et c'est bien heureux que vous soyez venu dans le jardin de si bonne heure , parce que ma bonne va bientôt vetiir me reprendre.

— Pourquoi me dis-tu vatis^ yalentine? tu vois bien que je te parle autrement.

— Je ne sais pas pourquoi , car cela me fiiît plaisir que tu me parles comme maman Miller me parlait; ellet était bien bonne, maman Miller.

— Tu l'aimais beaucoup ?

— Ah! je l'aime encore; mais elle esl dans le ciel , elle ne reviendra plus jamais , et , quand je pense à cda , je pleure.

— Pense plutôt que nous resterons toujours ensemble , répliqua Antonin en l'embrassant.

— Je le voudraiJB bien, mais....

— Dis-moi. donc un peu , interrompit-il , lu ne veux donc pas apprendre à lire ?

— Non-

— Pourquoi?

— Parce que cela ferait plaisir à la dame et à Rosalii3» et que je ne veux pas leur faire plaisir. •

Bien que le petit garçon n*eût que .trois ans et demi de plus que sa sœur, des rapports journaliers avec ses camarades , avec ses professeurs , joints au développement d'esprit que produit l'étude, le rendaient fort supérieur à Yalentine sous le rapport de rintelligence. Témoin de la manière dont sa sœur était traitée dans la maison , l'afTection et le re&pect qu'il avait pour sa mère ne parvenaient point à lui faire donner tous les torts à la petite. II ne pouvait voir dans Valentine qu'une pauvre enfant aigrie , effrayée par la réception qui lui avait été faite , puisqu'elle se montrait douce et aimante pour Gertrude , pour lui-même, en un mot pour tous ceux qui semblaient l'aimer. Toutefois, avant que Valentine parvint à obtenir la tendresse de Mme Delval , il fallait qu'elle obtînt son pardon par une obéissance à laquelle elle ne semblait pas dis^ posée, et, dans son désir de la faire céder, Antonin imagina d'employer un moyen assez habile.

« Songe donc, petite sœur, lui dit<*il, que tu la» devenir bientôt une grande fille , et qu'alors tu ras toute honteuse de ne pas savoir lire.

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— Je Sais déjà épeler, répondit-elle.

— Eh bien ! veux-tu que je t'en apprenne davantage? veux-tu que je te donne des leçons?

— Je le voudrais bien, Tonin; ïnais comment pourrions-nous faire? je ne vais pas là, moi, et elle indiquait du doigt les fenêtres de Mme Delval.

— Écoute. Je vais commencer demain à trayailler pendant deux heures tous les matins , tant que les vacances dureront. Je demanderai à maman la permission de faire mes devoirs dans la cabane, et, comme elle ne se lève jamais avant neuf heures, si tu veux venir à sept, je te ferai lire pendant vingt minutes.

— Je viendrai, je viendrai ; à nous deux c'est bien différent, vois-tu! d*abord tu ne me gronderas pas trop fort, et puis je serai avec toi pendant ce temps-là.

— » Alors, dans la journée, comme tu ne pourrais pas travailler toute seule les premiei^ jours , tu prieras Mlle Gertrude de te faire répéter ta leçon.

— ^ C'est cela. Pourvu qu'on le laisse venir dans la cabane !

> -*Ah! je suis sûr que maman ne me refusera pas cela ; je te réponds qu'elle est bien bonne, maman.

— Ponr toi , c'est vrai , >» dit YAlentine. Antonin l'embrassa s^ns répondre à ces mots ,

prononcés le plus si^iplement du monde et sans aucune amertume.

Gertnide n'ayant pas tardé à venir chercher la petite, les deux enfants se séparèrent tout réjouis par l'idée de se revoir bientôt.

Yalentine ne perdit pas un moment pour raconter à sa bonne comment Antonin allait lui apprendre à lire, comment elle verrait tous les jours son frère qui était si bon , qu'elle aimait tant , et enfin elle paraissait si contente, qu'il fallait toute la rancune de Gertrude contre le favori de Mme Delval pour que la vieille fille ne partageât pas plus vivement la joie de la pauvre petite.

Cette rancune néanmoins ne l'empêcha point de dire le soir à sa chère enfant qu'elle avait vu le domestique porter dans la cabane une table, des livres et tout ce qu'il fallait pour écrire.

