‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 9 sur 42 · LE VASE PRUSSIEN · texte numérisé non relu

LE VASE PRUSSIEN

Frédéric II, roi de Prusse, après sa conquête de la Saxe, transporta, dit-on , par force, plusieurs artistes et ouvriers de Dresde à Berlin , où il voulait établir une manufacture de porcelaine. Ces malheureux, arrachés à leur famille , à leurs amis , à leur pays natal, se virent contraints de continuer leurs travaux, au profit et pour la gloire de leur conquérant. Parmi eux se trouvait Sophie Mansfeld , jeune belle fille , qui possédait de grands talens. Plusieurs vases de porcelaine , dont le dessin et le modèle étaient son ouvrage, avaient été montrés à Frédéric lorsqu'il avait visité la manufacture de Meissen en Saxe ; le goût exquis et le fini du travail le frappèrent tellement qu'il résolut de transporter l'artiste dans sa capitale. Mais depuis le jour de son arrivée à Berlin , le génie de Sophie Mansfeld semblait l'avoir abandonnée. Elle était chargée de faire l'esquisse des dessins et de les peindre ensuite sur la porcelaine ; mais, soit qu'elle ne pût ou ne voulût pas les exécuter avec Télégance dont elle avait fait preuve, ses figures étaient mal dessinées et sans esprit, et c'était en vain que l'inspecteur des travaux s'efforçait de réveiller ses facultés assoupies :

elle restait assise des heures entières , son pinceau oisif à la main , plongée dans une sorte de rêverie. Elle faisait peine à voir. L'inspecteur en avait pitié; mais sa compassion n'égalait pas sa crainte du mécontentement royal , et il finit par déclarer à la jeune fille qu'à la prochaine visite de Frédéric d se plaindrait de cette apathie obstinée.

Le monarque était attendu dans quelques jours-, car, au milieu de ses nombreuses occupations , Frédéric, qui s'intéressait vivement alors à l'établissement de sa manufacture de porcelaine, trouvait le loisir de l'inspecter fréquemment lui-même. Il ^vait été empêché de s'y rendre ce jour-là , à l'heure qu'il avait fixée, par une revue qu'il avait passée à Potsdam. Sa Majesté avait conçu le singulier projet d'incorporer dans son armée et d'instruire à la science des armes les juifs de ses États. Les pauvres gens s'étaient montrés on ne peut plus maladroits à l'exercice du fusil , et la revue juive , quoiqu'elle eût paru un spectacle fort divertissant à tous les spectateurs, mit Frédéric dans une telle humeur que , dès qu'elle fut terminée, il courut s'enfermer au fond de son palais de Sans- Souci pour le reste de la journée.

Un voyageur anglais , qui avait passé quelque temps à Paris pour faire des expériences avec le comte de Lauraguais sur Iqs argiles propres à fabriquer la porcelaine, et qui avait acquis déjà une profonde instruction sur cette matière auprès de M. Wedgewood en Toscane, avait été présenté la veille, à Frédéric, et Sa Majesté l'avait invité à se rendre dans la matinée à sa manufacture pour y assister à l'essai de plusieurs procédés nouveaux et imporians. Le voyageur , qui s'intéressait plus à la réputation de son compatriote Wedgewood qu'aux manœuvres guerrières des juifs,

se rendit à la manufacture, après la revue, pour y montrer de beaux échantillons de porcelaine anglaise à quelques seigneurs prussiens, auxquels il avait donné rendez-vous.

Parmi ceux-ci était un jeune homme nommé Auguste Laniski, qui avait alors à peu près dix-sept ans : il était Polonais de naissance , mais Prussien par Téducation. Il avait été élevé à Técole militaire de Potsdam; Frédéric l'avait distingué de bonne heure comme un jeune homme de capacité et d'avenir , et cette distinction flatteuse lui avait inspiré une admiration enthousiaste pour le monarque prussien. Son admiration cependant n'était point aveugle ni servile , et il s'exprimait souvent avec plus de franchise et de chaleur sur ce sujet que la prudence ne l'aurait voulu. Il avait conversé aussi librement que de coutume sur le caractère de Frédéric avec notre voyageur anglais , et, tout en s'empressant de faire ressortir les grandes qualités de son roi, il avait été forcé de reconnaître a: qu'il n'y a pas toujours avantage à vivre sous le pouvoir d'un souverain despotique.»

— Un souverain despotique! vous ne voulez donc pas l'appeler un despote? dit tout bas le voyageur au jeune Polonais, en entrant dans la manufacture à Berlin. Tenez , voici une manufacture qui promet de prospérer, continua-t-il, et la porcelaine de Dresde sera probablement nommée porcelaine de Berlin, ce qui sera certainement un grand bienfait pour le monde en général. Mais, en attendant , jetez les regards autour de vous , et lisez l'histoire de votre monarque dans les yeux de ces prisonniers de guerre , car c*est ainsi qu'il faut appeler ces pauvres ouvriers expatriés. — Il y avait en effet plusieurs physionomies su lesquelles étaient évidemment peints l'abattement et lo

désespoir. — Voyez cette image de la douleur, continua l'Anglais , en désignant la figure de Sopliie Mansfeld ; observez comme elle travaille avec répugnance , maintenant que l'inspecteur est auprès d'elle. Eh bien! il en est toujours ainsi avec les esclaves. Nos ouvriers anglais (je voudrais que vous les vissiez! ) travaillent d'une tout autre manière : ils sont libres, eux !

— Les hommes ouïes femmes libres ne sont -ils donc jamais malades ? dit Laniski. Et les Anglais s'en prennent-ils donc à leur roi , toutes les fois que l'un de ses sujets devient pâle? La femme dont vous parlez est évidemment malade : je vais m'en informer tout de suite auprès de l'inspecteur.

. Laniski se tourna en effet du côté de l'inspecteur, et lui adressa en allemand quelques questions ; mais il ne jugea pas à propos de traduire les réponses qu'il en reçut au voyageur anglais , car il n'aurait pas voulu faire connaître rien de défavorable à la cause de son souverain. Lorsque tous les visiteurs furent occupés autour des fourneaux pour examiner les expériences de l'Anglais , Laniski retourna dans la salle où travaillait Sophie Mansfeld. — Ma chère demoiselle, lui dit-il, qu'avez-vous ?.. L'inspecteur m'a dit que , depuis votre arrivée ici, vous n'avez rien fait qui mérite d'être vu, et cependant ce charmant vase apporté de Saxe a été dessiné et peint par vous , n*est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit Sophie, c'est moi qui l'ai peint, à mon grand regret. Si le roi ne l'eût jamais vu, je ne serais pas Le souvenir de sa famille

qui lui remplissait l'ame en ce moment, vint étouffer le son de sa voix; elle s'arrêta.

— Vous seriez en Saxe à présent, reprit Laniski ; mais oubliez la Saxe, et vous serez heureuse à Berlin.

— Je ne puis oublier mon pays, monsieur, répliqua la

jeune fille avec une modeste fermeté; je ne puis oublier un père et une mère que j'aime, qui sont vieux, infirmes, et que je faisais vivre par mon travail; je

ne puis oublier tout tout ce que j'aimais là-bas : je

le voudrais en vain, monsieur î

— Monsieur, dit tout bas an ouvrier prussien qui èiait près de là, monsieur, c'est qu elle avait en Saxe un amoureux, un fiancé, quelle allait épouser au moment où elle a été enlevée de chez elle et transportée ici.

— Et son amoureux ne pouvait-il donc pas la suivre?

— Il est à Berlin en secret : vous ne la trahirez pas, j'en suis sûr.

— Moi la trahir! je n'ai jamais trahi et ne trahirai jamais personne, encore moins une infortunée. Mais pourquoi son fiancé se cache-t-il?

— Parce que telle est la volonté du roi, qu'elle ne le regarde plus comme son fiancé. Vous savez, monsieur, que plusieurs Saxonnes ont été contraintes à épouser des Prussiens, depuis leur arrivée dans la capitale. Sophie Mansfeld est tombée en partage à un soldatprussien, qui jure que, si elle tarde un mois encore à Tépouser, il se plaindra au roi de son obstination. Notre inspecteur aussi la menace de se plaindre de sa paresse; elle est perdue, si elle continue ainsi. Xous le lui disons tous; mais elle semble avoir perdu la raison : elle reste assise, la moitié du jour, dans une sorte de stupeur, telle que vous la voyez maintenant. Nous en avons pitié; mais le roi le veut : le roi doit être obéi.

— Esclave ! s'écria Laniski dans un soudain transport d'indignation; esclave! vous êtes bien fait pour vivre sous un tyran! — Le roi le veut ! -- Le roi doit

être obéi! — Eh quoi! lors même que ses volontés sont contraires à la raison, à la justice, à l'humaniié !.... Laniski s'arrêta court , mais trop tard pour que l'éclat de sa voix et la hardiesse de ses paroles n'eussent frappé d'étonnement et {;'acé de terreur tous ceux qui étaient présens, tous, excepté Sophie Mansfeld. Sa physionomie s'anima tout-à-coup , elle se leva et courut se jeter aux pieds de Laniski en criant : — Sauvez-moi ! sauvez-moi ! vous pouvez me sauver, vous ! Vous avez du courage, vous êtes un puissant seigneur et vous pouvez parler au roi ! Sauvez-moi de ce mariage abhorré ! Les visiteurs qui étaient dans la salle voisine accoururent dans la salle , pour savoir quelle était la cause du rassemblement des ouvriers. En les voyant entrer, Sophie se remit promptement, se leva et retourna tranquillement à son ouvrage, tandis que Laniski, au comble de l'agitation, saisissait le bras du voyageur anglais , et se précipitait hors de la manufacture.

