LE BELIER
Gériniel était un méchant berger; il maltraitait son troupeau^ et il usait chaque jour un nouveau bâton. Il faisait encore plus de peur à ses moutons que son chien, qui ne valait pourtant guère, mieux que 'son maître.
Quand Gérimel battait sans raison les brebis, le bélier se fâchait et le menaçait de ses cornes, ce qui finissait par le faire battre lui-même plus fort que tous les autres. •
Un jour que le pauvre animal essuyait ainsi une grêle de coups , il se mit à fuir vers la montagne. Le bergerie poursuivait, eh le frappant sans miséricorde. Mais le bélier ne cessait
pas (Te courir, grimpant toujours et toujours suivi de Gérimel.
Ils arrivèrent enfin dans un étroit passage, si étroit, qu'il n'y avait de place que pour un seul homme ou un seul mouton. D'un côté c'était une roche escarpée, dé l'autre un profond précipice. Le bélier s'arrêta court, et l'homme essaya vainement de l'entraîner.
« J'aurai moins de peine, se dit-il, si je l'attaque d'en haut. »
Dans cette pensée, il pose les deux mains sur le dos de l'animal, et, sautant lestement par-dessus, il arrive de l'autre côté. Mais son hn avait été «i fort, qu'il tomba sur ses mains, cl , lorsqu'il voulut se relever, il en fut incapable. Chose étrange! ses mains s'étaient changées en pieds de mouton^ et toute sa personne était devenue tin bélier parfait, absolument semblable à celui qu'il avait poursuivi ; il en avait tous les traits, tous les caractères, le mufle courbé , la laine frisée, la queue grasse et les cornes en tire-bouchon.
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Pendant qu'il subissait cette fatale métamorphose, le bélier en éprouvait une contraire. Il devenait berger, un berger en tout 'semblable à son maître.
<K Mon ami , nous avons changé de rôles» dit le nouveau Gérimel au nouveau bélier, et maiur tenant tu vas me suivre, si tu ne veux pas être mangé des loups. »
Le bélier (pourquoi l'appellerions-nous d'un autre nom, puisqu'il n'était plus autre chose?), le bélier eut peur, et suivit le faux Gérimel, en regardant avec méfiance le bâton , qui avait passé de sa main dans celle du nouveau maître.
« Ne crains rien, dit celui-ci : mon dessein est de t'apprendre ton devoir, et , par conséquent, je me garderai bien d'imiter ta conduite. Sois bon mouton, et je serai bon berger. »
Que pouvait faire le bélier? Il fallut bien qu il se résignât à son triste sort. Que lui aurait-il servi d'invectiver contre le ciel et la for-
tune, quand même il en eût été capable?... Mais il ne savait plus que bêler..
Il bêla, lorsquMl revit les brebis elles agneaux, qui bêlèrent eux-mêmes de joie à son arrivée. Quand le troupeau rentra dans la bergerie, les parents y furent trompés à leur tour. Seulement ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur fils avait Thumeur beaucoup plus égale, et quil revenait du pâturage bien plus docile qu'il n'y élait allé.
« C'est singulier! disait la mère, toute réjouie; Gérimel était colère comme un coq d'Inde, et le voilà doux comme un mouton ! »
Le bélier, de son côté , gardait son naturel fougueux. Quand le premier moment de surprise fut passé, il (lit, en sa langue moutonnière, à son gardien, le seul homme du monde qui fût en état de le comprendre :
« Tu feras de moi ce que tu voudras, mais je ne peux accepter l'humiliation que m'impose une puissance ennemie.
— Tu l'accepteras , ou tu seras plus rudement châtié pour ta résistance que tu ne Tes maintenant pour ta dureté.
— Eh ! que peut on me faire encore, après m'avoirfait descendre au rangde vil animal?
— On peut t'envoyer à la boucherie. »
Ces mots -firent trembler le bélier de tout son corps ; il ne répliqua rien, et se mit à brouter l'herbe avec le troupeau.
Qu'il se trouvait à plaindre dans sa condition nouvelle! Et pourtant on le traitait doucement. Un jour le chien voulut le harceler et le mordre : mais le bon Gérimeleut bientôt mis l'agresseur à la raison, avec de grands coups de gaule ; ce que le bélier trouva fort jusle et fort bon, depuis qu'il avait passé au rôle de victime.
