‹ Contes merveilleuxChapitre 15 sur 18 · L'AVEUGLE · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE

lU

vôliis de leurs pins beaux habits, marchaienl d'un pas si rapide qu'ils s'apercevaient à peine du froid qu'il faisait. Le petit garçon, de temps à autre, se mettait à courir jusque daris les champs qui bordaient la roule, cassant toutes les brancbes d'arbres fruitiers qu'il pouvait atteindre , pour l'unique plaisir de faire le mal, jusqu'au moment où son père le rappelait près de lui. Forcé alors de se tenir sur le chemin • il ramassait des pierres qu'il jetait à tous les chiens qu'il voyait passer, bien que François Gérard lui répétât plus d'une fois ; »» Tu te feras mordre, Jérôme, et tu n'auras que ce que tu mérites. »

Enfin , il aperçut de loin une petite fille qui s'avançait, portant avec beaucoup de précaution une cruche pleine d'eau. Il prit aussitôt son élan, courut vers elle, et la heurta si violemment qu'il la renversa ^r terre. La pauvre enfant se relevait en criant, en pleurant de toutes ses forces, et Jérôme lui ricanait au nez, lorsque François Gérard arrivant commença par appUquer sur la joue de son fils un des plus vigoureux soufflets qu'on ait jamais reçus; puis il prit le bras de la petite : « Es-tu blessée ? lui demanda-t-il d'un ton de bonté.

— Non , répondit-elle en sanglotant , mais la cruche.... la cruche.... »

Ln cruche , en effet, était brisée en mille morceaux^

« Allons, ne pleure plus, reprit le maçon qui lira de Targent de sa poche; voilà dix sous que ta donneras à ta mère pour qu'elle achète une cruche neuve. Tu lui raconteras comment cela s'est passé, et tu ne seras pas grondée. »

La pauvre petite essuya ses larmes , remercia de tout son cœur François Gérard, et continua s«i route.

Pendant plusieurs minutes le père et le fils marchèrent à côté Tun de l'autre sans s'adresser un mot. Enfin , Gérard prenant la parole : « Tu n'es pas bpn, lérôme, dit-il d'un air triste et sévère, tu n'es pas bon. Ça te portera malheur toute ta vie ; Dieu ne te bénira pas , et les hommes te haïront.

— En quoi que je ne suis pas bon ? répondit Jérôme avec la grossièreté qui lui était habituelle ; est-ce que c'est ma Taute, à moi, si la petite fille est tombée ?

— Je serais bien content si ce n'était pas ta faute, reprit François ; mais est-ce que je ne te vois pas tous les jours donner de mauvais coups à tes petits camarades ? Je ne t'ai pas mené gâcher une seule fois au quai d'Orsay sans recevoir des plaintes des autres maçons, qui disent que tu assommes tous leurs petits manœuvres.

— Tiens ! je les assomme à présent ! Si je leur donne quelques taloches, ils m'en rendent bien d'autres , allez I

— Cesl possible , mais ils ne te prennent pas en traître, tandis que toi, Jérôme, tu es traître; menteur et paresseux. Tout ça me fait bien dé la peine. »

Jérôme ne répondit rien ; il se contenta de murmurer tout bas : « Qu'est-ce qui lui prend donc aujourd'hui pour me sermonner comme ça? j'aimerais bien mieux qu'il fût soûl ; quand il est soûl, il me laisse tranquille. »

Pour expliquer ceci, il faut dire que François Gérard , tout honnête homme et tout excellent ouvrier qu'il était , avait un défaut terrible : il buvait. Presque tous les soirs il rentrait ivre chez lui, ce qui, depuis la mort de sa femme, avait privé le petit Jérôme de l'utile surveillance que doivent exercer les pères et mères. Ce malheur n'était pas le seul qu'attirait sur la tète de Gérard la funeste habitude de la boisson : quoiqu'il eût toujours de l'ouvrage, étant connu pour un des plus habiles maçons de Paris, qu'il gagnât quatre francs par jour, et souvent môme cent sous, il n'avait point fait encore la plus petite économie pour le temps où l'âge ne lui permettrait plus de travailler, en sorte que, outre le déshonneur d'avoir la réputation d'un ivrogne , une misère certaine l'attendait dans sa vieillesse.

Comme cependant, le matin dont je parle, François n'avait encore bu que de l'eau, il était en

jouissance complète de sa raison , et son bon naturel se montrait tout entier. Voyant donc que son enfant gardait le silence, il continua ainsi : « Je te dis tout cela aujourd'hui, Jérôme, parce que nou$ allons voir mon frère Antoine , et que je désire que tu te conduises bien chez lui; car ton oncle est bon, lui, bon et honnête, sans compter qu'il en sait bien plus que moi, et je crois qu'il aurait un grand chagrin s'il pensait qu'il peut y avoir un jour un mauvais sujet dans la famille.

— Il en sait plus long que vous! répondit Jérôme, charmé que la conversation changeât de sujet; est-ce qu'il sait autre chose que jouer de son violon ?

— Je le crois bien! s'écria Gérard, qui s'était toujours enorgueilli d'être le frère d'Antoine; je le crois bien vraiment ! Antoine a lu plus de livres dans sa vie que je n'ai placé de moellons depuis que je suis au monde ; ça lui a appris tout ce qui s'est passé sur la terre et tout ce qui se passe dans le ciel. Il écrit comme une peinture ; il compte les plus fortes sommes aussi vite que je pourrais compter l'argent que j'ai dans ma poche. Tu crois peutêtre que les contredanses qu'il nous joue quelquefois, il les sait pour les avoir entendues , comme toi et moi nous savons des chansons? pas du tout: ces contredanses-là sont écrites sur du papier réglé avec des petits points noirs qu'Antoine a appris

à lire comme de la véritable écriture. Il chante des airs d'opéras sans jamais se tromper dans la musique, parce que, vois-tu bien , il ne les sait pas par routine comme nous autres. »

Gérard s'arrêta pour reprendre haleine.

« Et qui donc lui a appris tout cela? demanda Jérôme.

— Un bourgeois de chez nous, répondit François, que je n'ai pas connu, parce qu'il était mort quand je suis né ; car tu sais bien que j'ai douze ans de moins que ton oncle. Ce brave homme était le parrain d'Antoine, et il l'avait pris en amitié, si bien que, s'il n'avait pas été emporté par un coup d'apoplexie, il aurait laissé quelque chose à son filleul; mon père et ma mère me l'ont dit bien souvent.

— Mais mon oncle doit être riche, dit Jérôme, depuis tant d'années qu'on le paye dans les guinguettes où l'on danse?

— Pour riche, je ne crois pas qu'il le soit, répondit Gérard; quand nos parents sont devenus trop vieux pour travailler , nous les avons nourris bien entendu de notre mieux jusqu'à leur mort, et comme Antoine gagnait plus que moi et qu'il n'avait ni femme ni enfant, il donnait davantage. Ça n'empêche pas que, quand il voudra, je changerai de magot avec lui, et que je suis bien sûr de ne pas y perdre. 11 est logé à Montrouge comme un prince.

avec des rideaux à ses fenêtres, et nous allons avoir un bon dlneï, je t'en réponds. »

Ces derniers mots firent doubler le pas à Jérôme, qui joignait à tous ses autres défauts une gourmandise sans pareille.

Antoine attendait sur la porte de sa maison François et son fils, qu'il embrassa de tout son cœur. Les deux frères ne s'étaient point vus depuis longtemps; car, obligés de gagner tous deux leur pain par un travail journalier, ils ne pouvaient se visiter que très-rarement, en sorte que Gérard fut frappé du changement d'Antoine, qui lui parut fort p&le et maigri de moitié.