— Vous aviez raison! s'écria-t-il, Frédéric est un tyran! mais comment sauver sa victime?

— Ce n'est pas par la violence , mon cher Auguste, répliqua un jeune homme nommé Albert, qui suivait Laniski, pour réprimer l'impétuosité de son caractère, à lui bien connue. Si tu n'es pas prudent, lui dit-il, tu t'exposeras toi-même au danger, sans sauver ni servir personne.

— Eh! la prudence ne sauvera ni ne servira personne non plus, quoiqu'elle suffise pour empêcher son sage possesseur de s'exposer lui-même au danger, répliqua Laniski en jetant un regard de reproche et de dédain sur Albert; fais ta vertu de la prudence, et moi , la mienne du courage.

— Sont-elles donc incompatibles? dit Albert avec calme.

— Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que je ne suis pas d'humeur à discuter ce point ou tout autre dans ces maudites formes de logique que tu préfères à tout , je crois.

— Non pas à toi , du moins , ce que je prouve en te permettant de maudire la logique aussi souvent que tu le jugeras à propos, répliqua Albert, avec un sourire qui ne put cependant dérider le front courroucé de son ami.

— Tu as raison de cultiver la logique et la rhétorique autant que tu le peux, répliqua Laniski , puisque dans ta profession, c'est par ta langue et par ta plume que tu dois gagner ta vie. Je suis soldat, moi, ou du moins je serai bientôt soldat, et j'ai d'autres armes et d'autres sentimens.

— Je ne contesterai pas la supériorité de tes armes; souviens-toi seulement que les miennes seront à ton service, toutes les fois que tu en auras besoin.

Cette amicale et sage réplique calma tout-à-fait le jeune Polonais. — Que deviendrait Auguste Laniski, dit-il en tendant la main à Albert , s'il n'avait auprès de lui un ami tel que toi! Ma mère a bien raison, quand elle le dit vingt fois par jour au moins. Maintenant, voyons, à ta sage manière, ce que nous pouvons faire pour celte pauvre jeune fille; car il faut bien tenter quelque chose.

Après quelques instans de délibération , Albert et Laniski résolurent d'écrire une pétition pour Sophie et de la présenter au roi qui lisait, chaque matin , avec attention, tout ce qui lui était adressé par écrit, môme par les plus humbles de ses sujets. La pétition fut présentée et les deux amis en attendirent impatiemment la réponse.

Lorsqu'il était à Potsdam , Frédéric honorait sou-

vent la comtesse Laniska de sa visite. C'était une femme instruite et lettrée , qualité assez rare parmi les dames polonaises ou prussiennes , et le roi accordait à la comtesse cette flatteuse distinction pour exciter quelque émulation parmi les dames de sa cour. La comtesse avait chez elle des réunions choisies, qui étaient fréquentées par tous les étrangers de distinction , et surtout par les littérateurs français qui résidaient alors à la cour de Frédéric.

Un soir, c'était peu de jours après l'envoi de la pétition de Sophie, le roi était chez la comtesse Laniska, et la compagnie discutait quelque point de littérature, lorsque Frédéric, qui jusque-là s'était tu contre son ordinaire , se tourna soudain vers le voyageur anglais , qui était présent , et lui demanda si son compatriote Wedgewood n'avait pas fait une belle imitation du vase Barberini. L'Anglais répliqua que cette imitation était si parfaite, que les meilleurs juges pouvaient à peine la distinguer de l'original , et , dans la chaleur de son enthousiasme patriotique , il récita quelques vers écrits au sujet de ce vase par le poëte Darwin. Frédéric était poëte lui-même et bon juge en poésie; il écouta les vers avec attention, et s'écria ensuite : — Je ferai moi-même la description du vase prussien!

— Le vase prussien! dit l'Anglais; j'espère avoir l'honneur de le voir avant mon départ de Berlin.

— Si vous y prolongez votre séjour un mois de plus, votre curiosité sera probablement satisfaite, répliqua le roi. Le vase prussien n'existe pas encore, mais j'ai résolu aujourd'hui d'offrir une récompense, qui nous procurera un vase digne de la Prusse. Ceux qui ont des mobiles puissans dans les mains et qui en connaissent le pouvoir peuvent commander aux

arts, ou à ce qui est appelé génie dans les arts, de produire des chefs-d'œuvre. L'esprit et les mains de Ihomme sont les mêmes en Prusse qu'en Italie et en Angleterre ; pourquoi donc n'aurions-nous pas un vase prussien, aussi bien que vous un vase de Wedgewood et les Italiens un vase Barberini? Nous verrons. Je n'entends pas mon méiier de roi, si je ne puis faire produire les talens où je sais qu'ils existent. Il y a, confinua-t-il en fixant les yeux sur Laniski , dans ma manufacture de Berlin, une artiste d'un grand talent qui désire ardemment retourner en Saxe , avec quelque amoureux de son choix. Eh bien ! elle pourra, comme les prisonniers de guerre, racheter la liberté de son conquérant : si elle ne peut payer sa rançon en or, qu'elle la paie par ses talens. Je ne donne point de prime à la paresse ni à l'obstination. Le roi doit-êlre obéi, qu'il sache commander ou non: que tous ceux qui sont capables de jucjer prononcent.

En finissant ces mots qu'il avait prononcés d'un ton décisif, le roi quitta l'appartement, et les amis do Laniski, qui voyaient bien que ses paroles imprudentes étaient parvenues aux oreilles de Frédéric , le crurent à jamais perdu. A leur grande surprise , toutefois, le roi parut avoir oublié ce qui s'était passé et reçut Laniski le lendemain avec sa bonté habituelle. Le jeune comte, qui était d'un caractère franc et généreux , fut touché de cette conduite , et se jetant aux pieds de Frédéric : — 0 mon roi , lui dit-il , pardonnez-moi si, dans un moment de folle indignation, je vous ai traité de tyran !

— Mon ami, vous n'êtes qu'un enfant, et je laisse les enfans et les fous parler de moi comme il leur plaît, répliqua Frédéric. Lorsque vous serez plus âgé, vous me jugerez plus sagement, ou du moins

TOUS parlerez avec plus de discrétion dans un rayon de vingt milles du palais d'un tyran. Voici ma réponse à la pétition de votre Sophie Mansfeld , ajoutat-il en remettant à Laniski le placet rédigé par Albert. Au bas étaient écrits les mots suivans de la propre mam du roi :

<r Je permettrai à l'artiste qui produira , dans un » mois à dater de ce jour, le plus beau vase en por- « celaine de Berlin , d'épouser ou de ne pas épouser » qui bon lui semblera , et de retourner en Saxe dans » le plus bref délai. Si l'artiste victorieux aime mieux » rester à Berlin , j'ajouterai une récompense de » 500 florins. Le nom de l'artiste sera inscrit sur le >3 vase qui sera appelé le Vase -prussien. »

Sophie Mansfeld n'eut pas plus tôt lu ces mots , qu'elle parut animée d'une vie nouvelle. Mais elle devait avoir bien des compétiteurs, car , dès que les intentions du roi eurent été publiées dans la manufacture, toutes les mains et toutes les têtes se mirent à l'œuvre. Les uns étaient excités par l'espoir de recouvrer la liberté; les autres, par la promesse des 500 florins; quelques-uns, par la perspective glorieuse de voir son nom inscrit sur le vase prussien; mais aucun d'eux n'avait un mobile aussi puissant que Sophie : elle était infatigable. Ses rivaux consultaient les hommes de goût de Berlin et de Potsdam; Sophie montra ses dessins, aussitôt qu'ils furent esquissés, à la comtesse Laniska , dont les avis lui furent du plus grand secours.

Le jour où son sort devait être décidé arriva enfin ; les vases avaient été rangés tous, par ordre du roi, dans la galerie de tableaux à Sans-Souci, et le soir, après ses travaux de la journée , Frédéric vint les examiner. Laniski et quelques autres courtisaos avaient

obtenu la permission de l'accompagner. Tout le monde garda le silence pendant que Frédéric comparait les œuvres des divers compétiteurs.

— Voici le vase prussien! dit à la fin le roi. C'était celui de Sophie Mansfeld. Laniski ne prit que le temps de montrer son nom écrit sous le pied du vase et courut communiquer cette heureuse nouvelle à Sophie qui attendait impatiemment son sort avec son fiancé chez la comtesse Laniska à Potsdam. Sa joie fut inexprimable, et le cœur généreux de Laniski partagea vivement son bonheur. Il fut convenu qu elle se marierait le lendemain et partirait ensuite avec son mari pour retourner auprès de ses vieux parens.

