ROBERT
garçon de douze à treize ans, entendit sonner l'horloge de la paroisse. « Sept heures ! s'écria-t-il; est-il possible qu'il soit déjà sept heures ? Ce que c'est que de s'amuser ! Grand'mère est sans doute levée depuis longtemps. » Puis il se hâta de passer une veste de drap grossier, et quitta le cabinet qui renfermait son lit, une table et une chaise, pour entrer dans la chambre voisine.
Cette chambre , tenue avec une propreté remarquable, ne renfermait, à l'exception d'un secrétaire fort élégant , que des meubles dont l'extrême simplicité annonçait l'indigence. Près de la fenêtre était assise une femme âe cinquante ans à peu près, au visage doux et disthigué, qui brodait lin voile de dentelle.
« Ah! te voilà, cher enfant, dit-elle avec un sourire de tendresse infinie ; j'ai pris grand soin de ne pas faire le moindre bruit en me levant pour ne point te réveiller.
" — Il y a bien longtemps que je ne dors plus, bonne mère, répondit le petit garçon, qui l'embrassa deux ou trois fois de suite ; hier au soir , tu n'étais pas encore revenue de ta course quand je suis rentré, et j'étais si fatigué, vois-tu, que je me suis mis au lit sans t'attendre.
— Tu as bien fait, mon chéri; quand j'ai vu ta casquette sur ma table et que ta porte était fermée, je n'ai pas eu un moment d'inquiétude.
un
— Et puis ce matin, grand'mère, je me suis éveillé avec le jour ; mais j'ai eu le malheur d'ouvrir le volume de l'histoire d'Angleterre qui va jusqu'à Charles II, et je n'ai pas pu m'en arracher. Conune il a été malheureux, Charles II, tout roi qu'il était! quand on pense à cela on prend du courage. »
Mme Démare (c'était le nom de la grand'mère) poussa un long soupir.
« Mais il est remonté sur son trône, lui, et nous ne retrouverons pas notre fortune, dit-elle.
— Qui sait ? répliqua Robert ; si toutes mes journées ressemblaient à ma journée d'hier ! Devine : combien y a-t-il dans ma main ? et il tira de l'argent de sa poche.
— Vingt sous î
— Plus que cela.
— Quarante?
— Encore plus.
— Trois francs ?
— Davantage.
— Comment , davantage ?
— Cinq francs quinze sous , dit Robert en lui donnant l'argent.
— Cinq francs quinze sous! s'écria Mme Démare ; est-îl possible que tu aies gagné autant que cela ?
— C'est qu'il m'est arrivé un grand bonheur, vois-tu. Il est venu hier à l'hôtel un jeune homme.
qui y vient souvent voir un de ses amis. Il était en cabriolet, et, conune il voulait envoyer son domestique faire une commission, il m'a fait tenir le cheval. Il était si vif, le cheval, qu'il m'a donné bien de la peine, je t'en réponds; mais enfin je l'ai remis sain et sauf au domestique, et, quand le maître est sorti, en chantant d'un air de bonne humeur , il m'a donné les cinq francs en disant : « Tiens, petit! je n'ai pas d'autre monnaie. » Poulies quinze sous, ils me viennent d'une lettre qu'une dame de l'hôtel m'a fait porter rue de la Madeleine. Avec cela, grand'mère, je serais bien content si tu achetais une livre de café pour tes déjeuners ; ce qui me chagrine le plus , c'est de te voir manger du pain sec le matin, toi qui n'en avais pas l'habitude.
— Mon bon Robert , cela m'est tout à fait égal. Nous avons bien des dépenses plus pressantes à faire : par exemple, il te faudra bientôt des souliers.
— Tu pourrais même dire qu'il m'en faut, repartit Robert en riant, car ceux-ci sont troués de tous les côtés.
— Pauvre enfant 1 reprit Mme Démare ; cela te fait souffrir quand tu marches î
— Oh ! pas beaucoup ; d'ailleurs , tu m'as dit qu'il ne faut pas qu'un homme se plaigne, et je suis un homme maintenant, puisque je gagne ma vie.
— De quelle manicie, hcbs! d
soupirant
— Ne te cbagrine donc pas de cda, bMme mfane. Il est yrai qae, si f aiais po aller amie à la pcDsion pendant deux on trois ans, famais été assez instruit pour gagner bîcii daianiage; mus, puisque nous n'aYions plus rioi, il ne fuit pensa* qu'à remercier le bon Diea de ce qn'fl nous enToie.
