FLORINE
C'était une croyance populaire que nul ne deyait entrer dans la caverne de la montagne : aussi l'avait-on appelée la caverne maudite/ tous les bergers la regardaient de loin avec terreur, et n'osaient en approcher.
Cependant Florine, la jolie bergère qui menait depuis trois ans les vaches au pâturage, sentait un violent désir de savoir ce qu'il y avait dans celte caverne, et de jour en jour elle éprouvait une plus vive curiosité. Lorsqu'elle eut seize ans accomplis: « Mje voilà devenue grande fille, se dit-elle, je ne dois plus avoir de frayeur. »
Un jour doiic elle laissa le troupeau sous la
garde dé son jeune frère, en lui disant qu*elle altait cueillir des Tramboises ; mais elle avait une autre pensée, et, après 8*être enroncée dans le bois, elle se dirigea vers la redoutable caverne.
Elle y pénétra sans hésiter, tant sa curiosité était vive ; mais à peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle aurait bien voulu revenir en arrière.
Malheureusement ce n'était plus une chose possible; la caverne se fermait derrière elle, à mesure qu'elle avançait, et ce qui était merveilleux, c'est qu'elle y voyait néanmoins suffisamnientpour se conduire. C'était une lueur partout répandue, dont aucun foyer ne projetait les rayons, et Florine apercevait là-bas, là-bas, l'autre ouverture de la montagne, qui semblait l'inviter à prendre courage et à poursuivre son chemin.
Elle pressa le pas, car elle tremblait que , la caverne venant aussi à se fermer par devant, clic ne fût ensevelie toute vive dans la montagne.
Il n'en fut rien ; Florine , après 'avoir marché longtemps, longtemps, sans cesser de
voir bien loin devant elle l'ouverture qu'elle croyait n'atteindre jamais, y parvint à la fin, et fut bien surprise de découvrir, en sortant' de .l'avenue souteraine, un pays merveilleux, et mille choses dont elle n'avait aucune idée.
Le ciel était rose, l'herbe et les feuilles étaient bleues, les oiseaux avaient quatre ailes, les plus petits papillons étaient grands comme des feuilles de sycomore ; l'eau jaillissait çà et là en gerbes étincelantes; qui répandaient les plus suaves parfums ; les daims, au poil blanc, aux cornes dorées, aux yeux bleus, qui venaient se désaltérer à ces fontaines embaumées, dansaient autour de la jeune fille, et lui parlaient une langue inconnue , mais si douce et si sonore, qu'elle avait un plaisir infini à l'entendre, si expressive, qu'au bout d'un moment elle devinait presque tout. Il, est vrai que ces charmantes créatures s'entretenaient surtout de sa beauté.
Plorine marchait de surprise en surprise; tout ce pays enchanté lui semblait être en fête; elle entendait derrière des massifs d'ar-
brcs, tout nouveaux pour elle, des concerts de voix humaines : elle se dirigea de ce côté.
Au détour d'une avenue sablée d*or, elle aperçut, à travers de magnifiques ombrages , un palais d'une prodigieuse beauté. A mesure qu'elle en approchait davantage, elle entendait plus de bruit. C'étaient des chants et des rires, dont l'expression singulière lui causait plus de frayeur que de joie. Cependant elle ne voyait paraître personne.
Elle n'osa pas se présenter à la grande entrée, et, faisant un détour, elle s'approcha d'une fenêtre basse d'où s'exhalait une odeur de cuisine, la plus appétissante du monde.
Elle frappe à la porte timidement; un grand cuisinier parait, qui lui dit d'une voix dure :
« Que cherchez vous ici ?
— Je cherche mon chemin, monsieur, et je vous prie de me dire par où je pourrai m'en re tourner chez moi.
— Ah! c'est vous, la belle, qui avez traversé la montagne! Soyez la bienvenue', Florine: nous n'attendions plus que vous. »
En disant ces mots, avec un rire sardonique, le grand cuisinier aiguisait son couteau sur une meule d*acier , et jetait sur la jeune fille des regards étincelants.
€ Entrez , lui dit-il , mademoiselle , entrez : c'est par ici votre chemin. » .
Florine, après avoir parcouru un long corridor, se trouva au milieu d'une vaste cuisine, où vingt marmitons et autant de servantes étaient occupés des apprêts d'un somptueux festin.
De tous côtés on cuisait les viandes, on travaillait les pâtisseries, on embrochait les volailles. Trente marmites étaient occupées à la fois; mais la bergère fut bien surprise de voir la plus grande placée tout ouverte et vide auprès du feu, et, malgré son saisissement, elle ne put s'empôcher de dire à demi-voix :
« Monsieur le cuisinier, pourquoi cette marmite n'est-elle pas remplie comme les autres? — C'^st qu'elle attendait son gibier, Florine,
et son gibier arrive dans ce moment. C'est Yous-mftme que nous 'allons mettre là dedans , et, quand vous serez à point, le festin commencera. »
Florine se prit à pleurer à chaudes larmes, et supplia le cuisinier de lui laisser la vie.
« Il n'y a pour vous qu'un moyen de salut, mademoiselle, répondit le terrible chef. Voici une clef d'or. Cherchez dans tout le palais la porte qu'elle peut ouvrir. Si vous la trouvez, nous ne vous mettrons pas là dedans, et nous ferons choix d'une autre personne pour le repas de Sa Majesté.
