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tous les regards s*arrêtaient sur le pauvre déchu, et nul ne pouvait retenir un sourire ou une épigramme.
Le roi, tout entier à sa douleur, fut peutêtre le seul que cette apparition bizarre ne put distraire pendant la marche du convoi ; mais, lorsque les assistants furent rangés autour de la fosse, Superlatif, qui s'était placé prudemment derrière deux hallebardiers, hélas! assez grands pour le dérober à tous les yeux, fut mis tout à coup en évidence, parce que les hallebardiers reçurent un ordre qui les appela plusloin, et , dans ce même instant, le roi tourna les yeux de son côté !
Ce fut pour le monarque un tel sujet de surprise, que, même en ce moment solennel, il ne put s'empêcher de le laisser paraître : sa âgure se plissa, les coins de sa bouche s'écartèrent par un mouvement nerveux, où les observateurs téméraires osèrent voir uil sourire.
« Oui, disaient-ils, au retour, le roi luimême a ri, devant le cercueil de son épouse, à la vue du seigneur Superlatif! »
On trouva que ce nom ne lui convenait plus du tout, et Ton proposait de lui en donner un autre.
c Attendez, fit observer quelqu'un, que la métamorphose soit complète : le moment n'est pas éloigné peut-être où nous devrons l'appeler Diminutif. j>
On était en effet persuadé qu'il y avait dans cet événement du sortilège, et que l'ancien géant était puni de son orgueil par quelque génie, qui sans doute ne s'arrêterait pas en si beau chemin.
Tandis que tout le monde s'abandonnait à une maligne joie, une seule personne plaignait sincèrement Superlatif : l'était la belle et bonne Mélila. Cependant elle aurait eu, plus que personne, sujet de se réjouir, si elle eût été vindicative. Tandis que Superlatif était dans toute sa gloire, elle avait osé élever jusqu'à lui ses pensées : il aurait pu s'en apercevoir à ses manières obligeantes.... Eh! comment l'aurait-il honorée de son amour? Elle était si petite
fille auprès de lut ! C'était poui'tant une beauté majestueuse : mais, à cette époque, pour conteu- 1er Superlatif, il en aurait fallu une colossale!
c Si elle avait seulement un pied de plus!... » disait-il alors & sa mère.
Maintenant elle lui parut parfaitement belle, et il fut vivement touché de sa bonté compatissante.
c Si j'étais sûr , disait-il , que ma personne ne changera pas plus que mon cœur, j*irais me jeter à ses pieds, et je lui demanderais pardon de ma froideur passée. »
Tandis qu'il rêvait à Mélila dans un bois écarté, il la rencontra, qui rêvait elle-même à Superlatif.
« Charmante Mélila, lui dit-il, vous ne riez donc pas à ma vue, comme font tous les autres?
— Je ne sais point rire, seigneur, d'une chose qui vous afflige. Pour moi, tout ce que je puis
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vous dire, c'est que vous voUà tel que je vous ai toujours souhaité. »
La conversation étant ainsi eng(igée, ils continuèrent de marcher côte à côte. 11 était impossible de voir un couple mieux assorti : Superlatif ne dépassait Mélila que d'une demitéte.
« Voici la première fois , reprit-il , que je me félicite de n'être plus ce que j'étais, parce qu'en me trouvant à côté de vous, je sens votre main à portée de la mienne. »
En disant ces mots, il avait pris la main de Mélila, et ils allaient ainsi, gardant tous deux le silence.
« Appuyez-vous sur mon bras , dit enfin Superlatif, et faites-moi goûter un plaisir que je ne connus jamais. »
Mélila, comme subjuguée, posa son bras sur celui de Superlatif, et restait toujours silen-
cieuse, comme si elle attendait qu'il s'expliquât. Il le fit avec chaleur; il exprima toute la force de son amour; mais, en galant homme qu'il était devenu, il ne cacha à Hélila ses craintes pour l'avenir, et finit par dire que, si elle daignait l'écouter favorablement, il fau* drait, avant de conclure le mariage, être assuré que la fée avait renoncé à le persécuter.
« Il y a longtemps que je vous aime, répondit doucement Mélila, et je ne crois pas que l'amour doive s'inquiéter des chances futures. Une femme qui donne son cœur ne s'arréte pas à la pensée que son amant peut devenir boiteux, borgne ou manchot, ou qu'une maladie peut le défigurer. Qui sait? mon dévouement apaisera peut-être la fée , et vous m'en aimerez davantage, b
Après de telles paroles, il ne s'agissait plus que d'avoir le consentement du père et de la mère de Superlatif; Mélila ne dépendait que d'elle-même, étant orpheline, et son tuteur n'ayant d'autre volonté que la sienne.