— Je le remercie sortont de m*aTmr donné on enfant connue toi , Robert, dit Urne Démare en le pressant sur son cœur.
— Et moi donc , crois-tu que je ne le remercie pas tous les jours de m'avoir donné une si bonne mère? Je t'aime tant, je t'aime tant, que, quand tu n'es pas triste, je suis toujours content.
— Eh bien, je serai gaie, Robert, répondit Mme Démare, qui sourit d'un air satisrait.
— Oh! bon cela.... A présent il faut que je te quitte , car tout le monde est sans doute sur pied dans l'hôtel, et on m'a peut-être déjà demandé,
— Va, va, mon en&nt, je ne sortirai point de la matinée, car je veux achever ce voile qui presse. »
Tous deux s'embrassèrent tendrement, et le petit garçon partit.
Mme Démare était veuve d'un avocat célèbre qui gagnait beaucoup d'argent , mais qui aimait tellement à en dépenser, qu'il mourut sans rien laisser à sa famille. Le bonheur voulut que lui et sa femme
eussent marié très-jeune leur fille unique, dont la beauté était remarquable, à Fun des plus riches armateurs du Bavre, qui l'ayait épousée sans dot. M. Bérard (ainsi se nommait ce négociant), homme aussi généreux que bon, ue voulut point laisser vivre sa belle-mère dans la gêne où la réduisait la mort de son mari. Il lui fit une forte pension, et la lui continua même après la mort de sa femme , qui lui fut enlevée à vingt' ans, après avoir donné le jour à Robert.
Cet enfant semblait destiné à hériter d'une fortune énorme et bien acquise, lorsqu'une suite d'événements funestes amena la ruine de M. Bérard. Le digne négociant n'avait plus d'espoir que dans le retour d'un navire richement chargé qu'il avait expédié pour l'Amérique, et, lorsqu'il reçut la nouvelle que ce navire venait de périr sur les côtes d'Espagne, ce derpier coup du sort le frappa si cruellement qu'il mourut dans la nuit même d'une attaque d'apoplexie.
Toutes les dettes payées , l'honneur seul de l'honnête Bérard resta sauf; aucun des créanciers ne perdit rien, mais Robert ne conserva pas même de quoi manger du pain.
Mme Démare n'hésita pas à se charger du pauvre orphelin, qui n'avait point de parent du côté de son père. Tout en ignorant quels moyens elle allait employer pour vivre elle-même, elle se hâta d'aller
le chercher au HaTre et de ramaiier chez eUe à Paris. Comme elle a^ait à pea près rompu avec le monde depuis la mort de son mari, fl lui lut très* facile de s'en faire entièrement oublier en allant s'établir au quatrième* dans un quartier fort éloigné de celui qu'elle habitait. Après aroir renvoyé sa cuisinière, dans l'intention de ne prendre qu'une femme de ménage, elle Tendit ses meubles, beau* coup trop beaux pour sa nouvelle situation, et la somme qu'elle en tira, jointe à ses petites économies, lui sembla devoir sufiBre à sa dépense pendant deux ou trois années. Elle possédait de plus quelques bijoux, qu'elle voulut garder pour le cas où des accidents imprévus suspendraient son travail de chaque jour, sur lequel elle comptait beaucoup; car Mme Démare excellait dans tous les ouvrages à l'aiguille, et brodait surtout admirablement.
Bien que ce plan fût basé sur la plus stricte économie, et que Mme Démare le suivît rigoureusement, dès la première année, sa dépense excéda de beaucoup ses recettes. Elle avait ignoré jus^ qu'alors que ces belles broderies, qu'elle payait si cher dans le temps où elle jouissait d'une grande fortune, ne rapportaient presque rien à l'ouvrière, et, bien qu'elle travaillât avec la plus grande assiduité, ce qu'elle recevait des lingères suffisait à peine à la nourriture dans son modeste ménage.
Avant que Robert eût atteint l'âge de sept ans, elle fut donc obligée d'avoir recours à la vente de quelques-uns de ses bijoux, ce qui lui permit d'envoyer l'enfant comme externe dans une fort bonne pension du voisinage.
