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LE PETIT FAISEUR DE TOURS

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lants, de gens qui transportaient des marionnettes, des polichinelles, etc., et qui allaient s'établir dans la grande allée de Saint-Cloud pour y gagner quelques sous, les uns en vendant leurs marchandises, les autres en montrant leurs curiosités.

Comme une partie de cette foule traversait la grande rue d'Auteuil, Albert de Courtis, plusieurs fois dans la journée, avait obtenu de son père la permission de se tenir quelques instants à la grille de la maison pour voir passer tout ce monde. Albert n'avait encore que huit ans; aussi M. de Courtis avait-il recommandé à Vincent, le vieux concierge, de rester près de Tenfant et de ne point le quitter.

« Ah ! disait Albert à Vincent , que je voudrais habiter Sâint-Cloud! demain je pourrais voir tout ce que ces gens-là portent dans ces paniers, dans ces grandes boites, tandis qu'ici nous ne voyons rien.

— Monsieur vous mènera peut-être à la fête, répondit le concierge.

— Je l'en prierai tant, je l'en prierai tant, qu'il faudra bien qu'il m'y mène. »

Comme Albert prononçait ces mots, un grand homme roux , chargé d'une table , d'une chaise et d'un cerceau, s'arrêta en face de la maison. Cet homme était suivi d'un petit garçon qui portait sur son dos une énorme valise. L'enflant était si pâle, il avait l'air si fatigué , qu'Albert ne put le regarder

— Venez à la maison , venez à la maison , reprit la femme ; il ne faut pas grand temps pour cela. »

L'homme roux suivit l'aubergiste; et l'enfant, qui paraissait écrasé sous le poids qu'il portait , marcha lentement derrière lui.

« Marcheras -tu, maudit paresseux? dit le faiseur de tours en s'arrêtant ; faut-il <iue je te fasse avancer? »

Et en disant cela, il donna un grand coup de pied au petit garçon , qui pressa le pas en pleurant.

« Que cet homme a l'air méchant ! dit Albert , prêt à pleurer aussi. Il voit bien que ce pauvre enfant ne peut pas porter ce gros paquet. Pourquoi ne prend-il pas quelqu'un avec lui ?

— Vous croyez donc que ces gens-là ont des domestiques? répondit Vincent en riant; eux qui vont nous faire des tours pour gagner trois ou quatre sous, afin d'avoir du pain! »

Albert fouilla dans sa poche, et il s'assura qu'il possédait encore quelque grosse monnaie, outre une pièce de dix sous que son père lui avait donnée la veille ; puis il attendit, avec la plus vive impatience, que le spectacle commençât.

Au bout de quelques minutes, Jean le Roux reparut, richement habillé d'un costume de danseur de corde. Le petit garçon avait aussi quitté sa redingote en lambeaux; il portait un pantalon blanc, une veste rouge bordée de paillettes dorées,

et ses beaux cheveux blonds, tout bouclés, étaient cachés sous un petit bonnet orné d'une broderie et d'une aigrette.

Le monde ne tarda pas à se rassembler au bruit du tambour de l'enfant, auquel se joignait la voix rauque de Jean le Roux, qui criait : « Allons, messieurs, allons! prenez vos places! venez admirer le grand et le petit Hercule du Nord! vous allez voir des choses que vous n'avez jamais vues ! »

Mais Albert fut bien loin de jouir du plaisir que lui promettait cette annonce, quand il vit le pauvre petit garçon qui l'intéressait tant, non-seulement ne marcher que la tête en bas et les pieds en l'air , mais secoué, retourné dans tous les sens par la vigoureuse main de Jean le Roux, puis se tenir perché sur la pointe du pied, au dernier bâton d'une chaise qu'on avait placée sur la table, au risque de se briser tout le corps s'il perdait l'équihbre un seul instant.

« Oh ! mon Dieu ! criait Albert en détournant la tête, il va tomber ! il va tomber ! 6tez-le donc de là ! »>

Heureusement^ le petit garçon ne tomba pas, et, à sa grande satisfaction, Albert vit finir ce spectacle, qui n'avait été pour lui qu'une véritable torture.

« Priez ces messieurs et ces dames de ne point oubUer le petit Hercule, » dit Jean le Roux en s'adressant à l'enfant.