Après la cérémonie nuptiale, l'heureux couple prenait congé du jeune comte et de sa mère , lorsqu'ils furent alarmés par un bruit de voix venant du grand escalier. Quelques personnes semblaient se quereller avec les domestiques qui leur refusaient l'entrée. Laniski sortit pour apprendre la cause de ce tumulte. La salle était remplie de soldats.

— Étes-vous le comte Laniski? lui dit un officier,

— Je suis le comte Laniski , répondit-il d'une voix ferme. Que me voulez-vous ? et pourquoi ce bruit dans la maison de ma mère à une heure comme celle-ci?

— Nous sommes ici par ordre du roi, répliqua Tofficier. N'y a-t-il pas dans cette maison une femme du nom de Sophie Mansfeld ?

— Oui , répliqua Laniski ; que lui voulez-vous ?

— Il faut qu'elle nous suive, et vous êtes notre prisonnier, M. le comte.

Laniski demanda en vain l'explication de cette mesure. Les soldats ne savaient rien , sinon que leurs ordres étaient d'emmener immédiatement Sophie Mans-

feld à Meissen en Saxe et d'enfermer le comte Laniski dans la prison d'État de Spandau.

— Je veux savoir mon crime avant de me soumettre au châtiment! s'écria Laniski d'une voix enflammée de colère; mais, à l'aspect de sa mère, il contint la violence de son tempérament et se rendit prisonnier Sans résistance et sans murmure. — Je compte sur votre innocence, mon fils, et sur la justice du roi, dit la comtesse ; et elle lui fit ses adieux sans verser Une larme.

Le lendemain , avant même l'arrivée du roi à Potsdam , elle courut au palais , déterminée à l'attendre pour apprendre de sa propre bouche la cause de l'emprisonnement de son fils. Elle attendit long-temps , car, sans descendre de cheval, Frédéric se mit à passer une revue qui dura plusieurs heures. A la fin, il mit pied à terre, et la première personne qu'il vit en entrant au palais fut la comtesse Laniska. — J'aime à croire, madame, lui dit-il, que vous n'avez aucune part à la folie et à l'ingratitude de votre fils?

— Mon fils est, je l'espère, incapab'e d'ingratitude, sire, répondit la comtesse avec la dignité la plus calme ; je crains plutôt qu'il ne se soit rendu coupable de quelque grande imprudence.

— Veuillez vous trouver, madame, à six heures ce soir, dans la galerie de tableaux de Sans-Souci, et vous saurez de quoi votre fils est accusé.

A l'heure fixée , la comtesse était au rendez-vous. Il n'y avait personne. Elle attendit avec tranquillité pendant quelque temps; mais bientôt elle marcha dans la galerie au comble de l'agitation. Enfin elle entendit la voix et le bruit des pas du roi. La porte s'ouvrit, Frédéric parut. Ce fut un moment solennel pour ia mère de Laniski : elle attendit en silence.

LE JLGEMtNT PAR JURY. 281

— • Je vois , madame , lui dit le roi, après avoir fixé un regard pénétrant sur le visage de la comtesse, je vois que vous ignorez complètement, ainsi que je me plaisais aie penser, la folie de votre fils. En disant ces mots , Frédéric mit la main sur le vase de Sophie Mansfeld qui était placé sur un piédestal au milieu de la galerie. La comtesse , absorbée dans ses réflexions , ne l'avait pas encore remarqué. — Vous avez déjà vu ce vase , continua-t-il , et probablement aussi les vers qui sont inscrits sur le pied ?

— Oui, sire; ils ont été faits par mon fils.

— Et ils sont écrits de sa propre main ?

— Oui , sire ; la pauvre Saxonne qui dessine si admirablement ne sait pas écrire , et mon fils a écrit l'inscription pour elle.

— Ces vers contiennent un superbe panégyrique î dit le roi en appuyant avec affectation sur ce dernier mot.

— Quels que soient' les défauts de mon fils, Votre Majesté ne peut du moins le soupçonner de basse flatterie. Un mois s'est à peine écoulé depuis que sa franchise imprudente l'a exposé à la disgrâce de Votre Majesté. Votre magnanimité, sire, en lui pardonnant ses paroles indiscrètes , le convainquit à l'instant de son erreur et de sa faute ; et, dans l'enthousiasme que votre bonté lui inspira, quoiqu'il ne soit aucunement poëte , il composa les deux vers de panégyrique qui semblent avoir offensé Votre Majesté; mais je n'aurais jamais pu présumer que ce fût là la cause de son emprisonnement.

— Vous plaidez comme une mère, madame, mais vous raisonnez comme une femme. Vous ai-je donc dit que votre fils ait été jeté en prison pour avoir écrit deux vers de flatterie? non , madame; la flatte-.

rie et la satire, lorsqu'elles sont sans déguisement, ne font qu'exciter mon sourire. Mais il est un degré de bassesse auquel je ne puis pardonner aussi facilement. Soyez patiente, madame : j'écouterai tout ce que vous aurez à dire pour la défense de votre fils, lorsque vous aurez lu cette inscription; mais avant de la lire , apprenez que j'étais sur le point d'envoyer ce vase à Pari?. Je venais de donner l'ordre à l'homme qui emballait cette caisse, que vous voyez à demi remplie , d'y joindre le vase prussien , comme un présent d'un bel-esprit allemand de votre connaissance. Cet homme me montra l'inscription du vase , et je trouvai les vers flatteurs — comme on trouve les vers faits à son propre éloge — excellens. J'étais même assez fou pour songer en moi-même comment je pourrais en récompenser l'auteur, lorsque l'emballeur vint interrompre le cours de mes réflexions, en faisant observer avec quelque exclamation de surprise que la couleur bleuô du vase s'effaçait dans un endroit qu'il venait de frotter. Je regardai, et je vis qu'une partie de l'inscription avait été recouverte de couleur bleue. J'avais lu d'abord : a Sur le caractère de Frédéric-le-Grand ; » mais la couleur avait caché le mot suivant qui est suffisamment lisible à présent, madame. — Le mot que le roi indiquait du doigt était iijran. — Ces vers flatteurs, madame, vous comprenez, étaient écrits a sur le caractère de Frédéric-le-Grand tyran. » Je vous épargne les réflexions pénibles que je fis en cette occasion. Tout lyran que je suis, je ne punirai point une mère innocente pour les extravagances de son fils. Je serai chez vous, madame, avec le reste de vos amis, mardi soir.

La malheureuse mère se retira de la présence du roi, sans tenter la moindre réplique. La conduite de

son fils n'admettait point d'excuse à ses yeux , s'il était vrai qu'il eût réellement écrit les mots signés de son nom. Elle en doutait encore, mais sa consternation lui avait ôié la faculté de penser. Elle était vaguement persuadée de l'innocence de son fils • mais toutes ses paroles, toutes ses actions imprudentes, lui revenaient à l'esprit, et l'inscription était bien de son écriture en apparence ! La conversation qui avait eu lieu avec Sophie dans la manufacture de porcelaine venait corroborer l'idée exprimée dans l'inscription. La comtesse, à son retour chez elle, rapporta toutes ces circonstances, avec le plus de calme qu'il lui fut possible, à Albert qui attendait le résultat de son entrevue avec Frédéric. Albert l'entendit avec surprise; il ne put croire à la culpabilité de son ami, quoiqu'il ne vît aucun moyen de prouver son innocence. Il ne perdit pas son temps toutefois en conjectures oiseuses ou en lamentations plus oiseuses encore. Il alla trouver à l'instant l'homme qui avait été chargé d'emballer le vase, et, après l'avoir questionné avec soin, il se rendit à la manufacture de porcelaine, et s'informa s'il y avait quelques personnes présentes lorsque Laniski avait écrit l'inscription pour Sophie Mansfold. Après avoir recueilli tous ces renseignemens, Albert fut plus que jamais convaincu de l'innocence de Laniski.

Dans la soirée du mardi où Frédéric avait promis de se trouver chez la comtesse, la société, en attendant l'arrivée du roi , était réunie autour du canapé où la mère de Laniski était assise, et parlait avec chaleur de Taffaire du jeune comte. — Qu'on est heureux, disait le voyageur anglais, de vivre dans un pays où personne ne peut être jeté en prison , sans connaître de quoi on l'accuse, et sous un gouverne-

ment où nul ne peut être condamné sans jugement , et où ce jugement est prononcé en piein jour, à la face du pays, par ses pairs et ses égaux ! Le voyageur était au milieu de son chaleureux éloge du mode anglais de jugement par jury, lorsque Frédéric entra sans se faire annoncer, suivant son habitude. Tous les assistans écoutaient avec tant d'attention les paroles de l'Anglais, que personne ne s'aperçut de la présence du roi. — Plût au ciel, s'écria la comtesse lorsqu'il eut fini de parler, plût au ciel que mon fils pût obtenir l'avantage d'un semblable jugement!

— Et pl^it au ciel que je pusse plaider sa cause ! ajouta Albert.