Robert, beau comme sa mère, lui ressemblait prodigieusement, en sorte que Mme Démare l'idolâtrait, et trouvait en lui la consolation de toutes ses peines. De son côté, le petit garçon avait pour sa grand'mère, qu'il n'avait jamais quittée depuis l'âge de deux ans, une tendresse si vive, que la joie d'être près d'elle lui tenait lieu de toute autre joie. Jamais, en sortant de l'externat, il ne s'amusait longtemps à causer avec des camarades, tant il avait hâte de rentrer à la maison pour la retrouver. Mme Démare avait supprimé la femme de ménage, ce qui lui causait un surcroît de fatigue; mais Robert n'avait pas dix ans qu'il était devenu du plus grand secours à celle dont il devinait- le moindre désir. De même, avec une intelligence fort au-dessus de son âge, il parvenait presque toujours à la distraire, lorsqu'elle s'entretenait avec lui du temps qui n'était plus pour le comparer au présent, et, comme il travaillait à s'instruire avec une ardeur qui faisait de lui le meilleur écolier de ses classes, il éloignait d'elle les tristes pensées en lui parlant de l'avenir.
Cet avenir néanmoins était encore bien éloigné, et
toutes les ressources s'épuisaient. Enfin un jour, le jour même où Robert eut treize ans, Mme Démare avait yendu le matin sa montre, le seul bijou qui lui restât, et, lorsqu'il revint de la pension, il la trouva tout en pleurs.
Ainsi surprise, la pauvre mère ne put lui cacher la cause de ses larmes, et ne lui laissa plus rien ignorer de leur affreuse situation.
Robert, tout en s'efforçant de la consoler, n'en était pas moins effrayé lui-même du sort qui les attendait tous deux. Il ne ferma pas les yeux de la nuit, et le lendemain, l'heure à laquelle il revenait toujours en quittant la classe était passée depuis longtemps sans qu'il reparût. Mortellement inquiète, Mme Démare allait courir au pensionnat pour savoir ce qu'il pouvait être devenu, lorsqu'enfln il ouvrit la porte de la chambre.
« Ah ! cher enfant ! s'écria Mme Démare délivrée de son horrible angoisse, qu'est-il donc arrivé? Six heures vont bientôt sonner. Il faut que tu te sois bien amusé en sortant de la pension.
— Je n'ai pas été à la pension, bonne mère, répondit Robert en l'embrassant encore plus tendrement que de coutume.
— Gomment 1 où donc as-tu été ?
— Je vais te conter tout cela ; mais je t'en prie, je t'en prie, ne te fâche pas contre moi de ce que j'ai agi sans ta permission. »
Mme Démare s'assit, portant sur Tenfant des regards inquiets, et Robert poursuivit, non sans hésiter à chaque mot :
« Tu connais bien, dit-il, Thôtel garni qui est en face de nous, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Tu connais bien aussi la portière, Mme Duclos, à qui tu as été dire un matin que le feu était dans une des cheminées de sa maison , et qui te salue toujours quand nous passons dans la rue ?
— Sans doute; eh bien?
— Eh bien, son mari s'est cassé la jambe la semaine dernière. Avant-hier, en revenant , je suis entré dans la loge pour demander comment il allait, et la pauvre femme m'a dit que le chirurgien prétendait qu'il resterait couché fort longtemps, et qu'elle avait bien peur que cela ne leur fit perdre leur place, parce qu'elle ne pouvait pas suffire seule à la besogne ; qu'elle allait chercher quelqu'un qui pût remplacer Duclos tant qu'il serait au lit, pour faire les commissions des locataires, qui aimaient à avoir un commissionnaire sous la main, et surtout pour garder la loge de huit à neuf heures du matin, pendant qu'elle balaye la cour, les escaliers.... J'oubliais de dire que la mère Duclos avait ajouté qu'elle n'aurait pas besoin de payer cette personne, attendu que les commissions et
quelques autres petits profits rapportaient trente à quarante sous par jour. Alors.... »
Robert s'arrêta, en voyant pâlir sa grand'mère.
« Achève donc, cher enfant, dit Mme Démare d'une voix tremblante.
— Alors, reprit Robert courageusement, j'ai pensé cette nuit qu'il n'était pas bien difficile de faire des commissions et de tirer le cordon d'une porte cochère, et, au lieu d'aller à la pension, j'ai été offrir à Mme Duclos de remplacer son mari pendant tout le temps qu'il serait malade.
