POMMES DE PIN
Dans la saison où les pommes de pin jonchent le sol de la forêt, Gorasan allait chaque matin en ramasser un grand sac par l'ordre de sa mère. Il aurait bien voulu être dispensé de ce travail, qu'il trouvait fort au-dessous de son âge (il avait déjà vingt-cinq ans); toutefois il obéissait : car, dans ce pays-là , on ne se croyait pas dispensé de la soumission filiale, aussitôt qu'on avait un peu de barbe au menton.
Un jour qu'il faisait dans le grand bois sa
récolle accoutumée, il se dit en recueillant les pommes de pin :
« Oh! si la fée de la monlagne daignait les changer en or ! »
La fép de la montagne l'entendit; il se fit tout à coup un craquement, terrible, et du pUis gros sapin de la forêt sortit une belle femme blanche, qui dit à Corasan :
« Les pommes de pin que tu auras amassées se changeront en or, aussitôt que tu arriveras chez vous, pourvu que, de la^ forêt jusqu'à la maison, tu n'aies pas une seule mauvaise pensée. Je te laisserai tenter cette épreuve jusqu'à six fois. »
Corasan se prosterna et rendit grâce à la fée, qui rentra dans le sapin.
Le jeune paysan acheva de remplir le sac, en se promettant bien de veiller sévèrement sur lui-môme, afin de satisfaire à la condition qui lui était imposée. Mais, hélas I les pommes
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de pin deineurèrenl pommes de pin , el il n'y en eut pas une seule de changée en or.
Le lendemain, Gorasan , étant retourné à la forêt, s'écria :
« Fée de la montagne, par quelle pensée coupable ai-je empêché le miracle de s'accomplir? »
La fée reparut soudain et répondit :
« J'aurais trop à faire de les 'rappeler toutes à ta mémoire. Dis-moi seulement pourquoi, après avoir rempli le sac comme à l'ordinaire, tu as aussi rempli tes poches, ce que tu ne fis jamais auparavant. 0 Gorasan , avant même de prendre la charge sur ton dos, tu avais une coupable pensée. « Quand les pommes de pin « seront changées en or, disais-tu en toi-même, « je veux en avoir à moi quelques-unes, que je « n'aie pas besoin de partager avec mes frères « et mes sœurs. » Va, recommence ta besogne, et sois plus sage une autre fois. »
Gorasan fit de très-humbles excuses à la fée.
qui disparut. Il remplit dé nouveau le sac et ne remplit pas ^s poches. Cependant il ne fut pas plus heureux que la première fois, et sa mère lui dit :
« Cela va bien, mon fils, tu ramasses des pommes de pin qui brûlent à merveille.
— Ou'ai-jè donc pensé de mal cette fois? dit le lendemain le jeune homme à la fée; car, en vérité, il me semble que je suis sans reproche.
— As-tu done oublié ce que tu disais en toimème^ lorsque tu passais devant la maison d'Abaril, ton riche voisin? « Cette maison est « belle , mais dans quelque temps elle ne sera « pas la plus belle du village ! » Rappelle - toi la maligne joie que tu éprouvas à cette pensée, et que cela te suffise pour t'expliquer ce nouvel échec. »
Corasan, sans rien répliquer, se remit au travail avec courage, en se promettant d'être mieux sur ses gardes cette fois. Mais toutes ses précautions furent vaines, et ce jour-là les pommes de pin brûlèrent mieux que jamais.
« Puissante fée, s'écria-l-il le lendemain, aussitôt qu'il fut entré dans le bois, comment se' peut-il faire que le miracle ne se soit pas opéré? J'ai veillé sur moi-même avec une attention soutenue, et, en passant devant la maison du riche voisin, j'ai détourné la tête pour n'être pas séduit par une mauvaise pensée.
— Et tu as jeté les yeux sur la cabane du pauvre chevrier, et tu t'es dit : « Cet homme « est bien négligent, bien paresseux, de laisser < pourrir le toit de sa cabane! » Cependant tu savais que depuis six mois il est perclus de tous ses membres. 0 Gorasan, sur le point d'être si riche, vous deviez avoir d'autres pensées, en considérant la misère de votre voisin. »
Le pauvre garçon soupira et se baissa vers la terre, afin de ramasser encore des pommes de pin. Il était persuadé que cette fois la transformation miraculeuse ne manquerait pas d'arriver : aussi remplit-il le sac jusqu'au bord, sans plaindre sa peine, pour augmenter sa richesse et la joie de ses parents. Peine inutile ! A l'ouverture du sac, les pommes tombèrent, sans
changer de poids ni de couleur. Chacun se réjouit, dans la famille, à leur flamme brillante ; Gorasan seul était triste et mécontent, et ne mangea pas de bon appétit la soupe que sa mère avait fait cuire sur ce beau feu.