« Qu'as-tu donc, frère? lui dit-il dès qu'ils furent assis tous les trois dans la chambre où le couvert était déjà mis pour le dîner; es-tu malade ou sorslu de maladie?

— Je me porte bien, François, » répondit Antoine avec un peu d'embarras; et il se pressa de changer de conversation en s' efforçant de paraître aussi gai qu'il l'était habituellement.

Néanmoins le maçon , qui n'était pas dupe de cette gaieté, voyait bien que son frère lui cachait quelque chose , et, tout en mangeant d'une volaille et d'un excellent pâté dont le petit Jérôme se régalait de son mieux , il ne cessait de regarder celui qui les traitait si bien. Enfin, lorsqu'on en fut au fromage, il n'y tint plus.

« Tu as beau faire, Antoine, lui dit-il, tu n'es pas aujourd'hui comme à ton ordinaire , et cela n'est pas bien de te méfier de moi.

— C'est vrai, mon frère, répondit Antoine ; mais je ne me méfie pas ; seulement , je ne voulais point te chagriner en te parlant de mon chagrin.

— C'est donc du chagrin que tu as? répliqua François avec intérêt.

— Oui, reprit Antoine, poussant un gros soupir,' et un bien grand , auquel ni loi ni moi nous ne pouvons rien. Je deviens aveugle, François.

— Aveugle! s'écria le maçon.

— Hélas ! cela est trop vrai. Tu sais bien que j'ai toujours eu un œil dont je voyais à peine; maintenant je l'ai tout à fait perdu, et depuis l'année dernière l'autre s'affaiblit tous les jours tellement, que dans six mois peut-être je n'y verrai plus du tout.

— Il faut consulter un médecin pour les yeux, dit François.

— Un oculiste, tu veux dire, répondit Antoine ; j'en ai consulté plusieurs. La semaine dernière encore j'ai été à Paris pour cela ; ils m'ont tous dit qu'il n'y avait point de remède. Ah ! si tu savais comme je suis malheureux quand je m'aperçois que tous les jours il me devient de plus en plus difficile de déchiffrer les notes de mes contredanses! Quand je ne le pourrai plus du tout, je serai donc obligé de jouer toujours les mêmes. On me

traitera de musicien rocoeo^ on ne voudra plus m'employer ni dans les bals de guinguettes ni dans les noces ; alors, François, il faut se résigner à mourir de faim.»

Et, en parlant ainsi, deux grosses larmes tombèrent de ses pauvres yeux malades.

« Mon frère ! s'écria François attendri , tu ne mourras pas de faim ; tu viendras chez nous. Je suis pauvre, c'est vrai, mais je gagne assez avec ma truelle pour te donner du pain tant que je pourrai travailler. Promets-moi que tu viendras chez nous, Antoine, si le malheur veut que tu ne guérisses pas. »

Antoine se jeta dans les bras de son frère et le pressa longtemps sur son cœur en pleurant. L'amitié que lui témoignait François lui faisait éprouver la plus grande consolation qui pût adoucir sa douleur ; en sorte qu'il essuya bientôt ses larmes, et, s'en remettant à Dieu de l'avenir , il engagea ses deux convives à le suivre à l'auberge du Rameau d'Or, où il était engagé pour jouer du violon pendant la soirée et une partie de la nuit , ce qui lui valait tous les dimanches une assez bonne somme. Le petit Jérôme , dans l'espoir de danser quelques contredanses et de manger des gâteaux que son oncle lui promettait, ne fut pas le dernier à le suivre ,* et tous les trois se rendirent assez gaiement dans la salle de bal.

Six mois ne s'étaient point passés depuis ce jour cependant, qu'Antoine, complètement areugle» était établi chez son frère , où il avait apporté son lit, son violon et quatre ou cinq cents francs qui composaient toute sa fortune, et avec lesquels il comptait payer à François sa dépense jusqu'à ce qu'il trouvât un moyen de gagner sa vie ou d'entrer dans un hospice.

Pendant près d'un an, aucune démarche ne lui réussit , aucune idée heureuse ne lui vint pour se tirer de sa position, et cette position était bien triste; car, à l'exception des dimanches et des jours de fête , François et Jérôme partaient dès le matin pour ne rentrer que le soir, lui laissant dans le buffet sa modique nourriture. Il passait donc la journée seul, privé de la clarté du soleil et de toute occupation; aussi enviait-il le sort de ceux que leur état condamne aux plus rudes travaux : « S'ils ont de la peine, pensait-il , au moins ne connaissent-ils pas l'ennui. Âh ! l'ennui qui accompagne toujours l'oisiveté, l'ennui est la plus grande souffrance de l'homme. »

Las de se promener à tâtons en long et en large dans la chambre, sa seule ressource contre les douloureuses pensées qui l'accablaient était de prendre l'instrument qui l'avait nourri depuis sa jeunesse et de jouer quelques vieilles contredanses. Hais, hélas ! il arrivait bien souvent que ces airs joyeux

qui le reportaient à Theureux temps de sa vie, joués dans la solitude et les ténèbres, lui faisaient comparer le sort dont il avait joui à sa malheureuse situation; alors le pauvre aveugle laissait échapper son violon, tombait sur un siège et fondait en larmes.

Combien eût-il été plus malheureux cependant, s'il avait su toutes les peines qui pouvaient encore l'attendre, s'il avait mieux connu son frère, et surtout son neveu I Mais Jérôme, dans le désir de tirer quelques petits présents ou même quelques sous que le bon Antohie ne refusait jamais à sa demande, se contrefaisait si bien en présence de son oncle, que celui-ci le croyait humain, serviable, et l'aimait de tout son cœur. Quant à François, un sentiment de honte, qui certes n'a rien de blâmable, l'avait toujours fait cacher à son frère son malheureux penchant pour la boisson. La chose lui avait été facile tant qu'ils ne s'étaient vus que rarement , et , depuis qu'ils vivaient ensemble , le bon François, dans l'idée que bientôt peut-être Antoine aurait besoin de son secours, s'était juré de ne plus boire. Par malheur, il arrive un âge où les défauts de l'homme se corrigent bien difficilement ; François n'était plus jeune , et pour lui l'habitude datait de longtemps. Il lui arrivait donc encore plusieurs fois par jour d'entrer dans un cabaret ; mais, grâce au serment qu'il s'était fait à lui-même.

« Qu'est-ce donc? demanda l'aveugle effrayé; qu'est-ce donc?

— Ce n'est rien , Antoine , répondit François d'une voix balbutiante ; c'est que, vois-tu bien.... j'ai rencontré un ancien camarade qui m'a mené faire une petite ribote.... Quand je dis une petite, je me trompe, une grande, une excellente ribote.... du vin!... du vin comme on n'en boit nulle part, aussi vrai que tu t'appelles Antoine.... et.... et voilà.

— Eh bien, va te coucher , frère , dit l'aveugle , il est tard; ton enfant a besoin de repos. »

François, tout ivre qu'il était, obéit à cette voix qu'il avait respectée depuis son enfance. Il rentra dans sa chambre , non sans se heurter vingt fois contre les murs, se jeta tout habillé sur le lit que Jérôme partageait avec lui, et s'endormit aussitôt d'un sommeil de plomb.

Antoine n'avait pas eu besoin de voir le visage altéré et la marche chancelante de François pour le juger ivre mort ; mais il pensait qu'une fois n'était pas coutume, et se serait flatté qu'à l'avenir son frère fuirait les occasions de retomber dans un pareil état, si Jérôme, dès le lendemain, ne lui avait point parlé méchamment du train de la nuit.