— A une condition, dit gravement Frédéric , et le son de sa voix fit tressaillir tout le monde ; à une condition, jeune homme, votre vœu sera accompli. Vous plaiderez la cause de votre ami, à condition que si vous ne convainquez pas les juges de son innocence, vous partagerez son châtiment. Le comte Laniski restera emprisonné pendant un an dans la forteresse de Spandau , ainsi que vous , si vous échouez dans votre entreprise. Après la folie de l'imprudence, la plus dangeureuse est de choisir des amis imprudens. Laniski sera jugé par ses pairs, et puisque le nombre douze est le nombre mystérieux, harmonique , divin, pour lequel la justice a une aveugle prédilection, Laniski aura douze juges, et nous les appellerons, si vous voulez, un jury. Mais j'aurai un avocat pour défendre ma cause , pendant que vous, vous défendrez celle de votre ami. Vous connaissez mes conditions à présent, les acceptez-vous?

— Volontiers, sire, s'écria joyeusement Albert. Me permettez-vous de voir le prisonnier dans la forteresse?

— Ceci est une condition nouvelle ; mais je l'accorde. Le gouverneur va recevoir l'ordre de vous introduire auprès de Laniski et de vous laisser avec lui pendant deux heures ; mais si , après cette entrevue, votre opinion est changée au sujet de votre ami, vous ne me blâmerez pas si je vous rappelle nos conventions.

Albert déclara qu'il ne demandait rien de plus. La comtesse Laniska et tous lesassistans furent unanimes pour louer la clémence de Frédéric et la générosité d'Albert. On parlait beaucoup de l'emprisonnement de Laniski, non-seulement dans les sociétés et les lieux publics de Potsdam et de Berlin ; mais encore parmi les poètes et les savans français qui habitaient le palais royal de Sans-Souci. Un voyageur anglais , dont le nom était célèbre dans le monde littéraire et qui se trouvait alor.s à Berlin, s'était aussi publiquement intéressé au sort du jeune comte. Or Frédéric se montrait excessivement jaloux d'être représenté sous un jour favorable par les écrivains qui pouvaient transmettre son nom à la postérité. Indifférent à tout ce que l'on pouvait dire de lui , il se préoccupait vivement de tout ce qui pouvait être imprimé contre sa renommée. Que ce fût pour donner à ces illustres étrangers une preuve frappante de sa magnanimité, ou par égard pour le jeune comte et par amitié pour sa mère, qu'il accordât au prévenu le jugement par Jury, c'est une question, oiseuse d'ailleurs, que nous ne saurions éclaircir. On ne doit pas exiger de vertu Bans mélange, pas plus des rois que des autres hommes. Après sa visite au prisonnier dans la forteresse de Spandau , Albert ne se sentit aucunement disposé à reculer devant l'engagement qu'il avait pris. Mais Laniski se montra vivement alarmé, lorsqu'il apprit

tout ce qui se passait chez sa mère. — 0 mon gévféreux ami I s'écria-t-il , pourquoi as-tu accepté ces fatales conditions ? Tu peux être convaincu , comme moi-même , de mon innocence ; mais tu ne pourras jamais la prouver, et tu seras bientôt enveloppé dans ma disgrâce!

— Je ne regarderai point comme une disgrâce , répondit Albert, de partager la prison d'un ami innocent.

■ — Rappelle-toi, reprit Laniski,ceque lu me dis lorsque nous revenions de Berlin après ma visite à la manufacture de porcelaine ; tu me promis alors que lorsque j'aurais besoin de tes armes , elles seraient à mon service. J'étais loin de penser alors que je dusse en avoir besoin si tôt. Adieu : je fais des vœux pour ton succès.

Le jour fixé pour le jugement de Laniski , une foule de gens de tous les rangs accourut pour assister aux débats. Un édifice spacieux de Potsdam, destiné à servir de caserne, avait été converti en salle de justice ; une galerie temporaire y avait été construite pour les spectateurs ; au centre , on avait élevé une plate-forme sur laquelle était placé le fauteuil du président. A la droite du président , était une balustrade pour recevoir les douze jeunes gens qui devaient remplir les fonctions de jurés; à gauche était une barrière pour contenir la foule des spectateurs. Une grande table était en face , aux deux côtés de laquelle étaient des bancs pour les avocats et les témoins : les témoins à charge à droite, et les témoins à décharge à gauche. Chaque chose avait été ainsi ordonnée par le roi, suivant la coutume anglaise.

La comtesse Laniska fit son entrée dans la salle accompagnée d'un petit nombre d'amis qui ne l'avaient

pas abandonnée. Ils se placèrent à l'extrémité inférieure de la galerie. Tous les regards se. portèrent sur cette femme qui venait assister au jugement de son fils , et les spectateurs gardèrent un silence respectueux et solennel. Ce silence ne dura que quelques minutes et fut bientôt suivi par les chuchotemens de la foule dans la salle et dans la galerie. Chacun donnait son opinion sur l'issue du procès : quelques-uns disaient que les charges contre Laniski étaient si fortes, que c'était folie à Albert d'avoir accepté sa défense ; d'autres exprimaient une grande admiration pour le courage du jeune avocat, et araient confiance en lui et dans la bonté de sa cause. La plupart cherchaient à découvrir sur le visage du roi quels étaient ses vœux secrets, et mille conjectures contradictoires étaient tirées de ses moindres mouvemens.

A la fin, le président ayant pris son siège, douze jeunes gens furent choisis parmi les plus respectables familles dePo:sdam pour remplir les fonctions de jurés. On fit appeler le prisonnier pour répondre aux charges portées contre lui au nom de Frédéric II, roi de Prusse. Laniski parut, gardé par deux officiers: il monta les degrés de la plate-forme avec un air de dignité qui exprimait la conscience de son innocence ; mais son visage trahit involontairement une émotion trop vive pour qu'il put la réprimer, lorsqu'en levant la tète il aperçut son ami placé en face de lui. Albert conserva son attitude immobile. On demanda au prisonnier s'il avait quelque objection à faire contre la composition du jury. Il n'en fit aucune. Le président fil jurer à chacun des membres du jury qu'il ne se laisserait influencer pour former sa conviction par aucun autre sentiment que par celui de la vérité et de la justice; puis ilselevaet s'adressantaujury, il dit:

a Messieurs les Jurés :

» Vous êtes ici , par ordre du roi, pour former votre opinion sur la culpabilité ou l'innocence du prisonnier connu sous le nom du comte Auguste Laniski. Vous allez entendre la nature et les circonstances de l'accusation portée contre lui par M. Warendoiff, qui, dans cette cause, a l'honneur de parler au nom du roi. Vous entendrez de la bouche du jeune homme qui est à ma gauche, Albert Altenburg , tout ce qui peut être dit pour la justification du prisonnier, dont il a pris librement la défense. Après avoir entendu les phidoiries et les dépositions des témoins , vous devrez prononcer , messieurs , suivant la teneur de voire serment , sans écouter d'autres considérations que celles de la vérité et de la justice. Votre opinion me sera transmise , par le plus âgé d'entre vous , par l'une ou l'autre des deux phrases suivantes: Oui, l'accusé est coupable, ou Non l'accusé n'est pas coupable,

)) Lorsque votre décision me sera connue, je prononcerai le jugement en conséquence, au nom du roi. Si votre décision est : «Non l'accusé n'est pas coupable, » je lui annoncerai qu'il est dès ce moment en liberté et que son honneur ne devra conserver aucune tache ni de l'accusation portée contre lui , ni de son emprisonnement préventif, ni des débats publics de son 'jugement. Si vous dites au contraire : « Oui, l'accusé est coupable, » je le condanmerai à un emprisonnement durant une année à compter de ce jour dans la forteresse de Spandau. Je prononcerai, dans ce cas, la même condamnation contre Albert Altenburg j car c'est à cette condition qu'il lui a été permis de plaider la cause de son ami.

"^Messieurs les jurés, vous allez apporter une impartiale et sérieuse attention aux débats : c'est votre devoir envers votre roi et votre pays. »

Aussitôt que le président eut fini de parler et se fut assis, M. Warendorff , qui remplissait les fondions d'avocat du roi , se leva et s'exprima ainsi ;

« Monsieur le Président , messieurs les Jurés ,

» C'est au milieu d'un trouble inexprimable que je suis appelé à porter la parole au nom du roi dans celte cause. Accuser un liomme est toujours une tâche odieuse; mais accuser un homme doué de senlimeus généreux tel que me paraissait et que vous paraît être encore peut-être le comtct Laniski , c'est une tâche pénible et difficile au plus haut degré. Je ne prétends pas avoir plus de générosité ou de délicatesse dans les sentimens qu'un autre ; mais je vous prie , messieurs , de vous figurer un ir, ^lant à ma place et de concevoir quelles doivent être mes sensations comme homme et comme magistrat. Je n'ignore pas combien le nom de Laniski est populaire à Berlin comme à Potsdam. Je n'ignore pas que le jeune comte a vécu parmi vous , messieurs les jurés , dans^ des termes de familiarité, d'amitié, de confiance, et je ne doute point que ses manières nobles, gracieuses, et la franchise de son caractère, ne vous préviennent fortement en sa faveur. Je n'ignore pas enfin que je porte la parole contre lui devant ses amis, en présence de sa mère , d'une mère respectée plus encore que son fils n'est aimé; respectée pour toutes les vertus de son sexe et pour ses talens au-dessus de son sexe, et qui , n'eût-elle pas d'autres droits à votre intérêt , mériterait encore votre sympathie par la situation malheureuse où elle se trouve en ce moment.