Quand il revenait du pâturage, it eut d'abord de la peine à prendre le chemin de la bergerie. Il entra même une fois par oubli d'ans la maison; souvent il s'arrêtait devant la porte; il bêlait tristement, et les gens lui faisaient quelquefois des caresses, ou lui jetaient un morceau de pain. Il s'attachait surtout à sa mère.
et lui parlait du regard , coinuie pour lui dire :
« Mère, ne reconnaissez-vous pas votre enfant? »
Elle était bien loin de soupçonner la métamorphose ! Quand Gérimel paraissait/c'était à lui qu'elle prodiguait les caresses. Alors le pauvre bélier, qui ne pouvait supporter ce Cruel spectacle, s'éloignait les larmes aux yeux.
« Je suis bien plus malheureux qu'un mou-^ ton, dit-il un jour à son successeur, car je trouve des supplices dans mes souvenirs.
— Qu'il te souvienne aussi, répliqua le berger, des coups de bâton que tu no.us donnais ! »
Le bélier commençait à reconnaître que sa conduite passée avait mérité un châtiment.
a Mais, dit-il à Gérimel, quand finira ma souffrance ?
— Quand tu craindras plus de retomber cji
faille, si tu reprenais la ligure humaine, que de mourir sous celle de simple mouton.
— Hélas ! reprit le bélier, je suis encore bien loin d'être si sage.
— Ton humilité et ton repentir me touchent, répondit le berger, et, s'il rie dépendait que de moi, tu reprendrais ta première forme : je veux du moins te fendre, dans ta condition présente, tous les services que je pourrai. »
Le berger lui tint parole, pt, dès le lendemain, il fit paraître son bon naturel et sa bienveillance, en disant au bélier, lorsqu'ils furent arrivés au pâturage :
«•J'a^ à t'apprendre une fâcheuse nouvelle. Ton père à dit ce matin en ma présence : « Il « ne faut pas attendre, pour manger le bélier, « que sa chair soit trop dure^ Je suis d'avis de « le tuer demain, et je me chargerai de l'expé- « dier, pendant que vous serez aux champs. »
— Je vais donc périr, et par la main de mon IHîre! dit le bélier en frissonnant d'horreur.
— Mon ami, tout n'est pas désespéré. Voici
sa présence ; tu répondras oui et non par signes. Jacinthe, ravie de ton intelligence, me demandera de lui donner mon bélier ; je lui répondrai que je veux bien, pourvu qu'elle me promette de le garder toujoui's. Elle n'hésitera pas à le promettre. Quand tu lui appartiendras, elle t'adressera souvent des questions, et, si tu es un mouton d'esprit, tu lui feras des réponse» qui la détourneront du mariage. »
Le bélier fit un saut de joie, et, le jour même, il se rendit avec son maître chez Jacinthe.
Elle était seule devant la maison de sa mère, quand ils parurent à ses yeux. Le berger, l'ayant sahiée avec cérémonie, lui dit :
• « Je sais, belle Jacinthe, que ma mère est venue vous parler en ma faveur, et qu'elle vous a dit combien j'étais changé ; mais vous pouvez la croire prévenue, et je vous âuiène un témoin an-dossns de tout soupçon. Je vais intcrrogrr
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ce bélier en votre présence : vous jugerez ensuite si je suis corrigé, et si je mérite que vous f me soyez favorable. »
La jeune fille observa le bélier avec surprise ; mais son étonnement n'eut plus de bornes, quand le berger et le bélier eurent ensemble, en- sa présence, le petit dialogue que nous allons répéter.
« Est-il vrai, mon bélier, que Gérimel était autrefois un méchant berger , qu'il battait souvent sans raison les brebis et les agneaux, et qu'il a frappé souvent son bélier lui-môme injustement?^»
Le bélier fit Lentement, et conune à regret, un signe afflrmatif, et il regarda Jacinthe tristement, comme pour lui demander la grâce de Gérimel.
« Est-il vrai que son caractère est entièrement changé, et qu'il est aussi bon niiiinlenant qu'il était méchant autrefois? »
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Lo bélier attendit à peine que la question fût achevée pour faire viveriient un nouveau signe de tôte affirmatif !