« Oui, dit l'aveugle , ton père avait im peu trop dîné. Avec des camarades, il arrive qu'on se laisse entraîner plus loin qu'on ne voudrait; mais j'espère

qu*U a bien dormi, et qu*il est parti en bonne santé pour aller à son ouvrage?

— Ah! répondit Jérôme en ricanant, s'il était malade toutes les fols qu'il a trop bu, ça serait une belle affaire !

— Comment ! reprit Antoine avec autant de chagrin que d'étonnement.

— Pardieu ! continua Jérôme , est-ce qu'il ne se grise pas tous les jours? Et quand vous n'étiez pas ici , vraiment , c'était encore bien pis ; on le rapportait plus souvent qu'il ne revenait sur ses jambes.

— Tu mens! s'écria l'aveugle le cœur navré, j'espère que tu mens ; mais, si tu ne mens pas , tu agis comme un mauvais garçon quand tu parles ainsi de ton père , et , si tu n'étais pas encore un enfant, Jérôme, je ne te le pardonnerais jamais. »

Jérôme se tut aussitôt, car il ne se souciait point de perdre l'amitié de son oncle. D'ailleurs, sa méchanceté avait atteint son but, puisque depuis ce moment Antoine , qui observa François plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors , acquit la triste certitude que son frère était un ivrogne.

II se décida bientôt à lui faire avec tendresse quelques représentations sur ce sujet. François l'écoûtait toujours avec résignation, se reprochait sa conduite, lui jurait de ne plus boire ; mais la malheureuse passion reprenait encore trop souvent le

dessus pour que l'aveugle pûl espérer le succès de ses bons conseils.

Quelques mois s'étalent passés de cette manière , lorsque, un soir que le maçon jouissait de son bon sens, Antoine lui fit part d'un projet auquel il avait songé pour gagner sa vie , et qu'il désirait mettre à exécution le plus tôt possible.

u Bien loin d'avoir oublié de jouer du violon, François, lui dit-il, depuis que je suis renfermé ici , j'ai fait beaucoup de progrès , par la raison qu'il m'arrive couvent pour me distraire de travailler tant que la journée dure. Maintenant je joue toutes mes contre'danses mieux que je ne l'ai jamais fait ; mais je me suis exercé sur quelques grands morceaux , sur des ouvertures d'opéras que je savais par cœur, et que je pourrai exécuter comme un musicien du premier ordre : mon idée est donc d'aller m'établir sur une des places de Paris, et d'y donner de petits concerts, que les gens qui m'écouteront me payeront selon leur bon plaisir.

— Ah ! dit François , dont la figure exprima plus de mécontentement que de satisfaction.

— Il est vrai, poursuivit Antoine, qui ne pouvait juger l'effet que venaient de produire ses paroles sur le visage habituellement jovial du maçon ; il est vrai, mon ami, qu'il faudrait pour cela que le petit Jérôme pût me conduire les matins et venir

me reprendre les soirs sur la place, où je me tirerais bien d'affaire tout seul : crois-tu que la chose puisse se faire sans nuire à Fenfant dans l'apprentissage de son élal?

— La chose peut se faire sans lui nuire), répondit François d'un air embarrassé , certainement la chose peut se faire.... mais....

— Quoi ? dit Taveugle.

— Je serais bien fâché de te chagriner, reprit François en hésitant à chaque mot; mais ce que tu viens de me dire là , je ne sais pourquoi il me sem- ,ble que c'est demander l'aumône.

— Comment , frère , répliqua l'aveugle avec chaleur, tout homme n'est-il pas appelé à vivre de son savoir ? Ne me payait-on pas les contredanses ^ae je jouais à Montrouge et dans les villages environnants ? Dieu me garde d'importuner le public , de demander un centime au passant; mais s'il plait à ceux que mon talent amusera de me payer mon temps et ma peine , ne pourrai-je pas me dire que je mange du pain gagné honorablement? Certes, continua-t-il en soupirant, j'aimerais bien mieux être un bon ouvrier comme toi. Si je n'étais pas vieux et aveugle , je te dirais : « Frère , ap- « prends-moi ce que tu sais, » et, quand je devrais rester manœuvre jusqu'à la fin de mes jours , je préférerais ce métier au pénible métier que je vais faire ; mais j'ai soixante-cinq ans , et je ne vois plus

clair, François : il faut se soumettre à la volonté de Dieu. »

En parlant ainsi, le pauvre homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine , et resta plongé dans une sorte d'accablement.

« Je me trompais , Antoine , dit François en lui serrant la main , ton idée est bonne , très-bonne , et tu peux disposer de Jérôme. Seulement tu auras soin de me le renvoyer où je travaille dès que tu seras à ta place , et je me charge d'empêcher qu'il ne passe tout son temps en route ; car le petit gaillard aime diablement à s'amuser, et, quoiqu'il ait quinze ans tout à l'heure , il n'est guère bon à rien. >» Dès le lendemain , l'aveugle , conduit par Jérôme, se rendit sur la place du Musée des tableaux : arrivé là, il s'établit dans une encoignure où se trouvait un banc , et débuta par jouer l'ouverture du Jeune Henri avec une exécution si remarquable, qu'il ne tarda point à rassembler autour de lui une foule nombreuse ; aussi la récolte decejoursurpassa-t-elle toutes ses espérances. François ne pouvait en croire ses yeux , lorsque le soir le pauvre homme lui montra près de douze francs qu'il avait recueillis depuis le matin. A la vérité, dans la suite, toutes les jôiu-nées ne furent pas aussi productives ; mais il était rare qu'Antoine ne rapportât point beaucoup au delà de ce qu'il lui fallait pour vivre.

Il commença donc dès le début à faire quelques

économies, qui auraient été asse^ fortes si deux causes n'avaient contribué à diminuer son trésor : la première était son devoir de reconnaître les soins de Jérôme, en lui donnant assez fréquemment une pièce de dix sous ; la seconde , c'est que Jérôme , peu content de la part que lui feisait son oncle , trouvait fort souvent le moyen de s'approprier une partie de la recette, sans éprouver aucune honte de voler un pauvre aveugle qui se confiait entièrement à lui.

Ce que Jérôme faisait de cet argent l'entraînait de plus en plus dans le chemin du vice. Tantôt il le jouait contre d'autres mauvais sujets avec lesquels il s'était lié et dont les conseils achevaient de le corrompre ; tantôt il en achetait des friandises qu'il dévorait tout seul en cachette, et sa gourmandise devenait plus grande chaque jour. D'ailleurs, le travail lui était de plus en plus odieux , et, pour arriver une heure plus tard à l'endroit où l'attendait son père, les plus hardis mensonges ne lui coûtaient rien. Bientôt enfin , ce que lui donnait Antoine et ce qu'il parvenait à dérober ne lui parut plus suffisant pour satisfaire ses goûts ; il ne pouvait cependant se procurer de plus fortes sommes, attendu que l'aveugle, dès qu'il était rentré dans sa chambre , serrait tout l'argent qu'il rapportait dans un tiroir dont la clef ne le quittait jamais. Après avoir réfléchi à tous les moyens de

remplir sa bourse, Jérôme s*arrêla[à riofâme pensée de voler à son oncle une montre d'or qui ayait appartenu à son grand-père, et qu'Antoine n'aurait vendue que s'il avait été près de mourir de faim y tant il tenait à cette relique de famille.

Le désespoir de l'aveugle fut grand ,J lorsqu'un matin il ne retrouva plus la montre à sa place; mais Jérôme soutint avec l'audace d'un cœur endurci dans le mal le chagrin de son père et de son oncle , de même que la recherche qu'ils firent dans tous les coins , pour s'assurer d'un vol dont il leur était impossible d'imaginer l'auleur-iTous deux finirent par se persuader que quelqu'unVélait introduit dans la chambre en leur absence, et ce fut Jérôme qui eut l'effronterie de dire qu'il fallait changer la serrure , ce que l'on fit le lendemain.

