‹ Contes merveilleuxChapitre 7 sur 18 · LA COULEUVRE · texte numérisé non relu

LA COULEUVRE

Laric, le bûcheron, revenait du bois, un fagot sur l'épaule, et faisait tristement en lui-raêmQ le compte de ce qu'il devait à l'usurier Chandragor, qui lui avait prêté, six mois auparavant, de l'argent dont il n'avait plus un sou ; car une petite somme, et même une grosse , est bientôt dépensée, en temps de cherté , lorsqu'on a une femme et six enfants à nourrir, et que le travail manque souvent.

Laric était fort inquiet, parce que Chandragor , qui, à la vérité, n'exigeait, après un prélèvement sur le capital, qu'un modique intérêt de vingt pour cent, était l'homme du monde le

plus exact, et, si le bûcheron ne se rendait pas le soir même à la ville pour acquitter sa dette, il pouvait compter de voir, le lendemain , le terrible sire à sa porte avec les huissiers.

A cette pensée Laric soupirait; si triste, qu'il en oubliait le poids de son fagot. Il faisait un froid rigoureux, auquel le pauvre homme ne songeait guère. Soudain il voit une couleuvre, couchée en travers du chemin et tout engourdie. Touché de compassion, il pose à terre son fardeau , ramasse le reptile , le recueille dans son sein, et, reprenant sa charge, il poursuit sa route.

La chaleur de son corps eut bientôt ranimé la couleuvre. Il la sentait rouler doucement ses anneaux , charmé de voir qu'un peu de sa chaleur pût lui rendre la vie. Enfin il approcha de sa cabane , dont il apercevait la lumière à travers les rameaux. Lumière chérie, auprès de laquelle il reviendrait chaque soir avec bonheur, si seulement il apportait du pain aux pauvres petits qui l'attendent ! si seulement la porte de l'humble chaumière pouvait être fermée à l'impitoyable usurier !

La couleuvre , qui se pressait sur le cœur de Laric, en pouvait suivre tous les secrets mouvements ; elle avança un peu la tèle et lui dit en son langage, qui ressemblait au sifflement de la bise dans les sapins :

« Va, sans triste pensée , souper avec ta famille. Ensuite nous irons ensemble chez le seigneur Chandragor : je me charge de le satisfaire, pourvu que tu ne dises jamais à personne, même à ta fidèle Gelinotte, ce que j'aurai fait pour toi. »

Laric remercia la couleuvre de bon cœur, et marcha d^un pas léger jusqu'à la porte de sa cabane.

« Te voici bien à propos, mon pauvre mari, lui dit la bonne Gelinotte. Sui'veille un moment nos enfants et la soupe, que mal ne leur arrive, pendant que je vais fermer Tétable et la bassecour. »

Il y avait là six enfants , qur trépignaient de joie. Le plus grand avait six ans et portait le plus'

petit, qui avait six mois. Le père les embrassa fous, par ordre de naissance ; ensuite il prit le tout petit dans ses bras et les autres sûr ses genoux. Il se livrait à la joie sans fâcheuse ar-* rière-pensée , parce qu'il uvait foi aux paroles de la couleuvre.

« A table ! dit-il gaiement, dés qu'il vit rentrer sa femme. Ta soupe aux choux sera excellente, à juger par l'odeur.

— Si seulement elle était payée ! réponditelle en soupirant. ^

— Bah ! mangeons-la d'abord , et narçue de la tristesse !

— Comme te voilà joyeux, mon mari! dit la bûcheronne en servant la soupe ; on dirait, "Si c'était la saison,que tu as trouvé la pie au nid ! »

A l'instant même, comme elle achevait de vider la marmite, elle en vit tomber deux perdrix cuites à point, qui se couchèrent moelleusèment sur la soupe fumante.

t Par la fée des bois, qu'est-ce donc que

cela ? s'écria la bûcheronne. Voilà une belle surprise! Comment as -tu fait, mon Laric, pour cuire cela en si peu de temps ? Où les as-tu trouvées, ces belles perdrix ?

— Commençons, dit-il, par les manger, et ne cherchons pas trop d'où nous vient ce gibier. Je pense, ajouta-t-il avec finesse, que le chasseur n'est pas loin d'ici ! »

Gelinotte, supposant que son mari voulait la désigner elle-môme , assura qu'elle n'avait rien mis dans la marmite que du lard et des choux. Encore avait-elle acheté le lard à la voisine, car il n'y avait plus rien dans le saloir.

« Et combien devons-nous à la voisine ? reprit Laric d'un ton léger.

— Treize sous, » répondit la femme , comme elle se disposait à découper une des perdrix, qu'elle avait posée sur son assiette.

Aussitôt Ton vit tomber du bec de la perdrix treize petits sous, aussi brillants, aussi neufs,

que s'ils fussent sortis le jour même de l'hôtel des Monnaies.

— Par la fée des bois, s'écria Gelinotte ébahie , Yoilà justement mon affaire ! Mais^ je vois ici de la diablerie.

— Prends-les à bon compte, comme les perdrix, ma pauvre bonne. Le bienfaiteur se cache et ne dit mot, mais ses œuvres parlent pour lui. Va, je t'apporterai ce soir bien d'autres nouvelles.

— Que veux-tu dire , mon homme ? Vas-tu nous quitter encore ?

— Eh ! femme, ne sais-tu pas que c'est aujourd'hui l'échéance, et que, si je ne vais pas ce soir chez maître Chandragor, demain il viendra chez nous ?