— Elle a accepté? demanda Mme Démare respirant à peine.
— Oui, oui, répondit Robert d'un air joyeux; j'ai déjà porté deux lettres aujourd'hui , et voilà trente sous que je te donne , ajouta-t-il en se jetant dans les bras de sa grand'mère , qui se mit à sangloter.
— El tes études, et ton avenir, cher enfant ! s'écriait-elle tout en le serrant sur son cœur.*
— Songe donc, bonne mère, répondit le pauvre petit, que bientôt nous n'aurions pas pu payer la pension. Attendons que nous soyons moins malheureux. Je te réponds que je n'oublierai rien de ce qu'on m'a déjà appris. Maintenant, avec ce que je gagnerai et ce que tu gltignes nous pourrons vivre ; c'est la première chose cela.
— Te voir devenu un commissionnaire ! dit Mme Démare sans pouvoir arrêter ses larmes.
— Bah! ça m'est bien égal. Au contraire» si je fais beaucoup de courses dans la ville , l'exercice me fera grandir, et, quand je serai plus grand, je prendrai un autre état. »»
C'est ainsi que le pauvre enfant parvint à consoler un peu celle qu'il aimait uniquement dans ce monde, celle qui de son côté ne vivait que pour lui.
L'état du portier Duclos s'améliora fort lentement, et depuis trois mois Robert le remplaçait à l'hôtel garni où nous venons de le voir se rendre quand nous avons commencé cette histoire.
Lorsqu'il eut fermé la porte de la chambre, Mme Démare écouta le bruit de ses pas jusqu'à ce qu'elle n'entendît plus rien. Puis, joignant les mains : « Que Dieu te bénisse, cher enfant, dit-elle en levant les yeux au ciel, et te récompense un jour autant que tu mérites de l'être ! »
Après avoir fait cette prière, partie du fond de son cœur affligé, elle se remit à son ouvrage. C'était un voile dont la broderie devait lui être payée dixhuit francs, et l'on sent qu'elle était pressée de le finir.
Elle y travaillait depuis deux heures, à peu près, lorsqu'elle crut entendre Robert monter l'escalier rapidement. Surprise et un peu inquiète de le voir revenir sitôt, elle s'élança pour lui ouvrir, bien qu'il eût une clef, et il entra hors d'haleine,
« Grand'mèrel grand'mère! s'écria-t-il en se
jetant sur une chaise, j*ai tant Goam que je ne
peux plus respirer.
— Qu*as-tu? que t'est-il arrité? rien de malheiireux, j'espère, dit Mme Démare toute tiemUante.
— Bien au contraire; imagine-tm que je Tiens de trouver un portefeuîne.
— Un portefeuille!
— Et qu'il y a dedans un gros paquet de papiers, qui sont d'une autre couleur, mais qui ressemblent à celui que tu as changé l'année dernière, tu te souviens bien ?
— Des billets de banque ?
— C'est cela. Tiens , regarde. »
Et Robert, tirant le portefeuille de sa poche , le lui donna.
« Bonté divine ! dit Mme Démare, ce sont des bil* lets de mille francs ! Un, quatre, huit, en voilà dix.
— Dix mille francs I s'écria Robert en sautant de joie; c'est le ciel qui nous envoie cette fortune!
— Pour la rendre à son maître, Robert, » répliqua gravement Mme Démare.
Ces mots calmèrent aussitôt le transport du pauvre enfant.
« C'est vrai, tu as raison, reprit-il tristement; ce portefeuille ne nous appartient pas, quelqu'un l'a perdu sans doute.
— Et une perte semblable peut ruiner toute une famille, ajouta Mme Démare.
— • Perdre dix mille francs d'un coup ! quel chagrin pour ces pauvres gens !
— Et surtout s'ils ont des enfants, dit la malheureuse mère en poussant un gros soupir.
— Mais nous ne savons pas à qui ils sont, repartit Robert ; comment faire pour les rendre ?
— On pourrait les faire afficher ; c'est que les affiches coûtent peut-être bien cher.
— Ah ! c'est le portefeuille qui payera , par exemple !
— Sans doute, et puis voyons d'abord s'il ne renferme point quelques indices.... justement. Une lettre et des cartes de visite.... M. Saint-Âubin, boulevard Montmartre, n° 9....