«Vous devez aussi vous sentir vivement prévenus en faveur de ce noble jeune homme qui a entrepris la déf^^nse de son ami, au risque d'encourir le même châtimt^nt que lui. Je respecte la personne d'Albert Altenburg, j'admire ses talens, j'applaudis à son dévouement généreux; mais je le plains d'avoir un ami pour lequel il lui sera impossible', je le crains, d'alléguer la moindre preuve justificative. Toutefois l'idée qu'il agit noblement, et qu'il a pour lui la sympathie générale soutiendra sans aucun doute le jeune avocat dans sa lâche difficile. Il paraît enfin dans celte cause comme conseil et conseil désintéressé d'un ami.

COniE* MOB. T. L 13

M Moi aussi, messieurs, je parais devant vous comme conseil (lésiiileressé (l'un ami. Car j'oserai appeler Frédéric-le- Grand mon ami. Il n'est pas, comme d'autres grands souverains , ambitieux de s'élever au-dessus de la sphère de l'humanité ; il ne demande pas qu'on s'adresse à lui dans le langage bas et flatteur des courtisans ou des poètes; il ne^ veut pas enHn êire ado.é comme un dieu, mais respecté comme un homme. Son désir est d'avoir des amis fidèles et des sujets obéissans : heureux ses sujets obéissans î ils sont assurés de sa protection ; luureux, trois fois heureux ses amis fidèles ! ils sont honorés de sa faveur et de sa confiance. Il était au pouvoir du prisonnier qui est devant vous d'être rangé dans celte classe enviée. Vous s;ivpz tous que la comtesse Laniska sa mère a été honorée de l'amitié royale, et que la conduite de son fils n'a pas même ébranlé la confiance de son souverain en elle. Polonais de naissance, Auguste Laniski a éié élevé parmi l'élite de la noblesse prussienne à l'école militaire de Po sdam , cette |>épinière de héros. D'une semblable éilucaiion et du fils d'une pareille mère on devait attendre une conduite et des senlimens honorables. Personne n'y devait compter plus que son roi lui-même qui l'avait distingué , vous le savez tous , dès son enfance. Le comte est, dit-on , d'un tempérament fougueux; mais les erreurs dans lesquelles a pu l'entraîner cette fougue indiscrète ont été pardonnées par l'indulgence du roi. Je suis forcé de rappeler ici un exemple récent à l'appui de cette assertion, car ce fait se rattache essentiellement à la cause. »

Ici M. Warendorff raconta tout ce qui s'était passé à Borlin dans la manufacture do porcelaine , et la conduite du roi envers le comte Laniski. L'éloquent procureur do la couronne s'étendit lonj^-icmps sur la grandeur d'ame de Frédéric ; mais les applaudissemens , qui accueillirent ce passaf;e , couvrirent presque ontièremont la voix de l'orateur, qui reprit son discours on cos lormes, lorsqu'il put se faire enteudre distiûciemeni :

LE JUfrEMENT PAR JURY. 291

' Ces témoignages d'admiration qui s'échappent du cœar des sujets de Sa Majesté ne me surprennent nullement; je m'étonne seulement qu'il y ait un cœur dans ses Etals qui soit devenu insensible à une telle inagnanimilé, et je suis offensé, affligé même , que ce cœur soit précisément celui du comte Auguste Laniski. Est-il croyable qu'un mois à peine après ce généreux pardon, ce jeune gentilhomme se soit rendu coupable de la plus basse trahison, de trahison envers son roi, son bienfaiteur et son ami? N'osant plus l'attaquer ouvertement , i! a tenté de frapper dans l'ombre la renommée de son souverain. Vous savez tous queldegréde liberté, de licence même , le grand Frédéric accorde à cette sorte d'esprit satirique dont la populace se plaît à ridiculiser ses maîtres. Il y eut à cette épo ue plusieurs pasquinades affichées sur les portes des jardins de Sans-Souci. Ces outrages eussent provoqué le ressentiment de tout autre monarque, et l'on ne peut douter que les auteurs n'eussent été aisément découverts, si le roi eût descendu jusqu'à faire des recherches à ce sujet; l'on ne peut douler (ju'il ne fût en son pouvoir de punir sévèrement les coupables, et cependant ces offenses restèrent impunies, ignorées peut-être de Sa Majesté. Notre souverain est au-dessus des petites émotions d'un res- . sentiment vulgaire; mais il ne peut rester insensible à l'odieuse ingratitude d'un homme qu'il se croyait attarlié par tous les liens du devoir et de l'affeeiion. Que le comte Laniski ait choisi l'instant même où le roi lui témoignait une faveur inusitée , pour faire de cette faveur l'instrument de sa lâche méchanceté, c'est ce qui est à peine croyable, et cependant , messieurs , ce n'est que la vérité. Voici mes preuves, voici mes témoins. »

A ces mots, M. Warendorff découvrit le vase d'une main et dôsif;na de l'autre un juif et le directeur de la manufacture qui se tenaient à côté de lui, prêts à faire leur déposition. Le vase fut montré au jury qui lut les vers h la louange de Frédéric-le-Grand , et vit le mot tyran à la suite, avec la surprise la plus douloureuse.

Au milieu de Vindignaiion générale, M. Warendorff appela le juif, pour qu'il vînt faire sa déposition. Ce juif était un vieillard qui avait quelque chose de remarquable dans la physionomie : sa tête était immobile ; son cou , droit et raide ; mais ses yeux s'agitaient de côté et d'autre dans leurs orbites , et il semblait inquiet de ne pas voir ce qui se passait derrière lui. Il y avait une certaine fermeté dans son altitude, et cependant sa voix tremblait lorsqu'il commença de parler. Toutes ces circonstances prévinrent les amis de Laniski contre le juif, dès qu'il parut , et l'on fit observer avec justesse que le malheur d'appartenir à sa nation suffisait déjà pour inspirer à la populace des préventions contre lui , avant même qu'il eût ouvert la bouche. Mais les speciateurs éclairés et impartiaux attribuèrent le trouble de ce pauvre homme à l'obligation où il se trouvait de parler devant une aussi nombreuse assemblée. Après avoir prêté serment sur le Talmud qu'il ne dirait que la vérité, Salomon, c'était le nom du juif, fit les réponses suivantes aux questions de M. Warendorff:

M. Warendorff. — Avez-vous déjà vu ce vase?

Salomon. — Oui.

M. Warendorff. — Où ? Quand ? Dites tout ce que vous savez à ce sujet à MM. les jurés.

Salomon. — J'ai vu ce vase , pour ia première fois , dans la galerie de tableaux au palais royal de Siins-Souci. Autant que je puis me le rappeler , c'était dans la .>o;rée du premier ûe ce mois , vers dix heures , peut-être en était-il onze : je voudrais être exact, mais je ne puis fixer l'heure précise.

M. Warendorff. — L'iieure précise n'tst d'aucune conséquence : continuez. Dites-nous connue) *l vous avez-vu ce Tase ? Prenez votre temps : nous ne sommes pas presses; la "Vérité se fera jour tôt ou tinl.

Salomon, — Sa Majolé nie mit le vase dans les mains et

in*ordonna de remballer avec quelques autres pièces de porcelaine qu'elle envoyait en présent à une personne de Paris. Je suis moi-même quelque peu connaisseur en porcelaine , ayant l'Iiabilude d'en colporter et d'en vendre à la ville et dans les environs. Je fus frap[>é au premier aspect de la beauté de ce vase; je l'examinai avec soin et le nettoyai avec mon mouchoir de la poussière qui en couvrait les blanches figures : voici le mouchoir dont je me servis. J'essuyai le vase toutautour, mais lorsque je fus arrivé au milieu, je m'arrêtai pour lire les vers sur le caractère de Frédéric-le-Grand , et je frottai ensuite l'inscription pour en rendre les lettres plus nettes et plus brillantes. Le fond sur lequel elles étaient écrites était bleu. Je m'aperçus avec la plus grande surprise que cette couleur bleue s'effaçait sous mon mouchoir. Un examen plus attentif me fit voir que la couleur ne passait que dans un endroit d'un pouce de long environ sur un demipouce de large. Le roi me tournait le dos en ce moment et regardait un nouveau tableau qui venait d'être placé dans la galerie : en m'entendant faire une exclamation {Pne Àhraham ! je crois ) Sa Majesté se retourna. — Qu'y a-t-il , Salomon ? tu me parais singulièrement sage aujourd'hui ! se plut à me dire Sa Majesté. Pourquoi invoquer le père Abraham à cette heure de la journée? espères tu qu'il t'aidera à emballer celte porcelaine? — Je n'eus pas la force de répondre à celte question, car au moment même je venais de découvrir qu'il y avait un mot d'écrit sur l'endroit dont j'avais enlevé la couleur : c'était le mot tyran. — Sur le caractère de Frédéric, le grand tyran ! dis-je tout haut. Qu'est-ce que cela signifie ? — Le roi m'ôla le vase des mains , lut ce que je venais de lire, examina la couleur bleue qui ét.iit restée sur men mouchoir, et quitta la galerie, sans proférer une parole. Yoilà tout ce que je sais sur cette affaire. •

Le juif salua la cour et M. Warendorff lui dit qu'il pouvait se retirer. Mais Albert se leva pour demander au président qu'il donnât l'ordre au juif de rester, attendu qu'il était dans l'inteution d'interpeller ce té-

294 CONTES 31011 A ex.

moin plus tard , suivant la coutume anglaise. Le président ordonna au juif de rester dans la cour. Le témoin suivant fut le directeur de la manufacture auquel M. Warendorff adressa les questions suivantes :

Demande. — Avez-vous vu les vers qui sont inscrits sur le vase prussien ?