— Tu vas le payer?... Comment? comment?...

— Si je parlais, cela gâterait tout. Mais sois . tranquille, ce n'est pas de l'argent volé. »

En parlant ainsi, Laric prenait son chapeau et son bâton, puis il ajouta :

« Femme , fais coucher ces enfants , et va toi-même dormir.

— Je ferai coucher les enfants, réponditelle, mais je suis tçop inquiète pour dormir. Je t'attendrai au coin du feu , et ne fermerai pas l'œil, quand tu ne reviendrais qu'avec le jour. Il t'arrive assurément quelque chose d'extraordinaire et tu ne veux pas me le dire. Ainsi soitil! Une femme sage respecte les secrets de son mari, et ne le presse pas de questions pour le faire jaser mal à propos. Va donc, à la garde du ciel, et reviens de même. »

En achevant de parler, elle embrassa de bon cœur son mari, le suivit jusqu'à la porte, et lui souhaita encore une fois un heureux voyage.

La couleuvre, qui n'avait pas bougé pendant le souper, donna des instructions à Laric tandis qu'il cheminait.

« Quand tu seras arri^vé chez ton usurier , lui dit- elle, tu lui parleras en ces termes : « Seigneur Chandragor , déclarez en con-

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* science ce que je vous dois, et vous allez être

« payé. ^ -1

Laric ne manqua pas de répéter ces paroles à Chandragor.

« Ce que tu me dois? lui dit le pince-maille. Ne le sais-tu pas aussi bien que moi ? Voici ton billet : il me faut toute la somme, entends-tu bien ?

— Mais, seigneur, je n'en ai reçu que le tiers !

— Tu étais le maître de ne pas emprunter. Qui accepte les conditions s'oblige à les remplir. Allons, maître Lanc, assez de paroles! Que je voie de ton argent. »

Laric, ému de colère, avait porté la main sous sa veste, car il sentait son cœur battre si fort, qu'il lui semblait près d'éclater : la couleuvrc saisit ce moment pour lui glisser un ducat dans la main. ^

11 le posa bien vite sur le bureau de Chandragor, que l'aspect de l'or réjouit visiblement.

L'usurier mit ses lunettes, prit son Irébuchet, et, tandis qu'il pesait soigneusement le ducat, Laric, étant retourné à l'emplette , recevait de son amie une seconde pièce d'or, qui fut pesée comme la première. 11 en fût de même jusqu'à dix; après quoi, Laric dit avec émotion:

< En conscience^ seigneur créancier, vous savez que c'est là tout ce que j'ai reçu de vous, quoique le billet porte trente ducats.

— Tu en payeras trente ou tu iras en prison, répondit l'usurier : je suis sûr que tu as le reste dans ta poche ! »

En disant ces mots , le misérable se permit de* porter la main dans la poche de Laric , avec l'intention de le fouiller. Mais il trouva ce qu'il ne cherchait pas, et poussa un grand cri : la couleuvre l'avait mordu jusqu'au sang.

Pendant qu'il saute et se démène, en secouant le doigt blessé, le billet, qui était resté sur le bureau, s'agite de son côté, frémit,

s'envoie, tourbillonne au-dessus de la lanïpe, où il s'enflamme et se consume, avant que Chandragor ait pu l'attraper.

< Au voleur ! » s'écrie-t-il , en portant les mains sur le bûcheron.

On vient à ses cris, et l'on trouve Laric aux prises avec un affreux singe, dont on le délivre d'abord.

On lui demande ensuite ce que cela signifie.

Il conta ce qui s'était passé entre lui et l'usurier, mai» sans dire un mot de la couleuvre. On en conclut que, par une juste vengeance du ciel, le plus méchant des hommes était devenu la plus méchante des bétes.

Laric s'en retournait bien joyeux, et, chemin faisant, il voulut remercier sa bienfaitrice : elle avait disparu. Persuadé néanmoins qu'elle pouvait l'entendre :

« 0 ma fidèle amie, lui dit-il, mes vœux sont comblés. Faites seulement qu'à l'avenir

le travail ne manque pas au père ni la santé à la famille! »

En arrivant chez lui , il trouva sa femme bien joyeuse. Elle Tembrassa et lui dit :

« Tétais là, au coin du feu ; je pensais à toi. Tout à coup j*ai entendu comme une voix sifflante qui m'a dit : « Tu es la plus discrète des « femmes ! » Et j*ai senti autour de mon cou quelque chose de froid... Le ciel me pardonne !... j'ai cru que c'était un serpent. J'ai porté la main sur la place, et j'ai trouvé ce collier d'or. Laric , nous voilà riches ; car ce joyau , qui me parait être d'un travail admirable, vaut sans doute beaucoup d'argent!

— Mais nous ne le vendrons pas ! répondit le bûcheron. Je devine d'où te vient ce collier. Pauvre femme, encore un secret qu'il faut que je garde pour moi !

— Ainsi soit-il ! dit la bûcheronne. Je mettrai cette parure les jours de fête, et, quand les voisines me diront :* « Qui vous a donné ce -« beau collier d'or ?» Je répondrai : « Je

« J'ignore , mais mon mari le sait et cela me

« suffît. »• ^

Larîc fut vivement touché d'une soumission

si naïve , et pourtant il ne dit pas un mot de la ^

couleuvre. ' *

Si vous êtes un jour aussi heureux que ces i

époux, ne soyez pas moins discret que le mari ; ne soyez pas plus curieux que la femme !

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