Peu de jours après , le petit misérable , quand il eut conduit son oncle sur la place du Musée, revint à la maison , mit son habit des dimanches, et s'étant rendu dans un quartier fort éloigné de celui qu'il habitait , il entra chez un horloger auquel il proposa de vendre la montre. Il ignorait qu'aucun marchand n'achète ainsi les effets de prix que lui apporte un premier venu ^ surtout quand ce premier venu est encore un enfant. Il fut donc intérieurement fort troublé, quand l'horloger le regarda d'un air sérieux et [lui demanda par quel hasard , à son âge, il possédait un pareil bijou.

« C'est la montre de mon père, répondit Jérôme avec assurance ; comme il est malade , et qu*il a besoin d'argent , il m'a chargé d'aller la vendre.

— Où loge votre père ? » dit le marchand en le regardant fixement.

Jérôme qui se voyait perdu si la vérité se découvrait , indiqua sans hésiter une fausse adresse , sous un autre nom que le sien.

« On fra ce soir chez votre père, » dit l'horloger, qui inscrivit sur un papier le nom , la rue et le numéro.

En parlant ainsi il rendit la montre ; car le ton assuré d'un garçon si jeune avait dissipé son premier soupçon.

Jérôme fut à peine hors de la boutique qu'H se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes jusqu'au logis. Il monta les escaliers quatre à quatre, se hâta de replacer la montre dans la paillasse où il l'avait toujours tenue cachée , reprit sa veste de travail et, tout en maudissant les marchands qui n'achetaient pas d'objets volés, ne perdit pas un instant pour aller trouver son père, occupé alors à la construction d'un grand b&timent.

De faute en faute , Jérôme arriva bientôt au dernier degré de la dépravation , au point qu'il forma des liaisons intimes avec plusieurs jeunes filous, dont la société devait avant peu l'entraîner tout à fait à sa perte. Le pauvre François n'eut pas le

chagrin d*ètre témoin fim parcQ UBihcm : un jour qu'il s'était eniTré dès le mtiii, fl se hissa tooiber d'un échafand fort Be%é sur leqod 0 trvraUbit, et resta mort sor la place.

Antoine pleura longtemps son finère; car son frère avait un bon oceor, ce qui Eût pardminer bien des défauts, et François, après toot, n'en avait qu'un seul , qu'il avait payé assez dier, hélas ! puisque ce défaut unique , en le ravalant à l'état de la brute, lui avait Êdt passer toute sa vie dans la misère, et venait enfin de causer sa mort.

Pour Jérôme , bien loin de pleurer son père , il se vit avec joie maître de ses actions , attendu qu'il ne s'inquiétait guère du soin qu'avait pris aussitôt son oncle de le reconunander à un habile maçon , vieil ami de François, qui devait le faire travailler, pour qu'il achevât djapprendre son état. Jérôme se promettait bien au contraire de ne plus se servir d'une truelle et de passer sa vie à faire bombance.

Pendant les premiers temps, en efTet, les choses se passèrent ainsi; mais, le maçon qui s'était chargé de lui ayant cru de son devoir d'avertir l'aveugle de la conduite du jeune homme, Jérôme fut instruit de cette intention et prit sur-le-champ son parti.

Le lendemain sans plus tarder, dès qu'il eut conduit son oncle , il retourna dans la chambre, brisa le tiroir dans lequel Antoine serrait son argen t , et

iG6

crut tout emporter; car il ignorait que , depuis le vol de la montre , l'aveugle avait de temps à autre fait changer par François quelques pièces d'argent contre des pièces d'or, afin de cacher plus sûrement son petit trésor dans un lieu que les deux frères seuls connaissaient. La poche bien garnie néanmoins ^ le petit garnement fît un gros paquet du meilleur linge, tira la montre d'or de sa cachette, la mit dans sa poche, et, chargé de tous ces vols, alla rejoindre d'autres jeunes voleurs , dont il était digne d'être l'ami, quittant la maison paternelle pour n'y jamais rentrer.

On était alors à la fin du mois d'octobre , et la nuit arrivait de bonne heure , en sorte que d'habitude Jérôme venait vers les six heures chercher son oncle, qui dînait de bon appétit, n'ayant mangé dans la journée que le morceau de pain qu'il emportait le matin. Quoique le pauvre Antoine n'y vît plus clair, tout lui indiquait qu'il faisait jour ou non, même lorsque le bruit des voitures l'empêchait d'entendre sonner l'horloge. Ce soir-là surtout, comme il faisait froid , il s'apercevait bien que personne ne passait plus près de lui, outre que son estomac vide ne l'avertissait que trop qu'il devait être fort tard. Il fut donc peu surpris d'entendre sonner huit heures, et, quoiqu'il souffrît beaucoup du retard de son neveu, il prit encore patience, se disant que l'enfant, en sortant du travail, s*était

sans doute amusé à jouer qodque part. Enfin neuf heures sonnèrent, et le pan?re homme commença à s'inquiéter sérieusement, phis encore pour Jérôme que pour lui-même. Tout était calme autour de lui. L'idée lui vint que le petit polisson lui faisait peutêtre une niche et n*était pas loin ; alors il se leva et appela Jérôme à haute Toix, mais personne ne répondit.

Rien ne saurait peindre Fanxiété du malheureux vieillard, lorsqu'U se vit seul, ahandonné sur cette place, sans aucun moyen de regagner sa demeure. Il s'adressa d'une voix déCûllante à deux ou trois personnes qu'il entendit passer, pour implorer leur appui; mais ces gens, croyant qu'il leur demandait l'aumône, poursuivaient leur chemin, soit en gardant le silence, soit en lui répondant : « Dieu vous assiste, bonhomme. > Mourant de froid, de faim, Antoine retomba sur son tabouret, désespérant de se faire comprendre, craignant d'ailleurs de se confier à quelque malfaiteur qu'il introduirait chez lui, et contre lequel il ne pourrait défendre ni le peu qu'il possédait ni peut-être sa vie. 11 resta plus d'un quart d'heure plongé dans une sorte d'accablement ; puis , comme saisi d'un accès de désespoir, il se mil à appeler dé nouveau Jérôme de toutes ses forces.

«Où est -il donc votre Jérôme, mon brave homme ? dit un petit garçon qui passait et qui s'ar-

réta devant lui ; je suis tout seul sur la place. Ne vous égosillez donc pas comme ça.

— Mon enfant, mon enfant! s'écria Antoine en cherchant à saisir la main de celui qui lui parlait , voulez-vous sauver la vie d'un pauvre vieillard aveugle ?

— Certainement que je le veux bien, répondit le petit garçon ; mais je n'ai pas d'argent à vous donner, moi.

— Je ne vous en demande pas , dit Antoine, mou Dieu, bien au contraire! mais voulez-vous me conduire dans une rue qui donne sur cette place , la seconde rue à gauche? c'est dans la cinquième maison à droite que je demeure; seulement il m'est impossible de m'y rendre tout seul.

— Je le crois bien vraiment, dit l'enfant, et c'est même bien drôle que vous sortiez comme ça tout seul sans qu'on vous accompagne, puisque vous n'y voyez pas. Si vous aviez un chien , au moins ; j'en vois , des aveugles comme vous , qui ont des chiens.

— Hélas ! dit Antoine , j'ai un neveu , un neveu que je regarde comme mon fils ; c'est lui qui vienl me chercher tous les soirs ; mais ce soir il n'est pas venu. Je tremble qu'il ne lui soit arrivé quelque malheur, et c'est pour cela surtout que je voudrais tant être chez moi.