— Ce n'est pas bien loin d'ici, interrompit Robert, je vais y courir tout de suite.
— U est plus prudent de ne point te charger du portefeuille, dit Mme Démare ; tu demanderas simplement M. Saint-Aubin , et tu lui donneras mon adresse , en lui disant qu'il peut apprendre ici des nouvelles d'une chose dont il doit être en peine.
— 11 viendra bien vite, sois-en sûre.
— Oui; mais je veux avoir la certitude que nous rendons une aussi forte somme à celui qui l'a perdue.
— Je le crois bien ! il faut d'abord que l'on nous dise au juste tout ce qu'il y a dans le portefeuille. Quand nous trouvons ^n classe un canif, un cou-
teau, un n'importe quoi , on n'est pas assez bète pour crier : « A qui le couteau? à qui le canif? » On crie seulement : « Qui est-ce qui a perdu quel- « que chose? »
— Justement. Ne perds pas une minute, cher enfant, va vite.
— Je serai revenu dans un quart d'heure , » dit Robert , qui partit comme un trait.
Tout en serrant le portefeuille dans son secrétaire dès que le petit garçon fut sorti , Mme Démare ne put s'empêcher de songer que la personne qui l'avait perdu était peut-être fort riche , qu'il lui était assez indifG^ent d'avoir dix mille francs de plus ou de moins , tandis que , dans sa triste position , dix saille francs c'était le bonheur ! « Hélas ! se disait-elle en reprenant son ouvrage, voilà le monde ; trop heureux encore de vivre dans la misère sans avoir rien à se reprocher ! »
Dans ce moment elle entendit sonner à la porte , ce qui arrivait fort rarement. Sans penser que ce pût être déjà M. Saint-Aubin , elle ne s'en hâta pas moins d'aller ouvrir, et devint très-pâle à la vue de M. Blorin, le propriétaire de la maison.
« Je vous demande pardon, madame Démare, dit-il, de me présenter chez vous si matin ; mais j'ai aujourd'hui beaucoup de payements à faire, et je viens vous prier de finir notre petit compte.
— Notre petit compte , monsieur Morln , répon-
ijS^fSSé, je
■''*-"*"^ïœ<S«Bii*'stîf-°'--
— J'espère, monsieur Horin, qu*ime somme aussi légère ne vous mettra pas dans rembarras, répondit Mme Démare d'un ton suppliant.
— Il n'y a pas de somme légère quand il s'agit d'en composer une lourde , répliqua brusquement le propriétaire ; tous les philosophes ont dit que les petits ruisseaux font les grandes rivières , personne n'ignore cela.
— Aussi suis-je désespérée....
— Votre désespoir ne me donnera pas les soixante francs que vous me devez. Quand on n'a point de revenus, on se loge moins chèrement, madame.
— C'est ce que j'ai cherché en vain ; vous savez que je n'ai point hésité à monter au ciaquième étage lorsque j'ai vu que mes dernières ressources commençaient à s'épuiser.
— Comment épuise-t-on ses dernières ressources? voilà ce que je ne conçois pas, car vous m'avez dit que vous aviez vécu dans l'aisance.*
— 11 est vrai que j'ai vécu dans l'aisance , parce que le mari de ma lille était fort riche ; mais son cœur trop généreux et des malheurs inouïs l'ont complètement ruiné. Mon gendre n'a sauvé que l'honneur. A sa mort , il laissait dans la misère un enfant; pouvais-je envoyer mon petit-fils à l'hôpital? J'ai vendu, pour le nourrir, tout ce que je possédais, mes meubles d'abord, à l'exception de
ce secrétaire , auquel je liens beaucoup parce que ma fille me l'a donné.
— Le secrétaire est assez joli , dit M. Morin.
— Puis , continua Mme Démare , j'ai vendu Tun après l'autre les bijoux que je possédais ; grâce à ces ressources , auxquelles je joignais mon travail , mon cher enfant n'est pas mort de faim. Il m'en a bien récompensée ! Savez-vous ce qu'il a fait, monsieur ?
— Non.
— Quand il a connu l'horreur de notre situation, un matin , avec une énergie bien au-dessus de son âge , au lieu de se rendre au pensionnat où je l'envoyais tous les jours , il a été se placer pour gagner sa vie en faisant des commissions. Le ciel a béni ses efforts, et, depuis ce moment, le pain que nous mangeons est le prix de ses sueiu*s.
