‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 11 sur 42 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le Squelette.

Une semaine environ après Tarrivée de Forester, le docteur Campbell lui montrait quelques expériences de chimie que le jeune Henry avait demandées à son père pour Tamusement de son nouvel ami; Forester était assis depuis cinq minutes à peine dans le cabinet du docteur, lorsque Mackenzie, qui les avait suivis par pure oisiveté, lui fit voir un grand trou à son soulier. • — C'est facile à réparer, dit rindépendant jeune homme; et il quitta le laboratoire pour se rendre à la boutique d'un savetier qui demeurait dans une étroite ruelle derrière la maison de M. Campbell. De la fenêtre de sa chambre à coucher, Forester voyait chaque matin cet homme se mettre gaiement à son ouvrage; il admirait son active industrie, et il brûlait de faire connaissance avec lui. La familiarité enjouée de Forester enchanta le savetier, qui se divertit beaucoup à voir l'empressement du y^M/zô monsieur k raccommoder luimême son soulier. Après avoir passé plusieurs heures dans Téchoppe de son voisin , Forester avait enfin terminé ses travaux de la matinée, qu'il jugeait dignes d'admiration. Il aperçut , en sortant de l'échoppe , dans une cour voisine, des enfans qui jouaient à la balle ; il alla les trouver ; au milieu de leur partie , un maître de danse , aux cheveux poudrés, aux bas éclatans de blancheur, qu'il semblait craindre de salir, traversa la cour et interrompit les joueurs pendant quelques secondes. Dès qu'il fut loin, les enfans déclarèrent qu'il traversait leur cour régulièrement deux fois dans la journée , et que son pied dérangeait toujours leurs balles ou leurs billes. Sans s'arrêter â peser la vraisemblance de cette accusation , Forester la re-

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cut avec avidité etTadmit comme vraie, parce que Taccusé était un maître de danse. Il avait conçu depuis long-temps une antipathie pour les maîtres de danse, spécialement ^our ceux qui portaient de la poudre et des bas de soie. Le jeune Francis donc, que l'idée d'une injustice enflammait aisément, et qui se montrait toujours prêt à protéger ^e pauvre contre l'oppression , se concerta tout de suite avec les enfans pour les délivrer de ce qu'il appelait l'insolence du maître de danse, et leur promit de l'obliger à prendre désormais une autre route.

Dans son ardeur pour la liberté de ses nouveaux amis, notre héros ne prenait pas garde qu'il portait atteinte à la liberté d'un homme qui ne lui avait jamais fait de tort, et dont il n'avait aucun droit de contrôler les actions.

En rentrant chez le docteur Campbell , Forester entendit Jes sons d'un violon, et il trouva son ennemi, M. Pasgrave, occupé à donner une leçon de danse à Archibald Mackenzie : le maître fut engagé, devant lui, à revenir le lendemain soir, et le complot des conjurés fut aussitôt disposé en conséquence. Forester se souvint d'avoir vu un squelette renfermé dans une armoire du cabinet du docteur ; il s'en empara secrètement, et courut le porter en triomphe à ses compagnons. Il le plaça dans une niche, au bas de quelques marches de pierre que devait descendre le maître de danse sur sa route accoutumée. Un des nouveaux camarades de Forester, le fils d'un boucher, fut chargé de se tenir, à une certaine heure, derrière le squelette , avec deux lumières à la hauteur des cavités oculaires du crâne.

A l'heure prévue, les pas de ^1. Pasgrave se firent entendre, et les polissons se mirent en embuscade pour jouir du spectacle de leur malice. La nuit était sombre : les yeux ardens du squelette jetèrent un éclat soudain sur le maître de danse, qui fut si effrayé de celle apparition, qu'en précipitant sa fuite, le pied lui glissa et il roula au bas des

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marches de pierre. Il se foula la chevilie du pied dans sa chute, et fut transporté chez le docteur Campbell. Forester se montra désole du tragique dénouement de sa comédie. Le pauvre homme fut étendu sur un lit, au milieu des souffrances les plus aiguës. Forester se hâta d'expliquer au docteur, avec l'expression du plus vif regret, la cause de cet accident, et il fut profondément touché du bon cœur de M. Pasgrave, qui l'assurait, dans Imtervalle de ses accès de souffrances, qu'il serait bientôt guéri, et qui s'efforçait d'apaiser le mécontentement du docteur. Forester se tint auprès du lit, déplorant sincèrement sa faute; mais ses regrets furent bien plus amers encore, lorsqu'il apprit que les polissons, dont il s'était hâté d'embrasser la cause, s'amusaient chaque jour à jouer de malins tours à cet homme inoffensif, tandis que lui-même déclarait n'avoir jamais dérangé à dessein leurs billes ni leurs balles, et les avait toujours priés poliment de lui permettre de passer.

Forester résolut désormais d'entendre les deux parties avant d'entreprendre le redressement des torts faits à autrui.

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