« Est-il vrai que Gérimel aime Jacinthe de tout son cœur ? i>
Ici, deux signes de tête précipités, qui voulaient dire/. « Oui ! oui ! »
« Est-il vrai qu'elle sera plus heureuse avec lui qu'avec tout autre ?
— Oui, oui.
— Ne devrait-elle pas l'épouser sans retard ?
— Non ! non ! »
Cette réponse fit sourire Jacinthe.
« Ah ! malicieux bélier , poursuivit le faux Gérimel , quand, faudra-t-il donc qu'elle l'épouse? Est-ce le mois prochain ?
— Non.
— L'année prochaine ?
— Non.
— Voyez riraperlinenle bête! Faudra- 1- il peut-être qu'elle attende votre permission ?
— Oui ! oui ! fut la réponse, qui parut si expressive à Jacinthe, qu'elle ne put retenir un cri d'admiration.
— Écoutez, mon voisin, dît-elle à son tour, vous venez me demander une grâce, et je commence par vous imposer un sacrifice. Je vois que ce bélier est sage et prudent , qu'il est bon à consulter, et je vous prie de m'en faire présent dès aujourd'hui. »
Le berger y consentit, sous condition que Jacinthe le garderait toujours, et le laisserait vieillir à son service.
« Ah ! c'est bien ma pensée , s'écria Jacinthe en passant sur le cou du^f^Mu* une main caressante. Mon pauvre mouton^u peux être bien sûr que j'aurai soin de loi , ci que jamais le couteau du boucher n'approchera de ta gorge! »
Pendant' qu'elle parlait ainsi, le bélier se
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courbait devant elle, pour témoigner combien il était- sensible à ses carc^es. Tout à coup elle pousse un cri de frayeur : ce n*est plus un * bélier qui se trouve devant elle, c*est Gérimel lui-môme, le vrai Gérimel ! ^
« Et mon mouton?.*. » s^écrie la belle toute I troublée.
Elle se retourna : le mouton était là, le vrai I mouton!... .
Gérimel, redevenu lui-même, sauf pour le \ cœur, qui resta doux et lx)n, expliqua tout le mystère aux deux familles. La noce fut célébrée quelques jours après, et Jacinthe tint fidèle- ^ ment au véritable bélier la promesse qu'elle 1 avait faite à Tautre»
LE
COLLIER DES LEZARDS
les. lézards approcher à la file, cl déposer à ses pieds leurs pierres brillantes, comme pour lui en faire hommage.
Il allait se baisser pour les recueillir, quand un lézard , un peu plus gros que les autres, parut à son tour, et s'arança gravement, en traînant un fil d'or, dont il tenait un bout dans sa petite gueule.
Ghérisal s'arrêta , et retint à peine un cri d'admiration ) quand il vit cet ingénieux reptile enfiler toutes lés pierres à ce cordon .avec une adresse fort amusante. Lorsqu'il eut achevé, il se retira un peu en arrière , et Ghérisal n'eut qu'à ramasser le joyaUi Là-dessus les lézards, témoins de son action , exprimèrent leur joie par mille cabrioles , et rentrèrent enlîn dans leurs trous. Ghérisal, de son côté, prit en grande hâte le chemin de la maisoQtkdHkmble de la joie, comme on peut l'ipiagjj
Il n'eut rien de plus pressé que d'âfiacher ce collier au cou de sa petite sœur Tolosille, ce qui parut faire à l'enfant un sensible plaisir,, quoiqu'elle n'eût pas plus de cinq ans. Mais sa
mère, étant survenue, la regarda d'un air de compassion, qui voulait dire :
€ Ma pauvre enfant , cela ne te rend pas plus jolie! »
Il faut savoir que Tolosille était l'enfant le plus laid qu'on pût voir. Elle avait les yeux louches, le nez camus, la bouche tortue; des taches de rousseur lui couvraient toute la figure; ses cheveux plats étaient d'un blond si p&le, qu'ils paraissaient presque blancs.