— Au nom du ciel, monsieur le cuisinier, ne mettez personne à ma place dans cette marmite ! N'y a-t-il pas ici des viandes en suffisance pour le repas de Sa Majesté?
— Florine, songez à vous-même, et ne prétendez pas établir chez nous des coutumes nouvelles. Je n'ai qu'une chose à vous dire : trouvez la serrure qui convient à la clef, et vous serez sauvée. Vous pourrez même ensuite
demander une grâce, mais une seule, à notre Sacrée Majesté. »
Florine se mit à l'œuvre sur-le-champ ; elle essaya la clef à plus de trois cents portes. Elle n'avait pour ce travail que le reste du jour, et déjà le soleil baissait, sans qu'elle eût trouvé la serrure de la clef d'or.
Elle tremblait de tous ses membres, la pauvre enfant; dans sa précipitation, elle n'était guère capable de faire convenablement les essais. Le chef et quatre aides la suivaient pas à pas, armés de leurs grands couteaux, et tour à tour ils disaient à la timide bergère :
'< Hâtez-vous , Florine , le soleil baisse ; le soleil baisse, Florine, hâtez- vous! »
Elle avait parcouru les grands et les petits appartements; elle était montée dans les combles ; elle était redescendue, et passait de corridor en corridor : elle ne laissait pas une serrure sans l'essayer; mais la clef était toujours trop grande ou trop petite, ou la barbe en
était mal tournée et faite autrement qu'il ne fallait. Enfin le cuisinier dit à la bergère :
« Florine, voici le dernier moment : le soleil va toucher la montagne. »
La bergère se trouvait alors devant une grande glace fixée à la muraille, et, comme elle y jetait les yeux, elle vit son père et sa mère assis dans leur cabane; ils pleuraient, et sans doute ils menaient deuil sur leur fille, qu'ils avaient perdue , sans imaginer qu'elle se trouvât dans une position si cruelle.
A cette vue , l'infortunée, hors d'elle-même , s'écria :
« Mes pauvres parents, je peux donc vous revoir avant de mourir ! »
En parlant ainsi, elle s'élança si vivement vers son père et sa mère, pour les embrasser encore une fois, que la clef d'or, ayant frappé contre la glace, la brisa en mille pièces. Or, il se trouvait derrière la glace une porte cachée ;
cette porte avait une serrure, et cette serrure convenait parfaitement à la clef d'or. Aussitôt que la pauvrette l'eut essayée , la porté s'ouvrit.
€ Nous n'attendions plus que vous, aimable Plorine, dit le jeune et beau monarque, en lui présentant, dans une salle magnifique, sa nombreuse cour , la ' plus brillante du monde entier. »
La bergère, en jetant les yeux sur elle-même, se vit comme transformée. Cependant il n'y avait rien de changé chez elle que la toilette,» qui étincelait de rubis et de diamants. Florine était née si belle, qu'il n'était pas besoin d'autre chose pour en faire une princesse accomplie.
Cependant, au milieu de la splendeur souveraine, le jeune monarque était pensif et mélancolique; il semblait poursuivi d'une inquiétude secrète, et, en conduisant l'étfangère à la table de fête, il lui dit d'une voix émue :
« Charmante Florine, vous avez une grâce à me demander : quelle grâce me demanderezvous?
— Ah ! sire, lui répondit-elle, je n'hésiterais pas à vous prier de me rendre mes pauvres parents ; mais votre bonheur et votre gloire me touchent plus que tout le reste : c'est pourquoi je vous demande la grâce de toute infortunée qui pourrait, comme moi, tomber dans les mains de votre cuisinier! »
A peine eut-elle prononcé ces charitables paroles , qu'une musique triomphante éclata dans la salle du festin ; tous les visages s'épanouirent ; le prince surtout paraissait radieux , et la plus vive allégresse avait remplacé sur son front les ombres du chagrin.
« 0 ma libératrice, s'écria-t-il en baisant la main de Florine, soyez bénie pour la demande que vous m'avez adressée! C'est i à moi que vous la faites, la grâce que vous implorez pour d'autres! Heureuse prière que, j'attendais depuis cinq cents ans, et qui me délivre d'un
aflTreiuf enchantement ! Vous êtes la première» ô Florine» qui, ayant à me demander une faveur, vous soyez oubliée pour autrui. Désormais je pourrai donc mener une vie innocente ! Ma table royale ne sera plus souillée de méis détestables, auxquels il me fut permis , il est Trai, de ne jamais toucher, maïs dont le seul aspect me faisait horreur. En reconnaissance à*un si grand bienfait, je veux, belle Florine, foire pour vous quelque chose de plus.
— Ah! sire, je vous entends ; vous me rendrez à mon père et à ma mère?
— Je ne saurais.
— Aloi's, vous les rendrez à leur fille?
— Je ne le puis pas davantage.
— Hélas ! que pourrez-vous donc faire pour moi ?
— J'enverrai Toîseaujouge, mon fidèle messager, dire à vos parents que vous êtes ma femme, et qu'il n'y a pas sur la terre une reine plus aimée et plus aimable que vous. »
Florine régna; elle fut heureuse épouse, heu-
reu»e mère ; mais ses yeux en pleurs se tournèrent bien souvent vers la montagne, derrière laquelle était restée une moitié de son bonheur. Il n'est pas, même au pays des fées, de félicité parfaite ici-bas.