— C'est fort bien , répliqua M. Morin , c'est fort bien au petit bonhomme ; mais il résulte de tout cela que vous ne possédez aucune fortune, que vous n*avez aucun revenu; et, comme je ne suis pas assez riche pour vous loger gratis, voici le seul accommodement que je puisse vous offrir : dans huit jours vous me payerez mes soixante francs, ou bien je prendrai le secrétaire et vous irez vous loger ailleurs. C'est mon dernier mot. » Et il sortit.
En l'entendant s'éloigner après ces cruelles paroles, Mme Démare tomba sur une chaise dans un
état de désolation difficile à peindre ; car l'arrêt de cet homme mettait le comble à sa misère. Où trouver soixante francs? Et s'il fallait abandonner md meuble qui lui était si cher, comment aller se loger ailleurs? Sans parler des frais d'un déménagement, oiTrait-elIe assez de garanties pour qu'on voulût la recevoir comme locataire dans une honnête maison ? Toutes ces idées qui se succédaient dans sa tête achevaient de l'accabler, lorsqu'une lueur d'espémnce vint s'y mêler. Ce secrétaire , qui renfermait maintenant une si forte somme , renfermait peutêtre son salut. Si ce monsieur auquel appartenait le portefeuille était bon et généreux , il semblait impossible qu'il n'oflfrît pas une récompense au pauvre enfant qui lui rendait son bien , et ne fût-ce qu'une pièce d'or , en la donnant comme à-compte au propriétaire , peut-être obtiendrait-on du temps pour le reste. Cette consolante pensée ranima tellement Mme Démare, qu'elle avait repris courage lorsque Robert rentra.
« Eh bien ? demanda-t-elle avec anxiété.
-r M Saint-Aubin n'était pas chez lui , répondit Robert; mais le portefeuille lui appartient, et je suis sûr qu'il va venir. Quand je suis arrivé , ^'ai trouvé un domestique dans l'antichambre.... Oh! c'est superbe chez lui : des, buffets magnifiques^ des statues....
— Enfin ? interrompit Mme Démare.
id2
— Oui , je te conterai cela après. J'ai donc dit au domestique que j'étais très-fâché que son maître fût sorti, parce que je venais lui donner une nouvelle qui devait l'intéresser beaucoup. Et là-dessus seulement ce garçon s'est écrié : « Il s'agit peut- « être de son portefeuille ? » C'est bien clair, n'est-ce pas?
— Oui , après ?
— Le domestique m'a proposé de me faire parler au valet de chambre , à l'homme de confiance de H. Saint-Âubin. Alors il m'a conduit à un vieux monsieur qui peut bien avoir quarante ans, à qui j'ai donné ton adresse , et qui m'a dit que vraisemblablement son maître serait ici presque aussitôt que moi.
— Alors il ne doit pas tarder. Tant mieux , dit Mme Démare , parce qu'il est d'usage , vois-tu , que celui qui rend un portefeuille reçoive une récompense.
— Une récompense ! pourquoi donc î pour n'avoir pas gardé l'argent d'un autre ?
— Pour avoir pris la peine de rechercher la personne à qui il appartient.
— Belle peine que d'aller d'ici au boulevard Montmartre! Oh! non, je ne veux rien recevoir pour cela; ce n'est pas une commission, vois-tu bien.
— C'est que lu ne sais pas....
— Quoi donc ?
— Que , pendant ton absence , M. Horin est monté pour me demander les deux termes que je lui dois, et, comme je ne puis pas le payer, il nous met à la porte de la maison.
— 0 mon Dieu ! qu'est-ce que tu dis là?
— C'est une somme de soixante francs qui nous manque, en sorte que, si M. Saint- Aubin t'offrait deux ou trois louis , il faudrait les prendre, Robert.
— Je les prendrai, je les prendrai, mais c'est bien méchant à H. Horin.
— Nous lui devons, mon enfant ; il est obligé luimême de payer ses ouvriers, ses impositions.
— C'est juste ; ce n'en est pas moins un furieux coup. Je ne pensais jamais à ce loyer-là , moi.