Le collier des lézards semblait foi't déplacé sur une enfant si disgraciée, et la mère le lui voulut retirer , pour ne pas l'exposer à la moquerie ; mais la petite Tolosille pleura si fort, poussa de tels cris , qu'il fallut bien lui laisser le précieux joyau. Le lendemain, elle voulut en être parée^MUj^ii* du lit.
Le cor^^^Bnt qui brillait sur son visage fut tel, qi|PpBllfarut moins désagréable.
« Regarde-bien notre Tolosille, dit tout bas la mère à son mari. Est-ce une illusion, je le prie? Elle me paraît moins laide qu'à l'ordinaire. »
Le père crut apercevoir aussi quelque chose, mais il ne Tallribua qu'à l'agrément de la parure. Cependant, le soir, il dit lui-même en secret à sa femme :
« Décidément il s'est fait dans la figure de Tolosille un changement favorable. »
La petite fille, comme si elle avait deviné la chose, ne voulut pas souffrir qu'on lui ôtftt le collier, lorsque vint le moment de la mettre au lit, et, jusqu'à ce qu'elle fût endormie, ses mains jouèrent avec les jolies pierres. Le lendemain, à son réveil, le père et la mère ne manquèrent pas de l'examiner attentivement.
«t C'est prodigieux ! ' s'écria le père : celte enfant ne louche plus. Ouvre joyeux, Tolosille, et regarde-moi hien. «^^^
— Non , elle ne louche plus! dîT la mère avec un transport de joie ; ses cheveux ondoient sur ses épaules et prennent une belle couleur blond cendré; ses taches de rousseur me semblent déjà s'effacer un peu. d
On ne cessa dès lors d'observer Tolosille tous les jours et à tous moments. Les progrès de sa transformation furent si. rapides, qu'au bout de huit Jours elle était devenue une enfant trèsordinaire. Ceux qui ne l'avaient pas vue* depuis qu'elle avait mis, pour la première fois, lo bienheureux collier, ne la reconnaissaient plus. Mais ils ne voyaient {^s le collier, qu'on tenait caché sous un épais mouchoir.
< Fasse le ciel que l'effet se continue ! » disait la mère, à qui l'affreuse laideur de sa fille avait coûté bien des larmes.
Mais personne n'élail plus joyeux que Chérisal, qui avait toujours aimé tendrement sa petite sœur, même quand elle était si laide qu'on ne poiipit la regarder sans horreur.
Huit jours après, ce fut bien autre chose encore 1 Tolosille était devenue belle à ravir. Il n'y avait plus chez elle un trait qui ne fût admi-' rable ; sa figure était d'une régularité parfaite, animée d'une grâce charmante ; sa taille, chez une si jeune enfant, avait déjà de la noblesse;
sa démarche était la plus légère du monde ; et, comme elle avait été un monstre de laideur, elle fut un prodige de beauté.
n n'y a rien au-dessus de la perfection : quand Tolosille y fut parvenue, le collier cessa d'opérer, et l'enfant ne le porta plus que les jours de fête, pour décorer la beauté qui était son ouvrage.
La joie était grande dans la famille; on vit, d'année en année, s'épanouir cette' beauté incomparable, comme les charmes de la rose se développent d'heure en heure dans un jour d'été.
Au reste,- la cause d'un si merveilleux changement resta toujours cachée; ce fut le secret de la famille : les gens soupçonnaient, à la vérité, une influence miraculeuse (les envieux disaient diabolique); mais nul ne savait ni l'origine ni la vertu du coUier des lézards.
Quelques années plus tard , Léombel , fils aine du roi, vint à chasser dans la contrée, et vit par hasard la belle Tolosille, qui paissait les vaches de son père. Le prince s'aperçut alors qu'il avait soif, et il pria la bergère de lui
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donner un peu de lait. Elle s'empressa d'en fraire une jatte à la meilleure de ses vaches.
La jeune fille parut si belle au prince, quand elle lui présenta la tasse de lait, qu'il oubliait 4e boire, et restait les yeux fixés sur la bergère. Dès lors il ne pensa plus qu'à Tolosille.
A quelque temps de là, ses parents résolurent de lui faire épouser une princesse du voisinage ; maïs il n'y voulut pas cntendrç, et refusa obstinément toutes les offres pareilles.