— Eh bien ! venez ; je vais vous conduire , repli-

qua le petit garçon. Je tous connais bien , allez ! car je m'arrête ici presque tous les jours pour entendre votre belle musique. Vous dites la seconde rue à gauche, et la cinquième maison à droite, n*est-ce pas ?

— C'est cela. »

Et tous les deux se mirent en marche, l'un portant le violon , l'autre le tabouret.

Il y avait dans la voix de cet enfant quelque chose de si doux et de si franc , que l'aveugle s'abandonnait à lui sans la moindre défiance, sûr que son jeune conducteur serait incapable de lui faire une malice, soit en prenant une fausse routr, soit en le quittant en chemin.

« Comment vous nommez-vous, mon ami? lui demanda l'aveugle, tandis qu'ils traversaient la place.

— Victor Durand, répondit le petit garçon.

— Vous me semblez très-jeune ?

— J'ai eu douze ans à Pâques, pourtant ; car j'ai fait ma première communion à la Pentecôte.

— Quel est l'état de vos parents ?

— Je n'ai plus ni père ni mère ; mais un de nos cousins m'a placé chez M. Moreau, le gros pâtissier de la rue Saînt-Honoré, qui m'apprend son état.

— Cela m'explique comment vous vous trouviez dehors si tard.

— Oui, je venais de porter une tourte et un biscuit de Savoie chez le directeur du Musée ; je

-o-# no «^

rentrais chez nous quand je vous ai trouvé» Cesl bien heureux , tout de même , que j'aie passé par là : vous n'auriez pas eu chaud à rester toute la nuit sur la place.

— Aussi j'en rends grâces à Dieu du fond de mon cœur, dît l'aveugle en serrant la main de Victor ; car c'est de lui , mon enfant , que tous les bienfaits nous viennent, et, s'il a permis qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à mon pauvre Jérôme , j'aurai bien d'autres grâces à lui rendre. >»

En parlant ainsi, ils arrivaient devant l'allée de la maison. L'aveugle avait dans sa poche un des deux passe-partout qu'il prenait tous les jours sur lui, en cas d'événement; il le donna au jeune garçon, en le priant d'ouvrir la porte.

« Et comment ferez-vous pour monter l'escalier tout seul, sans lumière ? » dit Victor.

Malgré la vive inquiétude qui tourmentait Antoine, il ne put s'empêcher de sourire.

« Je ferai tout comme je ferais par le plus beau soleil, mon cher enfant, répondit-il. Depuis que je n'y vois plus, mes mains me tiennent lieu de mes yeux, et, une fois que j'aurai saisi la rampe, je suis bien sûr d'arriver tout droit à mon lit. Que le ciel vous récompense pour le service que vous m'avez rendu , mon ami , et prenez ceci : c'est tout ce qu'un pauvre aveugle peut vous offrir. »

lais monter avec vous, c'est que j'aurais voulu savoir si vous retrouverez là-haut votre neveu ; car je ne sais pas comment vous pouvez vous tirer d'affaire sans lui, et ça m'inquiète.

— Vous êtes un digne et bon enfant , dit' l'aveugle, touché de ce désintéressement et de ce discours. J'espère que nous nous retrouverons quelquefois; mais ce soir j'ai peur qu'on ne vous gronde à la boutique pour être rentré si tard.

— Bah! j'ai lant couru, parce que j'avais froid , que j'ai encore un bon quart d'heure devant moi pour retourner chez nous.

— Venez donc, mon petit ami, d'autant plus que je serais peut-être bien longtemps à retrouver l'escalier quand je vous aurais mis hors de la maison ; car c'est la première fois que je rentre seul. J'ai d'ailleurs près de ma porte une bonne voisine qui fait notre ménage, et qui me rendra le service de vous faire sortir. »

Quand ils furent arrivés au cinquième étage, l'aveugle s'arrêta en disant : «Ma chambre est tout en face de nous. »

A peine avait-il prononcé ces mots qu'une porte s'ouvrit et qu'il en sortit une vieille femme qui tenait une chandelle à la main.

u C'est vous, monsieur Antome! dit-elle d'un air joyeux; j'étais bien inquiète, bien inquiète, je vous en réponds.

— Jérôme est-il là , madame Dubois ? demanda l'aveugle d'une voix tremblante.

— Jérôme ! répondit la vieille ; je ne l'ai pas vu depuis midi que je l'ai rencontré dans l'escalier avec un gros paquet de linge qu'il portait chez la blanchisseuse, à ce qu'il m'a dit. »

Antoine entrevit aussitôt une partie de la triste vérité 9 car la blanchisseuse était venue la veiUe ; il ne jugea que trop bien qu'il était abandonné et volé par le fils de son frère. Malgré la vive émotion que lui causait cette affreuse découverte, il parvint à se contraindre pour ne point perdre luimême ce malheureux.

« Oui, je sais, je sais, dit-il à la bonne femme ; je ne pense pas qu'il revienne ce soir. Je vais me coucher, et je vous prie, madame Dubois, de conduire en bas ce bon petit garçon qui m'a ramené, afin de fermer la porte de l'allée quand il sera dehors. »

Victor alors, s'approchant de l'aveugle, lui dit tout bas à l'oreille : «' Cette bonne dame aura soin de vous, n'est-ce pas? ça me fait bien plaisir. >»

Touché de l'intérêt que lui témoignait un enfant qui lui était étranger, Antoine se sentit prêt à pleurer. «Bonsoir, bonsoir, mon ami, dit-il en embrassant Victor ; si vous passez un de ces jours sur la place , approchez - vous de moi , je vous en prie.

— J'y passe très-souvent , répondit le petit [garçon, et je vous parlerai quand vous aurez fini de jouer votre musique. »»

L'aveugle se hâta d'entrer dans sa chambre et de s'y renfermer. Il courut en tremblant vers le tiroir dans lequel il renfermait son argent. Le trouvant brisé et totalement vide, il ne put conserver aucun doute de son malheur, de la honte de Jérôme , et s'assit, sans pouvoir plus longtemps retenir ses larmes. 11 ne pleurait ni sur l'argent qui lui était enlevé ni sur lui-même, mais sur le crime de celui qu'il avait aimé comme son fils et sur l'affreux avenir qui attendait lepelit misérable.

Le chagrin du pauvre aveugle était si grand qu'il lui fit oublier tout à fait que depuis le matin il n'avait rien mangé, en sorte qu'il ne toucha pas au pain et à la viande que la mère Dubois avait mis sur sa table, ainsi qu'elle faisait tous les soirs. Plongé dans les plus tristes réflexions, il s'endormit enfin sur son fauteuil, et sa première pensée, quand il s'éveilla le lendemain, fut une pensée douloureuse.

Trois jours se passèrent, pendant lesquek le petit Victor se rendit tous les soirs sur la place sans y trouver l'aveugle. Il craignit bientôt qu'il ne fût arrivé quelque malheur à son nouvel ami, et le quatrième jour, comme il éfait maître de son temps pour une heure au moins, il se décida à se

rendre chez le vieillard. La nuit n'étant pas encore venue, la porte de l'allée se trouvait ouverte. Victor monta les cinq étages et frappa doucement à la porte que Taveugle lui avait indiquée pour être celle de sa chambre.

« C'est Victor, dit-il , qui voudrait bien savoir si c'est que vous êtes malade. »

Antoine, qui venait de passer trois jours et trois nuits tout seul, livré à sa douleur, fut heureux d'entendre la voix de cet enfant, et lui ouvrit aussitôt.