R^onse. — Oui , monsieur , je les ai vus.

D. — Vous rappelez-vous les mots écrits au-dessus dei vers?

R. — Oui; les mots sont : « Sur le caractère de Frédéric, le grand tyran. »

D. — Savez- vous par qui ces mots et les vers qui les suivent ont été écrits ?

R. — Je cnsis qu'ils ont été écrits par le comte Laniski.

D. — Comment le savez-vous ? ou qui vous porte à le croire ?

R, — J'étais présent lorsque Sophie Mansfeld dit au comte qu'elle ne savait pas écrire , et qu'elle lui serait obligée , s*il voulait bien écrire l'inscription pour elle. Le vase n'avait pas encore clé mis an four. Le comte Laniski piit un pinceau et dit qu'il allait écrire l'inscriplion , ainsi qu'elle l'en priait. Je le vis écrire au milieu du vase pendant quelijues minutes. Je l'entendis ensuite appeler un des ouvriers et lui dire de [mrter le vase dans le four. L'ouvrier vint prendre le vase , le porta dans la chambre voisine et le mit dans le four probablement,

D, — Vîtes-vous l'inscription sur le vase, après qu'il fut retiré du four ? et le mot tyran s'y trouvait-il alors ?

R. — Je ne vis point le vase immédiateuienl après sa sortie du fuur, mais seulement une heure après environ. Je vis alors l'inscriptiou : le mot tyran n'était pas visible , et l'endroit où il est écrit maintenant était bleu. Je le portai moimême px\iic. quelques autres vases au palais royal de Sans- Souci. Dans la soirée du premier de ce mais, le roi m'envoya clieK iier, et me Ht voir le mol tyran sur le vase. Je ne l'avais pas vu jusqu'alors. Ce mol n'a pu être écrit après la cuiSi.on

du vase : il doit avoir été écrit pendant que le biscuit était tendre encore , et la couleur bleue a dû éire étendue pardessus après que le vase a élé retiré du four. Je crois que le mot a été écrit par le comte Laniski , parce que je n'ai va personne autre que lui écrire sur le vase; parce que ce mot ressem!)le exactement à l'écriture du reste de l'inscription; enfin parce que, dans une ci' constance récente, j'ai entendu le comte faire usage de ce même mot, en parlant du grand Frédéric.

Le directeur de la manufacture royale avait cessé de parler et se retirait déjà avec la permission de M. Warendorff, lorsqu'Albert déclara son intention de l'interpeller aussi , et le président le fit rester aux débats. Les deux témoins qui furi nt ensuite appelés devant la cour étaient l'ouvrier qui avait porté lo vase dans la pièce où se trouvait îe four et celui qui était chargé de la cuisson des pièces de porcelaine. Aucun de ces deux témoins ne sa\ait lire ni écrire. Le premier déclara qu'il avait porié le vase près du four, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre , et que personne n'y avait touché dans le trajet. Le second déposa qu'il avait mis le vase dans le four en même temps que plusieurs autres pièces de biScuit; qu'il s'était constamment tenu près du feu, et que personne n'y avait touché jusqu'à ce qu'il fût cuit et retiré du four.

La liste des témoins à charge était épuisée. M. Warendorff ajouta qu'il s'abstiendrait de s'étendre plus long-temps sur la conduite de l'accusé ; qu'il avait reçu de son souverain Tordre de l'accuser avec le plus de modération possible ; qu'il désirait sincèrement que les explications et la défense du jeune comte fussent pleinement satisfaisantes; et que le mode de jugement qui lui :n ait élé accordé par le roi était une preuve sullisaate de la clémence de Sa Ma-

jesté, et de son vif désir d'accorder au prisonnier tousles moyens possibles de réhabiliter sa réputation aux yeux du public.

Albert se leva , et le comte Laniski qui avait conservé l'aitiiude la plus impassible, durant le discours accusatif de M. do Warendorff , chançjea de contenance au moment où il vit son ami se lever pour sa défense. La comtesse Laniska se pencha sur l'appui de la galerie, dans l'anxiété la plus cruelle : un silence £;énéral régna dans toute la salie et l'on n'entendit plus qu'un léger tintement métallique : c'était le roi qui jouait avec la chaîne de son épée.

« Je n'essaierai pas, messieurs , dit Albert, d'exciter votre sympathie par une description pathétique de mes senlimens comme homme et comme avocat : quels qu'ils soient , c'est mon devoir et ma volonté de les réprimer devant vous. J'ai besoin de la calme possession de toute mon intelligence pour convaincre les vôtres de l'innocence de mon ami. Convaincre, voilà mon but : eusse je en mon pouvoir les moyens les plus puissans de persuasion , je dédaignerais de les employer, dans cette occasion, comme également incompatibles avec mon propre honneur et celui du comte Laniski. Avec de pareils senlimens, je m'abstiens de tout éloge de la magnanimité de votre roi , Prussiens : les éloges d'un traître ou de l'avocat d'un traître seraient à la fois indignes d'un grand monarque et d'un peuple généreux. Si l'innocence de l'accusé qui est devant vous est reconnue , il trouvera bien l'occasion d'exprimer par ses actions, mieux que moi par de stériles paroles , sa gratitude envers son souverain , pour lui avoir accordé ce jugement public par ses égaux, par des hommes capables de discerner et de faire triompher la vérité. L'accusation a-t-elle strictement accompli les ordres du roi en parlant du comte de Laniski avec toute la modération possible ? C'est une question que je n'examinerai point, dans la confiance que nos juges ne se laisseront point influencer par de pompeuses déclamations, et qu'ils ne baseront leur dé-

c'sinn que sur des preuves positives. Il n'aura pas écV.appé à ieur observation qu'aucune preuve de ce genre n'a été produite contre l'accusé; personne n'a juré avoir ru le comte taniski écrire le mot iyran sur le vase. Le premier témoin, /e juif Salomon, nous a informé d'une chose dont nos propres sens ne nous permettaient pas de douter , savoir, que ce mot était actneilement inscrit sur la porcelaine. Il nous a dit ensuite qu'il était recouvert d'une couleur l)Ieue qu'il avait effacée avec sou mouchoir ; tout cela peut être vrai; mais la sagesse de Salomon réunie à celle de M. de Warendorff n'a pu nous indiquer quelle connexion nécessaire existait entre cette couleur hleue, le mouchoir et la culpahilité présumée du comte dr" Lanisl/;.

» Le directeur de la manuracture de porcelaine est venu ensuite, et j'appréhendais de ce témoin , un peu plus respectable que le juif, qu'il ne rétablît cet anneau brisé dans Tenchaînement des preuves ; mais ce témoin s'est borné à déposer qu'il avait entendu une femme dire qu'elle ne savait ni lire ni écrire, qu'elle avait demandé en conséquence au conile Laniski d'écrire une inscriplion pour elle sur le vase ; que celui-ci avait en effet écrit quelque chose , il ne savait quoi; qu'il croyait cependant que le moi tyran devait être un des mots écrits par le comte, parce qu'il n'avait vu personne autre écrire sur le vase, parce que l'écriture de ce mot ressemble à celle du reste de l'inscription , enfin parce qu'il avait entendu le comte se servir devant lui de la même expression en parlant du roi. J'ai résumé cette déposition, pour vous démontrer qu'elle n'est en aucune manière positive.

7) Pour vous prouver que le mot incriminé n'a pu être écrit que par le comte Laniski , deux témoins ont été appelés : l'ouvrier qui a transporté le vase dans la pièce où est le four, et celui qui l'a mis au feu. L'un a positivement affirmé que personne n'avait touché le vase dans le trajet. L'autre a déclaré non moins positivement que personne n'avait touché au vase après qu'il eut été mis dans le four.

» On m'accorde que le mot n'a pu être gravé sur la por-

celaine après la cuisson du biscuit. Le témoin n*a point affirmé cependant qu'il ne se fût pas écoulé un intervalle de temps entre le moment où il reçut le vase et celui où il le mit au feu. Que devint le vase dans cet intervalle? Combien cet intervalle eut-il de durée ? Le témoin enfin affîrmerail-il que personne n'a touché à ce vase durant cet intervalle ?

» Telles sont les interpellations que je vais lui adresser tout à l'heure. Je ne crains point de les lui faire connaître à l'avance, parce que j'ai trop de confiance en son intégrité, pour le soupçonner de préparer des réponses évasives , et une irop haute opinion, d'ailleurs, de votre pénétration, messieurs, pour su[»poser que vous puissiez être dupes d'une semblable supercherie.

