‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 12 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Alarme.

Forester eût volontiers passé la nuit auprès de M. Pasgrave, pour lui bassiner la jambe de temps en temps, et alléger ses souffrances autant que possible; mais le malade n'y voulut pas consentir, et le jeune Francis se retira dans sa chambre vers minuit. Il était endormi à peine, lorsque .^a porte s'ouvrit et qu'Archibald Mackenzie le réveilla, en \\ demandant d'un ton impérieux comment il pouvait

ÎO COATES MORArï.

dormir quand toute la maison était dans l'épouvante par suiie de ses équipées.

— Le maître de danse est-il plus mal? Qu'y a-t-il? s'écria Forester tout alarmé.

— 11 s'agit bien du maître de danse! reprit Archibald. Habillez-vous vite , et vous saurez bientôt de quoi il est question.

Forester s'habilla à la hâte et suivit Archibald, au milieu d'un long corridor qui menait à un escalier dérobé. — Entendez-vous le bruit? lui dit Archibald.

— Non.

— Eh bien ! vous l'entendrez de reste tout à l'heure. Suivez-moi en bas.

Forester fut tout surpris en entrant dans la salle d'y trouver toute la famille rassemblée. Lady Catherine avait été réveillée par un bruit qu'elle avait pris d'abord pour les cris d'un enfant. Sa chambre à coucher était au rez-dechaussée, et conliguë au cabinet du docteur Campbell, d'où le bruit semblait venir. Elle avait éveillé son fils et mi^tiiss Campbell; lorsqu' elle se fut un peu remise, elle put entendre les explications du docteur, qui lui assurait que ce qu'elle avait pris pour les cris d'un enfant n'était que le miaulement d'un chat. Les cris de ce chat étaient effrayans; et, lorsqu'on approcha la lumière de la porte du cabinet, l'animal se jeta avec tant de furie contre cette porte que persoune n'osa se risquer à l'ouvrir. Chacun regarda Forester, comme si on l'eût soupçonné de l'emprisonnement du chat, ou du moins d'être la cause de tout ce tapage. Cet animal, qu'il nourrissait habituellement de sa main , et avec lequel il jouait sans cesse, lui était devenu si attaché quil le suivait constamment de chambre en chambre. Forester se souvint alors que son favori l'avait accompagné le co:r précédent, lorsqu'il était venu remettre le squelette dans son armoire : il n'avait pas fait attention si

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l'animal en était sorti avec lui. et il ne concevait pas la cause de cet horrible miaulement. L'animal semblait fou de douleur. Le docteur Campbell demanda à son fils si toutes les armoires avaient été fermées. Henry dit qu'il en avait la certitude. C'était sa besogne de les fermer chaque soir, et il était si exact, que personne ne mettait en doute son afflrroation.

Cependant, Archibald Mackenzie, qui savait, ou du moins qui soupçonnait la vérité, gardait un prudent silence. N'ayant rien de mieux à faire, il avait rôdé la veille dans lecahiuet; et, par pui^e curiosité, il avait fureté dans les armoires et débouché plusieurs des flacons qui s'y trouvaient rangés. Le docteur était entré sur ces entrefaites, et lui avait demandé négligemment s'il avait touché aux armoires. Quoiqu'il n'eût qu'un bien mince intérêt à mentir, Archibald s'était hâté de dire que non. Puis, au moment où le docteur lui tournait le dos, il avait mis à terre un flacon qu'il venait de prendre dans une armoire; et, dans la crainte que le bruit du bouchon de cristal ne le trahît, il l'avait glissé dans sa poche et laissé le flacon ouvert. Que de ruses honteuses pour couvrir un mensonge ! Toutes ces. circonstances lui revinrent alors en mémoire ; il comprit très- '/en que Henry n'avait pas aperçu le flacon en venant peu après fermer les armoires ; que le chat l'avait renversé. sur lui, et que c'était là toute la cause des miaulemens qui avaient effrayé la maison entière. Archibald se garda bien, toutefois, d'en rien dire; il avuit fait un mensonge; il avait peur que ce mensonge ne fut découvert, et il espérait généreusement que tout le blâme de cette affaire retomberait sur Francis Forester.

A la fin, la furie avec laquelle l'animal se jetait sur la porte diminua peu à peu ; ses cris devinrent de plus en plus faibles, et finirent par cesser totalement. Le docteur Campbell ouvrit la porte : le pauvre chat était étendu par terre,

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et paraissait privé de vie. En Texamiiiant de plus prts, Forester fitol^server qu'il a>^itait encore une de ses jambes.

— Ce sont les convulsions de Tagonie, dit le docteur. Forester se disposait à relever le cadavre de son pauvre

chat, lorsque Henry lui retint la main, en l'avertissant de n"y pas toucher, s'il ne voulait pas se brûler lui-même. La peau et la chair, d'un côté entier de Tanimal, étaient consumées jusqu aux os.

Henry dési^joa du doigt les fragmens du flacon qui avait contenu de l'acide sulfurique ou vitriol. 11 cherchait en vain qui avait pu déranger ce flacon de sa place. Le soupçon tombait naturellement sur Forester, qui était, de son propre aveu , le dernier qui fût entré dans le cabinet avéïnt la fermeture des armoires. Forester se réciia vivement, et affirma qu'il était totalement étranger à ce malheur. Mais le docteur Campbell lui fit observer froidement qu'il ne devait pas être surpris de semblables soupçons, parce qu'on a toujours un sujet légitime, ajouta-t-il, de soupçonner d'un mauvais tour, ceux qui ont déjà été surpris en flagrant délit de méchanceté.

— Un mauvais tour! dit Forester en regardant son favori privé de vie. Me croyez-vous ca[)ab]e d'une telle cruauté? Douteriez- vous de ma parole? ajouta-t-il avec hauteur. Eh bien ! vous êtes injuste alors. Renvoyez-moi à l'instant même; je ne veux plus votre protection, puisque je n'ai plus votre estime.

— Allez vous coucher pour cette nuit encore dans ma maison, dit le docteur Campbell; modérez-vous et réfléchissez frcidement sur ce qui vient de se passer.

Pendant que Forester se relirait indigné : — Il ne lui manque qu'un peu de sens commun , dit le docteur avec un bienveillant sourire: il faudra lui donner un peu du tien, Henry.

Le lendemain . de grand matin , Forester alla cV abord

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s'informer de M. Pasgrave, puis il frappa d'un air impatient à la porte de M. Campbell. — Mon père n'est pas encore éveillé, lui dit Henry. Mais Francis ne s'en dirigea pas moins vers le lit du docteur, et , tirant les rideaux d'une main brusque : — Docteur Campbell , lui dit-il d'une voix haute, je viens vous faire mes excuses : j'étais en colère lorsque je vous ai accusé d'injustice.

— Et moi j'étais endormi, lorsque vous êtes venu me présenter vos excuses, dit le docteur en se frottant les yeux.

— Le pied du maître de danse va beaucoup mieux, et j'ai enterré le pauvre chat, poursuivit Forester. Vous conviendrez à présent, je l'espère, que vous ne me soupçonniez pas d'avoir trempé dans sa mort.

— Laissez-moi dormir, dit le docteur Campbell, et prenez un peu mieux votre temps pour me soumettre vos explications.

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