^ Non, mon petit ami, lui répondit-il en lui tondant la main, je ne suis pas malade ; mais mon neveu fait un voyage, et je n'ai eu personne ces jours-ci pour me conduire sur la place.

— Mais alors, demanda Victor, comment faitesvous pour boire et pour manger quand vous restez ici tout seul?

— Cette bonne femme que vous avez vue, Mme Dubois , depuis la mort de mon frère , nous prépare notre nourriture. Elle gagne sa vie à faire des ménages, et c'est elle qui fait le nôtre.

— Elle ne peut donc pas vous conduire ?

— Non.

— Et votre neveu sera-t-il longtemps sans revenir?

— Je le pense, répondit Antoine en s'efforçant de retenir ses pleurs.

— Ainsi vous ne viendrez plus sur la place ? reprit le petit pâtissier d'un ton chagrin.

— Si vraiment , répondit l'aveugle ; autrement il me faudrait mourir de faim : je n*ai pas d'autre ressource que mon violon. Hais Mme Dubois va me chercher un petit garçon qui remplacera mon neveu, et pour six sous, à ce qu'elle prétend, il me conduira le matin et me ramènera le soir.

— Six sous par jour ! mais c'est beaucoup d'argent , dit Victor en se récriant.

— Je n'espère pas trouver à moins un conducteur en qui je puisse avoir confiance, dit Antoine; et il étouffa un gros soupir , que lui arrachait le souvenir de sa confiance en Jérôme.

— Six sous par jour ! répéta Victor, six sous par jour!..,. Écoutez, continua-t-il , une idée qui me vient ! je viendrai vous chercher, moi, et ça ne vous coûtera rien. Nous sommes deux à la boutique pour porter en ville, mais c'est moi qui [porte le plus souvent , parce que je suis le dernier venu des apprentis. Je trouverai bien dix minutes le matin et dix minutes le soir pour vous conduire et vous ramener. Seulement, je ne peux pas vous répondre de l'heure où je viendrai, parce que souvent je travaille au four; suffit que je viendrai tous les jours.

— Merci, merci, mon cher enfant , dit l'aveugle, qui aurait bien préféré ce bon petit garçon à* tout autre ; mais je crains que cela ne plaise pas à vos maîtres.

— Bah ! qu'est-ce que ça leur fait que je perde

un peu de temps avec vous ou que je le perde autrement? Ils savent bien que je m'amuse quelquefois en route.

— Et à quoi vous amusez-vous? demanda Antoine , qui commençait à prendre un vif intérêt au petit pâtissier.

— Oh ! dame , à toutes sortes de choses : je regarde les boutiques , j'écoute les musiques , je m'arrête devant les marchands de Uvres pour voir les images et pour lire ce qui est écrit dessous....

— Vous savez donc lire ?

7- Sans doute. Tant que mon pauvre père et ma pauvre mère vivaient ^ j'allais à l'école et j'apprenais aussi à écrire et à compter ; mais depuis qu'ils sont morts et que je suis chez M. Moreau , je n'ai plus rien à faire qu'à gagner de mon mieux le pain qu'il me donne; c'est bien la condition qu'il a faite quand il a consenti à me prendre. Je ne peux pas dire qu'il a tort , M. Moreau ; car sans lui je serais obligé de demander l'aumône.

— Comme moi, dit Antoine en souriant tristement.

— Oh! je n'ai pas dit cela pour vous faire de la peine , reprit Victor ; vous ne voyez pas clair, vous ne pouvez pas faire autre chose que votre musique; mais moi, c'est bien différent. Il faut que je travaille. »

Plus cet enfant parlait , plus Antoine le prenait

en amitié, au point qu'il n*eut pas le courage de le laisser partir sans avoir accepté son offre , et sans qu'il fût convenu que Victor viendrait le chercher le lendemain.

Depuis ce jour il s'établit entre l'aveugle et le petit pâtissier les rapports les plus affectueux; car, bien loin que rien ne vint affaiblir la bonne opinion qu'Antoine avait de son conducteur, il reconnaissait en lui et dans toutes les occasions tant de franchise et de bonté de cœur , qu'il ne se lassait pas d'entendre ses petits raisonnements sur le peu de sujets qu'ils pouvaient traiter entre eux. Le vieillard , qui avait beaucoup lu , se plaisait à instruire l'enfant par mille récits qu'il savait rendre amusants , et Victor écoutait avec un si grand plaisir, qu'il passait dans la chambre d'Antoine tout le temps dont il pouvait disposer. Peu à peu son esprit et son cœur profilèrent également de ce que lui apprenait l'aveugle; car, dans l'histoire des temps anciens comme dans la société actuelle , on voit bien clairement qu'après tout les hommes les plus heureux ici-bas sont les hommes bons et honnêtes.

Un an s'était écoulé depuis le départ de Jérôme , et l'aveugle, n'en ayant aucune nouvelle, ne doutait point que le misérable n'eût quitté Paris pour n'y jamais revenir. Il s'était donc décidé à dire à Mme Dubois et à Victor que son neveu l'avait quitté pour toujours , sans pourtant les instruire du dés-

r4î^l5tis#|^^,i,;

;»SK#:illi

voir de chasser le chagrin de son cœur et la douleur de ses membres affaiblis.

11 ne parlait plus jamais à Victor de lui donner 'de l'argent ; seulement, de temps à autre, il chargeait Mme Dubois de lui acheter une livre de bon chocolat, qu'il faisait emporter à l'enfant pour qu'il en mangeât le matin avec le pain de son déjeuner, et le premier jour de Tan étant venu, il lui fit présent pour étrennes d'une Histoire de France avec des images.

A la vue de ce superbe livre, Victor devint rouge de plaisir ; mais sa joie fut calmée aussitôt par la pensée qu'une aussi belle chose avait dû coûter bien cher.

« C'est magnifique ! disait-il en feuilletant un des volumes avec toute la précaution imaginable , c'est magnifique! seulement je....

— Quoi? interrompit l'aveugle; aurais-tu mieux aimé autre chose ?

— Non , sans doute , non , sans doute. Vous ne pouviez rien me donner de plus amusant et de plus beau ; mais vous avez dépensé là beaucoup d'argent, et....

— Et je n'en ai guère, veux-tu dif e ? Rassure-toi,J Victor, j'ai de l'argent , plus qu'il ne m'en faut maintenant pour achever ma vie , qui ne peut être bien longue. Si je vais encore sur la place , mooS ami , c'est qu'autrement je m'ennuierais trop , c'estj

que mon seul plaisir est de jouer de mon violon , surtout quand on m'écoule.

— Et on vous écoute joliment, je. vous en réponds, dit Victor; vous ne pouvez pas voir ça, monsieur Antoine , mais c'est un monde autour de vous, un monde !

— Je m'en aperçois à ma recette journalière , répondit l'aveugle en souriant avec un certain amour-propre. Grâce au ciel, je ne les ennuie pas, et mon petit magot grossit tous les jours.

— Vous me dites là une chose qui me fait bien plaisir , répliqua Victor , parce que je pense que vous pourrez bientôt vivre un peu mieux que vous ne vivez à présent.

— Mais je vis fort bien , mon enfant. Pour un homme qui n'est pas habitué à toutes ses aises , et qui n'est point gourmand, je vis fort bien ; demande plutôt à Mme Dubois si je me prive de quelque chose. Au reste , pour t'en faire juger toi-même , veux-tu que je te donne un jour à dîner?

— Ah ! je ne pourrais pas, dit Victor un peu embarrassé.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu'un dîner, voyez-vous, cela prend du temps, et, comme je n'ai pas encore dit à M. Moreau que je viens ici....

— Tu m'avais promis que tu le lui dirais , Victor, interrompit l'aveugle d'un air grave.