Le porc et la mère se gardèrent bien de faire la moindre difficulté.
« Le mariage fixe la position de rhomme, disait le père : peut-être fixera-t-il la taille de mon fils. »
La mère ajoutait :
« Peut-être les prières d'une femme obtiendront-elles ce que celles d'une mère n'ont pas obtenu. »
Le public s'occupa beaucoup de ce mariage, et l'on trouva généralement Mélila fort imprudente. Epouser un homme qui diminuait à vue d'œil était une démarche bien hasardeuse. Mélila pouvait finir par n'avoir plus pour mari qu'un atome pensant. Pour elle, pleine de confiance dans l'avenir, elle osa se montrer en public au bras de son fiancé, qui était encore un fort bel homme.
Cependant on ne tarda pas à reconnaître que le charme de l'hyménée ne triomphait pas
de l'autre. La lune de miel fut aussi fatale à Superlatif que les précédentes. Elle n'était pas écoulée, qu'il avait subi un notable amoindrissement.^ On observait même que chaque mois nouveau en amenait un plus grand , parce que la croissance est, comme vous savez, beaucoup plus rapide pendant les premières années.
Les progrès de la décadence du nouveau marié seraient donc effrayants désormais, car de lune en lune il avait rétrogradé jusqu'aux années de l'enfance.
Superlatif devenait toujours plus sombre, à mesure qu'îl déclinait davantage. Ce n'étaient plus, il est vrai, les fougueux emportements des premiei's mois; c'était une douloureuse mélancolie. Il voyait Mélila toujours belle et florissante, et, comme nos appréciations sont relatives à nous-mêmes, elle lui semblait devenir tous les jours pîus grande ; mais la bonté, la tendresse, semblaient croître chez elle en même temps. Il ne voulait plus voir qu'elle et sa mère, et se condamnait à une réclusion absolue. Mélila savait encore l'égayer quelquefois.
« Mon petit mari, lui disait-elle avec enjouement, je vous aime fort tel que vous êtes. Si vous ne tenez pas à plaire aux autres femmes, ' ne vous affligez pas. »
Au bout de quelque temps, Mélila elle-même parut triste et sérieuse, et ne regardait plus Superlatif qu'avec une tendre compassion. Sa taille avait si fort diminué, qu'il semblait un enfant, sauf la barbe et l'expression toujours
virile de son petit visage. Hélas! il n'était pas au bout de ses peines. Quelque temps encore, et Superlatif, le majestueux Superlatif, n'était plus qu'un pauvre nain, bien fait dans toute sa personne, mais absolument ridicule par son
exiguïté. Il pouvait avoir trois pieds de haut.
« Ma mère, dit-il un jour, de sa voix devenue argentine, vous feriez bien de remettre en état mon berceau, car il ne tardera guère à me convenir parfaitement.
— Patience, mon fils. Espérons que les choses n'iront pas jusque-là.
— Jusque-là-, ma mère? J'espère qu'elles iront si loin, qu'il ne restera plus de moi qu'une
. .•!,sa».=.S.s.
poussière! Vienne le moment où ma pauvre âme ne pourra plus loger Mans le peu de corps que la fée m'aura laissé! Jie suis trop maliieureux , puisque j'afflige deux amies si fidèles.
— Cher ami, lui dit sa femme (elle évitait maintenant de l'appeler par son nom, avec une délicatesse qui sera comprise de tous les cœurs sensibles } , cher ami , laissez-nous , je vous prie, nous dévouer à votre service ; le dévouement est le bonheur des femmes. Si vous pouviez être heureux tel que vous êtes, nous le serions encore avec vous. »
Ces généreux sentiments étaient un baume consolateur pour les blessures du pauvre Superlatif. Âh! s'il avait su ce qui se disait au de^ hors, et comme la tendre Mélila était maltraitée par le sot public, quelles n'auraient pas été sa douleur et sa colère! Les méchantes langues s'exerçaient sur elle à l'envi.
< Elle n'ose plus maintenant montrer son mari, disait l'un.
— Elle le tient soigneusement sous clef, de peur qu*il ne se perde, disait Tautre.
— Hier elle eut grand'peur, ajoutait un troisième; parce qu'il faillit être mangé par le chat. Elle eut assez de peine à le tirer de ses griffes.
