‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'Arrivée.

Francis Forester était fils unique d'un riche proprié- Saire anglais, qui avait apporté quelque soiu à sonéduca- ^jion, mais dont les opinions bizarres avaient probablement influencé la conduite à Tégard de cet enfant.

Le jeune Forester était franc, brave et généreux; mais son père lui avait inspiré un tel dédain de la poli' esse, que les formes ordinaires de la société lui paraissaient odieuses et ridicules. Sa sincérité était rarement contenue par les égards que Ton doit aux sentimens d'autrui. Il portait l'amour de rindépendance au point de trouver préférable la vie indépendante de Robinson Crusoe dans son île déserte, à Taisance et au bien-être d'une société civilisée. Son père avail attiré de bonne heure son attention sur les folies et les vices des hautes classes de la société , et son mépris pour loisiveté égoïste était si fortement lié dans son esprit au nom d'homme comme il faut, qu'il se sentait disposé à choisir ses amis et ses compagnons plutôt parmi ses infé< rieurs que parmi ses égaux: l'inégalité entre le riche et le pauvre l'indignait. Son caractère était aussi entiiousiaste

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que naturellement bon, et il soupirail apr^s le moment où il serait homme et maître de ses actions, pour réformer la société entière ou du moins son voisinage. Francis Forester avait environ dix-neuf ans, lorsque son père mourut; il fut envoyé à Edimbourg chez le docteur Campbell , que le testament de son père lui avait nommé pour tuteur. Le mode njême de transport qu'il choisit pour se rendre à Edimbourg fut chez lui un trait de caractère. La diligence et un voiturier partaient presque en même temps de Penrith. Tout fier de pouvoir appliquer immédiatement ses principes d'indépendance, Forester se plaça sous la protection de l'humble voiturier, en se félicitant d'avoir su se mettre ain.^i au-dessus du préjugé. 11 fit son entrée à Edimbourg dans toute la gloire de l'indépendance, et se fit descendre à la porte même du docteur Campbell.

— Le docteur n'est pas chez lui . monsieur, lui dit le laquais qui vint ouvrir la porte.

— Il y est! s'écria Forester avec indignation. Je le vois à sa fenêtre.

— Mon maîtr? va se mettre à table et ne peut recevoir personne; mais si vous voulez repasser à six heures, peutêtre pourrez- vous le voir, mon ami.

— Mon nom est Francis Forester, laissez-moi entrer! dit fièrement notre héros en s'avançant.

— Forester! M. Forester! le jeune monsieur qu'on attendait par la diligence aujourd'hui ?

Sans daigner donner la moindre explication au domestique. Forester prit son porte-manteau des mains du voiturier, et le docteur Campbell se présenta au moment où une lutte officieuse s'était engagée entre son pupille et le laquais qui voulait le débarrasser de son bagage. Le docteur reçut soi pupille avec bonté, mais il ne put obtenir de lui qu'il essuyât sa chaussure sur le paillasson de lescalier, ni qu'il réparât le désordre de sa toilette avant de

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paraître au salon. Il y fit son entrée avec des souliers couverts de boue , un habit râpé et une chevelure qui paraissait n'avoir jamais été peignée, et il s'étonna de TefFet d'hilarité que cette singulière apparition produisit sur les physionomies de plusieurs personnes de la compagnie.

— Je n'ai rien fait dont j'aie à rougir, se di<^ait-il. Toutefois, malgré ses efforts pour être et pour avoir l'air d'être à son aise, son attitude était contrainte et embarrassée. Un jeune gentilhomme écossais, M. Archibald Mackenzie, semblait surtout jouir de sa confusion, avec une gaieté maligne et à demi-contenue, que le fils du docteur était trop bien élevé et d'un trop bon naturel pour partager. Henry Campbell avait trois ou quatre ans de plus que Forester, et quoiqu'il eût toute Télégance d'un homme comme il faut, le jeune Francis ne put s'empêcher d'être charmé de la manière dont il engagea la conversation avec lui. Le prestige secret de la politesse dissipa peu à peu la gêne de sa fausse honte. — C'est bien dommage que ce garçon ait été élevé comme un dandy, se dit Forester en lui-même; il paraît avoir du bon sens et de la bonté.

On annonça le dîner, et Forester fut contrarié de se voir interrompu au milieu d'une discussion qu'il avait entamée avec Henry Campbell sur la prééminence des charrettes sur les voitures. Non que Forester eût de la répugnance à dîner, car il se sentait alors une faim dévorante , mais il avait toujours été contraire à ses habitudes comme à ses principes de manger en compagnie. Une table couverte d'une blanche nappe, des plats disposés avec symétrie, des assiettes, des couteaux, des fourchettes, posés à de régulières distances, semblaient, à notre jeune Diogène, de« superfluités absurdes, et il était près de s'écrier, comme le philosophe antique : — Que de choses dont je n'ai pas besoin! S'asseoira table, manger, boire, se conduire enfin comme tout le monde, c'étaient pour lui des cérémonies

ausbi désagréables que difficiles. Il ne voyait pas que Tusage avait rendu toutes ces choses faciles à tout autre qu'à lui ; et dès qu'il eut dévoré ce qu'il avait devant lui, il réfléchit en silence au bon sens de Sancho Pança qui préférait un œuf derrière une porte aux plus brillans festins en public; puis il se rappela le récit enthousiaste que fait son voyageur favori Le Vaillant \ de ses charmans repas hottentots et du profond dégoût qu'il ressentit ensuite en comparant Tétiquette européenne avec la simplicité des bords africains. — Dieu merci ! le cérémonial du dîner est fini ! dit-il à Henry Campbell, en se levant de table.