Ce fut donc avec la certitude de trouver Antonin que, le jour suivant, Valentine se rendit au rendezvous, où l'attendait déjà son frère. On n'avait pas de temps à perdre, et on ouvrit aussitôt un livre de contes qu' Antonin venait d'apporter.

C'était un spectacle assez curieux que celui d'un petit garçon de onze ans instruisant une petite fille qui n'en avait pas sept, d'autant plus que, dans cette première leçon aussi bien que dans celles qui suivirent, la gravité du maître et la soumission de l'élève ne se démentirent pas un moment, tant Antonin désirait que Valentine pût plaire à sa mère, tant Valentine désirait plaire à Antonin.

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Mme Delval s*ouvraient. Gertrude voyait sa chère petite si inquiète et si chagrine, qu'elle consentit sans peine à descendre à la cuisine pour questionner les domestiques. Lorsqu'elle remonta, elle dit à Valentine que, M. Antonin ayant eu un peu de fièvre, madame l'avait fait rester au lit, mais que cela ne serait rien.

« Nous verrons s'il viendra demain dans la cabane, repartit alors la petite ; ah! je voudrais bien être à demain ! »

Elle se tourmentait tellement en effet de savoir son frère dans son lit, qu'elle ne cessait de demander si la fièvre faisait bien du mal, et que Gertrude descendit plusieurs fois dans la journée pour lui rapporter des nouvelles. La vieille fille se gardait bien de lui dire que le médecin, qui était venu le matin et qui devait revenir le soir, craignait quelque chose de grave ; mais la pauvre enfant n'en était pas moins triste, ne jouait plus avec ses joujoux et mangeait à peine, disant qu'elle n'avait pas iaim.

On peut deviner que le lendemain Valentine se rendit inutilement à la cabane. Toutefois, pendant la semaine qui suivit, comme elle ne voulait plus aller promener dehors, Gertrude, tout en ayant grand soin de lui cacher que l'état de son frère empirait, continua de la conduire à sept heures au jardin, pour lui faire prendre l'air.

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tement de sa mère pour voir ce qui s*y passait. Le domestique venait de frotter le salon , dont la porte sur le jardin était ouverte , et il essuyait les meubles. La petite s'enfuit aussitôt, dans la crainte qu'il ne l'aperçût ; mais à peine s'était*elle réfugiée dans la cabane qu'elle se reprocha sa timidité. Pourquoi ne pas parler à François , celui de la maison qu'elle connaissait le plus? poiurquoi ne pas lui demander des nouvelles d'Antonin, qu'il voyait sans doute tous les jours? Ces pensées l'enhardirent au point qu'elle retourna du côté de la maison; mais ces hésitations lui avaient fait perdre du temps : quand elle entra dans le salon, le domestique en sortait, et elle ne le rattrapa que dans la salle à manger, comme il allait quitter l'appartement.

« François ! dit-elle en courant après lui , comment va mon frère?

— Je ne sais pas comment il est ce matin, mademoiselle, répondit François, mais il faut espérer qu'il ne mourra pas ; car pour sûr madame mourrait avec lui. »

Et il sortit.

Valentîne avait été si loin jusqu'alors de croire , Ântonîn en danger de mort , que cette réponse fît sur elle l'effet d'un coup de tonnerre : la pauvre enfant se laissa tomber sur une chaise et fondit en pleurs ; car, depuis qu'elle avait perdu Mme Miller, elle savait que mourir c'était s'en aller pour toujours.

Elle restait donc à la même place , sans songer un seul moment qu'elle était chez Mme Delval» tant elle n'avait plus d'autre crainte que celle de ne plus revoir Antonin.

Les murs de la salle à manger étaient couverts de gravures, dont une représentait la Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. La petite l'avait regardée bien souvent, à l'époque où elle venait les matins chez sa mère , attendu que la pareille était dans la chambre de Mme Miller , placée devant le prie -Dieu de la vieille dame. Valentine était élevée dans des sentiments fort religieux; ses yeux se portant par hasard sur la sainte image , elle se leva , alla s'agenouiller les mains jointes devant la Vierge, et lui demanda en sanglotant d'empêcher son frère de mourir.