— Savez- vous, mon voisin?... On dit qu'elle parle de le remettre en nourrice.
— Qu'il doit s'ennuyei*, ce pauvre petit homme ! Toujours enfermé !
— Bon ! comme si la maison n'était pas assez vaste pour lui!... D'ailleurs, ne savez-vous pas que sa femme le mène à la promenade? On ne s'en doute point, parce qu'elle le met dans sa poche ; maijf, une fois qu'elle est en lieu sûr, c'est-à-dire loin de tous les yeux, ^Ue lui fait prendre ses ébats.... >
Mélila savait fort bien qu'elle n'était pas épargnée ; quelques mots railleurs arrivaient jusqu'à ses oreilles; elle voyait l'ironie dans tous les yeux : cependant elle conservait toujours une parfaite sérénité, une inaltérable douceur.
Elle n'oubliait rien de ce qui pouvait retarder ou diminuer l'humiliation fte son mari. Elle ayait soin de commander pour lui, de temps en temps, des habits et des chaussures d'une taille raisonnable, afin de donner le change au public. Mais les ouvriers n'étaient jamais admis à les essayer au seigneur Superlatif; il dormait, il était absent ou malade.... Pauvres excuses, qui ne trouvaient pas les gens aussi crédules que Mélila aurait bien voulu !
Enfin le bruit courut que Superlatif était devenu si petit, si petit, qu'il ne voulait plus se montrer, même à sa mère et à sa femme. Il habitait, disait-on, dans une certaine armoire, où il s'était arrangé lui-même un appartement assorti à sa taille. Il recevait les services de sa chère Mélila, sans vouloir se montrer à ses yeux. Elle venait s'asseoir auprès de l'armoire ; il contemplait sa bien-aimée par les petites fenêtres qu'il avait pratiquées à la porte, et,dans sa chélive stature, il sentait croître pour Mélila sa reconnaissance et son amour.
< Cherchez-moi dans le passé, ma chère
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épouse, lui disait-il parfois; figurez-vous Superlatif tel qu'il était à l'heureuse époque de notre hymen ; oubliez ce qu'il est aujourd'hui . Il n'a plus sans doute bien longtemps à vivre ; le temps aura bientôt dévoré tout ce qui reste de sa personne ; mais son âme n'a reçu aucune atteinte : au contraire, il me semble qu'elle se dégage peu à peu de sa prison, et qu'elle aspire avec plus de force à la liberté du ciel. Chère Mélila, c'est après ce moment de délivrance suprême que je pourrai revenir à vous sans honte et sans regret Je volerai autour de votre belle tête pendant votre sommeil; je vous apporterai les plus doux songes, et vous dédommagerai, selon mon pouvoir, des longs ennuis que je vous cause pendant ma triste vie. Je ne vous demande qu'une grâce : chargezvous seule de mes funérailles ; ma triste mère ne soutiendrait pas ce funèbre spectacle": mettez sur un bûcher de bois de roses mon pauvre petit corps; recueillez ma cendre dans une urne de marbre noir, qui tiendra tout entière dans votre main. Qu'elle reste toujours sous votre garde, et que, bien tard, une main
pieuse la place dans votre cercueil! Vous giaverez ces mots sur le marbre :
Ci-gtt celui qui fut le plus grand , le plus beau. Son orgaeil provoqua la céleste colère; Mais Tamour d'une femme et celui d'une mère Le consolaient encor sur le bord du tombeau.
Tandis que des douleurs d'une espèce si nouvelle affligeaient la famille de Superlatif^ la curiosité publique, toujours impitoyable, aurait voulu en pénétrer les mystères. Ce n'étaient pas seulement les enfants, les valets, les revendeuses et les portières, gens naturellement curieux , qui témoignaient le malicieux désir de voir Superlatif et de s'en divertir ; c'étaient les gens du bel air, les hommes les plus qualifiés, et, il faut le dire. Sa Majesté elle-même, qui ne se montra ni plus sage ni plus humaine, dans cette circonstance, que le dernier de ses sujejts.