On se perdait en conjectures sur les motifs de sa résistance ; on remarqua toutefois que la xhasse l'atlirait souvent du même côté, quoique le gibier y devînt si rare, que souvent le prince revenait chez lui sans rapporter môme une perdrix.
Plus d'une fois il s'était glissé, à la dérobée et sans suite, dans le pâturage où rêvait la belle Tolosille. Un jour enfin, Léo'mbel s'assit, près d'elle sous les saules, et lui déclam en même temps sa naissance et son amour. Tolosille, qui Taimail déjà sans connaître son rang, se sentit
\ ivciuent teuchée et infinimenl honorée qu*iin fils de roi daignât lui donner son cœur. Elle eut la faiblesse d'échanger avec lui son collier Cqu'elle avait mis ce jour-là) contre un magnifique nœud de diamants qu*il portait à son chapeau.
Enfin ils se jséparèrent, après s'être promis une foi mutuelle. Le prince avait assuré à la b^'gère qu'il ne tarderait pas à revenir dans ce même lieu.
Il n'osa pas porter ouvertement le bijou qui lui rappelait la belle Tolosille; mais il le plaça sur son cœur^ et, quand il était seul, il ne cessait de le regarder.
La reine avait toujours été fière de la beauté de son fils, et, s'il était en sa présence, elle ne le quittait presque pas des yeux. Trois jours après l'entrevue de Léombel et de Tolosille, le prince ayant paru devant sa mère , elle ne lui trouva point aussi bonne grâce que de coutume, et en fit tout bas l'observation au roi àon époux.
Célui-cî, qui était naturellement sévère , et d'ailleui*s fort mécontent de son fils, à cause
pu rcrus qu'il taisait de se marier,, répondit biiisquement :
« Je lé vois tel que je Fai toujours vu. »
Le lendemain, l'ai téralion des traits^ de Léonibel fut assez visible pour frapper même les regards distraits de son père , qui répondit aux gémissements de la reine désolée :
« Je voudrais qu'il fût laid comme un singe, puisqu'il est si désobéissant! »
La reine se récria sur ce vœu funeste ; mais que devint-elle, quelques jours après, lorsqu'elle vit son fils, naguère si 'beau, devemi d'une affreuse laideur?
Elle consulta les ministres du Voi sur ce déplorable changement : les ministres répondirent qu'ils ne voyaient pas Je prince aussi changé que le trouvait son auguste mère. Peut* être une souffrance secrète avait-elle altéré légèrement les traits de Sqn Altesse ; mais la tendresse de Sa Majesté lui faisait voir les choses au pire, et tout autres qu'elles n'étaient.
Cependant le peuple, qui ne flatte pas^ était
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iVappé, comme les parents, de la difformité du prince, et ce qu'il y eût de plus triste, c'est qu'il s'en aperçut comme les autres, et se faisait horreur à lui-même.
< Malheureux que je suis! se disait-il en se frappant la poitrine^ lorsqu'il était seul dans s>es appartements, je n'oserai jamais reparaître aux yeux de Tolosilie; elle ne poitrrait me reconnaître : et pourtant je l'aime toujours da-
vantage. ^
Tolosilie était bien loin de se douter du funeste présent qu'elle avait fait au prince , pas plus qu'il ne soupçonnait lui-même que la ber'^ gère fût la cause innocente de son malheur. Elle était retournée cent fois sous les saules ; elle y avait longtemps attendu Léombel; elle ne pouvait comprendre qu'il l'eût si vite oubliée, et, malheureusement, elle-même ne l'oubliait pas.
Dans ce temps parut une ordomiance royale, ([ui, après avoir annoncé, avec tous les ménagements convenables, la disgrâce survenue au prince rojal, invitait toute personne qui
ci'oirail y savoir un remède, à se présenter sans délai. L'ordonnance promettait à quiconque rendrait au prince sa première figure les plus magnifiques récompenses.
Chérisal, le frère de Tolosille, étant allé à la capitale, eut connaissance de la chose, et, lorsqu-il fut revenu à la maison, il dit à ses parents en presence.de sa sœur :
« Le fils du roi n*a pas été aussi chanceux que Tolosille; elle, qui était si laido, est devenue la plus belle du monde ; le prince, qui était beau comme le jour, a tellement enlaidi, qu'il n'y a pas, dans tous les États de son père, un homme plus affreux que lui.-»
Tolosille fut très-émuc à cette nouvelle, et demanda en balbutiant quand et comment ce malheur était arrivé au prince.