Toutes ces choses qui paraissent toutes naturelles en scciété, semblaient à Forester d'étranges cérémonies. Dans la soirée il y eut tables de jeu pour ceux qui aimaient le jeu, et conversation pour ceux qui préféraient les plaisirs de la conversation. Forester n'aimait ni l'un ni l'autre de ces plaisirs : il passa toute la soirée à jouer avec un chat sur un <;anapé dans un coin éloigné du salon. Il se tint pour dit que la conversation ne méritait pas son attention, parce qu'il avait distingué, au milieu des autres, la voix de lady Catherine Mackenzie. Il avait conçu de l'aversion ou plutôt du mépris pour celte dame , parce qu'elle se montrait fière de sa naissance et de son rang dans ses discours et dans ses manières. Henry Campbell ne crut pas devoir se punir des défauts de lady Catherine, en se privant d'une agréable conversation : il savait que son père avait l'art de rendre instructifs et amusans les sujets les plus frivoles, traités généralement en société, et Forester eût probablement fait aussi celte découverte, le soir même, s'il ne se fût pas livré à ses propres pensées, au lieu d'écouler les observations des autres. Lady Catherine, il est vrai, avait entamé une sotte histoire sur son antipathie héréditaire

« Voyages de Le Vaillant en Afrique, X^r vol., p. 114,

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pour les concombres confits au vinai^q^re , et n'avait pas manqué de suivre la généalogie de cette antipathie, à travers plusieurs générations de ses ancêtres; mais le docteur Campbell dit à ce sujet qu'il tenait d'un homme d'esprit de la famille Mackenzie, que l'aïeul de lady Catherine et plusieurs de ses amis avaient failli mourir pour avoir mangé des concombres confits , et de là il prit occasion de raconler plusieurs particularités intéressantes sur les effets des différens poisons.

Le docteur Campbell , qui distinguait très-bien les travers et les belles qualités de son jeune pupille, espérait , à /aide d'une douce raillerie , entremêlée à propos de raisonnemens, mitiger par une suffisante quantité de bon sens l'enthousiasme de Forester , l'amener peu à peu à partager les plaisirs de la société civilisée, et le convaincre enfin que la vertu n'est point la possession exclusive de quelques classes de la société; et que c'est leducalion, dans l'acception large de ce mot, qui, plus que la richesse ou la pauvreté, crée les différences entre les individus de la société. Le docteur prévit que Forester serait bientôt l'ami de son fils, et que celte liaison le guérirait à la fois de ses préventions contre les gens comme il faut, et de son penchant de mauvais goût pour la société de ses inférieurs. Henry Campbell avait en réalité une énergie plus utile, quoiqu'on apparence moins d'enthousiasme que son nouveau compagnon; il était constamment occupé, et réellement indépendant , parce qu'il avait appris à se suffire au besoin, lui-même, par le travail de ses mains ou de son intelligence. Mais son indépendance ne le rendait pas insociable : il était toujours prêt à partager les plaisirs de ses amis, dont il été it par conséquent tendrement aimé. Il suivait l'exemple de son père, en faisant au pauvre tout le bien qu'il lui étaii possible de faire ; mais il ne s'imaginait pas qu'il pût réformer tous les abus de la société, ni refaire

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l'univers d'après un nouveau modèle. Peu de jours après son arrivée , Forester se plaisait à converser, ou plutôt â discuter longuement avec Henry; mais son aversion pour le jeune Archibald Mackenzie s'accroissait de moment ea moment. Lady Catherine Mackenzie et son fils étaient parens du docteur, et ils étaient venus passer quelque temps à Edimbourg , dans la famille Campbell. Lady Catherine, femme adroite et rusée, orgueilleuse de son rang, mais plainement convaincue de la supériorité des richesses , s'était appliquée à graver dans l'esprit de son fils toutes les maximes d'une mondaine sagesse qu'elle avait recueillies dans la société; elle lui avait inspiré son orgueil de famille, mais elle lui avait appris en même temps à courtiser bassement ses supérieurs en rang et en fortune. L'art de s'élever dans le monde ne dépendait pas entièrement, suivant elle, de la vertu ou de l'habileté; elle s'inquiétait donc beaucoup plus des manières de son fils que de ses principes, et se montruit bien plus empressée à le voir former de grandes liaisons qu'à le voir se livrer sérieusement à Tétude d'une profession libérale quelconque. Archibald était tout ce que l'on pouvait attendre de son éducation, tour à tour souple devant ses supérieurs et insolent avec ses inférieurs. Pour s'insinuer dans la faveur des jeunes gens de rang et de fortune, il affectait des goûts magnifiques; mais ses maximes secrètes de parcimonie ne l'abuiidonnaient pas au sein même de la dissipation. Orgueil et bassesse vont habituellement de compagnie.

Il ne faut pas croire que le jeune Francis Forester fût doué d'une telle pénétration qu'il eût deviné tout d'un coup le caractère de l'artificieux Archibald; mais il le dé» testait pour de bonnes raisons : parce qu'il était noble, parce qu'il avait ri à son entrée chez son tuteur, enfia parce qu'il prenait des leçons de danse.

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