— Je sais bien , monsieur Antoine , je sais bien ; mais M. Moreau a le ton si brusque, il me traite quelquefois si durement, que j'ai une peur terrible de lui. Pour Mme Moreau, c*est une grande dame tout à fait , et je n*ose jamais lui parler.

— M. Moreau est ton protecteur, mon enfant, tu ne dois rien faire en cachette de lui.

— Mais s'il m'empêche de continuer à vous conduire ? »>

Antoine ne répondit pas tout de suite ; car l'idée de se voir pour toujours séparé de Victor le frappait au cœur. Le pauvre homme sentait bien que sa mort était prochaine; fallait-il enlever à ses derniers jours la seule jouissance qu'il eût encore ici-bas? Il ne s'en sentait point le courage, et l'intérêt, de l'enfant se trouvant d'accord avec sa faiblesse, il crut pouvoir retarder de quelque temps un si grand malheur.

H Puisque tu n'as pas encore parlé, mon ami, dit-il, laissons les choses comme elles sont. Dans un mois , deux mois peut-être, tout s'arrangera plus simplement. »

Les tristes pressentiments d'Antoine ne tardèrent pas à se réaliser ; six semaines ne s'étaient point passées que sa faiblesse devint si grande qu'il ne pouvait plus sortir de sa chambre, et même le plus souvent de son lit. Alors les visites de Victor devenaient son unique consolation, et Victor, désespéré

de voir son vieil ami si malade, lui donnait tous ses moments de liberté, au point qu'il lui arrivait plusieurs fois dans la même journée de monter les cinq étages pour passer quelques minutes près de l'aveugle, auquel il rendait mille petits services.

Quoique bien chagrin de retrouver chaque jour le vieillard plus faible et plus souffrant, Victor n'abordait pas l'idée de le perdre pour toujours ; Antoine n'avait rien perdu du calme de son esprit, et même de la gaieté de son caractère, tant l'homme qui meurt avec une conscience pure meurt en paix, en sorte que le pauvre enfant se flattait de le voir bientôt revenir à la santé. Un soir, il le supplia de consulter un médecin qui avait guéri Mme Moreau d'une grosse fièvre et qui logeait dans leur maison. Antoine y consentit, non qu'il espérât rien des soins de ce docteur, mais parce qu'il désirait savoir au juste combien il lui restait de temps à vivre.

Le lendemain du jour où l'aveugle avait reçu le médecin , il renvoya son jeune ami en lui disant de revenir le soir un moment.

Victor revint en effet, et, comme il montait l'escalier, il rencontra un prêtre qui le descendait , et qu'il reconnut aussitôt pour le prêtre de la paroisse qui lui avait fait faire sa première communion. Cette vue lui fit naître une idée funeste qui le saisit

tomber à genoux près du lit et s'écrier en sanglotant :

« Monsieur Antoine ! mon bon monsieur Antoine !

— Oui, mon enfant, répondit le vieillard d'une voix faible, il faut nous quitter; mais Dieu me fait la grâce de mourir sans grande souffrance ; j'espère en sa miséricorde dans une autre vie. Que tout cela te console, Victor.

— Non , non , dit Victor, en arrosant de ses larmes la main de son vieil ami , vous ne mourrez pas ; je ne serai pas si malheureux que cela I

— Calme-toi, mon cher enfant, reprit Antoine ; songe que j'ai vécu longtemps, bien longtemps, et que la mort ne m'effraye point; car je n'ai jamais fait de mal ou de tort à personne, grâce au ciel; qu'il en soit ainsi de toi, Victor, et si par malheur un jour tu voulais t'éloigner du chemin que doit suivre l'honnête homme, arrête-toi, mon fils, en pensant au pauvre aveugle qui va là-haut prier Dieu pour toi.

— Je n'oublierai ' jamais les bons conseils que vous m'avez donnés ; je vous aime trop pour les oublier, répondit Victor, que ses sanglots sufifoquaienf .

— Viens m'embrasser, mon ami, reprit Antoine en faisant un effort pour se soulever et pour serrer l'enfant dans ses bras. Maintenant, Victor, écoute bien ce que je vais te dire : prends cette clef et va

flie chercher un sac que tu trouveras dans le bas de ma petite armoire, sous la musique. "

Le petit garçon obéit, et Taveugle ayant pris le sac dans ses deux mains :

« Il y a là dedans, dit-il, quinze cents francs en or que je te donne, Victor, pour qu'ils t'aident à faire un bon établissement. Le jour, le jour même de ma mort, entends-tu, tu les remettras à tes maîtres en les priant de les placer pour toi k la caisse d'épargne. Alors tu leur diras tout, et, comme je ne serai pas encore enterré, ils pourront venir aux informations près de Mme Dubois, qui sait que je te donne ce que j'ai d'argent, et qui leur montrera mon testament que j'ai écrit hier devant elle....

— Gardez votre argent, gardez votre argent, interrompit Victor dont les pleurs redoublèrent; mon Dieu ! est-ce que vous allez mourir tout de suite ?

— Si je vis, tu me le rendras, mon enfant; mais je veux que tu l'emportes aujourd'hui ; je te l'ordonne, Victor, ajouta-t-il d'un' ton sévère en mettant le sac dans les mains du petit garçon.

— Je ne veux pas vous contrarier, dit Victor, maïs j'espère bien vous le rendre.

— Je veux aussi que tu prennes mon violon; donne-le-moi, mon violon. »

Victor le lui apporta ; Antoine le prit avec une

vive émotion, le posa devant lui et passa ses faibles doigts sur les cordes, qui résonnèrent doucement.

« Adieu , toi qui m'as nourri pendant soixante ans, dit-il ; je ne te quitte pas en ingrat, je te remercie. >»

En parlant ainsi l'aveugle imprima ses lèvres sur l'instrument et deux larmes coulèrent de ses yeux ; puis donnant le violon à Victor : « Garde-le toujours , je t'en prie, » dit-il avec un léger soupir.

Cet entretien avait épuisé le peu de forces qui restaient au vieillard ; il ne put qu'adresser, d'une voix qu'on entendait à peine, quelques mots de consolation à son jeune ami. Après quoi, disant qu'il était tard, il le congédia en l'engageant à revenir le lendemain matin.

Victor, un peu rassuré par l'espoir que cela lui donnait de le revoir dans quelques heures, consentit à retourner à la boutique ; mais il ne partit point sans embrasser Antoine à plusieurs reprises. Antoine retrouva la force de répondre à ses .caresses et de le presser contre son cœur. Enfin il posa ses deux mains sur la tète de l'enfant : « Va dormir, Victor, dit-il ; va dormir avec la bénédiction que te donne le pauvre aveugle. »

Le lendemain, jusqu'à midi, il fut impossible à Victor de s'échapper de la boutique. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit; il comptait les minutes, tant il lui tardait de savoir en quel état il retrouve-

rait son viçil ami. Enfin, on le chargea d*ane commission. Il vola, plutôt qu'il ne courut, porter des biscuits rue de Richelieu, et, quand il arriva devant la maison d'Antoine, la sueur lui ruisselait, et il fut obligé de s'arrêter quelques instants dans l'allée pour reprendre sa respiration. Parvenu au cinquième, il ne trouva pas la clef à la porte de la chambre ; il restait sur le seuil, pâle et tremblant, lorsque Mme Dubois, qui l'avait entendu monter les marches de l'escalier quatre à quatre, vint le prendre par le bras et le fit entrer chez elle. Antoine était mort à six heures du matin.