» J'ai l'espoir d'avoir établi ma première assertion, savoir, qu'il n'existe aucune preuve positive de la culpnbilité du prisonnier. Or, vous savez , messieurs, que là où n'existe pas de preuve évidente d'un fait quelconque, nos jugemms doivent être basés sur le calcul des probabilités, et c'est pour cette raison que l'élude des probabilités et l'art de les comparer ont été appelés, dans un ouvrage célèbre de ce temps, la science desjvges^. Quant à vous, juges de mon ami, toutes les pro'.iabilités de sa culpabiliié ont été produites à vos yeux. Pesez-les, comparez-les avec celles que je vais produire en faveur de son innocence. Son éducation, son caractère, son intelligence, tout parle en sa faveur. Le comte Laniski serait le plus lâche et le plus stupide des hommes, si , sans aucun motif apj arent , il eût commis une action à la fois aussi basse et aussi absurde que celle doiit il est accusé. Son caractère est par nature ou par habitude franc et emporté , souvent jusqu'à une imprudence extrême. Un exemple de cette imprudence et de la manière dont le roi lui accorda son pardon a été rappelé devant vous. Est-il probable que le même homme soit à la fois noble et bas? Est-il probable que la générosité de son roi n'ait fait aucune impression sur son cœur ? Son cœur serait donc insensible, égoïste ? Levez les

• VoUaire. — I£>sai sur Us probabilité» en fait de justice

LE JDGExMENT PAR JURY. 299

yeux , messieurs, vers cette galerie ! Voyez cette mère dans Tanxieté , ces amis tout émus ! Le sort de Laniski exciteraitil donc autant d'intérêt, s'il était égoïste et insensible? — Mais supposons-le pour un instant destitué de tout sentiment généreux, nous ne pouvons pas au moins le représenter comme un fou. On vous a rappelé que ses lalens avaient été disl ingués de bonne beure par son souverain , dont la pénétration ne peut être mise en doute. Il était donc en grande faveur auprès du roi, tout près d'entrer dans la vie, et qui plus est dans la vie militaire ; tout son espoir de distinctions , tout son avenir, reposaient sur la bonne opinion de son général et de son roi , et tant de belles espérances il les aurait sacrifiées, à quoi ? au plaisir, ou plutôt à la folie d'écrire un seul mot ! A moins que vous ne supposiez le comte Laniski poussé par un désir insensé d'écrire le mot iyran , comment expliquez-vous qu'il l'ait écrit sur le vase? Voulut-il faire parvenir en France l'idée que le grand Frédéric était un tyran ? Mais l'Iiomme le moins sensé eût trouvé un moyen d'arriver à ce but, un peu moins stupide, que de graver son opinion sur un vase qu'il savait devoir pisser dans les mains du monarque même dont il se proposait d'outrager la réputation. L'impossibilité extrême qu'aucun homme dans la situation , avec le caractère, les mœurs et la capacité du comte de Laniski, eût agi de cette manière, s'élève, selon moi, jusqu'à une impossibilité morale. Je n'en savais pas plus , messieurs, de cette cause, lorsque j'uffi is de défendre Laniski au péril de ma liberté : ce ne fut pas uniquement par l'enthousiasme de l'amitié que je fus porté à faire cette offre ; ce fut aussi par la froide conviction de mon intelligence , fondée sur le calcul Je plus certain des probabilités morales.

» J'ai eu le bonheur, messieurs, dans le cours des recherches que j'ai faites depuis, d'obtenir la pleine confirmation de mon opinion. Sans avoir recours à ces déclamations oratoires qui seraient nécessaires pour déguiser le mensonge , mais qui seraient nuisibles à la manifestation de la vérité au lieu de servir à son ornement, je v.iis de la minière la plus simple et la plus claire, produire mes preuves devautla cour.»

Le premier témoin appelé par Albert fut l'ouvrier qui avait porté le vase dans la pièce où se trouvait le four. Ce témoin dit qu'il n'avait point remis le vase entre les mains de son camarade chargé de la cuisson, mais qu'il l'avait posé, auprès de plusieurs autres pièces de porcelaine, sur un plateau qui était luimême sur la table placée près du four.

Albert. — Vous êtes certain de l'avoir mis sur le plateau?

Le Témoin. — Tout-à-fait certain.

A. — Quelle raison avez-vous de vous rappeler cette circonstance ?

Le T. — Je me la rappelle, parce que je mis d'abord le vase sur le bord du plateau , et qu'il faillit tomber. Cet accident me fit peur, et c'est ce qui m'en fait souvenir. Je fis de la place sur le plateau, et j'y laissai le vase tout-à-fait en sûreté : je l'affirme positivement.

A. — C'est tout ce que je voulais vous demander , mon hon ami.

Le témoin appelé ensuite était l'ouvrier chargé de !a cuisson des porcelaines.

Albert. — Avez-vous vu le témoin précédent mettre le vase sur le plateau, lorsqu'il l'abandonna à vos soins ?

Le Témoh}. — Oui, monsieur.

A. — Vous êtes certain qu'il le mit sur le plateau ? Quelle raison avez-vous de vous rappeler cette circonstance ?

Le T. — Je me la rappelle , parce que j'entendis mon camarade s'écrier : « Ma foi Wilhem, j'ai manqué laisser tomber ce maudit vase ! Mais tiens, regarde , je te le laisse eu bon état sur le plateau. » Je me retournai, et je vis en effet le vase en sûreté sur le plateau avec les autres.

A. — Vous souvenez-vous de quelque autre circonstance ?

Le T. — Non , monsieur , si ce n'est que mon camarade me dit : — « Williem, il faut le mettre au feu tout d^ suite , » et je lui répondis : — Chaque chose en son temps ;

le four n'e5t pas encore prêt : je l'y meitrai avec les autres pièces.

^.— Vous ne mîtes donc pas le vase au feu aussitôt qu'il vous fut apporté ?

Le T. — Non, monsieur; mais ce ne fut pas de ma faute : le four n'était pas assez chaud.

À. — Combien pensez - vous qu'il s'écoula de temps depuis l'instant où ce vase fut déposé sur le plateau Jusqu'à celui où il fut mis au feu ?

Le T, — Je ne sais; je ne puis pas le dire exactement ; il put se passer un quart d'heure ou vingt minutes , une demi-heure peut-être. Je ne puis le dire exactement . monsieur.

A. — Nous n'avons pas besoin que vous précisiez exactement. Personne ne veut vous tendre de piège , mon bon ami. Durant ce quart d'heure , ces vingt minutes, ou cette demi-heure , avez-vous perdu le vase de vue ?

Le T. — Certainement , monsieur. Je ne pouvais pas avoir toujours l'œil dessus. Pourquoi cela d'ailleurs? n'étaitil pas en sûreté ?

A. — Vous rappelez-vous ou vous avez trouvé le vase , lorsque vous l'avez mis au feu ?

Le T, — Oui j monsieur , il était posé comme il l'est ici , au milieu de la table.

^. — Vous rappelez - vous s'il était sur le plateau ou non ?

Le r. — Il n'était pas sur le plateau , je m'en souviens; non, je suis sûr qu'il n'y était pas , car je pris d'abord le plateau et mis au feu tous les vases qui étaient dessus , et je revins prendre celui qui était posé, ainsi que je l'ai déjà dit, au milieu de la table.

il. — Y eut-il une aulre personne que vous près du four ou dans la pièce, depuis l'instant où ce vase vous fut apporté jusqu'à celui où il fut mis au feu.

Le T. — Je ne m'en souviens pas. C'était l'heure de dîner. Tous les ouvriers , excepté moi , étaient allés diner : je restai pour avoir soin du four.

302 CONTES BIORAUX.

A. — C'est vous alors qui avez ôlé le vase du plateau ? Xe r. Non , monsieur, ce n'est pas moi. Je ne l'ai jamais touché sur le plateau. Je vous ai déjà dit qu'il ne s'y trouvait point avec les autres , et qu'il était au milieu de la table, comme il est là devant vous.

A. — C'est vrai, vous nous avez dit que lorsque vous voulûtes le mettre au feu, vous le vîtes au milieu de la table; mais vous vous rappelez que vous avez vu l'ouvrier qui l'apporta le déposer >ur le plateau. Yous nous avez dit que vous vous nippeliez très-bien cette circonstance. Ze T. — Et c'est vrai aussi , monsieur. A. — Mais le vase n'a pu s'ôter du plateau de lui-même ? Ce n'est pas vous non plus qui l'en avez ôlé; comment cela s'est-il donc fa-t?

he T. — Je ne sais: je ne puis le dire. Quelqu'un sans doute l'a ôté du plateau. Je surveillais la cuisson ; j'avais le dos tourné à la porte. Je ne me rappelle piis avoir vu entrer personne; mais plusieurs personnes auraient pu entrer et sortir sans que j'y prisse garde.

A. — PrCiiez voire temps, mon bon ami; rappelez bien Tos souvenirs.

he T. — Oh ! oui, monsieur , je me souviens à présent! je me rappelle que le juif SaUmion entra et me demanda où était Sopliie IMansfeld; et ce doit être lui sans doute qui ôta le vase du plateau , car je me rappelle maintenanl qu'en tournant la tète je l'aperçus qui tenait le vase dfins ses mains. lien considérait l'inscription, si je m'en souviens bien, en disant : « Voilà de beaux vers ! » ou quelque chose de semblable; mais j'y fis peu attention, j'étais lout à ma I)esogne. Voilà loul ce que je sais.