« Il court l8^-dessus toutes sortes de bruits, répondit Chérisal. Plusieurs croient que le prince est puni par le ciel pour avoir trop aimé la chasse. Ce qu'il y a de certain, c'est que sa dis-
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grâce a commencé du dernier jour qu'il est venu chasser dans notre voisinage. »
Tolosiile fut frappée de celte circonstance, cl y rêva longtemps à l'écart. C'était ce jour-li\ qu'ils avaient eu l'entrevue dans laquelle ils avaient échangé leurs parures!
« Si j'étais la cause de son malheur! se ditelle, dans les plus grandes alarmes. Il n'aura pas manqué de porter sur lui le collier; et l'on dit que les talismans font parfois sur diverses personnes des effets opposés.... Peut-être celuilà s'étaitpénétré dema laideur!. .. Pauvreprince ! ne lui aurai -je point communiqué ma disgrâce?... Ah! s'il en est ainsi, je prie le ciel de me rendre ma difformité et de faire grâce à celui qui m'est cent fois plus cher que moimême, »
Comme elle faisait ces tristes réflexions, Chérisal s'approcha d'elle, et lui dit avec mystère :
« Ma chère Tolosiile, tu sais avec quelle joie
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jc Tai donné le collier des lézards. Depuis qu'il eut fait merveille sur ta personne, je n'ai pas Youlu te le reprendre, quoiqu'il te fût devenu, grftce au ciel, parfaitement inutile. Mais aujourd'hui une admirable occasion se présente d'en éprouver la vertu. Je voudrais l'essayer sur le prince. Prête-moi le collier pour quelques jours, sans en rien dire à nos parents, de peur de les alarmer.
— Ah! mon frère, ditTolosille confuse, il faut que je t'avoue la vérité : le prince et moi nous nous sommes promis une foi mutuelle ; et il a reçu de moi le collier en échange de ces diamants. Je crains bien, ajouta-t-elle, que le malheur du prince ne vienne justement du collier, auquel j'ai dû le changement qui s'est fait en ma personne. »
Elle ajouta à ces paroles les réflexions qu'elle avait faites à ce sujet, et Chérisal, ayant raisonné de l'affaire avec clic, forma le môme jugement.
« Et maintenant, dit encore Tolosillc, par
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quel moyen défaire ce qui s'est fait? Je donnerais tout ce que je suis; je donnerais ma vie, pour que Léombel perdit sa laideur. » '
Au moment où la bergère parlait ainsi, elle se trouvait devant un tronc de saule creux, qui n'avait que Técorce. Soudain une figure de sorcière parut au-dessus du tronc caverneux, comme un hibou sur une ruine. Elle agitait ses bras desséchés, et fit signe au frère et à la sœur de s'avancer; puis elle leur dit, d'une voix cassée , en faisant avec ses doigts de squelette des gestes rapides et de bizarres entrelacements :
« Ce qui s'est fait en quelques jours peut se défaire en un moment : mais il ne faut pas que l'on reste à moitié chemin; qui osera commencer doit oser finir ; qui veut sauver quelqu'un doit se sacrifier soi-même, sinon les effets ne durent pas. Voici tout le secret : deux , un , quatre, trois, six, cinq, huit, sept, dix, neuf, douze, onze, quatorze, treize, seize, quinze^ dixhuit, dix-sept! »
Après avoir prononcé ces bizarres paroles, la vieille disparut. Chérisal maugréait contre elle , et ne comprenait rien à ce qu'elle avait dit. Tolosille y rêva quelques moments, et fit un geste soudain, par lequel son frère put comprendre qu'elle croyait avoir deviné. Mais vainement la pressa-t-il de s'expliquer ; elle n'en voulut rien faire, et garda le reste du jour un profond silence*
Le lendemain, la mère, voyant que le soleil était déjà levé, se hâta d'appeler sa fille , qui couchait dans une chambre voisine.
« Lève-toi, Tolosille, il est grand jour. »
La mère n^entendit point de réponse.