Victor, après avoir appris cette fatale nouvelle , resta longtemps hors d'état de retourner chez ses maîtres, d'autant plus qu'il ne se lassait point de questionner la bonne femme sur les derniers moments de celui qu'ils avaient aimé tous deux. Il la supplia de lui laisser revoir encore une fois le pauvre aveugle, et Mme Dubois ne voulut jamais y consentir ; mais elle lui dit qu'il pourrait venir le surlendemain matin pour suivre la bière , que l'on devait emporter à dix heures.

Victor reprit en pleurant bien fort le chemin de la boutique, où sans doute on allait le gronder et le punir d'une aussi longue absence ; mais il avait trop de chagrin pour que cette crainte pût l'occuper. Elle ne se réalisa point d'ailleurs; car il apprit en arrivant que M. et Mme Moreau étaient

sortis ensemble un quart d'heure après son départ, et n'étaient pas encore rentrés.

Ce fut le premier garçon qui l'appela pour travailler au four, et le pauvre enfant se mit à l'ouvrage, le cœur tout gros et les yeux tout pleins de larmes ; car il ne pouvait s'empêcher de penser à l'aveugle. Comme il se rappelait siu'lout leur dernier entrelien, il se souvint qu'Antoine lui avait ordonné de parler à son patron le jour même. Quoiqu'il lui en coûtât beaucoup, il était bien décidé à obéir, en sorte que, vers les six heures du soir, ne voyant pas M. Moreau dans la boutique, et son petit camarade lui disant que Mme Moreau venait de monter chez elle, il prit avec courage, et pour la première fois de sa vie, le chemin qui conduisait à l'appartement de ses maîtres.

La porte de la première chambre était ouverte. Victor entra doucement, puis il s'arrêta tout à coup, parce qu'il entendit une personne qui lui semblait pleurer très-fort dans la chambre suivante.

« Mon Dieu ! s'écriait une voix que Victor reconnut pour être celle de Mme Moreau, n'y a-t-il plus d'espoir ? Mon Dieu , ne viendrez-vous pas à mon secours î »

Ces mots firent penser à Victor que sa jeune maîtresse était souffrante, et, quelle que fût l'espèce de respect qu'elle lui avait toujouriS inspiré par la

grande élégance de sa toilette, il s'enhardit jusqu'à Trapper deux ou trois petits coups à la porte.

« Qui est là? » dit Mme Moreau d'une voix altérée.

Victor tourna la clef, et s'avançant timidement : <r C'est moi , madame , qui crains que vous ne soyez malade et que vous n'ayez besoin de quelqu'un.

— Non, mon petit ami, répondit la jeune femme avec douceur et en essuyant ses yeux, je ne suis pas malade, je n'ai besoin de personne.

— Excusez-moi, madame, dit Victor, je ne suis pas monté ici par.... par hasard : je venais pour vous parler d'une chose....

— Demain, demain, Victor, interrompit Mme Moreau d'un air de bonté; aujourd'hui, mon enfant, je ne puis m'occuper de rien. »

Le petit garçon se retirait, tout en s'étonuant d'avoir toujours eu peur d'une femme qui paraissait aussi bonne.

« Victor! cria-t-elle en l'appelant, Victor! Monsieur est-il à la boutique?

— Non, madame, il n'y a pas paru de la journée. »

A cette réponse, la jeune femme se leva vivement et se mit à marcher dans la chambre, comme hors d'elle-même.

« Il n'est pas rentré I se disait-elle , U n'est pas

rentré ! Ah ! sans doute, il ne réussit nulle part ! > Puis, comme frappée d'une idée funeste, elle poursuivit : « Et si le désespoir s*est emparé de lui!... 0 mon Dieu ! où peut-il être ? où peut-il être à présent?

— Voulez -vous que j'aille partout chercher M. Moreau, madame? » dit Victor avec une vive émotion.

La jeune femme s'arrêta, regarda l'enfant.

« Oui, mon ami, oui, dit-elle. Cours chez M. Dupré, cet épicier de la rue Sainte-Anne où tu portes des tourtes tous les dimanches, tu sais bien, à gauche ?

— Oui, madame, je vois la maison d'ici.

— C'était sa dernière ressource, » âjouta-t-elle en se parlant à elle-même ; puis prenant le bras de Victor : « Tu demanderas si M. Moreau est venu chez M. Dupré dans la journée , et surtout à quelle heure il est venu, entends-tu bien? Va, cours, mon bon petit ami, et reviens tout de suite me donner la réponse. »

Victor partit de toute la vitesse de ses jambes, et dix minutes étaient à peine écoulées qu'il rentrait dans la chambre de sa maîtresse.

a M. Moreau est venu chez M. Dupré à trois heures » dit-il tout haletant.

— Trois heures ! et il en est sept ! s'écria la jeune femme. Il est mort! il est mort!

— Mort! dit Victor en pâlissant.

— Oui ! oiii ! continua-t-elle en se tordant* les bras de désespoir, et c'est moi qui l'ai, tué, .qtd l'ai ruiné en le portant à la dépense î C'est parce qu'il m'aimait trop qu'il a dérangé ses affaires! C'est parce qu'il m'aimait trop qu'il est mort! N'a-t-il pas dit, continua la malheureuse femme, en parcourant la chambre d'un air égaré, que, s'il ne trouvait pas les deux mille francs qui lui manquent pour payer demain son billet , s'il fallait faire banqueroute, il irait se jeter à l'eau ?

— Deux mille francs ! s'écria Victor vivement ; combien cela fait-il de pièces de vingt francs? »»

Mme Moreau ne répondit point ; mais Victor.s'était déjà élancé comme un trait vers sa mansarde, et revenant aussitôt, il répandit toutes les pièces d'or que contenait le «ac de l'aveugle devant sa maîtresse, en disant : « Voyez, madame, , voyez si cela fait la somme. »

Mme Moreau, stupéfaite , regarda le petit garçon, regarda les quinze cents francs , et ne pouvait en croire ses yeux.

« On me les a donnés au moins ! reprit Victor. Je vous conterai tout; mais, je vous en prie, madame, voyez d'abord si cela fait la somme. » .

La pauvre jeune femme compta les pièces d'or, tout en essuyant ses larmes.

« U ne s'en faut que de cinq cents francs, dit-elle,

Si

rj4

comme expirant de fatigue. Victor , qu'il ne voyait pas , s'était retiré dans un coin de la chambre.

« Tout est perdu , ma femme , dit-il d'une voix faible, je n'ai pu ramasser que six cents francs.

— C'est tout ce qu'il nous faut! Vois, vois, mon ami ! s'écria-t-elie en lui montrant les pièces d'or répandues sur la table.

— D'où te vient cela ? demanda Moreau, les yeux rayonnants de bonheur.

— De ce bon petit garçon de Victor. »

Alors Victor s'approcha, et fit en peu de mots le récit de ce qai s'était passé entre l'aveugle et lui. Il finit en indii|aaal à ses maîtres les moyens qu'ils avaient de s'iaesurer que tout ce qu'A v^ait de dire était vrai.

Le mari et Ki femme l'embrassèrent de bon cœur, et l'on imaj^e si M. Morean hii permit d'aBer le lendemain ittafia i Fenterremei^ dn bon Ântofte.

A partir de ce jour. Tordre le plus parlait mMiplaça le désordre dans le ménage du pâtissier. Non-seulement Mme Moreau supprima toute dépense superflue, mais son premier soin fut d'élever sa petite fille, le seul enfant qu'elle eût, dans les principes d'une sage économie.

De ce jour aussi, Victor fut traité, chez ses majtres comme le fils de la maison. M. Moreau lui rendit bientôt ses quinze cents francs , qui furent placés sur sa tête, et de plus, peu d'années suffirent pour

»m\if&' -

jiiiitiiii

'f|-l|tf«ftP:

Page 1