— A l'avenir , dit Mme Démare , nous tâcherons de mettre avant tout le loyer de côté ; espérons que pour cette fois.... N'entends-tu pas quelqu'un monter l'escaUer? ajouta-t-elle avec une vive émotion.
— C'est lui, sans doute, répliqua Robert; sois tranquflle, je prendrai la récompense. »
La sonnette s'étant fait entendre alors , Robert se pressa d'ouvrir la porte, et il entra dans la chambre un gros homme fort bien vêtu, qui devait approcher de la soixantaine, et qui semblait un peu essoufflé d'avoir monté les cinq étages.
u Madame Démare ? demanda-t-il , s'adressant au petit garçon.
||^É|^^^«ïffid3g;-^^(i^n|t ]f DT^rie gros • .i. .S»«ii- -S- -i- -i- «il* «it* -it* -it» -ïi»
..^..jj..jj..j^..j^..jt.
monsieur, que pendait mon absence tous avez envoyé chez -moi un petit commissionnaire quia laissé votre adresse à mon valet de chambre.
— Monsieur . est monsieur Saint - Aubin ? dit Mme Démare.
— Précisément. D'après ce que viennent de me dire mes domestiques, J'ai l'espoir d'apprendre ici quelques nouvelles d'un portefeuille que j'ai eu le malheur de perdre hier au soir. Il doit renfermer dix mille francs en billets de banque , des cartes de visite et une lettre que l'on m'écrit de New-York , dans laquelle on m'instruit....
— Je n'ai point lu la lettre , monsieur , interrompit Mme Démare; l'adresse a suffi pour nous indiquer votre demeure , et mon petit-fils s'est hâté de courir chez vous.
— Est-ce donc cet enfant qui a trouvé le portefeuille? demanda M. Saint-Aubin avec une sorte d'attendrissement.
— Oui , dit Robert , dans un passage qui conduit à la rue Richer.
— C'est, en effet, le chemin que j'ai suivi en quittant la maison de mon notaire, chez qui je viens de retourner ce matin inutilement ; mais il pourra vous fournir des preuves que le portefeuille m'appartient
— Il suffit, monsieur; les renseignements que vous me donnez ne me laissent aucun doute, m
En parlant ainsi, Mme Bémare se. 'leva, prit le portefeuille dans son secrétaire et le lui remit en ajoutant :
« Vous devez y retrouver tout ce que nous y avons trouvé nous-mêmes. »
M. Saint-Aubin ne jeta qu'un regard très-rapide sur le contenu du portefeuille , puis ses yeux se portèrent tout autour de lui.
« Madame , dit-il en prenant la main de Mme Démare qu'il serra dans la sienne , un pareil trait est rare.
— J'aime à croire que non, monsieur, répondit-elle.
— Permettez-moi de le reconnaître en offrant à votre petit-fils une légère partie de ce qu'il me rend. Tenez, mon jeune ami.
— Un billet de mille francs ! s'écria Mme Démare; ah ! c'est trop, monsieur, beaucoup trop.
— Non , non , je l'exige.
— 0 bonne mère , dît Robert avec joie , en voilà bien plus qu'il n'en faut pour payer M. Morin.
— Qu'est-ce donc que M. Morin ? demanda le nouvel ami de l'honnête famille.
— C'est mon propriétaire , monsieur , répondit Mme Démare ; je crois bien inutile de chercher à vous cacher que nous sommes pauvres.
— Mais moi, je suis riche, s'écria vivement M. Sain(-Aubin ; je suis garçon , sans famille et
même sans amis en France ; je serai trop heureux de m'occuper du sort de cel enEuiL Voyons, madame , parlez-moi franchement ; tous n*a?ez pas toujours été dans la position où je tous trouve ?
— Non , monsieur ; le père de Robert possédait de grands biens que des éTénements cruels lui ont fait perdre ; il est mort totalement ruiné.
— Et son fils est resté sans aucune ressource ?
— Au point qu'il m'a faliu renoncer à l'envoyer en classe , quoiqu'il y fit des progrès surprenants.
— Il sait donc déjà quelque chose ?
— Je sais depuis longtemps écrire et compter, dit Robert , et j'étais dans les dix premiers en latin et en histoire.
— Madame Démare , reprit M. Saint-Aubin , il faut absolument que cet enfant termine son éducation ; car vous devez comprendre que tout son avenir dépend de là.