Il demanda , le lendemain , de nouvelles explications à la fée, qui lui dit d'un ton sévère :
c Tu te crois innocent, et tu n'as jamais été plus coupable. Pourquoi, au sortir de la forêt, voyant venir de loin ta jeune voisine Colombelle, as-tu quitté la route accoutumée et passé à travers champs, en sorte que tu as évité sa
rencontre ? Auparavant tu aurais fait un grand détour pour te trouver sur son passage ; mais tu as dit dans ton cœur : « Ma mère me déc fend de penser à Golombelle : il faut obéir à « ma mère. » Hypocrite! ta véritable pensée était que désormais Golombelle serait trop pauvre pour toi! »
Le coupable , les larmes aux yeux, dit à la fée de la montagne :
t Oui, je suis un misérable, et je crois, en vérité, qu'on ne peut, sans penser à mal, rechercher les faveurs de la fortune. J'ai mérité mon châtiment. Laissez-moi pauvre conune je suis, et faites seulement, 6 bonne fée, que ma mère me donne Golombelle pour femme !
— Retourne en paix chez toi, répondit la fée, et^ quand, tu seras déchargé de ton sac, jette-toi aux genoux de fa mère poiur lui demander cette gr&ce, »
Gorasan ne manqua pas d'obéir« Après avoir fait, sans ambitieuse pensée, sa récolte ordinaire, il retourna chez lui, ne songeant, tout le long du chemin, qu'à son innocent amour, et, lorsqu'il eut posé le sac debout, au coin de la cheminée, il tomba aux genoux de sa mère et lui dit : ^
« Ma mère, donnez -moi Golombelle pour femme! »
Au même instant le sàc se déchira, et il en tomba, avec, un grand bruit, qui fit tressaillir
LE
Guriose avait reçu ce nom parce qu'il avait montré dès son enfance une indiscrète curiosité ; il épiait ses parents, ses voisins, tout le monde , cherchant à connaître les choses qui lui étaient le plus étrangères , surtout celles qu'on voulait lui cacher.
A trente ans , il était époux et père , et il ne s'était pas corrigé de son défaut ; mais sa curiosité s'était portée sur les questions les plus hautes : tout bûcheron qu'il était, il passait dans le village pour une espèce de docteur; il
sc demandait sans cesse à lui-même, et demandait aux autres, le pourquoi des choses que le ciel a dérobées ici-bas à notre connaissance.
Un jour qu*il était occupé dans la forêt à couper les arbres que le maître avait marqués pour être abattus, il vit un bel ormeau, plus grand, plus fort que tous les autres, et qui n'avait pas été marqué.
« Quelle sottise ! dit Curiose en lui-même ; c'était le premier qu'il fallait abattre. »
En le mesurant du regard , il aperçut, près du sommet, un nid posé sur les dernières branches.
Ce nid ne ressemblait point à ceux de la pie et du corbeau, et, quoiqu'il fût bien plus grand encore, il était revêtu par dehors, avec une admirable délicatesse, d'une mousse fine et moelleuse, qui reflétait, aux rayons du soleil couchant, une riche couleur vert doré.
« Le dehors étant si beau, que sera le de-
dans ? se disait Guriose, dont la passion dominante venait de se réveiller. Quel oiseau merveilleux a su bâtir un si beau nid ? »
Pressé de satisfaire sa curiosité, *il jeta sa cognée au pied de l'arbre, et il y grimpa lestement. Lorsqu'il supposa que le nid ne devait pas être éloigné de sa main, il le chercha des yeux, et fut bien surpris de le voir encore trèsloin de sa portée. Il reprit haleine un moment, et se remit à grimper.
« Cette fois, je dois y toucher, » se dit-il quelques instants après ; et il pencha la tète en arrière; pour chercher le nid.
Mais le nid se trouvait encore aussi loin, et l'homme en fut d'autant plus étonné, que, de la place où il était parvenu, il dominait de très-haut les plus grands arbres de la forêt.
« Qu'est-ce que cela signifie? se dit-il encore. Cet ormeau est vraiment d'une merveilleuse grandeur, et je n'avais pas tort de
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•juger qu'il devait être abattu. Voyons pourtant si je n'atteindrai-pas à la fin ce nid, qui semble fuir devant moi ! »
Guriose poursuivit son ascension téméraire, et grimpa si longtemps, si longtemps, qu'il craignit d'avoir dépassé le point par mégarde. Ayant baissé les yeux vers la terre, il la vit si loin de lui, qu'il en eut le vertige ; les plus grands arbres d'alentour lui paraissaient comme de très-petits buissons. Cependant, lorsqu'il eut de nouveau regardé vers le faite de l'ormeau prodigieux, il reconnut avec douleur que le nid ne s'était pas sensiblement rapproché,
« Je l'atteindrai, quand je devrais grimper toute la nuit ! » s'écria-t-îl avec colère , en voyant que le soleil avait disparu.
