‹ Contes moraux de Miss EdgeworthChapitre 15 sur 42 · COMES MOR. T. II · texte numérisé non relu

COMES MOR. T. II

un peu étonné du ton de son ami. Que voulez-vous dire?

— Laissez les bals, les dames patronesses, et tous les misérables et méprisables artifices à des gens tels qu' Archibald Mackenzie, poursuivit Forester avec enthousiasme.

— Celui qui noblement suit une noble fin.... Répare sa chaussure et méprise un serin,

répliqua Henry en riant. Je ne vois rien de bas dans ma conduite, ajouta-t-il; je ne sais ce que vous y trouvez de reprehensible.

— Je vous blâme, dit Forester, d'avoir recours à de méprisables moyens pour obtenir justice.

Henry désira savoir ce que voulait dire le sévère Francis par ces méprisables moyens. ^lais ce ne fut pas chose fa' cile. Forester comprenait sous cette dénomination les égards que Ton doit aux sentimens des autres, et tous ces moyens innocens de plaire qui font le chariPie de la société. Henry s'efforça de le convaincre qu il était possible de chercher à plaire et même d'y réussir sans manquer de sincérité. La discussion et la promenade continuèrent jusqu'à ce que Henry qui, malgré son activité, n'était pas aussi robuste que son ami, fût épuisé de fatigue, surtout en s'apercevant que l'opinion de Forester n'était pas "je moins du monde ébranlée.

— Que vous êtes efféminés, vous autres messieurs de la ville! s'écria-t-il ; vous voyez ce que c'est que d'avoir été élevé au sein du luxe. Je ne suis pas fatigué, moi, et je pourrais encore faire une douzaine de milles sans être las.

Henry reconnaissait que c'était un précieux privilège que de pouvoir marcher bien des milles sans être las; il ne considérait pas toutefois cet avantage comme le plus haut degré de perfection de la nature humaine; et pourtant dans la disposition d'e.-prit où se trouvait Forester, il ne fallait rien moins qu'une concession semblable pour le satis-

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faire complètement, et il conliniia de démontrer à son ami fatigué que la force d'ame, le courage et toutes les mâles vertus, étaient la conséquence nécessaire de l'infatigabilité à là marche. Avec celte aimable présence d'esprit, que son ami aurait peut-être appelée unméprisable artifice, Henry détourna l'indignation croissante de notre héros en lui proposant deyisiter la grande brasserie qui se trouvait sur leur roule et dont l'examen lui offrirait de l'intérêt. La brasserie changea heureusement le cours des idées de Forester, et au lieu de continuer à quereller son ami sur sa lassitude, il daigna consentir à ajourner ce grand débat.

Forester avait depuis l'enfance Thabitude de jouer avec une clef, toutes les fois qu'il avait l'esprit fortement préoccupé. Durant toute la discussion précédente, la clef avait fait son jeu, et elle se trouvait encore entre ses doigts lorsque les deux jeunes gens entrèrent dans la brasserie. Pendant qu'il regardait ou qu'il écoutait , le jeu de la clef lui fut nécëssaire.p.our fixer son attention ; à la fin, au moment où il s'iarretàît pour examiner une immense cuve, la clef s'échappa ïnalheureuseiEeni, de son pouce et tomba au fond de la cave : elle était si profonde que le son métallique de la clef se fit â peine entendre lorsqu'elle toucha le fond. Un jeune commis de la brasserie y descendit aussitôt par une échelle pour aller chercher la clef; mais il avait à peine atteint le dernier échelon qu'il tomba sans connaissance. Henry Campbell était occupé à parler à l'un des premiers employés de l'établissement au moment où cet accident arriva; un ouvrier accourut leur en apprendre la nouvelle , en ajoutant que la cuve n'avait pas été nettoyée, et qu'elle était remplie de mauvais air. — Tirez-le vite ! saisissez-le au moyen d'un croc au bout d'une corde, ou c'est un homme mort! s'écria Henry en courant vers le lieu de la scène. Quelle fut sa terreur, lorsqu'il aperçut Forester qui descendait lui-même sur l'échelle. 11 lui cria d'arrêter,*

il lui assura que la vie de cet homme pouvait être sauvée sans qu'il eût besoin de risquer la sienne , mais ce fut en vain : Forester persista; il tenait à la main une corde qu'il \ pouvait, disait-il, attacher en un instant autour du corps lie l'iiomme asphyxié.

II y avait au toit une ouverture ménagée au-dessus de la cuve, de sorte que la lumière tombait perpendiculairement au fond du grand tonneau. Henry put voir son ami atteindre le dernier échelon; mais au moment oh Francis se baissait pour attacher le cable autour des épaules de l'ouvrier gisant au fond de la cuve, sa figure animée prit tout-à-coup une expression morne et stupide; ses jambes ne semblèrent plus obéir à sa volonté; ses bras lâchèrent la corde, et il tomba privé de sentiment.

Les spectateurs qui regardaient du haut de la cuve furent frappés d'une telle terreur que personne ne savait quel parti prendre. — C'en est fait de lui! disaient les uns. Pourquoi diable est-il descendu? D'autres couraient chercher un croc; d'autres enfin lui criaient de saisir le câble, s'il en avait encore la force; mais Forester ne pouvait plus les entendre. Henry Campbell fut le seul qui, au milieu de cette scène de confusion et de terreur, eut assez de présence d'esprit pour prendre une prompte et salutaire déci* sion.

Auprès de la cuve se trouvait une citerne remplie d'eau froide. Henry saisit un seau , le remplit à la hâte, et le vida dans la cuve, en ayant soin de jeter l'eau avec force contre les parois du tonneau, afin qu'elle pût s'éparpiller de tous côiés et remplacer l'air méphitique \ Il cria à ceux qui Fentouniient de l'imiter. Le gaz fut promptement chassé, et lorsqu'il n'y eut plus de péril à le faire , Henry se hâta de descendre sur l'échelle, puis d'attacher la corde autour

« Le gaz acide carbonique.

du corps de Forester qui était alors tout-à-fait privé de sentiment.

— Tlrez-Ie à vous ! s'écria Henry, et ils le tirèrent aussitôt.

Henry passa vite une seconde corde autour du corps de Tautre asphyxié, et il fut tiré de la même manière. Forester ne tarda pas à recouvrer ses sens dès qu'il fut exposé à l'air; mais ce fut avec plus de peine que le commis, dont la respiration avait été plus long-iemps suspendue , put revenir à la vie. A la fin, à Taide des moyens convenables qu'on employa , ses poumons commencèrent à fonctionner librement; il étendit les bras, promena son regard étonné sur tous ceux qui l'entouraient , et fut quelque temps avant de pouvoir se rappeler ce qui lui était arrivé. Dès qu'il eut recouvré l'usage de son intelligence, le premier soin de Forester avait été de s'inquiéter si le pauvre jeune homme qui était descendu pour chercher la clef avait eu la vie sauvée. Sa gratitude pour Henry, après avoir appris ce qui s'était passé , s'exprima de la manière la plus enthousiaste.

— J'ai agi comme un fou, dit-il, et vous comme uq homme sensé, mon ami. Vous savez toujours comment il faut s'y prendre pour faire le bien; et moi je fais le mal, en voulant faire le bien; mais n'espérez pas que je vous cède aucune de mes opinions, parce que vous m'avez sauvé la vie. Je les soutiendrai contre vous jusqu'à la mort. Oui, je méprise l'artifice, et je ne vous céderai pas d'un cheveu sur ce point. La reconnaissance ne me rendra jamais hypocrite.

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