Alors le petit garçon prit son bonnet brodé à la main et ât le tour de rassemblée, en le présentant à tout le monde, pour qu'on mît quelque chose dedans. Jean le Roux, tout en causant avec les gens qui Tentouraient, ne le perdait pas de vue, et d'un air menaçant il lui faisait signe d'insister auprès des personnes qui ne donnaient pas. Enfin il arriva devant Albert, et lui sourit tristement, sans dire une parole. Albert jeta cinq sous dans le bon- , net ; puis lui mettant la pièce de dix sous dans la main : « Voilà pour acheter des pêches, lui dit-il (Albert aimait beaucoup les pèches), ceci est pour vous tout seul. » Mais le petit garçon s'empressa de jeter la pièce dans le bonnet. « Si j'en gardais un liard, dit-il en soupirant, je serais joliment battu.

— Par qui? »

L'enfant jeta un regard craintif sur Jean le Roux

et ne répondit rien.

« Quel âge avez-vous ? demanda Albert»

— Je ne sais pas.

— Comment ! mais je sais bien, moi, que j'ai huit ans et trois mois.

— Je ne sais pas.

— Si vous aviez été seul, reprit Albert en baissant la voix, je vous aurais invité à venir prendre quelque chose à la maison, car je crois que vous êtes bien fatigué.

— Est-ce que cette belle maison est à vous î ré-

pondit Tenfant, dont les regards s'attachèrent longtemps sur la grille et sur la façade.

— C'est à papa.

— Victor ! Victor ! cria Jean le Roux , veux-tu bien finir ta tournée ! »

Le petit garçon jeta sur Albert un regard plein de tristesse et de reconnaissance, et, quand II eut recueiDi ce qui lui restait à recevoir, il porta bien vite le bonnet à Jean le Roux, qu'il suivit chez l'aubergiste.

Albert, tant que dura la soirée, ne cessa de penser au petit faiseur de tours, au point que M. de Courtis, qui ne le voyait pas s'amuser comme à l'ordinaire, lui demanda s'il était malade. Alors Albert lui raconta tout ce qui s'était passé devant la grille, et s'attendrit sur le sort du petit garçon.

« La plupart de ces gens-là , dit M. de Gourtis quand son fds eut terminé ce récit, la plupart de ces gens-là sont de fort mauvais sujets, des hommes paresseux dès l'enfance, qui, pour n'avoir voulu apprendre ni à lire, ni à écrire, ni aucun métier utile, sont forcés de se faire saltimbanques afin de gagner du pain.

— L'enfant dont je vous parle, répondit Albert, apprendrait tout ce qu'on voudrait lui montrer, j'en suis sûr ; il a bien appris à faire ces vilains tours. Hais sans doute son méchant père ne veut pas lui donner des maîtres.

— Pour donner des maîtres, il faut avoir de l'argent, Albert. En travaillant quand j'étais jeune, j'ai gagné de quoi payer les tiens, et, dans qiielques années, tu travailleras toi-même pour payer ceux de tes enfants. »

Albert se jeta dans les bras de M. de Courtis, tout en frissonnant de l'idée que, sans ce bon père, il serait un ignorant et pourrait devenir un faiseur

de tours.

Le lendemain, après le déjeuner, Albert descendit au jardin selon sa coutume; mais, au lieu d'employer au jeu ce temps de récréation, il s'assit sur un banc , et se mit à penser à Jean le Roux, et au petit garçon, dont la figure si douce et si triste lui était encore présente. Il était là depuis quelques minutes, lorsqu'il vit remuer les branches d'un épais massif de lilas qui lui faisait face. « Ici, César ! ici ! dit-il , croyant que le chien de la maison n'avait point été rattaché et se promenait dans le jardin.

— Ce n'est pas César, c'est moi, répondit une voix plaintive ; et le petit faiseur de tours se montra, couvert de sa vieille redingote, et encore plus pâle qu'il ne l'était la veille.

— Par où donc êtes-vous entré ? demanda Albert, que cette apparition surprenait au dernier point.

— : Je suis entré hier soir, répondit Tenfant ; je me suis gUssé derrière le concierge, à la fin du jour, et j'ai passé la nuit dans ce bosquet.

— Vous avez quitté voire père?

— Jean le Roux n'est pas mon père.

— Âh! tant mieux, reprit Albert; mais sans doute il vous fait chercher, il vous cherche.

— Cela se peut. Aussi vous pouvez me sauver en ne disant à personne que je suis ici, et en m'apportant, si vous le pouvez, un morceau de pain, car je n'ai rien mangé depuis hier matin. Je me suis échappé hier soir, pendant que ce méchant Jean le Roux buvait et se régalait chez l'aubergiste.