Et, sans balancer, il s'éleva de branche en branche, et travailla longtemps des pieds et des mains.
Ses pieds étaient meurtris, ses mains écorchées, sa poitrine haletante, son front baigné
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de sueur : néanmoins il poursuivait, avec la fureur d'un démon, sa téméraire entreprise , sans vouloir comprendre qu'une puissance supérieure écartait de sa main cet objet, que ses yeux avaient cru voir, de terre, si près de lui.
Il ne sut jamais exactement le temps qu'il avait mis à cette ascension fatale; mais il a dé^ claré que la lune, alors en son plein, avait fourni près du tiers de sa course, lorsqu'enfln il se trouva si près du nid, qu'il crut pouvoir y atteindre. Il y portait la main, lorsqu'il vit paraître par-dessus le bord une chevelure blonde, puis une face angélique, puis de blanches épaulés , sur lesquelles se balançaient deux ailes dorées.
L'apparition merveilleuse repoussa la main du téméraire bûcheron , et lui' dît d'une voix solennelle :
c Parce que tu m'as troublé dans ma retraite par ton indiscrète curiosité ; parce que tu n'as pas voulu comprendre qu'il valait mieux pour toi ignorer les choses qu'un pouvoir supérieur éloignait de tes yeux mortels, je vais te dé-
« noncer dans le ciel, ma patrie, et tu n'en connaîtras les secrets qu'après tous ceux qui vivent maintenant sur la terre ; tu survivras à ton dernier petit-fils, qui mourra centenaire. Retourne dans ta maison ; remplis les devoirs de ton état ; n'interroge plus le ciel sur les mystères qu'il dérobe à ta connaissance, et ne révèle que sur ton lit de mort à tes descendants les choses que tu as apprises dans la forêt. »
Quand la créature céleste eut ainsi parlé, elle s'envola vers les étoiles ; l'ormeau se raccourcit par degrés, comme le colimaçon rentre dans sa coquille, et Curiose descendit de l'arbre plus vite qu'il n'y était monté.
Il trouva sa femme très-inqmète de son absence ; elle veillait encore auprès [in feu. Elle lui dit :
« Quand j'ai vu que tu ne revenais pas , je suis allée te chercher dans toute la forêt, à la clarté de la lune : je t'ai appelé souvent et de toute ma force.
— Je n'ai rien entendu, » répondit Curiose.
U s'expliquait assez la chose par la hauteur immense à laquelle il était monté.
< Tu n'étais donc pas dans le bois? reprit la femme.
— J'étais dans le bois.
— Tu dormais peut-être?
— J'étais aussi éveillé que maintenant.
— Enfin, mon ami, explique-toi! Qu'es-tu devenu? qu'^s-tu fait ?
— Ma pauvre fenmie, répondit-il avec mélancolie, tu ne le sauras jamais. »
Et prenant son fils sur ses genoux :
« Mon enfant, lui dit-il, ne sois pas aussi curieux que ton père ! »
La femme, les enfants, les amis de Curiose, ne purent jamais tirer de lui aucune explication. Il prolongea sa vie au delà des bornes accoutumées ; il vit mourir tous ses contemporains, toute la génération suivante, et l'on commençait à croire qu'il vivrait toujours. Pendant
plus d'un demi-siècle on se dit dans le voisinage, en voyant le vieillard debout au milieu de ses petits-fils, courbés par les années :
< Guriose sait un secret qui l'empêche de mourir. »
Cependant il finit par sentir à son tour le déclin de l'âge, mais beaucoup plus tard et plus lentement que les autres hommes. Quand sa femme -mourut , à l'âge de quatre-vingts ans, il paraissait à peine en avoir quarante , quoiqu'il en eût quatre-vingt-dix. A l'âge de cent et vingl ans, ses tempes commencèrent à grisonner, mais il avait encore toute sa force, et il prêtait l'appui de son bras à sa fille cadette, qui parvint à une vieillesse peu commune.
Il était habituellement taciturne, sérieux et mélancolique ; il acceptait avec résignation la longue vie qui lui était imposée, tout en soupirant après l'heure de délivrance qui mêlerait sa poussière à celle de ses ancêtres et de ses descendants.
Il ne voulut jamais remettre le pied dans
la forêt ; il ne pouvait voir un ormeau sans frémir.
Gela donna lieu à des soupçons sans nombre, jusqu'au moment où tout s'expliqua. Guriose, parvenu à l'âge de cent soixante et treize ans, sentit qu'il allait trépasser, et, couché sur son lit de mort, il révéla enfin à ses arrière-petitsenfants , rassemblés autour de lui, ce qui lui était arrivé dans la forêt.
< Jamais la faute d'un homme, leur disait-il, ne fut suivie d'un plus* long châtiment. Sachez donc, mes fils, et dites à ceux qui naîtront de vous, que l'habitant de la terre provoque la colère divine , quand il veut pénétrer les mystères du ciel. »