« Lève-toi , Tolosille , c'est assez dormir. Il est temps de mener les bêtes aux champs, j^
La bergère ne répondit pas plus que la première fois. Inquiète et surprise, la mère courut à la chambre de sa fille, et ne l'y trouva point. Le lit était fait comme la veille, et semblait n'avoir
pas servi. Ce fut dans la maisou une alarme générale* Ghérisal s* écria qu'il soupçonnait sa sœur d'être allée chez le roi.
«Oui, chez le roi, vous dis-je, et laissez-moi courir après elle , sans m'arrêter par vos questions inutiles. Fasse le ciel que je n'arrive pas trop tard ! *
Ghérisal avait deviné. Tolosille s'était esquivée , aussitôt qu'elle avait vu chez elle tout le monde endormi, et s'était présentée au palais du roi vers le milieu de la nuit. Les gardes seuls veillaient encore.
Une belle personne se fait ouvrir aisément toutes les portes. Les gardes se hâtèrent d'éveiller les femmes de la reine , pour leur dire qu'une bergère d'une merveilleuse beauté, peutêtre une fée, venait de se présenter à la porte du palais, et qu'elle demandait l'honneur d'être admise sur-le-champ auprès de Sa Majesté, ayant, disait-elle, un secret de la dernière importance à lui communiquer.
La reine, qui ne songeait plus, jour et nuit,
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qu*à la disgrâce de son fils^ se persuada que c'était une &me charitable qui venait le secourir. Elle ordonna qu'on introduisit l'inconnue à l'instant même.
Tolosille se présenta d'un air modeste , mais sans gène et sans embarras. Elle était soutenue par ses intentions généreuses , et trop occupée de l'objet qui l'amenait à la cour pour songer à l'effet qu'elle y produisait. A sa vue, la reine fut, comme toutes ses femmes , saisie d'admiration.
ff Est-ce bien une créature mortelle que je vois ? s'écria-t-elle tout émue. N'est-ce pas uno divinité?
— Madame , c'est une pauvre bergère qui ose se présenter devant vous, répondit Tolosille en rougissant. J'ai ouï dire que Votre Majesté est affligée d'une grande douleur, et je crois savoir le moyen de la faire cesser.
— Vous venez done au sujet de mon fils?
— Oui, madame, et j'espère vous le rendre (el que vous le désirez. Pour venir à bout de mon entreprise, je vous prie de l'inviter d'abord à
VOUS remettre un collier d'émeraudes qu'il doit porter sur sa personne, et que peut-être il ne vous a jamais montré.
— Je ne lui vis jamais un collier d'émeraudes, répondit la reine, et je ne puis comprendre ce qu'un homme ferait d'un pareil joyau ; mais nous allons suivre vos directions, ma chère enfant, et faire ce que vous demandez. »
Celui des officiers qui veillait cette nuit-là dans l'appartement du prince reçut l'ordre de l'éveiller, pour lui demander sur-le-champ, de la part de la reine , le mystérieux collier.
Son Altesse fut réveillée par rofficîer avec toutes les précautions que le respect exige ^ mais, quand le malheureux prince entendit ce qu'on demandait de lui, il s'écria :
« On m'arracherait pUitôt la vie ! »
Puis il s'enveloppa de ses couvertures, comme pour garantir contre la violence la fatale parure , dont il ne s'était pas séparé un seul instant depuis qu'elle avait passé dans ses mains :
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aussi le laiisinan avait-il pu déployer toale sa vertu malfaisante , et le prince était-il devenu d'une épouvantable laideur!
Quand Tolosille fut informée de son refus, elle dit à l'officier ;
« Allez avertir Son Altesse que c'est la personne qu'il a rencontrée sous les saules qui lui fait cette prière, et donnez-lui promesse, de ma part , qu'au bout de quelques moments le collier lui sera rendu. »
A cette nouvelle inattendue, Léombel poussa un gémissement douloureux , et nomma dans son cœur Tolosille ; mais il se garda bien de laisser échapper de ses lèvres ce nom chéri. Il se fit habiller à la hâte 5 et déclara qu'il prêterait le collier, pourvu qu'il passât directement de ses mains dans cellgs de l'étrangère et qu'il revînt de même dans les siennes.