— Il m'est impossible de ne le dire à personne, répliqua Albert; car je dis tout à mon père.

— Et votre père est-il aussi bon que vous?

— Bien meilleur encore; et puis il est bien plus sage et bien plus instruit qtre nous»

— Alors, dites-lui qu'il ait pitié d'un pauvre petit malheureux. Tâchez qu'il me permette de me cacher dans la cave, dans la niche du chien, où il voudra. P^ourvu qu'on ne me remette pas dans les mains de ïean le Roux , je serai content. »

Et le pauvre enfant versait un torrent de larmes et tremblait de tout son corps. .

<« Attendez-moi là, dit Albert, qui n'avait jamais été plus ému. Je vais d'abord vous chercher à manger. »

Il ne fit qu'un saut jusqu'à la maison. Le déjeuner était encore servi, en sorte qu'il revint apportant un gros morceau de pain et deux pèches, que

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Courlis les mains jointes, et, se mettant à genoux devant lui, il le regarda d'un air suppliant, mais sans dire un mot. M. de Courlis le fit relever et lui demanda son nom.

« Je m'appeUe Victor, monsieur.

— L*homme avec lequel vous êtes venu hier n'est donc pas votre père?

— Non, monsieur.

— Et qui sont vos parents?

— Je n'en sais rien, monsieur ; Jean le Roux m'a toujours dit qu'il ne les connaissait pas et qu'il me nourrissait par charité.

— Et depuis combien de temps vous nourrit-il ainsi?

— Depuis cinq ans , je crois.

— Vous paraissez en avoir huit ou neuf. N'avezvous donc aucun souvenir de votre père , de votre mère ?

— Oh! si, monsieur, je me souviens que ma mère était bien bonne. Nous logions dans une maison beaucoup plus petite que celle-ci et qui était bien moins belle. Je ne sais pas si je l'ai rêvé , mais j'ai toujoiu's cru que cette maison avait brûlé.

— Pensez-vous que ce soit alors que Jean le Roux vous ait pris chez lui?

— Je le pense ; cependant je n'en suis pas bien sûr.

— Mais Jean le Roux lui-même a dû vous le dire ?

— Bien au contraire, monsieur; il m'a toujours ^ défendu de lui parler de cela, et, quand je voulais en dire un nK)t, il me battait. »

Malgré son air de souffrance , la figure du pauvre petit avait un caractère de douceur et d'honnêteté qui touchait le cœur; en sorte qu'après beaucoup d'autres questions, auxquelles l'enfant répondit toujours avec le même accent de franchise et de vérité, M. de Courtis consentit à le garder chez lui , pendant quelques jours, afin de le soustraire au triste sort qui l'attendait sous la dépendance du faiseur de tours.

M. de Courtis , qui voulait observer le protégé de son fils , décida que Victor mangerait à sa table. Il lui fit mettre une veste et un pantalon d'Albert, qui se trouvaient aller à merveille. Vincent était le seul dans la maison qui connût le petit faiseur de tours ; M. de Courtis lui recommanda le secret, attendu que le vieux concierge était bavard , et tous les autres domestiques ne virent dans Victor qu'un jeune camarade d'Albert qui venait passer une semaine à Auteuil.

Le pauvre enfant, dans sa joie et dans sa reconnaissance, se montrait si aimable, si bon, que trois jours ne se passèrent pas sans que M. de Courtis le prît lui-même en affection. Pour Albert, jamais il n'avait été aussi content : ses heures de récréation étaient devenues délicieuses, maintenant qu'il jouait.

qu'iP causait avec Victor. Un matin , ce dernier lui témoignant le regret qu'il avait de ne pouvoir partager ses études comme il partageait ses jeux, car le pauvre enfanl ne savait pas même lire, Albert lui ojffrit de lui montrer ses lettres , ce que Victor accepta avec un transport de satisfaction.

Près d'un mois s'était écoulé ainsi, et M. de Courtis ne parlait pas de renvoyer Victor. Seulement, deux ou trois fois, il avait annoncé l'intention de placer l'enfant, quand il serait à Paris, dès qu'il se présenterait une occasion avantageuse. Albert vivait dans l'espérance que cette occasion ne se présenterait pas, quand un jour il eut avec son père l'entretien suivant :

ALBBRT. Je vous répouds, papa, que Victor m'étonne. Imaginez-vous qu'il assemble déjà ses lettres, tant il a envie d'apprendre; il lira bientôt couramment, et, quand il saura cela, je lui montrerai quelque autre chose.