A. — C'est assez.

Le témoin qui vint ensuite était le mari de Sophie Mansfeld. 11 déposa que, le 29 avril, le jour où le vase prussien fut terminé, il rencontra dans la rue Sophie Mansfeld qui allait dîner. II lui demanda de voir le Yase : elle lui dit qu il devait être dans le four et

qu'il ne pouvait le voir ; qu'elle était bien fâchée qu'il ne fût pas venu plus tôt, parce qu'il en aurait écrit l'inscription pour elle, et lui aurait épargné la honte de dire au comte Laniski qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Impatient de voir le vase , le témoin courut à la manufacture dans l'espoir d'y arriver avant qu'il fût mis dans le four. Il rencontra le juif Salomon à la porte de la manufacture : celui-ci lui dit qu'il était trop tard ; que tous les vases étaient dans le four et qu'il les y avait vu mettre. Quoique cette circonstance ne l'eût point frappé sur le moment, le témoin se rappela que le juif avait insisté pour l'empêcher d'entrer dans l'atelier de cuisson. Salomon l'avait pris par le bras et l'avait emmené dans la rue , en lui parlant d'une somme qu'il s'était chargé de faire parvenir à Meissen , aux parens de Sophie.

Albert demanda au témoin au nom de qui cette somme devait être envoyée à Meissen.

Le Témoin. — C'était au nom de Sophie MansfelJ.

Albert. — Avait-elle emprunté celle somme au juif ?

Le T. — Oh ! non , monsi( ur; Salomon la l.ii devait pour divers ouvrages qu'elle lui avait fails. Elle savait peimlre sur verre : elle avait dessiné pour lui plusieurs sujets pour une grande lanterne magique , et fait diverses prliles peintures sur verre. E!le y travaillait dans ses heures de loisir, et se levait pour cela de grand malin. Elle avait consenti à travailler pour le juif , à condilion qu'il ferait parvenir le prix convenu e ilre eux à ses parens , qui sont vieux et qui n'ont que leur fille pour les soutenir.

A. — Et cet argent fut-il exactement envoyé par le juif?

Le T. —Pas un pfenning n'a été remis, monsieur, ainsi queSopiiie l'a découvert depuis son retour à Meissen.

A.-^ Avez-vous entendu le juif dire quelque chose sur le retour de Sophie en Saxe ?

LeT, — Oui : le juif a exprimé devant moi l'espoir qu'elle

ne quitterait jamais Berlin , parce qu'il tirait profit de ses talens. Il me conseilla de nous établir à Berlin. Ceci se passait il y a six semaines à peu près. Une semaine environ avant que le prix fût décerné par le roi, je rencontrai le juif et je lui dis que Sophie avait bon espoir de retourner en Saxe. Il en parut contrarié et dit : — Cela n'est pas sûr.

À. — Avez-Yous jamais ei.Undu le juif parler du comte Laniski ?

Le T. — Oui , monsieur , il y a deux mois environ , la première fois que je vis le comte Laniski, lorsqu'il se rendit, avec quelques étrangers à la manufaclure de porcelaine. Je demandai au juif quel était ce seigneur. — « C'est le comte Laniski , me dit-il ; un homme que je déleste et dont je me Tengerai tôt ou tard. » Comme je lui demandai la cause de sa haine : — «C'est un chien de chrétien, me dit-il, qui fait de tous les juifs le sujet perpétuel de ses plaisanieries. Aujourd'hui même, au moment où mon fils passait la revue devant le roi , le comte Laniski se tenait les côtés à force de rire. Mais je m'en vengerai tôt ou lard. »

A, — Je n'ai plus de question à vous faire, monsieur.

Le témoin qui lui succéda était dro{ïuisie à Berlin. Il déposa que, le 30 avril, Salomon était venu dans sa boutique lui demander de la couleur bleue, et qu'après avoir essayé avec soin diverses nuances de bleu sur le dos d'une lettre qu'il avait tirée de sa poche , il avait acheté une petite quantité d'un bleu , dont le témoin produisit à la cour un éihanlillon semblable.

Albert demanda que la couleur fût soumise aux regards des jurés , afin qu'ils pussent la comparer avec le bleu qui formait le fond du vase. Cette comparaison démontra l'identité des deux couleurs.

Albert au iémoin. — Savez-vous ce qu'est devenn le papier sur lequel vous avez vu le juif faire l'essai dr> couleurs? Le J. — Oui, monsieur, le voici. Je l'ai trouve soui le

comptoir après le départ du juif, et je l'ai îrardë pour le lui rendre, après ni'êlre aperçu qu'il y avait sur l'autre côté un compte dont il pouvait avoir besoin. Mais il n'est pas revenu à ma boutique depuis , ei j'avais oublié ce papier , monsieur, lorsque vou^ êtes venu chez moi, il y a une semaine environ, pour faire des recherches à ce sujet. Vous avez désiré que je gardasse avec soin ce papier , et que j'en tinsse la possession secrète, jusqu'au jour du jugement du comte Laniski. J'ai accompli votre désir, monsieur , et voici le papier.

Le papier fut soumis à l'examen des jurés qui trouvèrent que l'une des nuances essayées se rapportait exactement à celle du vase prussien. Albert fit alors appeler le juif, et lui demanda de présenter le mouchoir avec lequel il avait effacé la couleur en essuyant le vase. L'évidence devint alors complète; car le bleu déposé sur le mouchoir était exactement le même que celui du vase et du papier. Lorsque les jurés eurent eux-mêmes constaté cette analogie parfaite^ Albert les pria de vouloir bien lire ce qui était écrit sur le papier. Le premier mot qui frappa leur attention fut le mot tyran fréquemment répété, comme si l'on eût essayé d'imiter l'écriture d'une autre personne. Un de ces essais avait la ressemblance la plus exacte avec le tyran du vase prussien. Albert fit alors une observation qui avait échappé à tout le mondé : c est que la lettre r de ce mot avait une autre forme que toutes les r du reste de l'inscription. Pour toutes les autres lettres, l'écriture avait été habilement contrefaite.

Après avoir éclairé le jury par ces renseignemens inattendus , Albert termina son plaidoyer en faisant observer, que comme la longueur des débats semblait avoir fatigué le président et le jury , il s'abstenait de prolonger sa défense, et laissait à leur religion le soin

306 CONTES MORACX.

de balancer les probabilités , et de prononcer entre Thonneur du comte Laniski, et l'honnêteté du juif Salomon.

Le président fit t:n résumé clair et impartial des débats, avec un • supériorité de talent qui eût fait honneur à un n agisirat anglais, et le jury, après quelques minutes d'examen , prononça un verdict d'acquittement. De vives acclamations remplirent la salle. Au milieu de ces cris de joie, le mot Silence! fut prononcé par une voix accoutumée à se faire promptement obéir. Tous les yeux se tournèrent du côté du roi. — Les assises sont fermées, dit le grand Frédéric; mon jugement confirme le verdict du jury. Comte Laniski, je me suis trop hâté de vous retirer voire épée : acceptez la mienne à la place. — En prononçant ces mots , Frédéric détacha son épée et l'offrit au jeune comte. — Quant à vous , monsieur, continua-t-il en s'adressant à Albert, vous n'avez pas besoin d'épée pour défendre vos amis ; vos armes sont supérieures aux nôtres : permettez-moi de les prendre à mon service, et soyez assuré que je ne les laisserai pas longtemps sans emploi ou sans récompense.

11 n'y avait qu'une personne présente qui ne semblât pas satisfaite de ce discours: c'était le juif Salomon, qui attendait dans un sombre silence ce qu'on allait résoudre de lui. Il fut condamné, non à un emprisonnement d'une année dans la forteresse de Spantlau, mais à balayer les rups de Potsdam, y compris la cour du comte Laniski, pendant douze mois consécutifs.

Cette sentence fut universellement approuvée, et jîiacun des spectateurs se retira. Le roi dîna ce jour même chez la comtesse Laniska, en société de son fiH, d'Albert et du voyageur anglais. Après le dîuer, Fré-

déric alla passer une revue, et l'on k marqua qu'il porta t l'épée du comte Laniski.

— Vous conviendrez, dit la comtesse au voyageur, que notre souverain est un grand homme ; car il n'y a que les hommes supérieurs qui reconnaissent ainsi leurs erreurs.

— Et vous, madame . répliqua l'Anglais , vous conviendrez que c'est noire jugement par jury qui a convaincu le roi de son erreur.

— Vous le louerez alors de nous l'avoir accordé, dit Albert.

— Jusqu'à un certain point, dit l'Anglais, dont il était difficile d'arracher l'éloge d'un souverain despotique; car vous remarquerez que ce mode de jugement, qui fut une faveur pour vous autres Prussiens, est un droit acquis pour nous autres Anglais. Plus j'admire votre roi de Prusse, plus j'aime et plws j'admire les institutions de mon pays.

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