— Aussi donnerais-je le plus pur de mon sang pour lui procurer un si grand avantage, répliqua la pauvre mère.
— Rien n*est si facile. Je me charge de lui faire obtenir une bourse dans un collège.
— Dans un collège ! dit Robert , sautant de joie ; où l'on m'apprendra le latin , la géographie , les mathématiques ?
— Oui.
— Ah ! monsieur » dit Mme Démare ^ qaelle reconnaissance....
— Vous verrez , monsieur , inten*ompit Robert que sa joie transportait ; vous verrez si je profiterai de vos bontés pour nous! Quel bonheur.... mais, qu'est-ce que je dis donc ? ajouta-t-il en rougissant, saisi par une pensée qui le calma tout à coup ; je ne puis pas quitter grand'mère; elle a besoin du peu que je gagne.
— On y pourvoira d'une autre manière, dit M. Saint-Aubin; soyez tranquille, mon garçon. Il faut seulement, madame, que vous me remettiez son acte de naissance.
— Je vais vous le donner, monsieur, répondit Mme Démare; tous nos papiers de famille sont dans ce secrétaire. »
Elle ne tarda pas en effet à trouver ce que demandait M. Saint- Aubin; mais, à peine eut-il jeté les yeux sur l'acte de naissance dont il lut les premières lignes , qu'il s'écria comme hors de luimôme :
« Que vois-je ? est-ce possible , mon Dieu ? Cet enfant serait le fils de Charles Bérard , un armateur , un négociant du Havre ?
— C'était mon gendre, monsieur, dit Mme Démare.
— Et c'était mon ami , mon camarade de classe et mon bienfaiteur. «
En parlant ainsi , le brave homme avait pris Robert dans ses bras et le pressait sm* son cœur.
« Se peut-il ? s'écriait la pauvre mère, dont la joie était au comble.
— Oui , madame , je lui dois tout. J'étais né sans fortune ; c'est Bérard, c'est cet excellent homme, qui m'a prêté quinze mille francs que j'ai mis en marchandises pour passer aux États-Unis, où j'ai fait ma fortune. Bérard et moi nous nous sommes écrit souvent; et quand, il y a dix ans , je suis revenu en France, dans l'espoir de partager avec lui tout ce que je possédais, j'ai appris à la fois et sa ruine et sa mort. Toutes mes démarches pour savoir où retrouver le fils qu'il avait laissé ont été vaines ; pendant six mois, j'ai fait mettre un avis dans les journaux....
— Je n'en lis plus depuis bien longtemps , dit Mme Démare.
— Je le retrouve enfin, cet enfant, continua M. Saint- Aubin, dont la figure exprimait une joie indicible; je le retrouve, l'enfant de mon cher Bérard ! Madame Démare, Robert est riche, trèsriche; la moitié de mes biens lui appartient, d'abord, et, s'il se montre le digne fils de son père, il sera l'héritier du reste.
— Ah ! monsieur , que Dieu récompense tant de
bonté ! dit Mme Démare , qui versait des larmes de reconnaissance; je ne puis trouver de mots qui vous peignent ce que je sens.
— Je te verrai donc heureuse , bonne mère ! s'écria Robert en se jetant dans ses bras ; je te verrai donc heureuse !
— Ah çà , reprit M. Saint-Aubin , je ne veux pas que vous restiez dans ce taudis un quart d'heure de plus. Nous allons payer le propriétaire ; et, comme le déménagement ne sera pas long, mes gens viendront chercher vos meubles. Mon carrosse est en bas, vous allez venir tout de suite habiter ma maison; là, vous perdrez le souvenir des tristes années que vous venez de passer, vous vivrez tous deux près d'un bon ami et dans l'abondance.
— Quand je serai plus grand , monsieur Saint- Aubin, dit Robert timidement, je me trouverai bien heureux sans doute de vivre près de vous; mais à présent, si j'ose dire ce que je pense, j'aimerais mieux entrer dans ce collège dont vous parliez tout à l'heure.
— Parce que ?
— Parce que je voudrais être assez instruit pour me tirer d'affaire tout seul , si la fortune que vous nous donnez se perdait comme l'autre.
— Ha raison l'enfant, il a raison, repartit M. Saint-Aubin, et nous suivrons son avis, madame Démare ; car l'homme ne possède ici-bas que deux biens solides: son instruction et son travail. »