« Rien n'est plus facile à Votre Majesté, lui dirent les courtisans, que de se procurer ce
plaisir. Elle n'a qu'un mot à dire, et le père du pciit liomnie devra se soumettre à votre volonlé. Les savants parlèrent dans le même sens. L'intérêt public exigeait que l'on pût étudier soigneusement un cas si étrange ; la science y gagnerait : on saurait le peu de matière qu'il faut pour maintenir l'organisme humain; la métaphysique puiserait, dans l'observation du cas, des lumières nouvelles sur les relations de l'âme et du corps. »
On est aisément persuadé quand on veut l'être, disent les sages. Le roi fit venir en son palais le père de Superlatif et lui ordonna de produire son fils. Cet homme, que le chagrin avait rendu farouche, répondit d'un ton qui parut irrévérencieux, et il fut arrêté sur le champ. Des gardes se rendirent dans sa maison. Quand sa femme et sa bru furent averties de leur approche, elles fermèrent les portes et les fenêtres, et soutinrent une sorte de siège contre les gens du roi.
« Vous violez le domicile d'un citoyen ! s'é-
criait la mère par une lucarne, vous ne pouvez venir de la part de Sa Majesté. »
II fallut bien le croire cependant, lorsqu'on vit le roi lui-môme, sans respect pour sa dignité personnelle, s'avancer pour faire exécuter ses ordres. La maison fut cernée, la porte enfoncée, et des factionnaires furent aussitôt placés devant l'armoire, dont Mélila avait la clef, car on craignait que Superlatif n'essayât de s'échapper par la serrure.
Il supplia Sa Majesté de vouloir bien l'entendre une fois, à travers la porte, avant de la briser. Le roi daigna y condescendre, et le petit homme lui fit ce discours, d'une voix de sansonnet, qui excita les rires de toute l'assemblée :
a Sire, il fut un temps où j'ambitionnai l'honneur de garder votre personne sacrée ; vous désirâtes vous-mênie de m'accorder cette faveur : la jalousie de mes concitoyens ne voulut pas le permettre, et je fus sacrifié. Aujourd'hui leur malignité s'attache encore à ma persohne ; elle
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vous pousse à commettre une action injuste et violente. Je me résignerais néanmoins à vous procurer un plaisir indigne, il faut le dire, de Votre Sacrée Majesté ; mais j'ai un père, une mère et une femme, inconsolables de mon malheur; le chagrin qu'ils éprouvent me perce Tàme, et me rend insupportable la violence qu'on me prépare. Sire , ne cédez pas à une curiosité vaine et cruelle; protégez le faible qui vous implore , et n'augmentez pas son infortune, en désespérant les objets- de ses légitimes affections !
A ces mots, Mélila se jeta aux genoux du roi, qui, joignant à la dureté la faiblesse et Thypocrisie, répondit qu'il laisserait volontiers Superlatif en repos, mais qu'il ne pouvait refuser à ses fidèles sujets une satisfaction par eux demandée d'une voix unanime.
Alors, sans daigner écouter davantage la tendre épouse de Superlatif, il fit venir un serrurier, et commanda que l'armoire fût ouverte de force, Mélila ayant refusé obstinément d'en livrer la clef.
Dans la maison se pressaient les seigneurs de la cour et les plus gros bourgeois ; la multitude entourait le logis et stationnait aux environs, attendant, avec une barbare allégrese, le moment d'être admise à défiler devant le misérable objet de la curiosité publique. Chacun préparait son mot, et se promettait de bien rire.
Le maître serrurier perce la foule, monte les degrés, se fait jour à travers les grands officiers, qui lui envient le bonheur de voir, avant tout le monde, le nain Superlatif. Le roi se place auprès de l'artiçan pour user de sa prérogative, c'est-à-dire s'attribuer les prémices de ce cruel spectacle.
Le serrurier attaque la serrure : elle résiste à son adresse; il porte un coup de jnarteau : l'armoire tombe en pièces. 0 prodige ! prodige ! prodige! Au lieu d'un nain, paraît un bel homme, de haute taille, en un mot Superlatif, Superlatif tel qu'il avait paru dans le bois aux yeux de la bonne Mélila. Il se jette dans les bras de sa femme, de sa mère, de son père ; il regarde autour de lui....
0 prodige! prodige!^ prodige! le roi, le serrurier, les grands, les savants, les gardes, tout le peuple enfin est devenu pygméc sur le champ. Ce sont des cris, des gémissements, des blasphèmes universels. Toute cette fourmilière tourbillonne confusément aux pieds de Superlatif, qui n'avait jamais mieux mérité son nom, et de Mélila, qui ne pouvait contempler sans horreur cette soudaine métamorphose. Elle plaignait ceux qui s'étaient montrés pour elle sans pitié.
« Que faisons-nous ici? dit le père. Quittons un pays où nous sommes déplacés; allons vivre chez les hommes, et laissons les pygraées s'arranger entre eux comme ils pourront. »