« Mais, ajouta-t-il, je veux que tout se passe sans que Tétrangère puisse me voir. Jela verrai, moi, caché derrière un rideau. »
On prit les arrangements nécessaires, et les choses se passèrent comme le prince l'avait de* mandé. La reine soupçonnait bien là-dessous quelque mystère, et ne pouvait raisonnablement supposer que son lils eût rencontré sous les saules une si belle personne sans avoir eu le cœur touché. Elle commençait à s'expliquer les refus obstinés de Léombcl d'épouser aucune princesse du voisinage. Mais cette bonne mère desirait trop passionnément de voir son fils rendu à sa première beauté, pour rien faire qui pût nuire au succès de cette cure mira-» culeuse.
Quand Tolosille se vit enfin maîtresse du collier, elle demanda de pouvoir se dérober un moment à tous les regards. On la conduisit dans une autre salle. Aussitôt qu'elle y fut, et qu'elle eut fermé la porte au verrou , elle dit du fond de son cœur : »
« Bonne fée, je vais accomplir votre commandeiâent ainsi que je l'ai compris, et placer dans l'ordre que vous m'avez indiqué les dixhuit émeraudes qui composent le collier. Faites
que le charme opère' sur le prince, comme je le désire, et je ne resterai pas à moitié chemin : ce que j'aurai commmicé, j'oserai le flnir; pour sauver le prince, je me sacrifierai; je me chargerai du mal que j*ai causé innocemment. Telle est votre volonté : je m'y soumets sans murmure. Faites grâce à mon cher Léombel, et disposez ensuite comme il vous plaira de la pauvre Tolosille ! »
Après avoir ainsi parlé, elle tira les émeraudes l'une après l'autre du fil d'or qui les portait ; elle les plaça soigneusement sur une table, dans l'ordre du collier; puis elle enfila de nouveau la seconde, qui devint la première; la première, qui devint la seconde , et ainsi de suite, jusqu'à la dix-huitième , qui devint la dix-^septième, et à la dix-septième, qui fut la dernière. Après quoi, étant rentrée chez la reine :
c Madame, lui dit-elle , souffrez que je remette ce collier dans les mains du prince. »
La reine y consentit sans difficulté.
a Monseigneur, dit Tolosille au prince, qui était caché derrière la tenture, rendez à ce collier la place qu'il occupait quand Votre Altesse a daigné me le confier, et, si nous voyons ar-* river ce que j'espère, promettez-moi de le re-» mettre encore un instant dans mes mains.
Le prince fit cette promesse, et reçut le collier de la main de sa chère Tolosille, 11 avait à peine replacé le collier sur son cœur, qu'on entendit derrière la tenture l'officier s'écrier :
< Miracle ! miracle ! »
Un instant avait suffi pour faire disparaître la laideur que plusieurs jours avaient produite. Léombel était plus beau que jamais. Une glace rayant averti qu'il pouvait paraître devant Tolosille sans choquer ses regards, il s'élança dans l'appartement de la reine, et, se jetant aux pieds de la bergère :
« 0 ma libératrice , s'écria-t-il avec ivresse , soyez mon épouse l je n'en aurai jamais d'autre que vous. »
La reine, à peine revenue du saisissement que la joie lui avait causé , trouva que son fils allait un peu loin dans Texpression de sa reconnaissance ; elle se disposait à prendre la parole pour invoquer Fautorité paternelle,
« Madame , lui dit la généreuse bergère, ne vous alarmez pas , et permettez seulement que le collier passe un instant dans mes mains , comme le prince m*en a fait la promesse. »
Tolosille, regardant le beau prince avec mélancolie, tendait la main pour recevoir de lui le fatal collier ; elle ne doutait plus qu'une soudaine métamorphose ne la rendit tout à rheure affreuse à ses yeux ; mais elle avait engagé sa parole à la fée ; elle avait fait le sacrifice de sa beauté : elle était prête à le consommer.
« Arrêtez ! » s'écrie une voix tonnante ; et , dans le même instant, Chérisal, qui survient à l'improvistc, Chérisal, que les gardes n'ont pu retenir, saisit le collier dans les mains duprince, et le jette sur le parquet de marbre.