M. DE COURTIS. Tu pcuscs douc qu'il restera toujours dans la maison?

ALBERT. Mais, papa, je l'espère; vous ne voudriez pas mettre ce pauvre petit dans la rue l'hiver, sans feu, sans pain.

M. DE couRTis. Nou , saus doute; je le placerai pour lui faire apprendre un métier, car je ne suis pas assez riche pour entretenir et pour élever un enfant de plus; il faudrait pour cela me priver de

jouissances auxquelles je suis accoutumé et qui sont ^ devenues pour moi des besoins.

ALBERT. Oh! j*en serais bien fâché, papa; mais moi, ne puis-je pas me priver? Par exemple, vous me donnerez des habits plus simples , moins chers, et puis je pourrai partager avec Victor bien des choses....

M. DE couRTis. Bah! tous ces projets sont bons en paroles; mais, quand viendra l'instant de la pri- . vation , tu la supporterais avec peine.

ALBERT. Non, mon papa; essayez. D*abord, je ne mangerai plus aucune friandise, et vous savez que je les aime beaucoup.

M. DE COURTIS. Ecoutc, Albert. C'est dans quinze , jours ta fête; je dois te donner une montre que tu me demandes depuis longtemps : je ne pourrai plus te la donner.

ALBERT. Eh bien! papa, soit; je me passerai de montre.

M. DE COURTIS. Daus un an je devais te donner un petit cheval, que lu désires tant, pour aller promener dans le bois de Boulogne : je ne pourrai plus te donner le cheval.

ALBERT, après avoir hésité un moment. Je me passerai de cheval.

M. DECouRTis. Tu en auras du regret, du chagrin !

ALBERT. Jamais, jamais! Si je pense à la mon-

tre, au cheval, je me dirai : « C'est le pain de Victor. »

Depuis cinq semaines, M. de Courtis avait examiné Victor avec soin. Il avait reconnu dans cet enfant une bonté, une sensibilité extraordinaires, jointes à une intelligence fort au-dessus de son âge; il l'aurait choisi entre tous pour camarade de son fils. Il serra Albert dans ses bras, lui promit que Victor ne quitterait pas la maison, mais lui dit aussi de ne pas oublier à quel prix il y restait.

n est difficile de peindre les transports de joie du pauvre enfant, quand on lui apprit celte bonne nouvelle : il riait, il sautait, il baisait les mains de M. de Courtis ; il baisait les joues, les cheveux d'Albert , et promettait d'être si sage , si honnête garçon , qu'il mériterait tant de bontés.

Sa conduite , en effet , devint chaque jour plus exemplaire. M. de Courtis lui fit aussitôt donner des leçons par les maîtres d'Albert , et il travaillait avec tant d'ardeur que six mois lui suffirent pour rejoindre Albert dans ses études. L'émulation qui s'établit alors entre eux leur était utile , sans leur causer aucun chagrin : Victor aimait tant Albert ! Albert aimait tant Victor !

L'hiver venait de se passer à Paris, lorsqu'un matin Victor se chargea de porter une lettre à M. de Courtis dans son cabinet. C'était la première fois que Victor entrait dans cette chambre, et, tandis

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que M. de Courtis lisait sa lettre , il s'amusa à regarder plusieurs gravures dont les murs étaient couverts.

La sœur de M. de Courtis habitait Compiègne, et elle avait donné à son frère un plan de cette ville, vue du côté de la rivière. Victor s'était à peine arrêté devant les autres tjableaux; mais, devant celui-là , il resta longtemps immobile , puis se mit à se parler à lui-même avec beaucoup d'agitation.

« Qu'as-tu donc , Victor? dit M. de Courtis.

— Ah ! monsieur, c'est que je connais tout cela : voilà la rivière, le pont, la grande tour'. J'ai souvent été sur ce pont-là.

— Dans ton enfance?

— Oui , monsieur, il y a bien longtemps , quand j'étais avec maman.

— Ta mère vivait donc à Compiègne ? demanda M. de Courtis, qui concevait l'espoir de connaître la famille du pauvre enfant.

— Ah! je ne sais pas comment cet endroit s'appelle; mais je le reconnais, je reconnais tout. »

Une pareille indication suffisait pour que M. de Courtis s'empressât d'obtenir quelques renseignements positifs. Il écrivit donc à sa sœur, la mit au fait du peu qu'il savait et la pria de prendre sur les lieux toutes les informations qui pourraient con-

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