Elle était ainsi prosternée , quand Mme Dçlval , qui venait chercher une potion qu'elle avait fait mettre au frais , entra dans la salle à manger.

A la vue de l'enfant à genoux elle fut très-surprise ; mais, s'approchant d'elle, elle lui dit avec beaucoup de douceur : « Vous priez Dieu , Valentine ?

— Je prie Dieu pour qu'il ne meure pas , » répondit Valentine en se levant, les joues toutes couvertes de larmes.

Émue jusqu'au fond du cœur, Mme Delval se baissa vers la petite , et, pour la première fois de sa vie , l'embrassa tendrement. .

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Quoique là pauvre enfant fût bien contente , sa joie approchait à peine de la joie qu'éprouva Ger- Irude en apprenant ce qui venait d'arriver. La vieille fille ne se lassait point de se faire répéter les propres mots de Mme Delval. Valentine alors recommençait son récit, disait que sa mère l'avait embrassée, qu'elle l'avait appelée ma chère, puis elle s'écriait joyeusement : « C'était mon frère qui avait raison, vois-tu, quand il me disait toujours qu'elle était bonne ! »

Pendant la semaine qui suivit, l'état du petit garçon s'améliora tellement, que le médecin permit qu'il prit de la nourriture et qu'on lui fît quitter le lit pendant quelques heures. Gertrude , qui ne négligeait rien pour s'instruire au juste des progrès que faisait la convalescence, rapportait chaque jour de meilleures nouvelles qui réjouissaient le cœur de Valentine; néanmoins elle commençait à s'étonner et môme à s'inquiéter qu'on ne fît pas venir la sœur, puisque le frère était si bien. Elle ne communiquait pourtant pas ses craintes à la petite, n'en continuait pas moins de lui mettre dès le matin sa plus belle robe, d'arranger avec soin ses jolis cheveux qui bouclaient naturellement ; mais elle finit par ne plus répondre un mot , lorsque Valentine disait : « C'est peut-être aujourd'hui qu'il sera tout à fait bien. »

Enfin, neuf jours après l'heureuse rencontre de

Mme Delval avec sa fille, l'heure du dîner de Valenllae approchait , lorsqu'on vint frapper à la porte de la chambre , chose qui n'arrivait que fort rarement. Gertrude se hâta d'aller ouvrir , et François entra, disant que madame envoyait chercher Mlle Valentîne.

« Tout de suite, tout de suite; je vais la conduire, *• répondit la vieille fille , dont les yeux brillaient de la plus vive satisfaction.

Elle ne perdit pas en effet un moment, la petite se montrant aussi pressée qu'elle d'obéir,

« Songez bien, chère enfant, disait-elle tout en descendant l'escalier avec une rapidité qui ne lui était plus habituelle , songez bien à vous conduire chez votre mère juste comme vous vous conduisiez chez votre maman Miller.

— Oui, oui, répondait Valentine, elle ne me fait plus peur du tout. »

Mais ce qui allait contribuer à la rassurer encore davantage , c'est que Mme Delval , en la voyant entrer dans la chambre , dit aussitôt : « Vous pouvez retourner à vos affaires et me la laisser, Gertrude; elle dînera a\ec nous. »

Tandis que ces mots annonçaient à l'enfant la réception la plus favorable , et que Gertrude se retirait la joie dans l'âme, Ântonin courait à sa sœur, Tembrassait de toutes ses forces et lui disait à Foreille : « Si tu pouvais parler la première à maman? -

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Valentine s*approcha de Mme Delval.

« Je vous demande pardon d'avoir été méchante, dit-elle en rougissant jusqu'aux yeux.

— Je te pardonne et je t'aime, ma fille, répondit Mme Delval qui la serra dans ses bras: car ton frère m'a tout conté , et je sais que tu as appris à lire pour me plaire. »

Le temps n'était plus où Valentine eût répliqué qu'elle n'avait rien fait pour plaire à la dame. Elle fut donc très-loin de songer à démentir Ântonin , et, gardait le silence, elle se contenta de baiser la main de sa mère.

A partir de ce jour, Valentine fut admise à partager tous les agréments dont son frère jouissait dans la maison, et, comme elle devint une trèsmmable petite fille, elle arriva bientôt à partager aussi la tendresse de Mme Delval.

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